Sermons choisis de Bossuet
Tonte rEarope chi^tienne attend avec impatience lee («rmon« de Bossuet; annoncés au public depuis plusieurs années. On sait que ce grand homme, après ayoir rempli en 1659, à l'Age de trente-deux ans, sa première station du carême à Paris, dans l'ôgiise des Minimes de la place Royale, et la seconde, l'année suivante, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, prêcha depuis en 1661, avec un succès extraordinaire, devant Louis XIV. l'avent au Louvre; en 1661, le carême au Louvre; en 1665, le carême à Saint-Thomas du Louvre, oui il était suivi par toute la cour; en 1666, le carême à Saint-Germain en Laye, dans la chapelle du ohâteau; en 1668, le panégyrique de saint André, dans l'église des Carmélites de Paris, après la conversion de Turenne; en 1662> Tavent au Louvre, pour constater en présence de toute îa cour ce même événement, si glorieux à l'orateur et à là religion ; enfin en lô81, le jour de Pâques, on seriTioû devant le roi^ indéptndamiuent des deux carêmes de 1668 à l'abbaye du V»ii-de-Grncp.
t. ^ui>lié$ r^Jt l2 la de l'amiée iJlU ,
je DISCOURS PRÉLIMINAIRE
et de 1668 dans la même égiise des Carmélites de la rue Saint- Jacques. Je garantis la certitude de toutes ces dates.
Ce grand orateur, dont le génie était si fécond qu'il débitait farement les mêmes sermons deux fois daas les églises de Paris, n'en répéta jamais aucun dans ses fréquentes stations en pjésence du roi. Il obtint un si brillant succès à la cour, qu'après avoir entendu son premier carême, Louis XIV fit écrire au père du jeune apôtre â<,in le génie oipérait urie révolution dans l'éloquence de la chaire, pour le féliciter de l'honneur que ce fils, déjà célèbre, ferait un jour à la France et à son siècle. Mais le bonheur d'admirer tant de chefs-d'œuvre avait été réservé aux seuls contemporains de Louis le Grand ; et Bossuet, prédicateur, manquait presque entièrement à la religion comme à la littérature, puisqu'il ne nous restait de lui que deux discours de morale et ses otaisons funèl.ros, sans qu'on eût conservé la moindre trace de ses carêmes et de ses avents, auxquels il lut redevable de sa réputation et de sa fortune.
L'evéque de Meaux ne prononça et ne revit plus aucune de ses premières compositions, pendant les trente-cinq dernières années de sa "Vie. On ne l'entendit même plus prêcher à Paris que dans quelques occasions éclatantes et rares : il ne daigna jamais mettre ses sermons au net, et il a^-^it coutume de dire qu'il ne les avait point écrits. Est-ce écrire, en eff'et, que de jeter rapidement ses idées sur des feuilles volantes qu'on remplit ensuite de ratures, :1e renvois, de corrections et d'interlignes? Or, c'est dans cet état informe que les sermons de Bossuet, dont son neveu évêque de Troyes, et M. le président de Ghazot, ont été successivement dépositaires, sont enfin parvenus aux rédacteurs de la nouvelle édition.
A la mort de M. de Chazot, on trouva la plupart de ces feuilles confondues pêle-mêle sous un amas énorme de papiers de toute espèce, sans que personne s'y attendît, et vraisemblablement san« qne »e dernier héritier de la famille des Bossuet eût jamais soupçonné qu'il possédait un trésor si précieux, ou du moins suna «qu'il eût ni le courage ni la curiosité de débrouiller ce chaoa. ii
DISCOURS PRÉLlMlNAlKfi 3
fallait sans doute beaucoup de travail et de patience pour faii? sortir de ces décombres des discours entiers, piems, suivis, et quj avaient besoin, pour ainsi dire, d'être crées une seconae fois. U» originaux autographes en sont déposés à la BiDliothuque royale; mais je ne présume point qu'on y ait recours pour s'assurer ae leur authenticité. Il n'est auc»n écrivain supérieur nont on ne reconnaisse le style dans une page : souvent une seule phrase suffit pour déceler Bossuet.
C'est une opinion assez généralement reçue, sur la parole de Voltaire dans son troisième volume du Siècle de Louis XIV, que Bossuet, effrayé de la réputation de Bourdaloue. n'osa pas, malgré toute sa renommée, lutter contre ce jésuite célèbre, et que, <> ne passant plus alors pour le premier prédicateur de la nation, il aima mieux être le premier dans la controverse que le secou dans la chiire. » Je ne prononce pas encore entre les tiues de ces deux immortels orateurs, mais j'examine un fait, et je vois oue précisément à la même époque où l'évêque de Meaux prêcha son dernier a vent à la cour en 1669, le P. Bourdaloue vint exercer pour la première fois à Paris le ministère de la parole, qu'il y remplit avec le plus grand éclat pendant treate-cinq années consécutives.
Bossuet et Bourdaloue, entre lesquels Voltaire suppose une pareille concurrence oratoire, n'ont donc jamais couru ensemble la carrière des grandes stations dans les chaires de la capitale. L'orateur jésuite était plus jeune de cinq années que Tévèque de Meaux, né en 1627; et ils moururent tous les deux à un mois de distance l'un de l'autre, eu 170 4. iiîais quoiqu'il n'ait existé aucune rivalité, durant lés? épreuves des avents et des carêmes, entre ces deux illustres prédicateurs, le grand siècle eut souvent l'occa- Bion de comparer leurs succès. Bourdaloue, amvé à Paris en 1669, parut pour la première fois à ia cour, où il prêcha l'aveat de l'année 1670. Or, Bossuet était déjà nommé à l'évèché de Condom en 1669, lorsqu'il remplit, comme je l'ai déjà observé, sa dernière itAtion de l'avent, en présence de I ouis XIV, qui prenait sous tè bras rura»an« converti, en allant à l'église, vers la tin ae la uièmc
i DISCOURS PRÉLÎMINAIRS
annéçi, ronr y entendre ensemble Bossuet conflrraer oo plutôt cél<*brer l'abiuration de son illustre néophyte, abjuration qui avait été le résultat de se» écrits et de ses conférences avec ce grand homme.
Bossuet avait par conséquent renoncé aux stations de la chaire, avant que Bourdaloue en eût encore prêché aucune à Paris. Voltaire ne devait donc pas attribuer aux inquiétudes de la vanité, et bien moins encore à la prétendue humiliation de ce prélat, qui, selon lui. « ne passait plus alors pour le premier prédicateur de lia nation, » la retraite forcée d'un orateur élevé dès lors à l'épiscopat vers la fin de sa quarante-deuxième année, et auquel les convenances ne permettaient même plus désormais d'exercer dans la capitale ce ministère sacré, qu'il était oblig-é de réserver à ses diocésains; car on n'a jamais vu aucun évêque titulaire précner habituellement des avents et des carêmes hors de son église.
Mais outre une raison d'un si grand poids, qui venait d'enlever Bossuet aux chaires de Paris, avant que le plus éloquent des orateurs jésuites y obtînt sa juste célébrité, d'autres fonctions de la plus haute importance absorbaient dès lors ses loisirs et son gécie. En effet, dès cette même année 1670, qui fit connaître pour la première fois Bourdaloue à la cour, son prétendu rival, Bossuet, avait été nommé précepteur du Dauphin, dont Téducation, consacrée par le chef-d'œuvre de son instituteur, s'est liée depuis cette époqufi à l'instruction de tous les princes. Cette place importante, à laquelle il se consacra tout entier, était encore pltts incompatible que l'épiscopat avec les stations ordinaires du ministère évangéliqne. Pourquoi donc Voltaire a-t-il l'injustice ou la légèreté de chercher dans l'amour-propre de Bossuet les motifs de son éloignement de la chaire, que des devoirs sacrés et publics l'avaient obligé d'abandonner, avant l'arrivée du prédicateur à jamais illustre qui se montra bientôt si digne de lui succéder dans cetlô carrière, 3Ù auc»n grand tiileot n'avait précédé Bossuet M Fr*»nce. et. j'oserai le dire, où nu' orateur o'a pu encore égaler &0Û génie t
En discutant cette assertion hasardée par Voltaire, le me plais h rappeler en son honneur .l'hommage mémorable qu'il avait rendu dans toute la maturité de son talent, et qu'il renouvela dans sa vieillesse, au génie oratoire de Bossuet, « le seul homiTie éloquent, dit-il, parmi tant d'écrivains élégants. »
Cependant, sans s'inquiéter jamais d'aucune concurrence ou d'aucune supériorité dans cette carrière, le grand Bossuet ne se refusait à aucune occasion de reparaître dans la tribune sacrée, depuis sa consécration épiscopale et son établissement à la cour, après s'être démis, dèo 1671, de son évéché de Condom. Mais il rappelait alors à ses auditeurs qu'il s'était rendu en quelque sorte étranger à ce saint ministère, après l'avoir, pour ainsi dire, créé auparavant avec tant de gloire. Ainsi, quand il prêcha dans l'église des Carmélites de la rue Saint-Jacques, en 1675, pour la profession de madame de la Vallière, quoique sa dernière station à la cour ne fût encore éloignée que de six ans, il saisit l'à-propos pour dire : « Et moi, pour célébrer ces nouveautés saintes, je romps un silence de tant d'années, je fais entendre unt) ^oix que les chaires ne connaissent plus. » Le même souvenir e?. le même regret se présentèreirt à son esprit six sns plus tard, lorsi^ue, pour suppléer le prédicateur de la cour, qu'une maladie violette empêchait de finir son carême, Bossuet fut invité par Louis XIV à reparaître dans la chaire de Versailles, le jour de Pâques, en 1681. « Reprendre la parole, dit-il dans son exorde, après tant d'années d'un perpétuel silence, » etc.
Ce fut néanmoins au milieu de la vogue la plus éclatante de Bourdaioue, et en traitant quelquefois les mêmes sujets, comme, par exemple, l'éloge du grand Condé, que Bossuet, ne pouvant plus se charger des grandes stations, composa et prononça presque ious ses chefs-d'œuvre oratoires, l'oraison funèbre de madame Henriette, duchesse d'Orléans, en 1670; celle de la reine Mane- Thérèse en 1683 ; celle de la princesse Palatine en 1684 ; celle du chancelier le Tellier en 1685; celle du grand Condé en 1687; enfin en 1691, le 9 novembre, devant la plus illustre de nos assemblées du clergé, son magnifique sermon sur l'Unité de VEgCise.
6 DISCOURS PRÊLÎMIWAIRE
i^e dernier éditeur de Bossuet, dom Deforis, bénédictin, a snp' primé, on ne sait pourquoi, le texte si heureusement adapté au sujet, et développé avec la plus sublime éloquence dans i'exorde de ce dernier aiscours : Quam pulchra tabernocu/a tua, Jacob, et teniori'i tua, Israël! Cette étrange omission, que je n'ose ca raciériser comme elle le mériterait, se fait remarquer page i dans le 7« vol. in-4® de l'édition de Bossuet par ce religieux, imprimée chez Boudet, à Paris, en 1778. T.e texte de la vision de Balaam y est supprimé, et le discours commence par ces mots, qui en amènent le commentaire le plus oratoire : « Messeigneurs, c'est sans doute, » etc. Je suis surpris que, depuis plus de trente ans qu'a paru ce volume, personne n'ait encore reproché à dom Deforis une pareille licence, dans laquelle on ne saurait voir peut-être une simple distraction.
La suppression d'un texte si frappant, si bien lié à la circonstance et à l'exorde qu'il inspire, me surprend d'autant plus, que le même dom Deforis a piirié la superstition d'éditeur comme on le lui a crûment reproché « au point de ramasser, » dans sa collection beaucoup trop volumineuse, « jusqu'au linge sale de Bossuet, » en publiant, sans aucun choix, des discours entièrement oubhés par l'auteur lui-même pendant la seconde moitié de sa vie, et totalement inconnus ensuite depuis sa mort. Cependant cet excédant même, qu'un goût plus sûr et plus officieux aurait mis à l'écart, peut éclairer encore les jeunes orateurs sur la marche, les progrès, le secret de l'art oratoire, en suivant pas à pas le développement d'un si grand talent.
Ces sermons ont été les véritables esquisses de Bossuet, ses premières études oratoires, et forment, pour ainsi dire, un cours domestique de ses essais et de son goût. On voit d'où est parti et par où a passé ce grand génie, pour atteindre à la perfection. De même qu'un arbre vigoureux jette ses {wremiers rameaux avec suraoondance, et, conservant toujours un égal principe de vie, quand sa sève se règle sans s'appauvrir, ne se CQUvr'î plus ensuite ae leuiiles et de fleurs que pour donner de plus beaux fruits, Il a taim que le talent sublime de Bossuet, trop fécond pour avoir
PISWURS PRÉLTMINAIRP, 7
f1*;ibord lonte sa mesure, c'est-à-dire toute sa force, toute sa veiitable ricliesse et une beauté continue, fût ainsi exercé et épuré jusque vers sa quarantième année, pour parvenir à sa maturité et se montrer dans tout son éclat. Après ces premiers essais^ Bossuet s'est toujours soutenu à la même hauteur, et n'a plus écrit que des chefs-d'œuvre. Les jeunes prédicateurs doivent donc étudier avec soin les premières productions de ce grand homme, comme les artistes vont suivre à Rome, par des comparaisons graduées, dans la série des dessins de Raphaël ou de Michel-Ange, la rouîe de leur génie et le développement de leur goût.
Un autre genre d'intérêt attache à la lecture de ces sermona quand on connaît la vie de Bossuet. Ce fut uniquement à ses suc^ ces dans la chaire qu'il dut son élévation. Les deux reines Anne et Marie-Thérèse d'Autriche venaient Tentendre dans toutes les églises de Paris où il prêchait des stations, des vêtures religieuses, ou des panégyriques. Nous trouvons dans plusieurs de ses péroraisons les compliments toujours apostoliques et souvent éloquents qu'il adressait en même temps à ces deux princesses. Outre la grande vo^ue que leur présence attirait à l'orateur, elles ne cessaient de parler de lui avec la plus haute admiration à Louis XIV, qui, après l'avoir entendu à sa cour pendant cinq stations entières, le nomma évêque de Condom, et lui confia l'éducation de son fils unique. Bossuet, je le répète, oublia depuis cette époque tous les sermons qui lui avaient mérité sa fortune. Il n'en répéta jamais aucun àMeaux; et il composa depuis, en continuant de ■njîvre la carrière de féloquence sacrée, plusieurs des discours qui lui ont assuré une immortelle gloire, et ont fait de Bossuet un écrivain absolument à part dans la religion comme dans la littérature.
Ces sermons doivent aussi être regardés comme une excellente rhétorique des prédicateurs. En effet, le jeune orateur qui ^aura se pénétrer du génie de Bossuet, sentir, penser, s'élever avec lui, n'aura pas besoin de pâlir longtemps sur les préceptes des rhéteurs pour se former à l'éloquence. Il n'y aurait pas plus de mérite aue «ie dirficnité J^ r-Vvor i«<5 incorrections et les négîitrence?
s DISCOURS PRÉMMÎNÂIBB
de ce grand homme; ce serait dire d'un habile général qu'i! sait gagner des batailles, mais qu'il ne connaît pas l'art de l'escrime. Le goût qui aperçoit tous les genres de mérite d'une belle compo sillon oratoire est beaucoup plus rare et plus précieuy que le misérable métier d'aller à la découverte des fautes de langage. Gelui qui aurait étudié toutes les rhétoriques, je dirai plus, celui qui les aurait toutes compilées, serait beaucoup moins avancé dans la carrière de l'éloquence que le jeune orateur dont l'âme aurait profondément senti une seule page de ces discours. Ce que les autres ont dit, Bossuet l'a fait.
La lecture raisonnée des grands modèles est donc autant audessus de l'étude des règles, que le mérite de créer des beautés l'a génie est supérieur à l'art d'éviter les locutions de mauvais goût. « C'est par l'éloquence, dit un écrivain célèbre, que les hommes parviennent à se communiquer leurs passions. Faite pour parler au sentiment, comme la logique et la grammaire parlent à l'esprit, elle impose silence à la raison même, et les prodiges qu'elle opère souvent entre les mains d'un seul sur toute une nation sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ait cru suppléer par des règles à un talent si rare. C'est à peu près comme si l'on eût voulu réduire le génie en préceptes. Gelui qui a prétendu le premier qu'on devait les orateurs à l'art, ou n'était pas du nombre, ou était bien ingrat envers la nature. Elle seule peut créer un homme éloquent; les hommes sont le premier hvre qu'il doive étudier pour réussir, les grands modèles sont le second ; et tout ce que ces écrivains illustres nous ont laissé de philosophique et de réfléchi sur le talent de l'orateur ne prouve que la difficulté de leur ressembler. Trop écl urés pour prétendre ouvrir la carrière, ils ne voulaient sans doute qu'en marquer les écueils. A l'égard de ces puérilités pédantesques qu'oi & honorées du nom de rhétorique, ou plutôt qui n'ont servi qu'à rendre ce nom ridicule, et qui sont à l'art oratoire ce que la scolaitique est à la vraie philosophie, elles ne sont propaes qu'à dooiaer de l'éloquence l'idée la plus fausse et la plus barbare. 9
Or, si ieti orateurs doivent étudier les règles de l'art dans >< ouvrages des hommes éloquents, où pourraient-ils trouver deK modèles plus propres à inspirer le génie, que les discours de i'évêque de Meaux? Ce qui m'a le plus frappé dans ses sermons, c'est cette vigueur constante qui caractérise le style de Bossuet, et qui vaut bien, ce me semble, l'élégance continue, tant vantée dans «.os écrits modernes. Dès son exorde, dès sa première phrase, vous voyez son génie en action; vous ne rencontrez ni formules triviales, ni commentaires des pensées d'autrui, ni lenteurs, ni stérilité, ni redondances; il ne marche pas, il court, il vole dans un sentier nouveau que lui ouvre son imagination ; il se précipite vers son but, et vous emporte avec lui. Lorsqu'une soudaine véhémence entraîne ce grand homme, on se sent transporté dans une région inconnue : on ne sait plus où il prend ses expressions et ses pensées; son style, toujours original et toujours naturel, se passionne et s'enflamme; son enthousiasme répand de toutes parts la lumière et la terreur; et alors il n'est plus possible de le lire, il faut qu'on le déclame : voilà le triomphe de l'éloquence écrite!
On a besoin de revenir plusieurs fois sur ces morceaux sublimes, et de les décomposer, en quelque sorte, pour en sentir tout le prix. U faut que le lecteur ému, troublé, hors de lui-même, laisse refroidir son imagination et retourne ensuite sur ses, pas, s'il veut respirer, quand Bossuet lui a fait perdre haleine. Mais qu'il contracte par l'analyse une certaine famiharité avec les élans impétueux de l'orateur, et il maniera, pour ainsi dire, tous les ressorts qui ont produit de si grands mouvements. Ces effets extraordinaires dérivent toujours des traits véhéments et rapides qui partent du génie de Bossuet. Que voit-on lorsqu'on observe de près le mécanisme de son éloquence? U expose, il établit d'abord ioL sujet; il s'empare de votre attention par la nouveauté ou par l'intérêt de son plan : c'est le moment de la raison. Il pose ensuite ses principes; il donne de l'autorité à ses preuves, vous êtes bientôt convaincu. Tout à coup son génie prend l'essor; et un grand tableau tiré, soit de l'Histcre sainte, soii de la peinture des
mœurs, soit des agitations de la conscience, accable vr-îs*»* admiration, et fait fermenter vos remords. Votre imagination, fécondée par la sienne, voit, devance, et croit en quelque sorte avoir créé tout ce qu'on lui présente. L'orateur écarte tout raisonnement abstrait, toute discussion réfléchie; il n'aspire alors qu'à vous émouvoir : bientôt il s'arrête à une maxime grande et neuve, e 1 cette sentence, gravée fortement dans votre esprit, ne vous paraît à vous-même que le résultat de vos propres pensées; je dis les vôtres, parce que tout ce que l'orateur doit faire quand il vous a touché, c'est de vous interpréter ce qu'il vous suggère, de vous raconter ce qu'il vous inspire, et de faire passer dans \otre âme tout l'enthousiasme dont il était transporté lui-même au moment de la composition.
C'est cet art, ce grand art de se confondre, de s'identifier avec l'assemblée à laquelle on parle, qui ramène tous les esprits à cette unité de pensées, dont le premier effet est de les forcer de réagir les uns sur les autres, et qui, semblable à un vent impétueux, pous&e tous ces flots d'auditeurs de l'espérance à la crainte, de l'abattement à la joie, delà commisération à la terreur. J'ai éprouvé toutes ces agitations en lisant Bossuet. Jamais ce grand homme ne cherche le sublime : il le trouve dans je ne sais quel admirable abandon qui le caractérise; et l'on crok, quand on l'entend, converser avec soi-'^ême sur un sujet qu'on a profondément médité. Son expression, presque toujours métaphorique, bien que souvent elle soit simple jusqu'à la familiarité, réveille fortement l'attention : c'est un levier dont se sert l'orateur pour éSiranler et pour abattre tout ce qui lui résiste. Quelquefois son éloquence paraît épuisée; voua vous délassez pendant quelques instants, vous admirez en liberté une idée sublime, et vous savez gré à Bos<îuet de ne vous avoir point distrait en appelant ailleurs vos regards. S'aperçoit-il que vous vous séparez de lui, tandis qu'il semble s'arrêter à des détails communs? tout à coup son imagination s'allume, et de nouvelles beautés donnent de vives secousses à votre âme. C'est alors qu'après avoir développé un grand tableau des mrsèresde l'homme, il s'élève au-d»?8SU8 de lui-même, en s'écriant avec un sdr de
DISCOURS PRÉLTMINAIPR \i
triomphe : «Oh! que nous ne sommes rien! >> C'est a'or^ que, pour peindre les crrours de l'ambition, il nous présente cetie ima^ga ?i eflVayante et si vraie : « Nous arrivons enfin au tombeau, traînant sans cesse après nous la longue chaîne de nos espérances trompées. » C'est alors qu'en instruisant les rois, il leur adresse avec une imposante simplicité ces frappantes paroles, pour les exhorter à punir le crime : « Étendez vos longs bras qui vont chercher les mécha; ts, et qui peuvent les atteindre jusqu'aux extrémités de votre empire. » C'est alors que, conduisant l'homme à l'école du tombeau, il dit, avec l'accent de la consternation : « O mort ! je te rends grâce des lumières que tu nous donnes l » C'est alors que, soulevant le poids des grâces rejetées : « D'où pensezvous *,continue-t-il, que Jésus-Christ fera partir les flammes pour dévore-i' les chrétiens ingrats? De ses autels, de ses sacrements, de ses plaies, de ce côté ouvert sur la croix pour nous être une source d'amour infini. C'est de là que sortira l'indignation de sa juste fureur, ei d'autant plu? implacable qu'elle aura été détrempée dans la source même des grâces. » C'est alors qu'en parlant de l'entrée de Jésus-Christ â Jérusalem, il enrichit d'une majestueuse comparaison ce tableau si difficile à ennoblir : « J'ai appris de TertuUien que, lorsque ces illustres triomphateurs de l'ancienne Rome marchaient avec tant de pompe, de peur qu'ils ne s'élevassent au-dessus de la condition bumaine^, un esclave qui les suivait avait charge de les avertir qu'ils étaient hommes. Mais le triomphe de mon Sauveur est bien éloigné de cette gloire. Au lieu de l'avertir qu'il est homme, je me sens bien plutôt pressé de le faire souvenir qu'il est Dieu : il me semble en e£fet qu'il l'a oublié, etc.* » C'est
i. Yers la fin du second point de son troiâièiQe sermon pçur k» premier
dimanche de l'avent.
i. Cette allusion est admirable pour ennoblir les détails de l'entrée de Jésus- Christ à Jérusakm. Après avoir ainsi exalté la gloire du fils de Dieu, Bossnet ne craint plus qu'elle puisse être ternie o.a représentant ce nouveau triomphateur monté bur une ànesse, an moment où il vient prendre possession d-n trône de David. Sans cette préparation oratoire, il eût été impossible de traduire avec bienséance en chaire, à cause de la snperbe délicatesse de notre lang'ie, ces oaroles de l'Ëvangile : Sedem^ super asinttm. âl^tth. xxi, i.
12 DISCOURS PRÉLLMÎNÂIBE
alors enfin que le sublime début du premier livre des Machabées, souvent exalté sans qu'on lui ait jamais fait honneur d'en avoir le premier senti les beautés, fournit à son éloquence * un autre contraste encore plus magnifique entre Alexandre et Jésus-Christ, et tel que Démosthène et Cicéron n'ont rien de si beau dans ce genre. « Écoutez, dit-il, comme parle l'Histoire sainte de ce grand roi de Macédoine, dont le nom même semble respirer les victoires et les triomphes. « En ce temps, Alexandre, fils de Philippe, défit « des armées presque invincibles, prit des forteresse» imprena- « blés, triompha des rois, subjugua les peuples, et toute la terré. « se tut devant sa face, saisie d'étonnement et de frayeur. » Que ce commencement est superbe, auguste ! mais voyez la conclusion : « Et après cela, poursuit l'historien sacré, il tomba malade, se <v sentit défaillir; il vit sa mort assurée, partagea ses États que « la mort lui allait ravir, et ayant régné douze ans, il mouru>. » C'est à quoi aboutit toute cette gloire ;, là se termine l'histoire du grand Alexandre. L'histoire de Jésus-Christ ne commence pas à la vérité d'une manière si pompeuse, mais elle ne finit pas non plus par cette nécessaire décadence. Il est vrai qu'il y a des chutes. Il est comme tombé du sein de son Père daas celui d'une femme mortelle, de là dans une étable, et de là encore, par divers degrés d'abjection, jusqu'à l'infamie de la croix, jusqu'à l'obscurité du tombeau. J'avoue qu'on ne pouvait tomber plus bas : aussi n'estce pas là le terme où il aboutit, mais celui d'où il commence à se relever. Il ressuscite, il monte aux cieux, il y entre en possession de sa gloire; et afin que cette gloire qu'il y possède soit déclarée à tout l'univers, il en viendra un jour, avec une grande puissance, îuger les vivaiîts et les morts. »
Je remarquerai, à l'occasion de ce dernier trait emprunté de l'Écriture, que les Pères aussi ne furent jamais si éloquents qu'ils le paraissent sous la plume de Bossuet. Il devient aussi grand qu'eux lorsqu'il s'appuie de leur autorité ou de leurs principes. Ce
1. /ofei le seooad erorde d« son second sermoQ poar Id premier dicautciit
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DISCOURS ?^!*LiM!NAIRE 13
grand orateur les avait médités longten^ps, surtout Tertullien, saint ChrysGëtome et eaiiit Augustin; et ses sermons doivent apprendre aux orateurs chrétiens l'usage admirable qu'ils peuvent faire des Itères de i'Église. Au lieu de copier servilement des passages qui i.e sont plus que des lieux communs, depuis que tout le monde s'en est servi, il s'approprie tout ce qu'il adopte; il n'est pas moinr original lorsqu'il cite, et même quand il traduit, que lorsqu'il ia vente. Aussi, pour peu qu'on soit sensible aux beautés de l'éloquence, il est impossible de le lire de suite : de temps en temps, une idée brusque et soudaine fait tomber le livre des mains, et force de suspendre la lecture pour se livrer au sentinient du trait dont on est frappé ; et s'il est vrai quâ Bossuet lisait autrefois Homère pour s'enflammer en contemplant les peintures ravissantes de l'Iliade, on pourra lire ses sermons avec la même confiance et le même fruit, lorsqu'après un long travail on aura besoin de ranimer son imagination épuisée.
Nul orateur, en effet, n'est plus propre que l'évêque de Meaux ?» inspirer de vastes pensées, à étendre la sphère de l'éloquence évangélique, et même à marquer fréquemment le terme de la perfection que l'esprit humain peut atteindre en ce genre. On pense communément que Massillon et Bourdaloue ont posé les limites de l'art si difficile de la chaire, et que, s'étant emparés des grands mouvements et des plus riches de l'art oratoire, ils n'ont plus laissé à leurs successeurs que la gloire assez médiocre de glaner à leur suite, ou de saisir dans les passions des honmies quelques nouvelles nuances. J'avais toujours soupçonné que cette erreur ne «« serait point accréditée, si l'on avait pu lire les sermons de Bosquet, et je ne m'étais pas trompé. Admirons les productions du É^énie, mais n'ayons pas la témérité de iui assigner des bornas. Combien trouvera-t-on dans Bossuet de grandes beautés dont on n'avait jusqu'à présent aucune idée, et qu'on aurait cherchées vainement dans Massillon ei dans Bourdaloue ! Et combien d'au très beautés nouvelles et extraordinaires pourrai», encore découvrir un grand orateur, même après Massillon, Bourdaloue el Bossuet !
i4 DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Cet éloquent Massillon, doué par la nature d'un si beau talent, que l'étude de l'antiquité avait embelli d'un excellent goût, écrit plus souvent avec son esprit qu'avec son imagination ; il est beaucoup plus paré dans son style, et il a cependant moins d'éclat que Bossuet. Son ^locution enchanteresse ne saurait cacher k une critique clairvoyante son penchant à imiter et même à outrer les amplifications brillantes, mais quelquefois un peu lâches, de son modèle Gicéron, qui voulut peut-être les excuser, quand il en fit une règle de l'art oratoire, en préludant, que pour mieux inculquer ce qu'on dit^ il faut le répéter souvent, sœpa testandum est {Orat. § 227). L'évéque de Clermont écrit avec tant d'intérêt et de charme, qu'on peut avouer, sans inquiétude pour sa gloire, qu'abusant quelquefois de la fécondité de son style, il commente et paraphrasée trop ses idées. Son Petit Carême, si justement admiré, et qui me paraît cependant fort inférieur à son Grand Carême, à son Àvent, surtout à ses Conférences ecclésiastiques, en fournit la preuve, je ne dis pas à chaque page, mais du moins dans chaque discours. Prenez-le â l'ouverture du livre ; vous verrez qu'on ne trouve souvent, dans chaque alinéa, qu'une seule pensée, rendue avec autant d'élégance que de variété. Saas cette élocution ravissante où le vide des idées s'allie avec la précision du style, où l'abondance même ne se montre jamais verbeuse, élocution qui a toujours de nouveaux charmes pour les lecteurs sensibles, on ne lirait Massillon qu'une fois, et l'on se contenterait ensuite de ses analyses; mais ses sermons sont si supérieurement écrits, si touchants, si affectueux, qu'on les trouve trop courts : c'est un ami qui vous embrasse en vous reprochant vos fautes j et, malgré cette stérilité d'idées, dont l'esprit murmure quelquefois, le cœur est tellement intéressé, et le goût si pleinement satisfait, en lisant ces discoui*E enchanteurs, qu'ils vivront sans doute aussi longtemps que la langue française.
Je ne doute point que l'évéque de COermont ne se fût lui-même aperçu de ces repétitions d'idées qui font quelquefois languir sa verve, s'il eût publié ses sermons avant sa mort. Tl est descorrecuons de style «urlout, et des phrase» de remplissage, qu'où ne
découvre jamais qu'à 1;». lecture des épreuves imprimées; i/istructi\e manifestation d'une composition littéraire, seule révision où le goût exerce tonte la rigueur de la critique. Massillon aurait remarqué sans doute le vide que l'impression eût rendu plus sensible dans les amplifications où sa prodigieuse facilité s'était •exercée, selon une locution de collège, à «laiie son tbème en deux .açons : » ce travail se serait borné à effacer tout ce qui se trouvait répété, sans que son talent eût besoin d'enrichir ses discours d'aucune addition. Ses éditeurs n'osèrent jamais se permettre le moindre retranchement dans ses manuscnls. Nous avons la certitude de les lire absolument conformés aux dernières copies qu'il en fit lui-même pour les livrer à rimpression. ïl n'en est pas ainsi des sermons de Bourdaloue, que son éditeur, le pêrè Bretonneau, a rendus publics avec tous les changements qu'il a jugés convenables, et auxquels on a même prétendu qu'il avait mêlé quelquer-uns de ses propres discours, sans que cette accusation ait jamais été éclaircie.
Le grand dialecticien Bourdaloue, toujours conséquent, toujours nerveux, préférant aux mouvements passagers de l'onction des preuves frappantes que le temps grave toujours plus profondément dans les esprits, mais touchant et pathétique lorsque la matière le comporte, appelant l'ensemble entier de la religion au développement 71e chacun de ses sujets, r^iisonneur éloquent, moraliste profond, et instruisant son auditoire avec rattention des'oubher, de se cacher toujours lui-même, Bourdaloue fera éternellement le désespoir des prédicateurs. La première partie de sa fameuse passion, Dei virtutem, etc., dont Bossuet pourtant avait développé la conception sublime dans son premier sermon poor l'exaltation de la croix, tome vu, in-^^*, page 46, et dans laquelle Bourdaloue prouve admirablement que la mort du Fils de Dieu a ^"té le triomphe de sa puissance, me paraît un dès plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence chrétieniie. Rien ne tient à côté de cette brillante partie, pas même la seconde, qui serait belle partout ailletirs. Bourdaloue est encore plus satisfaisant à la troisième lecture au'à la première : plus on le lit, plus on l'admire.
Je lui rends ^râce de ce qu'il n'a pas connu ce misérable jeu de la phrase qui dégraderait le génie si le génie pouvait s'y abaisser, et de n'avoir jamais écrit que pour le besoin de sa
Je ne doute point que Bossuet ne fût né avec beaucoup plus de génie que Bourdaloue. Cependant les sermons de colui-ci sont mieux faits, plus finis, plus méthodiques; et je n'en suis vas surpris, puisqu'ils ont été l'unique objet de ses immenses travaux. Si l'on compare pièce à pièce, Bourdaloue pourra quelquefois avoir l'avantage; mais si l'on opposait trait à trait, il ne soutiendrait point ce parallèle. BosÉtet est plus lumineux, plus original, plus extraordinaire, plus accablant*. Il montre et fait admirer une manière grande et ferme, une familiarité noble*, des élans sublimes,
1. Vouleï-vous un exemple de la \igueur «vec laquelle fiossuet presse son auditoire; prenez-le dans le premier sermon du recueil qu'on \ publié, et jetez, les yeux sur ce tableau de Ja misère des pauvres malades.... ■ Je prête ma voix à ceux-ci, parce qu'ils n'en ont point d'autre. Voyei quelle est leur nécessité. Nous naissons pauvres; Dieu a commandé à la terre de nous fournir notre nourriture : ceux qui n'ont point ce fonds imposent un tribut à leurs mains; ils exigent d'elles ce qui est nécessaire au reste du corps : voilà le second degré de misère. Quand ce fonds leur manque par l'infirmité, encore y a-t-il quelque recours ; la nature leur a donné une voix, des plaintes, des gémissements, dernier refuge des pauvres affligés pour attirer le secours des autres. Ceux dont je parle n'ont pas même ces moyens : ils sont contraints d'être renfermés ; leurs plaintes ne sont entendues que de leur pauvre famille éplorée et de quelques-uns de leurs voisins, peut-être encore plus misérables qu'eux. Mais dans l'extrême misère, quand on a l'usage de son esprit libre, la nécessité fait trouver des inventions : le leur est accablé par la maladie, par les inquiétudes, et souvent par le désespoir. Dans une telle nécessité, puis-je leur refuser ma voix? »
i. Voici un tableau qu'on est agréablement surpris de trouver à la fin de son panégyrique de saint François de Sales. On ne peut désirer plus de sensibilité et plus d'intérêt dans une peinture morale. « Je vous parlais tout à i'beure des changements que fait dans les cœurs l'amonr des enfants, et dont le plus reuarquâble est d'apprendre à se rabaisser. « Voyez ce père, dit saint « Augustin, quand il vient du palais, où il a prononcé des arrêts^ où il a fait r retentir tout le barreau du bruit de son éloquence ; retourné danb .«on domes- « tique, parmi ses enfants, il nous parait un autre homme. Ce ton grave ds . voix s'est adouci, et s'est changé en bégaiement ; ce visage naguère si grava 1 a pris tout à coup un air enfantin. Une troupe d'enfants l'environne; et ils « oui tant de pouvoir sur ses volontés, (ju'il ne peut leur rien refuser, que ce 3 qui leur r.uit. Puisque l'amour des enfants produit ces effets, ne vous a étonnez pas si la charité donnant des sentiments mateineU, particulièrement f aux ijaùLeurs des âmes, inspira en uième temps 'a condebCeDdanco, ; elle
FISCOURS PTïELTMÎNATRE J7
('m tatupftux tiers et imposants, des transitions brusques ; t c^ppndant loujoiîi's naturelles*, un errand nombre de cos vént='s intinit.'3 qu'on ne découvre qu'en creusant profondément dans son propre rœur, une majesté d'idées et une vigueur d'expressions qui lui sont propres. Ses discours offrent un genre d'éloquence absolU' ment à part, où rien ne paraît sauvage, quoique tout y soit original. Son imagination s'allie si naturellement aux couleurs de lu plus haute poésie, et s'élève même avec tant de facilité au ton le plus épique d'Homère, qu'on n'est étonné que par réflexion d'un langage si nouveau dans la bouche d'un orateur chrétien, et néansnoins si heureusement adapté à la chaire évangélique. N'est-ce pas son propre génie qu'il célèbre? N'est-ce pas lui-même qu'il peint à son insu vers la fin du premier point de son panégyrique de saint Paul, lorsqu'après avoir présenté et approfondi le prodigieux contraste de la manière d'écrire et du style rude de cet apôtre, avec les succès prodigieux et la « simplicité tonte-puissante de ce barbare dans Athènes et dans Rome, » il achève de développer toute sa pensée par une comparaison lumineuse et sublime? « Une puissance surnaturelle, dit-il, se mêle à l'augnste simplicité de ses paroles. De là vient une vertu plus qu'humaine qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De rnème qu'on vo:t ao grand fleuve qui retient encore, coulant dans la
• accord© toot, excepté c« qui est contraire au salut. La charité, dit saint e Augustin, enfante les uns, s'affaibUl avec les autres; elle a s&in d'édifier
* ''«ux-ci. eile craint de blesser ceux-là; elle s'abaisse vers les uns, et elle s'é-
• lève vers les autres; douce pour certains, sévîre' à quelques-uns, enaeiuie « de per-onne, elle se montre la mère de tous; elle convre de ses plumes c molles ses tendres poussins; elle apt-ieUe d'une von pressante cenz qui se t plaignent, et les superbes qui refusent de se rendre sous ses aiîet. eares-
♦ santés deviennent la proie des oiseani voraces. Ipsa caritas alios partnrit, « cun) aliis infirmatur; alios curât aedifieare, alios contr.miscit ofiendere; ad
alios se inclinât, ad alios se exigit; aliis blanda, aliis severa; nulli iuimica, I oninibus mater;... langnidutis pluinis teneros fœtus operit, et susurrantes I puUos contracta voce advocat} cujus blandas alas refugientes superbi, pr^da c gunt alitibi's. a (Saint Ângustio, ÎH cateehisandit rudiiiiis, eap. xv, tome VI, pag^î 279. Ibia., cap. x, page 274,)
1. Boileau disait, en parlant des f.aractères de la Bruyère, que oJ. M-tf^-i était digne de la réputation dont il jouissait; mais qoe l'autear «vait éhidé 'a partie U pltis difficile de l'art d'éorir*, les transitions.
ig DISCOURS PRÉLIMINAIRE
plaine, cette force impétueuse qu'il avait acquise aux monta^ies d'où il lire son origine : ainsi cette vertu qui est contenue dans les épîtres de saint Paul conserve, dans la simplicité même de son style, toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend. >\ Je ne connais rien de plus juste, de plus riche et de plus pom peux en fait de similitudes dans les orateurs anciens et mo-^ derncs*.
On reconnaît éminemment, dans les écrits de Bossuet, le ton et l'accent d'un prophète : c'est l'Isaïe de la loi nouvelle. Il s'attache à épouvanter l'homme ; et lorsqu'il l'a effrayé par ses me • naces, il le livre aux remords pour achever sa conversion. « M. Bossuet se bat à outrance avec son auditoire, disait madame de Sévigné : tous ses sermons sont des combats à mort. »
Ce qui donne le plus de plénitude et de substance aux sermons de Bossuet, c'est l'usage admirable qu'il fait de l'Écriture sainte. Voilà l'inépuisable mine dans laquelle il trouve ses preuves, ses nomparaisons, ses exemples, ses transitions et ses images. Ou le voit sans cesse éclaircir l'Ancien Testament par le Nouveau, saisir l'économie de la religion, et en combiner les parties pbur en faire
1, Voici le morceau par lequel Bossuet prépare cette comparaison, m Le discours de saint Paul, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas encore assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas : le langage de l'apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieii de tout; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite divinement, rendent sa simplicité tonte-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cett« locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des piiilosophes et des orateurs; malgré h résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine ; il prêchera Jésus-Christ dans Athènes , et le plus savant de ses sénateurs passera de l'aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera •noore plus loin ses conquêtes : il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un prooonsvl, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et an jour cette ville maîtresse du monde se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses barangues qu'elle a entendues de son Gicéron. • On n'imagine rien et i! n'y « ii«B an delà d'une pareille éloquence.
DISCOURS PRÉLIMINATRR 19
on tont harmonieux et sublime. Au lieu de citer le» livre* maints en fastidieux érudit, il s'en sert en orateur plein de nerf et de ▼erve. Il ne rapporte pas sèchement des passages, mais il présente des traits qui forment des tableaux; et il fond si bien les pensées de l'Écriture avec les siennes, qu'on croirait qu'il les crée, ou du moins qu'elles ont été conçues exprès pour l'usage qu'il en fait. \eut-ii nous montrer un roi désabusé des grandeurs du monde, il répète les longs gémissements de David. Veut-il exciter la pitié et attendrir ses auditeurs, pour mieux les émouvoir, il fait pleurer avec lui le pathétique Jérémie, et les accents de Jérémie semblent acquérir, en passant par son organe, une nouvelle énergie pour peindre les calamités de Sion.
Mais alors, peu satisfait d'exciter une première émotion, il en poursuit le progrès avec une onction toujours croissante : il pénètre profondément tous les cœurs de l'intérêt qu'il a fait naître; il les presse de tous les mouvements et les environne de tous les tableaux qui peuvent en prolonger le sentiment : bien différent, par une méthode si oratoire et si apostolique, du prédicateur dont parle Érasme dans son Orateur chrétien, lequel, par une autre théorie plus favorable à son amour-propre qu'avantageuse pour le triomphe de la morale, ne manquait jamais de descendre brusquement de chaii-e, d^s qu'il voyait couler quelques larmes dans son auditoire.
L'Écriture est la source la plus abondante de ces développe, ments pathétiques; c'est là âurtout que le génie de Bossuet sait les découvrir. Tout en effet, dans un sermon, doit être tiré de la Bible, ou du moins avoir la couleur des livres saints : c'est le vœu de la religion, î'est même le précepte du bon goût. L'orateur sacré qui veut exceller dans son art ne saurait donc s'accoutumer de trop bonne heure à méditer tous les jours les oracles sacrés, la plume à la main : s'il attend le moment de la composition pour ramasser des passages déjà connus, il ne sera ni lumineux ni original, et cet étalage- d'une érudition indigeste ne frappera et ne trompera jamais personne. On distingue sans peine le véritable savant qui a fait des études approfondies, de tous ces érudits de
^0 DISCOURS PRtÏLIMINAlRÊ
dictionnaires ou d'abié^-és^ qui eiupiUiiiCîiî. luu.iours et ne tirant rien de leur propre fonds. Ces stériles compilateurs ont beau se surcharger de citations et de commentaires, ils plient sous Vi poids d'un trésor qui ne leur appartient pas : ils n'en son* qu« plus pauvres. On les voit, pour ainsi dire, copier au besoin des livres ouverts devant eux ; et ils ne forment que des centons sap? unité, sans intérêt, plus propres àt étouffer la pensée qu'à l'embellir et à prolonger le mouvement oratoire. Au contraire, l'écrivain solidement instruit incorpore ce qu'il crée avec ce qu'il sait; et ses connaissances se fondent d'autant plus aisément ave^ ses idées, qu'elles ont contracté une certaine alliance, par le long séjour qu'elles ont fait ensemble dans son esprit. On est bien certain que Bossuet n'avait point l'Écriture sainte sous les yeux lorsqu'il composait ses sermons, et qu'il l'avait étudiée pendant longtemps, avant de prendre la plume. Je ne lui connais qu'un seul rival dans cette partie des talents du prédicateur : c'est l'immortel Fénelon, dans son discours pour le sacre de l'électeur de Cologne, Tim des plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence moderne.
Les sermons de Bossuet sont remplis de l'Écriture et des Pères. On ne lui contestera point l'honneur de partager avec Bourdaîoue la prééminence sur tous les orateurs chrétiens, dans l'art d'employer la tradition; et les beautés qu'il en tire pour enrichir ses discours attestent assez combien une pareille étude féconde le génie. Qu'il me soit permis de citer à ce sujet, comme un exemple bien frappant de l'éloquence des Pères de l'Éghse, la beHe harangue que saint Jean Chrysostome met dans la bouche de l*évéque Flavien. au moment où ce vertueux prélat vient demander grâce à l'empereur Théodose en faveur des habitants d'Antioche, Ce discours ne saurait trop être connu. C'est uniquement pour prévenir les regrets du lecteur, que je vais reproduire en entier sous ses yeux cette espèce d'épisode oratoire, dont je ne puis lui rappeler les principales beautés sans le rapporter dans toute son étendue, quoique cet éloquent plaidoyer puisse paraître un peu long dans son ensemble, et même eo quelque sorte étranger aus sermons de Bossuet.
DISCOURS PRÉLlMiNAIRB 2i
« t^riiice, notre ville infortarèe a souvent été comblée de vos bienfaits ; et vos libéralités, qui faisaient autrefois sa gloire, sont aujourd'hui pour elle un nouveau sujet de honte et de douleur. Détruisez Antioche jusqu'aux fondements, réduises-la en cendres, faites périr jusqu'à nos eufants par le tranchant de Tépée; nous méritons de plus sévères châtiments, et toute la terre, épouvantée de notre supplies, avouera qu'il est encore au-dessous de notuinô^ratitude. Déjà nous ne saurions plus rien ajouter à notre malheur. Accablés de votre disgrâce, nous sommes un objet d'honeur pour tout le reste de votre empire. Nous avons offensé dané votre personne l'univers entier; il s'élève aujourd'hui contre nou!^, prince, plus fortement que vous-même : il ne reste donc plus qu'un seul remède à nos maux. Imitez la bonté de Dieu; outragé par ses créatures, il leur a ouvert les deux. J'ose le dire, grand prince, si vous nous pardonnez, nous devrons notre salut à votre indulgence, mais vous devrez à nos attentats l'éclat d'une gloire nouvelle; nous vous aurons préparé par notre crime une couronne plus brillante que celle dont Gratien a orné votre front : vous ne la tiendrez que de votre vertu. On a détruit vos statues : ah! qu'il vous est facile d'en rétablir qui soient infiniment plus précieuses ! Ce ne seront point des statues muettes et iragiles, exposées daus les places publiques aux caprices et aux injures : ouvrages de la clémence, et immortelles comme la vertu même, celles-ci seront placées dans tous lés cœurs, et vous aurez autant dé monuments bonorablés qu'il y à d'hommes sur la terre, et qu'il y en aura jatilais. Non, ies exploits guerriers, lés Irésôré, la vàstè étéiàdûè d'un empire, n'attirent point aux princes une gloire aussi pure et aussi durable que la bonté et la clémence. Rappelez-vous les outrages que des mains séditieuses firent aux statues de Constantin, et les suggestions de ses courtisans qui l'excitaient à la vengeance. Vous savez que ce prince, portant alors la mairj à son front, leur répondit en souriant : « Rassurez-vous, je ne suis point blessé. » On a oublié une grande partie des victoires de cet empereur, mais cette parole a survécu à seâ troph.'^es ; elle sera entendue des siècles à venir, et elle lui méritera ies éiogeo et les bénédictioag de
fï DISCOURS PRËLIMINAÎRË
tous les âges. Mais qu'est-il besoin de vous proposer des exemples étrangers? Il ne faut vous rappeler que vos propres actions. Souvenez-vous donc de ce soupir généreux que la clémence fit sortir de votre bouche, lorsqu'aux approches de la fête de Pâques, an° nonçant, par un édit, aux criminels leur pardon, et aux prisonniers leur délivrance, vous ajoutâtes : « Que n'ai-je aussi le pouce voir de ressusciter les morts! » 0 grand prince! vous pouvez faire aujourd'hui ce miracle. Antioche n'est plus qu'un tombeau, ses habitants ne sont plus que des cadavres, ils «ont morts avant le supplice qu'ils ont mérité; vous pouvez d'un seul mot leur rendre la vie. Si von s faites grâce à mon troupeau, les infidèles s'écrieront : « Qu'il est grand le Dieu des chrétiens ! des hommes il « sait faire des anges; il les élève au-dessus de la nature. » Ne craignez pas que l'impuniié corrompe vos autres villes : hélas ! notre sort ne peut qu'épouvanter. Tremblant sans cesse, regardant chaque nuit comme la dernière, chaque jour comme celui de notre supplice, fuyant dans les déserts, en proie aux bêtes féroces, cachés dans les cavernes, dans les creux des rochers, nous donnons au reste du monde l'exemple le plus effrayant. Détruisez donc Antioche, mais détruisez-la comme autrefois le Tout-Puissant détruisit Ninive : effacez notre crime par le pardon: anéantissez la mémoire de notre attentat en faisant naître dans tons les cœurs la reconnaissance et l'amour. Il est aisé d'incendier des maisons, de renverser des murailles; mais changer tout à coup des citoyens parjures en sujets fidèles et affectionnés, c'est l'effet d'une vertu divine. Quelle conquête une seule parole peut vous procurer! elle vous gagnera la tendresse de tous les hommes. Quelle récompense vous recevrez de l'Éternel ! il vous tiendra compte, non- seulement de votre bonté, mais encore de toutes les actions de miséricorde que votre exemple engendrera dans la suite des siècies. Prince invincible, ne rougissez pas de céder à un faible vieillard, après avoir résisté à vos plus braves oftîciers : ce sera céder au souverain des empereurs, qui m'envoie pour vous présenter l'Évangile, et vous dire de sa part : « Si vous ne remettez les offenses com- H mises contre vous, votre Peru céleste ue vous remettra pas les
«r vôtres. » Représentez- vous ce jour terrible, où les princes et le> sujets comparaîtront au tribunal de la suprême justice, et croyez que vos fautes seront alors effacées par le généreux pardon que vous nous aurez accordé. Pour moi, je vous le proteste, grand prince, si votre juste indignation s'apaise, si vous rendez à notre patrie votre bienveillance, j'y retournerai avec joie, j'irai bénir avec mon peuple la bonté divine, et célébrer la vôtre. Mais si vous ne jetez plus sur Àntioche que des regards de colère, je le jure devant vous, mon peup'e ne sera plus mon peuple, je ne le reverrai plus; j'irai dans une retraite éloignée cacher ma honte et mon affliction; j'irai pleurer jusqu'à mon dernier soupir le malheur d'une ville qui aura rendu implacable pour elle seule le plus humain et le plus doux de tous les princes*. »
Le courroux de Théodose ne résista pas à l'éloquence de Flavien. Ce seul morceau suffirait pour placer parmi les grands orateurs saint Jean Ghrysostome, qui nous l'a transmis, et qui l'avait sans doute composé. Un tel monument prouve aussi que l'élude de la tradition n'est point un travail perdu pour les orateurs chrétiens. L'évéque de Meaux tire souvent des écrits des Pères plusieurs traits non moins véhéments pour frapper son auditoire, et des raisonnements pressants, qui donnent à ses discours autant de solidité que d'éclat. Trop éclairé lui-même pour supposer ses auditeurs assez instruits, soit des vérités de la foi, soit des devoirs de la morale, il enseigne toujours avec la facilité et la profondeur d'un grand maître. Cependant ce sublime orateur n'attiédit point sa verve en s'enfonçant dans les arides discussions de la coLtroverse. Malgré son penchant pour la dialectique, il sort de l'école, et toujours théologien sans affecter de le paraître, il met plus de religion pratique dans ses sermons que de théologie. Son génie s'enrichit, s'élève, se féconde dans les livres saints; et je ne doute pas que ses discours ne fassent rougir les orateurs chrétiens qui ont abandonné l'enseignement de la religion, pour disserter en ciiaire sur la morale, sur la pc^Utique, ou sur l'histoire profane.
i. Traduction littérale de âaiot ihi.u Gtirysostome, boméi. II, ctu^i. i.
24 DISCOURS PRÉLIMINAIRR
Je leur adresserai, en leur montrant le» chefs-d'œuvre de Bos» suet, ce vers si sublime de Perse ;
Virtutem videant, intabesctntqnê relicta.
n« n'instruisent point, ils ne touchent point, et cependant ih ont besoin d'avoir beaucoup d'esprit pour prêcher si mal. S'ils m cherchent que la réputation, je leur prédis qu'ils obtiendraient une gloire plus brillante et surtout plus durable par des sermons que par des discours. La manie du bel esprit, ridicule même dans les productions purement littéraires, devient absurde lorsqu'on veut instruire et émouvoir; elle étouffe le sentiment, dessèche la composition, et est absolument incompatible avec la véritable éloquence. Non, jamais les ministres des autels ne prêcheront plus utilement pour leur propre renommée, qu'en préchant efficacement pour le salut de leur auditoire. Des larmes ! des larmes ! voilà les seuls applaudisseuaents dignes des orateurs chrétiens. '
Si l'on excepte quelques traits déjà connus, dont l'évêque de Meaux a voulu enrichir ses oraisons funèbres ou ses ouvrages ascétiques, on ne trouvera rien dans ses sermons qui ressemble à ce que l'on a écrit pour la chaire. Ces esquisses même portent l'empreinte du génie, et j'invite les jeunes orateurs à les remplir, pour se former le goût. On ob-servera en lisant Bossuet, et surtout si Ton entreprend de finir quelques-uns des sermons dont il s'est contenté de tracer le plan, combien l'érudition est utile à l'éloquence. Tout ce que les hommes ont pensé est du ressort de l'orateur; et rien de ce qui intéresse l'histoire, les lois, les mœurs, les sciences et les beaux-arts, ne lui est étranger. Bossuet fait servir avec autant de mesure que de goût, au profit de son éloquence, à la progression et à la force de ses preuves, l'étude profonde qu'il avait faite de la théologie scol astique, et même cet enchaînement d'une dialectique serrée et pressante, que des esprits vulgairps croient opposée au genre oratoire mais que le talent et le goûi y savent merveilleusement adapter, et sans laquelle on ne serait en chriire qu'un vprb(<ux rtécîaTnateur,
Bossuet a traité un grand nombre de sujets neufs et admirables,
DISCOURS PhÉLiMINAlRfi âb
eiqui paialtraient même encore nouveaux aujourd'hui, pmsque, par je ne sais quelle fatalité, les prédicateurs semblent les avoir bannis de la chaire. Cependant il faut avouer qu'il n'est pas toujours également heureux dans ses choix; et rien ne prouve mieux que la différence de ses sermons combien l'éloquence dépend de la matière que l'on traite. D'ailleurs, toujours fidèle à son plan d'instruction, il prêchait souvent plusieurs fois sur le même sujet : or, ses discours étaient tellement pleins, qu'après avoir épuisé luimême et les vérités fondamentales de religion, et les ressources de Part oratoire, il ne pouvait plus se soutenir à la hauteur de ses premières idées. Chacun de ses sermons renferme des beautés dignes de lui : ii n'en est presque aucun où i'oh ne puisse le re connaître. Mais on est étonné de la distance qu'il y a quelquefois de l'un à l'autre. Bossuet ne pouvait pas toujours être le Bossuet an « grand Condé, de la duchesse d'Orléans, ou de la reine d'Angleterre». » L'aigle s'élève au plus haut des airs, ii tombe. L'insecte
I. Oq reconnaît qnelfaes traits (ie ressemblaoee atee Bossuet, dans cet admirable portrait que Cicéron nous a tracé de l'orateur Galba, si prodigieusenienk inférieur à l'évêqae de Meaui, qu'il faut toujours mettre, en éloquence, hors de touta comparaisou.«Qi.iem fortasse vis non itigenii î^ilum, sed eliaw aniuii, et naturalis quidam dolor dicentem incendebat, efficiebatque ut et incitata, et gravis, et vehemens esset oratio : deiu cum otiosus stylum prehenderat motusque oinnis aiiinii tanqaam veriius hominem defecerat, fiaccescebat oratio; quod lis, qui limatius dicendi consectautur geuus, accidere non solet; prop terea quod prud utia nunquam déficit oratorem, qua ille utens eodem modo p ■ssit et dicere ni scribere. Ardor auimi non semper adest, isque cum coosedit, omnis illa \i:> et quasi flamma oratoris eitinguitur. (Bruto*, de €iari4 Oratoribufi, 24.)
« Loidsque Galba parlait en publie, son éloguenoe était peut-être endammée. non-seulement par un certain feu d'imagination, et surtout pai' les élans de son âme, mais encore par je ne sais quel palliétique naturel, dont les mouvemeats donnaient à ses plaidoyers de la rapidité, du puids et de la véhémenoe. Mais dès q i'il prenait ensuite la plume pour écrire à loisir ce qu'il avait im« provisé, toute cette agitation dont il avait été ému venant à se calmer, son discours sans ressort et sans aideor se ralentissait teut i coup comme un vent qui tombe, et dont le souffle est bientôt insensible. Cette inégalité ne se fait pas remarquer ordinairement dans les écrivains qui ont une manière plus soignée. La sagesse de l'esprit et le go&t, en n'abandonnant jamais un psreil ora- \««r, le mettent toujours en état de parler et d'écrire avec la ménaé corree> tion. La chaleur ds l'âme, an contraire, ne peut pas se soaleua habiinellfi- 5ï8a> an méuie degré; et '-"land elle p>i épuisée, toute oetlc v^:I^f-, et pouj itiui diTA «eue âauuaa, ft'auu^jueiit ans&ii^ dans l'esprit de i'orateoi. »
2ê DISCOURS PftÊLiMli<AlM
qui rainpô ae saurait tomber. 11 ne faut donc pas être surpris de* inégalités qu'on voit non -seulement entre ces discours comparés, mais encore dans le même discours. Tout grand orateur est néces« sairement inégal : quand même son génie n'aurait pas besoin de ces intervalles de repos pour prendre haleine, les règles de l'art oratoire, qui ne permettent pas de chercher à produire sans cesse un grand effet, l'obligeraient de ralentir de temps en temps son îssor; car celui qui veut être toujours sublime ne l'est jamais.
Il est vrai que les chutes de Bossuet* sont presque aussi étonnantes que ses plus grandes beautés. Après ces élans sublimes, où l'on trouve la majesté des idées, la progression des mouvements, la magnificence des images, le choix des expressions, l'harmonie du style, chaque période finie avec soin, liée avec la phrase qui la précède et fondue avec celle qui la suit, on est frappé de la plus vive admiration, et Ton se dit à soi-même que nul écrivain n'égale, comme écrivain et comme orateur, Vaigle brillant de Meaux, Mais Bossuet est assez grand pour qu'il soit permis à tous ses lecteurs d'avouer ses fautes. Il faut donc convenir qu'il devient, de loin en loin, un peu dissertateur, et qu'il porte quelquefois la familiarité du style jusqu'à la négligence : c'est que tous les extrêmes se touchent, et qu'entre un trait burlesque et un trait sublime il n'y a souvent qu'une ligne. L'homme d'un grand talent monte si haut, qu'on le perd de vue; s'il s'arrête un seul instant, il s'abat, et plus son vol était hardi, plus sa chute est profonde ; ^u lieu que l'écrivain médiocre est séparé de ces abtmes par l'immensité des espaces intermédiaires qui, en l'éloignant de la région du génie, le préservent nécessairement de ses écarts; et de même qu'il s'élève sans devenir grand, il déchoit sans se trouver fort au-dessous des lieux communs nui forment sou élément
i. Je u'en citerai aucun exemple, par respect pour ce grand homme. .Ma plume se refuse à relever des fautes de goût qu'il aurait très-certaiuemeat corrigées, s'il eût publié lui-même ses sermons; mais il me semble que les éditeurs devaient s« charger de ce soin, et qu'on ne les accuserait point d'avoir sliéré les originaux de Bobsuet, s'ils s'étaient bornés ii corriger toutes ces négligences dd style , «ans rien ajouter aux manuscrit» de l'évèque i» Meaux.
èiSCOURS PRÉLIMINAIRE 27
ordinaire. Aussi peut-on observer qu'il est beaucoup plus aisé de parodier un chei-d'œuvre plein de génie, et surtout les plus beaux endroits de ce chef-d'œuvre, qu'un ouvrage médiocre. C'est le concours d'une multitude de circonstances qui forme le sublime .' chang-ezen une seule, substituez môme dans une phrase un mot à une autre expression synonyme en apparence, mais sans noblesse et sans harmonie, l'enflure, l'exagération, le ridicule, vont (rapper tous les esprits, et ^ous rirez du même trait oratoire q\n enlevait votre admiration;^ ou qui vous arrachait des larmes.
On ne se contentera peut-être point de reprocher à Bossuet quelques intervalles d'assoupissement qui rappellent le sommeil d'Homère. J'ai connu des gens de lettres qui, n'ayant jamais lu la vingtième partie des productions de ce grand homme, établissaient dans leur étroit cerveau, comme un dogme fondamental en matière de goût, que c'est un écrivain sans style. Si par style on entend la froide monotonie de^ antithèses, les énigmes qu'on appelle réticences, le ton du madrigal, les petites phrases épigrammatiques, la prétention de montrer partout de l'esprit, le néologisme à la mode, les grands mots alambiqués, et cette frénésie épileptique qu'on ose appeler chaleur oratoire, il faut avouer que Bossuet n'a point de style, car il n'a certainement pas celui-là. Mais si l'on attache à ce mot l'acception qu'il doit avoir en éloquence, c'est-à-dire, si le style n'est autre chose que l'art de présenter ses idées; s'il suffit, pour bien écrire, d'être hardi avec sagesse, clair, simple, noble, pur, précis, varié, pittoresque, véhément, harmonieux, périodique; s'il ne faut que donner aux expressions le ton du sujet, aux métaphores la couleur de l'image, aux mouvements du discours les élans de l'âme, aux tours ofatoires le caractère de la passion, l'accent et le trait du sentiment; si le style en un mot n'est que la peinture ou plutôt la représentation de la pensée avec tous ces caractères divers, contempteurs de Bossuet, humiliez-vous devant un si grand génie que vos regards ne peuvent atteindre dans une si haute région, et lisez ses écrits jusqu'à ce que vous appreniez enfin à les sentir et à les nàniirer ! Vos yeux, accoutumés à l'élégante symétrie de nos jar-
dins, ne sauraient-ils donc plus contempler l'antique majesté des forêts ?
Quelque frappant* que soit le style de Bossuet, il n'en est pas moins naturel : et malgré les digressions abstraites* auxquelles il
1. L'éloquence de Bossuet est toujours frappante, parce que ce grand ora^ teur n'écrit jamais sans que son esprit soit animé par une forte passion. Au lievi de ne rechercher que des beautés accessoires, il s'attache àùi seules beautés pvincipalesj et il les tire toute* du fond même de ses sujets. C'est pour s'être écartés de estte dernière règle de l'art oratolrs que plusieurs écrivains , nés ; vec beaucoup d'esprit, fei même du talent, ne produisent cependant aucun «Ifet dans la carrière de l'éloquence^
2. On ne saurait trop éviter, dans les assemblées publiques, les matières U)straitôs qui sont étrangères à la plupart des auditeurs, et inintelligibles pour les esprits vulgaires. Cicéron était bien convaincu de cette règle du goût, puisqu'il décide, dans son Traité des orateurs illustres, qu'un discours qui n'ob' tient point l'approbation du peuple ne mérite jamais le sufiràge des savants. Lorsqu'il défendit la cause du poète Archias, il embellit cette harangue d'une irès-belle apologie sur l'étude, que tous les gens de lettres savent par cœur. Cependant, quoique cet éioge de la littérature fût amené naturellement par son sujet, quoiqu'il fût d'ailleurs écrit d'un style clair et à la portée de tons ses auditeurs, Cicéron Crut devoir demander grâce, dans son exorde, pour une digression si peu familière au peuple romain. Une pareille précaïUioii otâtoirli prouve que Cé grand orateur regardait toutes les dissertations métaphysiques coiUrae très-opposées à la véritable éloquence. Voici le second paragraphe de ce plaidoyer : « Sed ne cui vestrum rairum esse videatur, me in quastione légitima, et in judicio publico, quum res agatur apud praetorem populi romani, lectissimnm Vîrum, et apud sevérissimos judices, tânto conveutu hominum àb frequentia, hoc uti génère dicendi, quod non modo a consuetudine judiciorumi verum etiam a foreusi sermone abhorreat, quaso a vobis, ut in bac causa mihi detis banc veniam, accommodatatn huic reo, vobis, quemadiaodum spero, ndh molestam; ut me pro suinmo poeta atque eruditissimo homine dicentem, hoc concursu hominum litteratissimorum, hac vestra bumanitate, hoc deuique [n».tore exercente judiciumi patiamini de studiis bumanitatis âc iitteraruni paulo ioqui liberius; et in ejusmodl persona quae propter otium ac studium minime in jttdiciis periculisque tractata est uti prope novo quodam et inusitato génère dicerdi. Quod si mihi a vobis tribui concedique sentiam, » etc.
L'esprit de Cicéron était tellement préoccupé du danger auquel il s'exposait rn traitant des détails abstraits, et quelquefois peut-être supérieurs à l'intelligeace commune de ses auditeurs, qu'il termina son plaidoyer en réclamant de nouveau l'indulgence publique pour cet <.^jisode. « Qua; de causa diii, judices, ea cunlîdo probata esse omnibus : qu^e non fori, neque judiciali cousubtudire, el de liomtnis ingenio, et coniKuuniter de ipsius studio locutus snm, ea, judices, a vobis spero esse in bonam partem accepta; ab eo qui judicium exercet, cert^ scio. » Prâ Archiii poei».
Je ne saurais rappeler l'éloquence de Cicéron i la tète des sermons de Bo»< Buet, sans faire observer que dans son discours sur la pénitence, où l'on admire la verve dé l'orateur et l'oti^nu.Uité fie sa coiîipcsitioii, l'évéque de ilbi'jx a imité très-hnareusemeni un beau UKtrueau do Cicéron, tiré de sa haraigue pour Lipar'us,
is'arrète quelquefois en traitant les mystères, su-riunt ?•? commencemeni de ses prennières parties, on voit qu'il a écrit de verve tous ses sermons, et qu'il ne perd jamais l'accent d'une inspiration soudaine et involontaire. Ses plans, partie fondamentale et la plus difficile du travail de l'orateur, sont ordinairement vastes eî heureux. On conçoit aisément que Bossuet ne peut guère se renferme? t{ue dans un grand espace : encore cet espace est-il souvent tro^ étroit, et son génie en sort comme par bonds. C'est Oi'dinairement dans ces épisodes, ou si l'on veut dans ces écarts, qu'il est sublime; mais alors l'admiration qu'il inspire justifie l'irrégularité Je sa marche, et fait sentir vivement le besoin qu'il avait de prendre son essor pour mettre ses sentiments ou ses idées e» liberté.
On lui pardonnera donc plus aisément de perdre quelquefois son sujet de vue, que de l'annoncer avec trop de recherche. J'ai cru apercevoir de la prétention dans la manière dont il présente quelques-uns de ses sujets. Si l'éloquence sacrée tolère les divisions, elle est trop austère du moins pour souffrir en chaire les antithèses puériles, que Fénelon appelait des tours de passe-passe^. C'est une perte de temps que les orateurs doivent éviter, ne fût-ce que pour cacher à l'auditoire le misérable emploi qu'ils ont fait de leurs loisirs. Lorsque Bossuet composa ses discours, les divisions maniérées étaient fort à la mode. On en retrouve, mais rarement, des exemples dans c«tte édition, comme un monument du tribut que les plus grands hommes sont quelquelois obligés de payer au mouvais goût de leur siècle. La Bruyère* se moque trèsingénieusement des prédicateurs qui pirouettent en quelque sf»rte sur leurs divisions. « Depuis trente années, dit-il, on prête Tofeille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateursj on court ceux qui peignent en miniature. Il n'y a pas longtenii'S qu'ils avaient des chutes ou des transitions si ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës, qu'elles pouvaient passer pour
i . Dialogues sur fclo']uenee.
a. Chapitre des Pridicafeur?.
des épi grammes. Il les ont adoucies, je le veux, eice ne sont pins que des madrigaux; ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions; ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette antre dans la seconde partie, et cette autre dans la troisième. Ainsi vous serez convaincus d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une autre vérité, et c'est leur troisième point. De sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des pins fondamentaux de votre religion ; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, pour reprendre et abréger cette division et former un plan.... Encore, ditesvous? et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure!.... Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions. »
Malgré cette prétention au bel esprit, qui paraîtra sans doute fort extraordinaire dans la jeunesse même d'un écrivain tel que Bossuet, et qu'il lui aurait été facile d'éviter s'il avait revu ses sermons, je ne connais aucun livre dont la lecture, ou plutôt l'étude, puisse être plus utile à un prédicateur, qne les discours de ce grand hon>me. Ce n'est pas que les plagiaires doivent se flatter de le mettre impunément à contribution; car leur petite manière formerait, avec le génie de Bossuet, un contraste qui avertirait bientôt du larcin. Il n'y a donc qu'à beaucoup admirer dans ces diS' cours : on n'y trouve rien à prendre. Ces corsaires de la littérature^ qui parlent toujours aux dépens de ceux qui ont pensé, sont redoutables pour les aateurs riches en réflexions, mais qui n'ont pas connu le mérite du style; et en effet, il suffit de savoir bien écrire pour s'approprier leurs plus beaux traits, puisque toute idée reste à celui qui l'exprime le mieux. Mais qui s'est jamais mieux exprimé que Bossuet ? Il est impossible de lui ravir ses pensées, sans enlever et les expressions et les images dont II les a revêtues.
L'unique manière d'enrichir de ses idées un sermon qu'on débite en chaire, consiste donc à le citer avec autant de respect que si l'on répétait le texte d'un Père do l'Église. Eh ! ne l'est-il pas en effet dans l'opinion publique?
Toute la véhémence du génie de Bossuet éclate dans ces nonveaux sermons, où les connaisseurs découvriront une foule de grands morceaux oratoires qu'ils placeront parmi ses plus beaux titres littéraires. Un écrivain qui n'en aurait point d'autres serait «ùr de l'immortalité ; mais Bossuet est si riche, qu'il a pu perdre :Tnpunément pour sa réputation tous ces chefs-d'œuvre; et c'est le comble de sa gloire de n'en avoir pas eu besoin jusqu'à nos jours, pour être compté avec justice parmi nos plus grands hommes.
Il n'est aucun de ses sermons, sans en excepter même les fragments, dans lequel on ne reconnaisse des traces d'un écrivain original, et où l'on n'admire quelques-uns de ces traits de génie qui assurent l'immortalité aux productions oratoires. Or, dès que j'aperçois des beautés du premier ordre, je ne dispute plus co»itre mon plaisir; j'aurais honte de relever des négligences de style dans des ouvrages que l'auteur n°a jamais songé à finir, et je m'abandonne pleinement aux transports d'admiration qui s'élèvent aussitôt dans mon âme. Qu'on ne m'accuse cependant point de me laisser égarer par un aveugle enthousiasme pour Bossuet, et de me borner à des éloges vagues, au lieu d'indiquer en détail ceux de ses sermons que je regarde comme des chefs-d'œuvre; car je n'éprouverais ici que l'embarras du choix, s'il fallait déterminer les objets de ma préférence.
Indépendamment du grand chef-d'œuvre sur V Unité ae l'Église, dans lequel l'évêque de Meaux, s'élevant au-dessus de tous les sermons et même des siens propres, nous donne l'idée la plus savante, la plus solide et la plus sublime de la constitution de l'Église, qu'il explique en présence de l'assemblée à jamais mémorable du clergé en 1681, mon admiration peut indiquer avec une confiance particulière, en totalité ou du moins en partie, aux amateurs de Téloquence sacrée, un grand nombre de discours qiif
:?2 DlSCOtrns PRÉLIMINAIRE
Bossuet paraît avo r irnaillés avec plus de soia; entre autreSj ses sermons sur les devons des rois, sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église, sur la nécessité de travailler à son salut, sur Jésus-Christ comme objet de scandale, sur les vices de Vf'oaneur du monde, sur la justice, sur l'honneur, sur l'impénitence finale, sur les jugements humains, sur l'ambition, sur la vie cachée en Dieu, sur la Providence, sur la divinité de la religion {commence" ment de la tromème partie)^ sur l'ittcarnation, sur la nativité, sur le jugement dernier et la résurrection {les péroraisons), sur la présentation, sur la passion {la seconde partie de la troisième passion]^ sur la charité fraternelle et sur ses obligations, sur la mort, sur la pénitence, sur l'exaltation de la croix {le premier sern^on), pnr la colère du Sauveur, sur les raisons de se soumettre k la parole de Dieu, §ur les causes de la haine pour la vérité, sur la nécessité de la pénitence, sur l'esprit du christianisme, sur les anges gardiens, sur la prédication évangélique, sur les fondements de la vengeance divine, sur la ferveur de la pénitence, sur la Visitation {le premier) ; ses panégyriques de saint Paul, de saint André, de saint Thomas de Gantorbéry, de sainte Catherine; des fragments sur les humiliations du Sauveur, sur la nativité, sur les démons, sur les nécessités de la vie, sur la miséricorde, sur la bonheur du ciel, sur le culte, etc., etc.
Outre un si grand nombre de sermons distingués dans le recueil beaucoup trop volumineux de dom Defori§, cet éditeur rapporte encore une liste écrite de la main de Bossuet, qui nous indique trente-huit autres beaux sujets traités par cet inépuisable orateur, et dont nous ne connaissons que les titres*. Il ne fait cependant aucune mention des panégyriques de saint Augustin* et
f. Voyez celte liste dressée paF Bossuet lui-même, et ccKf ignée par l'éditeur à la suite de la préface du 4* vol. iQ-4* des Œuvres de ce prélat.
2. Voici le téoiriignage qu'eu a rendu Burigny d;ius sa vie de Bossuet, page 187 : « i\i. Uossuet, dit-il, voulut donner des preuves pul»liqi.^es de son extrême respect pour saint Augustin, en 1689. Il céléitra l'office poutiôc»J dans l'église des chanoines de Notie-Dame de Meaux, le j"ur de la fête de ce saJot; et l'aprks-diner il pronoiiea so.n panégyrique. Son t«ite fut : Qroti» Dei tum id guod sum, et gralia ejus in me vacua non fuit. Je suV oi qv«e je sol*
DISCOURS PRSLlMÎNATRÎt 13
de saint lornace, que l'on croit généralement :\voir été eompopés par l'évêque de Meaux. Des critiques éclairés soupçonnent mêiae l'éditeur bénédictin d'avoir brûlé ces deux discours, qui heurtaient trop rudement ses préventions théologiques; mai» on ne peut en fournir aucune preuve.
Dom Deforis ne dit pas un seul mot de c^ panégyrique si reçrrettable de saint Augustin, dan» ses longues préfaces surchargées de détails inutiles et insipides. Bossuet fait entendre lui-môme clairement, dans un autre de ses discours, qu'il avait composé cet éloge. L'enthousiasme avec lequel il s'exprime à cet égard ne permet guère de croire qu'en composant un si grand nombre d'éloges, il eût laissé à l'écart le sujet le plus analogue à son àme et à son génie; un sujet dont il n'aurait probablement pas rappelé toute la richesse en chaire avec tant d'amour, s'il ne l'eût pas développé auparavant d'une manière digne à la fois de l'évêque d'Hippone et de l'évêque de Meaux; un sujet enûn que ses auditeurs, frappés d'un tel tribut d'admiration, l'auraient en quelque sorte obligé de traiter, s'ils n'avaient connu dès lors ce même panégyrique, qu'il s'excusait de ne pas prononcer dans une solennité consacrée à la gloire du Père de l'Église dont il parlait eo toute occasion avec la plus juste préférence.
Voici comment il s'était exprimé dans son premier sennoxi' pour la véture d'une postulante bernardine, qui prit l'habit religieux le jour où l'Église célébrait la fête de saint Augustin : « C'est vous que j'entends, ô grand Augustin ! car peut-on se taire de vous, aujourd'hui que toute l'Église retentit de vos louanges, el que tous les prédicateurs de l'Évangile, dont vous êtes le père et ie maître, tâchent de vous témoigner leur reconnaissance T Que j'ai de douleur, ô très-saint évêque! docteur de tous les doo-
par la grâce de Dien, et la grâce n'a point été oisive chei moi. Ce qae la gricea lait pour saint Augustin, etceqoesaioi Augustin a fait pour la grâcû, étaient le parcage de son discours. L'abondance de la matière et le zèle de l'orateur pour la gloire de son héros, qui est celui de l'Église, le menèrent si loin, qu'en ane L?Kre et demie de temps, à peine pv.t-iî ache^çr gou premier pcfst. Il Unit, çsQS a^oir rieu dit du second. »
«. Tome VII, ia-4*, pagp ^.*iQ.
teursî de ne pouvoir m'acquitter d'un si juste hommage! Mais un autre sujet me lient attaché; et néanmoins je dirai, ma sœur, ce qui servira pour éclaircir cette liberté que je vous prêche. Augustin a été pécheur, Augustin a goûté cette liberté dont se vantent les enfants du monde... Mais depuis il a bien conçu que c'était un misérable esclavage : « J'étais, dit-il, dans la plus dure des captivités, parce que, faisant ce que je voulais, j'arrivais où je ne voulais pas aller : » quoniam volens^ quo nollem perveneram. [Confess. lib. VIII, cap. v.)
Parmi les douze sermons de Bossuet pour des vêtures ou des professions religieuses, où l'on retrouve souvent la verve de son génie oratoire, j'en remarque deux dont je suis plus vivement frappé, l'un pour la véture d'une nouvelle catholique, le jour de la Purification : le grand Bossuet lui-même n'a rien écrit de plus vigoureux et de plus péremptoire contre les protestants. C'est dans ce discours qu'on ne peut voir sans attendrissement la modération, les égards, la charité compatissante de Bossuet envers les prêtent dus réformés, dont il parle avec effusion d'amour, en combattant leur doctrine de la manière la plus triomphante. Voici le début remarquable de son premier point. « Si, parlant aujourd'hui ^e nos frères, qui à notre grande douleur se sont séparés de nous, j'appelle leur Eglise une Eglise de ténèbres, je les prie de ne pas croire que, pour condamner leurs erreurs, je sois ajgri contre leurs personnes. Certes, je puis dire d'eux avec vérité ce que l'Apôtre disait des Juifs en écrivant aux Romains, que le plus tendre désir de mon cœur, et la plus ardente prière que je présente tous les jours à mon Dieu, sont pour leur salut. Je ne puis voir sans une extrême affliction les entrailles de la sainte Église si cruellement déchirées; et, pour parler plus humainement, je suis touché au vif quand je considère tant d'honnêtes gens que je chéris, comme Dieu le sait, marcher dans la voie des ténèbres. Mais afin qu'il ne semble pas que je veuille faire aujourd'hui une invective inutile, je vous proposerai une doctrine solide, et conduirai ce discours, si Dieu le permet, avec une telle modération, que, sans les charger d'injures, je les presserai par de /ivf^
rui^onf! tiréds des Écritures divines, et des Pères, l^Mîrs interprète" fidèes. >i
L'autre serroon beaucoup plus intéressant de Bossnet, sur la même matipfo f'it prêché, en présence des deux reines Anne et Marie-Thérèse À Autriche, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, > 8 septembre 1668, pour la vôture de mademoiselle de Bouillonj î ièce de Turonne. Cette date est remarqucible. Turenne se réunit à l'Ecrlise catholique le 23 octobre de la même année, '^ossuet, qui préparait en silence une si grande victoire, en avait manifestement dès lors plus qu'un simple pressentiment; car il fallait avoir le droit de l'annoncer avec une espèce de certitude, pour oser, six semaines d'avance, en assigner l'époque dans le courant de la même année, et pour inviter en public la jeune novice à faire descendre cette grâce du ciel sur un oncle dont on ne pouvait espérer et divulguer en quelque sorte la conversion avec trop de ménagements. Ce sont les seules paroles que nous trouvions écrites dans les ouvrages de Bossuet sur cette abjuration, dont il mérita entièrement et ne s'aitribua jamais la gloire. La manière dont il en parle est digne à la fois du néophyte et de l'orateur.
Après avoir rappelé à mademoiselle de Bouillon quelle aurait été la joie de son illustre mère, qui n'existait plus alors, « si elle avait pu, dit-il, être présente à cett£ action, » Bossuet, dignement inspiré par ce souvenir, ajoute : « Mais que dis-je? elle la voit du plus haut des c-eux; et si la fédcité dont elle y jouit est susceptible d'accroissement, vous la comblez en ce moment d'une joie nouvelle. Suivez sa dévotion exemplaire : et comme Dieu l'avait choisie pour rétablir la vraie foi dans votre maison, tâchez d'achever un si grand ouvrage : vous savez , ma sœur, ce que je veux dire; et quelque illustre que soit cette assemblée, on ne s'aperçoit que trop de ce qui lui manque. Dieu veuille que l'année prochaine la compagnie soit complète; que ce grand et invincible courage se laisse vaincre une loiii, et qu'après avoir tant servi ^. il travaille enfin pour lui-même' Votre exemple peut lui faire ^oir que le Saint-Esprit agit dans» l'Egrlise ave«, une force extraor»
Sn DISCOURS PRÉLIMINAIRE
dinîWre; <^t <]u moins sera-t-il forcé d'avouer que, dans ie lien i/ft il est, il ne verra jamais de pareil sacrifice. »
Je le répète, c'était annoncer la prochaine abjuration de Turenne que de la provoquer et de s'en flatter ainsi en public, au milieu de son illustre famille. Voilà l'éloquence, voilà Bossuetl Usez ses discours; et si vous n'êtes point vivement frappé de la sublimité de ses pensées et de la véhémence de ses mouvements, gardez-vous de porter jamais aucun jugement sur les orateurs : la nature vous a refusé le sentiment de l'éloquence.
Qu'il me soit permis, en finissant, de proposer cette question aux gens de goût : L'art de la chaire a-t-il fait des progr^ «**• poil pjî siècle? Lisez Bossu$t; «t prononces.
PaONONC£ LE JOUR DE LA PENTECOTE, DANS OM ÉaUSK DE HELIGIEDSKSi
Quel est l'esprit du christianisme. Mépriser les présents du monde, sa haine et sa fureur ; trois maximes de la générosité chrétienne. Avec quel courage les apôtres et les premiers chrétiens méprisent les présents du monde , attaquent sa haine, triomphent de ses menaces. Merveilleuse union que le Saint-Esprit fait de leurs coeurs. Pourquoi ne devons-nous pas nous regarder en nous-mêmes, msis dans l'unité de tout le corps dont nous sommes membres.
Spiritum nolite extinguer».
Et'étd^nez pas l'esprit.
I Thesaal.,
Cette joie publique et universelle, qui se répand par toute la terre dans cette auguste solennité, avertit les chrétiens de se souvenir que c'est en ce jour que l'Église est née, et que nous sommes nés ave» elle par la grâce de la nouvelle alliance. Il n'est point de nation si barbare, ni de peuple si éloigné, qui ne soient invités par le Saint-Esprit à la fête que nous célébrons. Si étrange que soit leur langage, ils pourront tous l'entendre aujourd'hui dans la bouche des saints apôtres ; et Dieu nous montre, par ce miracle, que
I. Ce sermon, ainsi que la suivant, a été prêché à l'église du Val-de-Giàe«, ou à celle des Carmélites de ia rue Saint-Jacques, devant un uombieui andi" toii», coiûpo&s des personne' hs plus distinguées de lacoiif «t de la vill».
3fe SERMON
cette Église si resserrée, que nous voyons naître en un coin du monde, iremplira un jour tout l'univers et attirera tous les peuples, puisque déjà, dès sa tendre enfance, elle parle toutes les langues; alir*, mesdames, que nous entendions que si la confusion de Babel les a autrefois divisées, la charité chrétienne les unira toutes, et qu'il n'y en aura point de si rude, ni de si irréguliôre, er laquelle on ne prêche le Sauveur Jésus et les mystères dft son Évangile. Que reste-t-il donc maintenant? sinon que, participant de tout notre cœur à la joie commune de tout le monde, nous tâchions de nous revêtir de l'esprit de cette Église naissante, c'est-à-dire du Saint-Esprit môme, après que nous aurons imploré sa grâce par l'intercession de Marie, qui le reçoit aujourd'hui avec tous les autres, mais qui était accoutumée dès longtenips à sa bienheureuse présence, puisqu'il était survenu en elle, lorsque l'Ange la salua par ces mots : Ave, Maria.
Puisque cette sainte journée fait recevoir à tous les fidèles la solennité bienheureuse en laquelle l'Esprit de Dieu se répandit avec abondance sur les disciples de Jésus- Ghrist et sur son Église naissante, je me persuade aisément, âmes saintes et religieuses, que, rappelant en vof: t mémoire une grâce si signalée, vous aurez aussi préparé vos cœurs pour la recevoir en vous-mêmes, et pour être les temples vivants de ce Dieu qui descend sur nous. Que si je ne me trompe pas dans cette pensée ; s'il est vrai, comme je l'espère, que le Saint-Esprit vous anime, et qu^î vous brûliez de ses flammes, que puis-je faire de plus convenable pourédiiier votre piété, que de vous exhorter , autant que je puis, à conserver cette ardeur divine, en vous oisant avec l'Apôtre : Spiritum it.oliteestivfjvero^ : . Hardezvous d'éteindre l'esprit? » Car mes sœurs, ce divin Esprit,
qui est tombé sur les saints apôtres sous la forme visible du feu, se répand encore in visiblement dans tout le corps de l'Église : il ne descend pas sur la terre pour passer légèrement sur les cœurs ; il vient établir sa demeure dans la sainte société des fidèles: Apud vos manebitK C'est pourquoi nous apprenons par If s Écritures 2 qu'il y a un esprit nouveau, un esprit du christianisme ei de l'Évangile, dont nous devons tous être revêtus; et c'est cet esprit du christianisme que saint Paul nous défend d'éteindre. 11 faut donc entendre aujourd'hui quel est cet esprit de la loi nouvelle qui doit animer tous les chrétiens : et pour le comprendre solidement, écoutez, non point mes paroles, mais les saints enseignements de l'Apôtre que je choisis pour mon conducteur, Graiid Paul, expliquez-nous ce mystère.
Nous voyons par expérience que chaque assemblée , chaque compagnie a son esprit particulier ; et quand nos charges ou nos dignités nous donnent place dans quelque corps, aussitôt on nous avertit de prendre l'esprit de la compagnie dans laquelle nous sommes entrés. Quel est donc l'esprit de l'Église , dont notre baptême nous a faits les membres ? et quel est cet esprit nouveau qui se répand aujourd'hui sur les saints apôtres, et qui doit se communiquer à tous les disciples de l'Évangile? Chrétiens, voici la réponse de l'incomparable docteur des gentils : I^on dédit nobis Ûms sfpxriium tïmoris, sed virtutis et dUectionis ^ : « Sachez, dit-il^ mon cher Timothée , » car c'est à lui qu'il écrit ces mots. « que Dieu ne nous donne pas un esprit de crainte, mais un esprit de force et d'amour;» par conséquent, saint Paul nous CKseigne que cet esprit de force et de charité, c'est le véritable esprit du christianisme.
Mais il faut entrer plus avant dans le sentimenl de
'.. Joan., xrv, n.
i Trech., XI, 19; xxxvi,
i. h Itm., u 1.
iO SERMON
r Apôtre, et pour cela remarquez, messieurs, que la profession du christianisme a deux grandes obligations que Jésus- Christ nous a imposées. Il oblige premièrement ses disciples à l'exercice d'une rude guerre ; il les oblige secondement à une sainte et divine paix. Il les prépare à ]a guerre, quand il les avertit en plusieurs endroits que tout le monde leur résistera ; c'est pourquoi il veut qu'ils soient violents ; et il les oblige à la paix, lorsque, malgré ces contradictions, il leur ordonne d'être pacifiques. Il les prépare à la guerre, quand il les envoie « au milieu des loups, » in medio luporum ; et il les oblige à la paix, quand il veut « qu'ils soient des brebis, » sicut oves * : il les prépare à là guerre, quand il dit dans son Évangile qu'il jette un glaive au milieu du monde pour être le signal du combat : Non veni pacem mittei-e, sed gladium^; et il les oblige à la paix, quand il promet d'alhimer un feu pour être le principe de la charité : Ignem veni mittere in terram '. Il y a donc une sainte guerre pour combattre contre le monde , et il y a une paix du christianisme pour nous unir en Notre-Seigneur. Pour soutenir de si longs combats , nous avons besoin d'un esprit de force, et pour maintenir cette paix , l'esprit de charité nous est nécessaire : c'est pourquoi saint Paul nous enseigne que t Dieu ne nous donne pas un esprit de crainte, mais un esprit de force et de charité * ; » et tel est l'esprit du christianisme dont les apôtres ont été remplis.
En effet, considérons attentivement l'histoire de l'Église naissante ; qu'y voyons-nous d'extraordinaire, et en quoi y remarquons-nous cet esprit du christianisme? En ces deux effets admirables , je veux dire en la fermeté invincible et en la sainte union de tous les fidèles ; et vous le verrea clairement, si vous voulez seulement entendre ce que saint
{. Matt., î, **.