SERMON
PRONONCÉ À LA BÉNÉDICTION DU MONASTÈRE DES CISTÉRCIENNES RÉFORMÉES LE 9 AOÛT 1903
Sicut oculi servorum in manibus dominorum suorum, ta oculi nostri ad Dominum Deum nos° drum. (ps. 127, 2).
los yeux sont fixés sur
: Seigneur, notre Dieu, comme les yeux des serviteurs sur leurs maîtres.
Révérendisse Père Abbé, (1) Mes frères,
La bénédiction de ce monastère n :t pas
une de ces cérénomies religieuses otuinaires auxquelles on assiste avec une piété sincère, mais qu’on oublie bientôt après, dans les mille et une occupations journalières de la vie. Le vénérable Prélat (2) qui, au nom de Monseigneur l'archevêque, a béni ce monastère, est venu ici consacrer une œuvre plus encore que bénir cette construction destinée à abriter le prodige d’une vie incessante d'abnégation, de sacrifices et de prières.
(1) Le révérendissime Dom Antoine, abbé de Notre-Dame d'Oka, province de Québec.
(2) Mgr Marois, protonotaire apostolique, vicaire général du diocèse de Québec.
Or
Il y a quelques mois à peine, un essaim de cirterciennes réformées entendit, comme autrefois Abraham, la voix de Dieu lui disant :
Ægredere de terra tua et ge cognatione tua et de domo patris tui et vent in lerram quam monstrabo tibi. Sortez de votre beau pays de France, bouleversé aujourd'hui par les sociétés secrètes et un gouvernement infidèle à sa mission ; quittez votre parenté avec laquelle vous avez conservé des rapports d'autant plus chers que vous en profitiez pour sanctifier ces proches ; sortez même de cette maison paternelle, berceau de votre noviciat, témoin et sauvegarde de vos premiers vœux; venez dans une terre que vous ne connaissez pas, thais que je vous montrerai plus tard. (Gen. 12. 1.)
Sœurs vénérées, vous avez cru à la parole divine, vous avez quitté ce dou/x sol de France, pleuraut sur votre mal heureuse patrie, comme autrefois Jésus-Christ sur l’ingrate Jérusalem. “© toi qui tues les prophètes, combien de fois ai-je voulu réunir tes enfants pour les réchauffer dans la foi, les instruire, les édifier, les sauver, et tu ne l’as pas voulu ! Si tu savais ce qui t’apporterait la paix. S? cognovisses et tu.... quæ ad pacem tibi. (Luc, 19, 42). Vous n'avez pas craint d’affronter les dangers d’un océan immense et fécond en tempêtes. Comme Abraham, vous avez oscillé à droite, à gauche, cherchant ce
coin béni où vous pourriez faire fleurir dans la solitude les vertus apostoliques. Guidées par l'invitation généreuse d’un pontife (1) qui ne demande qu'à semer le bien sur ses pas, et par les conseils d'un supérietir (2) dont la sagesse n'a d'égale que sa piété, vous avez reconnu ce plateau si pittoresque qui domine le majestueux fleuve St-Laurent et touche à l’une de nos plus belles rivières, comme la terre choisie par Dieu pour que vous y éleviez, non seulement un autel, à l'instar du Père des croyants, mais un monastère magnifique où votre famille spirituelle puisse s’accroître en sécurité et donner à un centre industriel des plus importants, l'exemple du travail transfiguré par la prière et la mortification chrétiennes. Comme à Abraham, le bon Dieu vous dit : “ Je béuirai ceux qui vous béniront. » Benedicam benedicantibus tibi (Gen. 12.)
Mes Frères, à la suite de saint Bernard, il me semble voir les deux branches de la famille cistercienne réformée,désignées et décrites dans ces paroles du prophète Zacharie (4.11): Zsté sunt duo filii olei spiendoris qui assistunt dominatori universæ terre. Ce sont les deux enfants de l'huile de la splendeur qui assistent le dominateur de toute la terre. » L'huile, en
(«) Sa Grandeur Monseigneur L.-N. Bégin, archevêque de Québec.
(2) Le révérendissime Dom. Antoine, abbé d'Oka.
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effet, symbolise la force et la lumière surnaturelles qui assurent à Jésus-Christ la domination de l'univers. Béni soit le vénérable pontife à qui nous devons cette nouvelle floraison luxuriante de la vie religieuse dans notre diocèse ! Nous pouvons lui adresser cette parole des psaumes : Æülit lui sicut novelle olivarum in circuitu mensæ tuæ. “ Vos enfants spirituels, sont autour de votre table comme des oliviers toujours jeunes, toujours verdoyants. ” (Ps.
Les monastères cisterciens sont des sanctuaires où s'opèrent constamment et par une série d'actes héroïques, les trois grandes immolations que l’ancienne loi a partiellement et péniblement esquissées et figurées, que Jésus- Christ a réalisées parfaitement dans chaque action de sa vie, et qu'il a présentées à l’univers chrétien comme constituant la véritable adoration de Dieu : Qui adorant eum, in Spiritu et veritate oportet adorare.—{(S. Jean, 4, 24.) Cest le sacrifice de ce qui fait tout l’homme : l'intelligence, le corps et le cœur. Tous les chrétiens sont tenus de rendre—quoique dans des mesures diverses—cet hommage à l'auteur de toutes choses. Mais que nous sommes lâches dans la voie du sacrifice | Comme les vanités du monde nous fascinent | Pour nous tirer de notre torpeur, nous avons grand besoin de voir, à côté de nous, de ces
chrétiens convaincus qui, les yeux sans cesse tournés vers Dieu, immolent leur intelligence par une soumission parfaite à une discipline dont l'extrême rigueur nous effraye ; tourmentent leur chair par la pauvreté volontaire, unie à des mortifications qui étonnent ; vouent complètement à Dieu, dans le silence le plus absolu et la prière la plus incessante, leur cœur virginal, et mènent dès ici-bas une vie semblable à celle des anges: Ærunt sicut angeli Dei in cœlo. (Matt. 22, 30.) C'est pour nous l'expiation en permanence qui retient la justice divine ; c’est une invitation muette, mais bien éloquente, à une vie franchement chrétienne. ‘ Ce que font ces hommes et ces femmes pour assurer leur salut, ne pourrons-nous pas le faire, au moins dans la mesure que Dieu réclame de tout chrétien ?” (St Aug.)
Cet autel du sacrifice, élevé sur un riant coteau, ce sanctuaire, où s'immoleront constamment des âmes vierges, victimes volontaires, holocaustes privilégiées du Dieu trois fois saint, sera pour nous le propitiatoire que le Seigneur ordonna à Moïse de construire dans le désert: Facies et propitiatorium de auro MUNdISSÈMO, (Exode 25, 17), trône de la grâce, du haut duquel Dieu fera entendre à son peuple les paroles de la miséricorde.
Le monde veut secouer le joug, si léger qu'il soit, de la foi et de la inorale évangéliques.
Entraînés par leurs passions, des chrétiens en foule n’ont pas honte de mener une vie presque païenne : les lois saintes de l’Eglise sont méprisées, l’obéissance aux parents est réputée un fardeau insupportable ; la parcle des pasteurs résonne en vain à l’oreilles des fidèles. “ J'ai été pendant des années près de cette génération, et ils errent toujours dans leur cœur.” Le bras de Dieu va-t-il s’abattre sur des coupables ?
Mais regardez donc ces âmes pures qui, tout le long du jour et même dans l'obscurité des nuits, soumettent entièrement leur intelligence à la discipline la plus sévère, sacrihant ainsi leurs plus légitimes aspirations, leurs désirs les plus innocents, leurs volontés les plus louables. Elles ne pensent, elles n’agissent que par la volonté de leurs supérieurs, représentants de Dieu à leur égard. C’est ce parfum de l’expiation volontaire qui, s’élevant vers le ciel, désarmera le cœur de Dieu et fera descendre sur aous des bénédictions que nous n’aurons pas méritées. Nous serons préservés par la communion des saints. Ce monastère, par sa vie d'une obéissance observée dans sa plus haute perfection sera le propitiatoire fait d’un or très pur du haut duquel Dieu nous fera entendre des oracles de miséricorde.
Nous voyons au livre de l’Exode (26, 30) que Dieu ordonna à Moïse de dresser un tabernacle
selon le modèle qui lui avait été montré sur la montagne. Æ{ eriges tabernaculum juxta exemplar quod tibi in monte monstratunt est!
Et St. Bernard, appelle les monastères, les tabernacles du Seigneur. Le bois de sétim, les courtines précieuses, les rideaux de fin lin, les broderies, les boucles d’or ou d’airain, disparaissent pour faire place à ces constitutions admirables, tracées sous le souffle du Saint- Esprit, à l'ombre desquelles des âmes héroiques doivent immoler chaque jour, non plus des boucs et des génisses, mais leur propre corps sous l’action ircessante d'une pauvreté, d’un dénument indescriptibles et d’une pénitence qui refuse à la chair tout ce qu’elle peut lui soustraire sans la faire succomber. On pousse ici l'amour de la mortification tellement loin, que l'Eglise a été obligée d’intervenir et d'exiger certains adoucissements commandés par la raison et la foi. Ateliers admirables, dit S. Bernard, où se forment les temples vivants et immortels de Dieu, c’est-à-dire, des religieux qui se vouent au service du Seigneur. La victime du mont Moria a été remplacée par Notre-Seigneur mourant sur le calvaire. Les religieuses cisterciennes, les regards fixées sur le divin Agneau, demeurent dans un tabernacle plus auguste que celui du désert, et se substituent avec ; ie aux holocaustes de l’ancien testament.
La terre, fut-elle toute composée d’or et de métaux plus précieux encore ; fût-elle divisée pat l'œuvre des artistes, en portiques, vestibules, cours et édifices sacrés, ne serait pas digne d’être l’escabeau des pieds du Seigneur, tandis que l'âme est une demeure digne de Dieu, si elle travaille d’après le modèle qui lui a été montré sur la montagne: Vescitis quia templum Dei estis et spiritus Dei habitat in vobis. (1 Cor. 3, 16.)
Cette iminolation de la chair, maïtyre prolongé jusqu’au dernier soupir, gloire de l'Eglise catholique à travers les siècles, est une condamnation vivante de l'amour excessif des aises, de la passion du plaisir qui entraîne tant de chrétiens dans les voies de l'erreur et du vice. A la vue de ces amantes de la souffrance qui peuvent dire avec sainte Thérèse : Au pair aut mort, vel potins nunguam mort sed semper pati. Ou souffrir ou mourir, ou plutôt ne jamais mourir et toujours souffrir, nous nous sentirons plus forts contre la douleur, nous accepterons plus volontiers les sacrifices que le ben Dieu exige de tout chrétien. Nous comprendrons mieux les devoirs qui incombent aux disciples d’un Homme-Dieu dont on a pu dire: Z/ a fallu que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire : oportuit pati Christum et ta intrare in gloriam suam. (Luc, 24, 26); devoirs que . l'Apôtre regarde comme indispensables : Ceux
qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus doivent se résigner à souffrir. Qui pie volunt vivere in Christo Jesu persecutionem DPatientur. (2 Tim. 3, 12).
Mais ces sacrifices de l'esprit et du corps ne suffisent pas à ces amantes de la souffrance. Je vais plus loin, ces immolations seraient intiiles pour le ciel. Les esclaves romains ont accompli le premier à l'égard de leurs maîtres, et des philosophes paiens se sont élevés à la hauteur du second. Vendre tous ses biens, les donner aux pauvres, c'est admirable pour les hommes, mais Dieu demande plus:
Prebe, filé mi, cor tuum mihi. Mon fils, dunnemoi ton cœur, (Prov. 22, 26). C'est le seguere me, le suivez-moi de Notre Seigneur. Dieu veut l’offrande de notre cœu:, et la cistercienne fait vœu de n’aimer que Dieu. Elle immole toutes ses affections les plus honorables, les plus naturelles, les plusl égitimes, même les plus saintes pour les chrétiens ordinaires. Elle élève entre elle et le monde une muraille spirituelle plus durable que les murs de pierre ou d’airain. Par les vœux qu’elle émet, elle brise tous les liens qui pourraient l’attacher à la terre.
Qu'y-t-il de plus doux que les affections saintes de la famille chrétienne, les sentiments qui unissent entre eux le père, la mère, le frère et la sœur? Elle coupe ces liens :
“ Celui qui aime son père et sa mère plus que moi nest pas digne de moi.” (Matt. 10, 37):
Egredere de cognatione tua.
Comme nous tenons à ces mille et un objets au milieu desquels nous avons grandi ! Il nous semble que chaque arbuste, chaque fleur, chaque meuble, chaque fenêtre, que les moindres détails qui ont constitué le décor naturel de notre enfance et de notre jeunesse se sont assimilé quelque chose de notre cœur. Rompez, rompez ces liens, car Dieu veut le cœur tout entier de la cistercienne: Ægredere de don:o patris tui. X] faut qu’elle s'enferme dans le cloître, et qu’elle ne possède rien, pas même le toit qui la protège contre les intempéries de la saison, pas même le pays qui l’a vu naître : Egredere de terra tua. Son cœur, avec toutes ses affections même les plus saintes, doit être immolé dans un holocauste de tous les jours et qui durera autant que sa vie. La fascination des plaisirs du monde peut la suivre dans la solitude ; l’image des êtres chéris qu’elle a quittés pour suivre Jésus-Christ, est peut-être l’obsession de ses jours et de ses nuits, la nature se réveille et livre peut-être à son âme crucifiée une lutte incessante : n'importe ! les yeux tournés vers le Seigneur, la cistercienne se voue à une prière plus fervente, à une mortification plus acharnée ; il faut qu’elle remporte la victoire, car le cloître est fermé à tout jamais aux
choses de la terre, il n’a d'issue que sur le ciel. Elle endurera ces peines du cœur beaucoup plus cuisantes que les souffrances de l’esprit ou du corps. A la vie, à la mort, remplie Àe la pensée de son Dieu, forte de cet héroïsime qui ne recule devant aucur.e immolation, elle accomplit dans sa chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ : Adimpleo ea que desunt passionum Christi. (Col. 1, 24.)
Mes frères, j'ai fini. Encore quelques instants et vous retournerez, chacun chez vous, l'âme remplie de cette auguste cérémonie.
N'oubliez pas le spectacle qu’il vous a été donné de contempler. Prenez note de l’événement de ce jour. Le monastère qui s'élève au milieu de vous, est un sanctuaire d'abnégation, de sacr‘fices et de prières. Il sera donc un paratonnerre qui vous protégera par l'expiation volontaire, une invitation à la pénitence sans laquelle nous péririons tous et un modèle de vie parfaitement chrétienne. Au pécheur qui a vécu dans l’ouili de ses devoirs, ce monastère doit inspirer toute confiance en la miséricorde de Dieu, qui ne demande pas sa mort mais sa conversion ; aux chrétiens ordinaires, ils prêchera l'esprit de foi et la patience dans les peines de la vie; à tous, il enseignera les vertus chrétiennes. Parlez souvent à vos enfants de cet asile du jeûne et de la prière.
S'ils vous désobéissent, rappelez-leur l’obéis-
sance parfaite À laquelle ce: saintes femmes, à l'exemple de Jésus-Christ, se soumettent
jusqu'à la mort ; s'ils se laissent entraîner aux .
plaisirs des sens, mettez sous leurs yeux les mortifications corporelles effrayantes auxquelles se livrent ces héroïnes de l'évangile : le jeûne constant, les disciplines, la haire, le cilice, l'interruption brusque d’un sommeil réparateur ; s'ils négligent leurs devoirs religieux, parlez-leur des prières incessantes qui s'élèvent de ce monastère tout le long du jour et même au milieu de la nuit. Ces enfants comprendront facilement les devoirs que leur impose un voisinage si admirable,
Continuez à protéger ces bonnes sœurs par toutes les industries de votre charité ; elles font ici l'œuvre de Dieu. Vous serez bénis dans la mesure que vous leur aurez fait du bien : bénis dans votre travail, bénis dans vos propriétés, bénis dans vos familles, ‘énis dans l'œuvre de votre salut: Benedicam tibi benedicentibus.
(Gen. 12.) Ainsi-soit-il.
Se
Just