SERMON SUR ST. LUC X
Alors un Docteur de la loi se leva et dit à Jésus pour l'éprouver: Maître, que faut-il que je fasse pour avoir la vie éternelle ? Jésus lui répondit : qu'est-ce qui est écrit dans la loi , et comment lis-tu ? H répondit : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur , de toute ton âme , de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. Jésus lui dit: tu as bien répondu ; fais ces choses et tu vivras ! Mais cet homme voulant paraître juste dit à Jésus : qui est mon prochain ? Et Jésus prenant la parole lui dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho , et il tomba entre les mains des voleurs , qui le dépouillèrent , et , après l'avoir blessé de plusieurs coups , s'en allèrent, le laissant à demi mort. Or, il se rencontra qu'un sacrificateur descendait par ce chemin-là, et ayant vu cet homme, il passa outre. Un lévite étant venu aussi dans le même endroit , et le voyant , passa outre. Mais un Samaritain faisant son chemin vint vers cet homme , et le voyant , il fut touché de compassion ; il s'approcha , il banda ses plaies, et il y versa de l'huile et du vinj puis il le mit sur sa monture et le mena à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, en partant, il tira deux deniers d'argent , et les donna à l'hôte , et lui dit : aie soin de lui , et tout ce que tu dépenseras de plus , je te le ren-
drai à mon retour. Le quel donc de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui est tombé entre les mains des voleurs ? Le Docteur dit : c'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui , Jésus lui dit : Va donc et fais de même.
Jfles Frères,
Qui est mon prochain? Voilà la question qui a donné lieu à cette admirable et touchante parabole, l'une des plus célèbres de l'Évangile, et que l'incrédulité même a été forcée d'admirer, l'une de celles où l'admiration se partage entre la grandeur de la leçon morale, et la sublime simplicité du récit qui la représente... Qui est mon prochain? Question étonnante et lamentable, non pas seulement dans la bouche d'un homme qui s'était érigé en docteur de son peuple, arbitre de ses querelles et interprète de ses lois, mais dans la bouche de l'homme le plus simple qui croirait en un Dieu créateur! Et cependant, sous bien des rapports, toute l'antiquité, dans ses écoles les plus illustres, chez ses peuples les plus civilisés , sous l'empire de ses cultes les plus indulgens, toute l'antiquité n'a cessé de dire: qui est mon prochain? Reconnaissez avant tout combien les temps sont changés, et soyez contens de vivre aujourd'hui plutôt que d'avoir vécu autrefois; reconnaissez combien notre état de moeurs, notre degré de civilisation, notre
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genre de culte vaut mieux que tout ce que l'antiquité avait de meilleur. Le christianisme a si fortement serré la chaîne qui lie tous les hommes, que l'on peut la relâcher par moment sans jamais entièrement la briser. Autrefois, avant le christianisme, la charité n'avait pas cet empire; le commandement de s'entr'aimer était, comme Jésus luimême l'a dit, un commandement nouveau, et, de toutes parts, on se disait avec incertitude: qui est mon prochain? Vous vous étonnez de cette ignorance, vous qui avez trouvé cette doctrine établie dans le monde en y arrivant, vous qui l'avez pour ainsi dire sucée avec le lait maternel, vous à qui elle est sans cesse présente, et vous concevez à peine un état de société où elle n'existait pas; vous concevez à peine comment l'homme n'a pas découvert de lui-même une vérité si simple, si claire, si facile, et comment il a fallu que le Fils de Dieu vint l'en instruire. M. F., cet oubli est presque aussi ancien que le monde; cet oubli a commencé presque en même temps que le péché; le premier qui a fait mal a certainement fait tort; toute transgression est une offence envers Dieu et un préjudice causé à nos semblables, et l'on peut dire que l'affreux Caïn, lorsqu'il s'écriait, avec le dépit d'un remords indomptable: Suis-je le gardien de mon frère? on peut dire que Caïn le premier s'efforçait d'oublier qui était son prochain. A mesure que le péché a établi et agrandi sa domination funeste sur notre faible monde, il en a de plus en
plus chassé la charité. Plus la vertu, la piété et la foi ont manqué sur la terre, plus la charité y a manqué à son tour; et, selon l'énergique et sombre image du poète sacré, Vabime appellarU un autre abîme au son de ses canaux, deux causes ont surtout contribué à répandre un si paisible esprit d'égoïsme individuel et social, que l'on ne s'étonnait point d'entendre un docteur demander: qui est mon prochain? D'abord, l'idolâtrie, ce grand fléau de ce monde, source de tant d'autres fléaux dont il a souffert; l'homme avait oublié son Dieu; est-il donc si étrange qu'il ait aussi oublié son prochain; et quand on ne se souvient plus du père, peut-on se bien souvenir des enfans? Chaque étoile, chaque continent, chaque nation, chaque lieu de la terre, les foyers de chaque maison et les bornes de tous les champs, avaient un dieu; il était impossible qu'on ne se représentât bientôt, entre tous ces dieux, des rivalités, des vengeances, des discordes, et que l'égoïsme ne vint à se glisser, pour ainsi dire, parmi tant d'apothéoses; les adorateurs, insensiblement, ont sans remords imité les divinités; on s'est fait une terre de plus en plus semblable au ciel qu'on avait imaginé; il s'est établi, pour ainsi dire, un échange réciproque d'exemples de méchanceté entre les deux, et les hommes se sont haïs avec moins de scrupule en présence de leurs dieux qui se haïssaient. . . Et la seconde cause à laquelle il faut attribuer, dans les temps antérieurs à l'Évangile, le manque de charité et l'oubli du nom
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du prochain (sans que je puisse ici donner à cette idée les développemens nécessaires), c'est une sorte de dureté farouche, résultat et des moeurs et des cultes, que l'on remarque dans toutes les vertus des anciens. H y a beaucoup de constance, d'austérité et d'héroïsme chez les anciens; mais il y a peu de douceur, de délicatesse, d'aménité, et ce caractère d'énergie qui relève leurs vices, gâte leurs vertus. Ils avaient fait de la vengeance un devoir; après cela, comment pouvaient-ils aimer le prochain? Leur patriotisme surtout, la vertu peut-être la plus facile à exagérer, leur patriotisme s'égara en des excès si cruels, que pour aimer sa patrie, il fallait tout haïr au dehors, tout sacrifier à ses intérêts, au point qu'à leurs yeux, qui n'était pas concitoyen, était un barbare , et que devient l'amour du prochain quand il doit aller expirer sur chaque frontière? A ces deux grands traits, ajoutez l'esclavage, l'esclavage, de toutes nos erreurs la plus voisine du crime, et dont l'antiquité, par la voix de ses sages , déclarait la nécessité comme institution sociale; l'esclavage qui force et qui accoutume l'homme à ne voir en d'autres hommes que des brutes intelligentes faites à son usage, bonnes seulement à enivrer pour apprendre aux jeunes gens à ne s'enivrer point; et certes en voilà assez pour montrer par quels chemins l'humanité a passé avant de descendre à cette honteuse ignorance, qu'un docteur affecte ou avoue sans honte devant une foule attentive, en demandant: qui est mon
prochain? M. F., que les temps sont changés! Aujourd'hui, qui l'ignore, en dépit des voiles que trop souvent les passions aiment à jeter sur ces vérités éclatantes, et pour amener cet immense et admirable changement, pour établir en ce monde la charité de manière qu'elle n'en sortira plus, il fallait que Jésus vînt la mettre en évidence au milieu de l'égoïsme, comme l'immortalité au milieu de la mort; il fallait que Jésus en traçât des tableaux si frappans de vérité, que l'humanité, d'âge en âge, fût forcée de s'écrier: c'est elle! la voilà, c'est la charité!... il fallait confondre tous ces méchans, sacrificateurs ou lévites, qui, lorsqu'il y a du bien à faire sur un chemin de cette vie, passent adroitement de l'autre coté du chemin, et rendre justice à ces bons Samaritains qui savent dire d'un infortuné, quel qu'il soit: celui-ci est mon prochain!
J'essayerai, M. F., de vous développer tous les traits de cet admirable exemple, en réservant quelques momens pour vous montrer comment il met en action devant nous le principe fondamental de la charité chrétienne.
Le Christ , en donnant ses instructions divines, savait trop bien les conformer au moment, au lieu, aux auditeurs, pour que nous devions négliger ces circonstances. Cet entretien, qui n'offre aucun rapport avec les discours précédens dont il convient de le séparer, s'est tenu probablement dans une s\!iagogue, au milieu d'une assemblée attentive et
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curieuse, après la lecture ordinaire de la Loi. Il était d'usage ensuite que le chef de la synagogue donnât la parole à qui voulait instruire le peuple, et ce docteur, pharisien selon toute apparence, saisit avec joie cette heureuse occasion d'éprouver le Christ et de chercher à mettre sa doctrine nouvelle en contradiction avec les enseignemens de Moïse. Dans ce dessein, il élève la voix, et prenant l'accent d'un disciple qui demande une instruction pour mieux cacher celui d'un adversaire qui tend un piège, il dit à Jésus avec une feinte humilité: .Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle, cette vie meilleure que tu annonces, que tu promets? La question était d'une grande simplicité, mais aussi d'une grande adresse. Moïse, dans ses lois, avait souvent enseigné au peuple élu à quelles conditions Dieu promettait de le faire vivre, c'est-à-dire, de le bénir, de le combler de biens, de l'enrichir de ces grâces et de ces joies qui seules constituent une
existence véritable, digne d'être nommée la vie
La question du docteur était donc captieuse et profonde; si Jésus indique pour arriver à la vie d'autres chemins que la voie tracée par Moïse, avec quel redoublement d'orgueil le pharisien saura dire, comme ses confrères en jugeant l'aveugle-né: Vous, soyez ses disciples; mais pour nous, nous sommes disciples de Moïse! Le Seigneur, de son inévitable et infaillible regard voyait comme à nu toutes ces mauvaises pensées qui s'agitaient sourdement dans le coeur de l'astucieux sectaire; et pour lui mon-
trer dès le premier mot, combien peu il redoute que sa doctrine soit comparée à celle du grand législateur d'Israël, et combien elles s'accordent dans leurs enseignemens et de la vie et de l'immortalité, le Seigneur le renvoie aux livres même de Moïse, et lui répond simplement: qu'est-il écrit dans la Loi, et comment lis-tu? Ce dernier mot rend extrêmement probable, en effet, que la scène s'est passée dans l'intérieur d'une synagogue, que le docteur venait de lire la Loi devant le peuple, et que peutêtre il tenait encore à la main le rouleau sacré, ouvert pour l'édification commune et qu'il tient ouvert encore pour tendre un piège abominable. Cependant à la demande de Jésus, il fallait répondre selon la vérité; se taire, ou hésiter, ou répondre autrement que Moïse, c'eût été compromettre sa réputation de sainteté et de science, et courir vers une honte inévitable. Le pharisien prit à l'instant son parti, et se mit ou à réciter ou à lire ces deux grands préceptes tirés du Lévitique et du Deutéronome, et que l'assentiment universel considérait comme le sommaire de la Loi. Ces passages se lisaient tous les jours dans les synagogues; c'était une raison de plus qui obligeait le docteur à les citer, et le Christ, approuvant sa réponse, s'en empare pour achever de lui montrer à quel point sa doctrine s'accorde avec celle de Moïse, et la confirme par la sanction mille fois répétée dans l'ancienne alliance: Ju as bien répondu, lui dit il; fais ces c/toscs et in vivras K.. Fais ces choses! Ah! voila ce qui coûte
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le plus; les savoir est facile, les pratiquer ne l'est pas; ce pharisien ne voulait que paraître juste, mais que sert de connaître ses devoirs, sans les remplir; et Jésus qui reconnaissait en lui un de ces hommes habiles â charger les autres de fardeaux qu'ils ne touchent pas du bout des doigts, un de ces hommes qui disent et ne font pas , le Christ insiste sur la nécessité que la pratique suive la connaissance: tu as bien répondu; tu sais ce que tu dois savoir; fais ce que tu dois faire; que ta conduite réponde à ta science, tes actions à tes paroles, tes exemples à tes leçons; fais ces choses, et tu vivras!... Quelle sagesse, M. F., et quelle simplicité! L'hypocrite se voit battu avec ses propres armes et démasqué, pour ainsi dire, de ses propres mains. Loin d'attaquer, il ne songe déjà plus qu'à se défendre; loin de chercher encore à embarrasser la sagesse du Christ, il ne songe plus qu'à sortir adroitement de la lutte et qu'à sauver sa gloire. Il ne peut refuser tout haut de faire ces choses et de suivre ces commandemens, et se réfugiant dans un doute habile qui semblera être encore de la science, il prétexte cause d'ignorance et il demande: qui est mon prochain? Ne vous étonnez pas, si cet aveu n'a rien qui l'humilie, • son excuse est dans l'état de sa patrie, de sa religion, du monde entier, au moment où il parle; son excuse est partout; la race d'Abraham n'est plus la race d'Abraham, pure, sainte, sans mélange, se tenant à l'écart de tout profane, séparée des peuples