‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 1 sur 76 · II · texte numérisé non relu

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!i POUR LA FETE

qu'elle honore tous aujourd'hui par une même céléhrité. Et poursuivre ses volontés, il faut que par cette clef admirahle de la parole divine, à laquelle rien n'est fermé, je vous ouvre les portes sacrées de la céleste Jérusalem, et que je vous fasse entrer dans ce sanctuaire adorable où tous ces esprits bienheureux, se reposant de tous leurs travaux, sont rendus dignes de porter leur bouche à la source toujours féconde de féhcité et de vie. C'est le premier objet que l'on me propose; mais voici que d'un-autre côté on me charge de recommander à vos charités de prendre soin des pauvres malades, et de vous animer, si je puis, à vous joindre d'un zèle fervent à cette sainte société qui, ayant formé depuis quelques années le dessein de les soulager dans leur extrême misère, s'est bée et dévouée depuis peu à cette œuvre salutaire avec une ferveur nouvelle et un saint accroissement de dévotion. Que ferai-je ici, chrétiens, partagé entre deux matières qui paraissent si opposées? D'un côté il faut que je vous fasse entendre les cantiques harmonieux et la ravissante musique par laquelle les saints expriment leur joie; et l'on m'oblige dans le môme temps de faire résonner à vos oreilles les gémissements des inlirmes et les plaintes des languissants. Il faut élever nos esprits à cette cité bienheureuse et brillante d'une lumière immortelle; et en même temps il nous faut descendre dans les demeures tristes et obscures où sont gisants les pauvres malades. Et comment sera-t-il possible démarcher dans le même moment en des lieux si différents, et sur des chemius si contraires ? Toutefois nous nous trompons, chrétiens ; ce n'est qu'une fausse apparence ; et si nous savons pénétrer les mystères du christianisme et la doctrine de notre Évangile, iious demeurerons convaincus que ces deux objets que l'on lions présente, quoiqu'ils semblent fort opposés, sont unis nécessairement d'une liaison très-étruile. Car, dil3s-moi.

je VOUS prie, mes frères, qu'est-ce que le ciel? qu'est-ce que ce séjour glorieux ? C'est le lieu que Dieu nous prépare pour y recevoir la miséricorde. Et les chambres des pauvres infirmes; les lits, non de repos et de sommeil, mais d'inquiétudes et de veilles laborieuses où nous les voyons attachés ? C'est le lieu que Dieu nous destine pour y faire la miséricorde. Et maintenant ne voyez-vous pas quelle liaison il y a entre la miséricorde reçue et la miséricorde exercée? Bienheureux les miséricordieux ; voilà ceux qui exercent la miséricorde : parce qu'ils obtiendront la miséricorde; et voilà ceux qui la reçoivent. Ne croyez donc pas, chrétiens, que ce soient deux choses fort éloignées de regarder en un seul discours les heureux et les misérables. Vous voyez que notre Sauveur met ensemble les uns et les autres; et cela, pour quelle raison? C'est qu'en nous montrant le lieu bienheureux où il répand sur nous la miséricorde, il nous fait voir où il nous faut tendre ; et en nous parlant du lieu où nous la pouvons exercer, il nous montre le droit chemin par lequel nous y pouvons arriver. Ouvrez vos mains, dit notre Sauveur ; ouvrez-les du côté de Dieu, ouvrez-les du côté des pauvres : ouvrez pour recevoir, ouvrez pour donner. Si vous fermez vos entrailles sur les nécessités de vos frères, la source de la miséricorde divine se tarira aussitôt sur vous : ouvrez-leur et votre cœur et vos mains, elle coulera avec abondance. C'est, mes frères, cette liaison et cette concorde admirable entre la miséricorde que nous espérons et la miséricorde que nous exerçons, que j'espère traiter en deux points avec le secours de la grâce. Je vous représenterai avant toutes choses avec quelle libéralité Dieu exerce sur nous sa miséricorde, lorsqu'il nous reçoit dans son paradis ; et après je lâcherai de vous faire voir combien cette abondance de miséricorde que le Père céleste témoigne envers nous, en nous appelant à sa gloire, nous

i ■ POUR Lk FETE

oblige d'avoir de tendresse pour nos frères qui sont ses enfants et les membres de son Fils unique. C'est le sujet de tout ce discours.

PREMIER POINT

Commençons avec allégresse à publier les miséricordes que notre bon Père exerce sur nous, lorsqu'il daigne nous appeler à la gloire de son royaume. Disons, confessons, publions que nous n'y pouvons entrer que par grâce, par un pur effet de bonté, par un sentiment de miéricorde. Et le Sauveur nous le dit dans notre évangile : misericordiam comeqiœntur i, « ils obtiendront miséricorde 2. » Quelle est cette miséricorde que le Fils de Dieu leur promet? Je soutiens que c'est la vie éternelle : regnum cœlorum 3, a le royaume des cieux : » Deum videbunt *, « ils (( verront Dieu : » possidebunt terrain ^, a ils posséderont « la terre : » terram vivendum ^, u la terre des vivants : » saturabuntur '^, « ils seront rassasiés : » inebriabantur », a ils seront enivrés : » Satiabor cUm apparuerit gloria tua ^, (( je serai rassasié lorsque votre gloire se manifestera : »

1 Mattfu V, 7.

2 Bossuet s'était contenté de mettre dans son manuscrit les textes latins qu'il emploie dans ce sermon; il se proposait sans doute d'ajouter la traduction de ces textes, lorsqu'il pr^^cherait. Nous avons donc cru ilevoir la suppléer aussi dans l'impression. C'est la règle que nous suivrons à l'égard de tous les sermons qui se trouveraient dans le même état. H nous suffira d'en avoir prévenu le lecteur en commençant, sans être obligés à chaque fois de réitérer l'avertissement. {Édit. de Déforis. )

3 Mat th. 3.

* Ibid. V, 8.

s Ps. XXVI, 13.

" Matth. V, G.

8 Ps. XXXV, y.

9 Ibid, XVI, 17.

consolabuntur i, « ils seront consolés : » nhsterget Dem omnèm lacrymam 2, « Dieu essuiera toutes les larmes : » ainsi misericordiam consequentur , « ils obtiendront la mice séricorde. »

En effet, que pouvons-nous espérer, misérables bannis, enfants d'Eve, c'est-à-dire, enfants de colère, enfants dé malédiction, naturellement ennemis, chassés du paradis de délices? Si l'on nous rappelle à notre patrie, si l'on nous tire de l'abîme, que devons-nous faire autre chose que de louer la miséricorde de ce charitable Pasteur qui nous a retirés du lac par le sang de son Testament, et nous a reportés au ciel chargés sur ses épaules? Misericordias Domini in œternum cantabo ^, « Je chanterai éternellement les xm- « séricordes du Seigneur : » iyi œternum, «éternellement;» ce n'est pas seulement dans le temps, mais encore principalement dans l'éternité.

Toutefois on me pourrait dire que cela n'est pas de la sorte; la gloire leur étant donnée comme récompense, il semble que c'est plutôt la justice qui la distribue au mérite, que la miséricorde qui la donne gratuitement. Esprits saints, esprits bienheureux, ne fais-je point tort à vos bonnes œuvres? J'entends un de vous qui dit: Bonum ccrtamen certavi^. « J'ai livré un glorieux combat. » On vous rend la couronne : mais c'est que vous avez combattu : on vous honore ; mais vous avez servi : on vous donne le repos ; mais vous avez fidèlement travaillé : ce n'est donc pas miséricorde. A Dieu ne plaise, mais c'est cette doctrine qui fait éclater la miséricorde. Expliquons cette doctrine : saint Augustin [nous l'a développée par ces paroles] : Beddet omnino Deus, et mala pro malis^ quoniamjustus est ; et Imui pro

1 Matth. V, 5.

^Apoc. xxr, 4.

^Ps, LXXXVIII, 1.

* II Tim. IV, 7.

lùcilis, quoniain bonus est ; et hona (jro boms^ quonauit bunua ptjustiis est ^ : « Dieu nous rendra cerlainement le mal (('pour le mal, parce qu'il est juste: Dieu nous rendra le (( bien pour le mal, parce qu'il est bon : enfm Dieu nous (( rendra le bien pour le bien, parce qu'il est bon et juste (( en même temps. » A cela se rapporte toute la conduite de Dieu envers les hommes. L'une semble diminuer les autres ; non point en Dieu : les ouvrages de Dieu ne se détruisent point les uns les autres. Cette justice n'est pas moins justice pour être mêlée de miséricorde; cette grâce n'est pas moins grâce pour être accompagnée de justice : au contraire, c'est le comble de la grâce et de la miséricorde.

Pour l'entendre encore plus profondément, considérons avec le même saint Augustin de quelle sorte les âmes saintes se présentent devant leur Juge, devant la justice : Bedde qnod promisisti, fecimus quod jussisti ^ : (( Rendez, (( disent-elles, ce que vous avez promis, nous avons fait ce (( que vous avez commandé. » Nulle obligation de justice entre Dieu et l'homme. La promesse et l'alliance l'a faite. Elle a mis quelque égalité. Qui a fait l'alliance, et qui a donné la promesse? la miséricorde. La justice la tient: mais la miséricorde la donne. Mais pénétrons encore plus loin. Cette promesse était conditionnelle. Je vous ai promis le ciel : oui, si vous veniez à moi sans péché, et si vous fructifiiez dans les bonnes œuvres. Seriéz-vous sans péchés, si les miséricordes ne les avaient remis? Auriezvous de bonnes œuvres, si la grâce ne les avait faites ? Ef hoc tu fccisti, quia lahorantes juvisti ^ : (( C'est vous, Sei- (( gneur, qui avez fait tout ce que j'ai de bien, parce que (( vous m'avez aidé dans le travail. »

1 s. Aug. de Grat. et lib. Arb. cap. wiii. n^ i5, t. x, col. ^lî.

2 Serni. c'.viii, n» '2, t. v, col. TOI.

3 Ihifl.

Ne voyez-vous donc pas que la justice cherche à récompenser? mais elle ne trouve rien à récompenser que ce qu'a fait la miséricorde. Il a l'habit nuptial, il est juste qu'il soit du banquet; mais cet habit nuptial lui a été [donné] par présent : Datum est illù ut cooperiant se hyssino splendenti et candido i : « Il leur a été donné de se re- (( vêtir d'un fin lin pur et éclatant. » Il faut qu'ils entrent au royaume, parce qu'ils en sont dignes; mais c'est Dieu qui les a faits dignes : leurs œuvres les suivent ; mais Dieu les a faites. Dieu ne peut avec justice les rejeter de devant sa fiice, parce qu'ils sont revêtus de sainteté ; mais saint Paul, aux Hébreux : Aptet vos in omni bono, ut faciatîs ejus voliintafem, faciens in vobis quod placeat coram se per Jesum Christian - : « Que Dieu vous rende parfaits en toute « bonne œuvre, afin que vous fassiez sa volonté, lui-même (( faisant en vous ce qui lui est agréable par Jésus-Christ : )) quod placeat coram se,... in omni bon o, a ce qui lui est agréable... en toute bonne œuvre. » C'est une suite de la loi éternelle par laquelle Dieu aime le bien ; c'est justice : mais aptet nos, faciat in nobis. Il est juste que cette pierre soit mise au plus haut de cet édifice, qu'elle fasse le chapiteau de cette colonne, qu'elle soit mise en vue sur ce piédestal; mais c'est parce qu'il a plu à l'Ouvrier de la façonner de la sorte. Plus il y a de mérite, plus il y a de grâce : plus il y a de justice, plus il y a de miséricorde. C'est pourquoi les vingt- quatre vieillards jettent leurs couronnes aux pieds de l'Agneau ^. Combat de Dieu et de l'homme. Dieu leur donne ; voilà la justice : ils la lui rendent par actions de grâces ; c'est qu'ils reconnaissent la miséricorde : Gratias Deo qui dédit nobis victoriom ^ :

1 Ai>oc.^ xix, 8.

2 Hebr. xiii, 2].

^ Apoc. w, 10.

^ T Cor. XV, 57.

s POFR LA FKTE

(( Grâces soient rendues à Dieu qui nous a donné la vic- (( toire. » Ravissement des saints en voyant la miséricorde divine : Benedic, anima mea, Domino, qui coronat te in misericordia et miser ationib us * : (( 0 mon âme, s'écrient-ils, . « bénis le Seigneur qui te comble des effets de sa misé- (( ricorde et de sa tendre compassion. » Yoyez la miséricorde encore plus évidemment reconnue au couronnement : Qui reph't in- bonis desiderium ^ : (c C'est lui qui (( remplit tous nos désirs par l'abondance de ses biens, en « nous traitant selon sa miséricorde. » Amour prévenant dès l'éternité, par lequel il les a choisis ; par quels secrets il a touché leurs cœurs ; le soin qu'il a eu de détourner les occasions, les périls infmis du voyage se connaîtront à la fin, lorsqu'ils seront arrivés, voyant les damnés, et que la seule miséricorde les a triés : Misericordia ejus prœveniet me ^, « Sa miséricorde me préviendra : » Misericordia ejus subsequetur me ^, « Sa miséricorde m'accom- « pagnera. » Le peu de proportion de leurs œuvres avec leur gloire : supra modum, in sublimifate, œternum gloriœ pondus ^, « un poids éternel d'une gloire souveraine et in- (( comparable. » Ils ne peuvent comprendre comment une créature chétive a été capable de tant de grandeur. Alléluia : Dieu les loue , ils louent Dieu ^. Tous avez bien fait, leur dit Dieu : quia dignisunt ^ , a parce qu'ils en sont (( dignes. » C'est vous qui l'avez fait : Omnia opéra nostra operatus es in nohis, Domine ^ : « Tous avez, Seigneur, (( opéré en nous toutes nos œuvres. » C'est à ce lieu de paix

1 Psal. cil, l, 4 .

2 Psal. eu, G.

3 Ibid. Lviii, 11.

"^Ibid. XXII, C.

5 11. Cor. IV, 17.

f^ Apoc. XIX, 1, 3, 4, fi.

^ I/iid. III, 4.

i^ Isa. xxvr, \'2.

que nous aspirons ; c'est après cette patrie bienheureuse que notre pèlerinage soupire : c'est à cette miséricorde que nous espérons. Se peut-il faire que nous attendions tant de grâces sans en vouloir faire à nos frères? La miséricorde nous environne de toutes parts : Misericordia ejus circumdabit me i. Cet exemple de notre Dieu ne nous attendrit-il pas? Si un maître est indulgent à ses domestiques, il ne peut souffrir les insolents et les fâcheux : il veut que sa douceur serve de loi à toute sa famille. Sous un père si bon que Dieu, quelle douceur pouvons-nous prétendre si nous sommes durs et inexorables? Vous voyez donc déjà, chrétiens, la liaison qu'il y a entre la miséricorde reçue et la miséricorde exercée : mais entrons plus profondément dans cette matière, et expliquons notre seconde partie.

SECOND rOIiNT.

Je crois que vous voyez aisément que de tous les divins attributs celui que nous devons reconnaître dans un plus grand épanchement de nos cœurs, c'est sans doute la miséricorde. C'est celui dont nous dépendons le plus: nous ne subsistons que par grâce : il faut la reconnaître en la publiant; la publier en l'imilant : Estote miséricordes, sicirt et Pater vester misericors est 2; « Soyez miséricordieux « comme votre Père est miséricordieux, o Nous ayant faits à son image, il n'aime rien plus en nous que l'effort que nous faisons de nous conformer à ses divines perfections. Saint Paul aux Golossiens, après leur avoir montré la miséricorde divine dans la grâce de leur élection, conclut en ces termes : Indnile vos ergo sicut electi Dei, sancti et dilecti -^ : « Revêtez-vous donc, comme étant élus de

' Psat. XXXI, 10.

2 Luc. M, 36.

3 Colos-, m, 12.

(( Dieu, saillis et bien-aimés, d'entrailles de miséricorde : ); electi, élus, par miséricorde et par grâce : dikcti, bienaimés, par pure bonté : sancti, saints, par la rémission gratuite de tous vos péchés : Induite vos ergo viscera mise- .ricordiœ : « Revetez-vous donc d'entrailles de miséricorde. »

Pouvez-vous mieux confesser la miséricorde que vous recevez, qu'en la faisant aux autres en simplicité de cœur? Si vous êtes durs et superbes sur les misérables, il semble que vous ayez oublié votre misère propre. Si vous la faites aux autres dans un sentiment de tendresse, vous ressouvenant des grâces ; c'est alors que vous honorez ces bienfaits : c'est là le sacrifice que demande sa miséricorde : Talibus hostiis promeretur ^ : (( C'est par de semblables (( hosties qu'on se rend Dieu favorable. » 11 y a un sacrifice de destruction ; c'est le sacrifice de la justice divine, en témoignage qu elle détruit les pécheurs. Mais le propre de la miséricorde, c'est de conserver; il lui faut pour sacrifice conserver les pauvres et les misérables : voilà l'oblation qui lui plaît. Vous prétendez au royaume céleste : Dieu vous en a donné la connaissance ; il vous y appelle par son Évangile, il vous y conduit par sa grâce : Quid retribimm Jhnuno-^l u Que rendrai-je au Seigneur? » Quelle victime lui offrirez-vous? voyez tous ces pauvres malades : offrez-lui ces victimes vivantes et raisonnables, conservées et soulagées par vos charités et par vos aumônes. Ils sont dans la fournaise de la pauvreté et de la maladie ; que ne descendez-vous avec la rosée de vos aumônes? 0 sacrilice agréable ! Viscera sanctorum requieverimt per te, frater ^ : « Les cœurs des saints ont reçu « beaucoup de soulagement de votre bonté, mon cher

» Hebr. xii, 10.

2 Pml. c\v, 3.

■^ Philem. 7.

DE TOUS LRS SAINTS. i\

(( IVère. » A qui cela convieiU-il mieux, sinon aux pauvres malades? Je ne néglige pas pour cela les autres; mais je prête ma voix à ceux-ci, parce qu'ils n'en ont point. Voyez quelle est leur nécessité. Nous naissons pauvres ; Dieu a commandé à la terre de nous fournir notre nom'riture : ceux qui n'ont point ce fonds, imposent un tribut à leurs mains : ils exigent d'elles ce qui est nécessaire au

. reste du corps : voilà le second degré de misère. Quand ce fonds leur manque par l'infirmité, mais encore y a-t-il quoique recours : la nature leur a donné une voix, des plaintes, des gémissements, dernier refuge des pauvres

. affligés pour attirer le secours des autres. Ceux dont je parle n'ont pas ces moyens : ils sont contraints d'être renfermés : leurs plaintes ne sont entendues que de leur pauvre famille éplorée, et de quelques-uns de leurs voisins, peut-être encore plus misérables qu'eux. Mais dans l'extrême misère, quand on a l'usage de son esprit libre, la nécessité fait trouver des inventions : le leur est accable par la maladie, par les inquiétudes, et souvent par le désespoir. Dans une telle nécessité, puis-je leur refuser ma voix ?

Combien de.malades dans Metz ! 11 semble que j'entends tout autour de moi un cri de misère : ne voulez-vous pas avoir pitié? leur voix est lasse, parce qu'elle est infirme: moins je les entends, et plus ils me percent le cœur. Mais si leur voix n'est pas assez forte, écoutez Jésus-Christ qui se joint h eux. Ingrat, déloyal, nous dit-il, tu manges et tu te reposes h ton aise ; et tu ne songes pas que je suis souffrant en telle maison, que j'ai la fièvre en cette autre; et que partout je meurs de faim, si tu ne m'assistes. Qu'attendez-vous, cruels, pour subvenir à la pauvreté de ce misérable ? Quoi ! attendez-vous que les ennemis de la foi en prennent le soin pour les gagner à eux par une cruelle miséricorde? Toulez-vous que voire dureté leur serve

[■) POUR LA FKTE

d'enlrée? Ah ! qu'un homme se fait bien entendre, quand il vient donner la vie h un désespéré ! Faiblesse d'esprit dans- la maladie. Yous voulez qu'ils soient secourus; favorisez donc de tout votre pouvoir cette confrérie charitable qui se consacre à leur service. Aidez ces filles charitables, dont toute la gloire est d'être les servantes des pauvres malades ; victimes consacrées pour les soulager. Et ne me dites point : Les pauvres sont de mauvaise humeur, on ne peut les contenter. C'est une suite nécessaire de la pauvreté. Sont-ils de plus mauvaise humeur que ceux auxquels Jésus-Christ disait : 0 generatio pervprsa ! vsquequo patiar vos? adduc Inic filium tuum ^ « 0 race mcrédule et dépravée ! jusques à quand vous souffrirai-je? amenez ici votre fils. » Mais ils ne se contentent pas de ce que nous leur donnons : ils veulent de l'argent, et non des bouillons, et non des remèdes. Qui le veut ? c'est l'avarice. Vous n'êtes pas assemblées pour satisfaire à ce que leur avarice désire, mais à ce qu'exige leur nécessité. Mais il n'y a point de fonds? C'est la charité des fidèles ; et c'est à vous, mesdames, à l'exciter. C'est pour cela, mesdames, que vous vous êtes toutes données à Dieu pour faire la quête.

Si la pauvreté dans le christianisme est honorable, vous devez être honorées de faire pour Jésus-Christ l'action de pauvres. Quoi ! rougirez -vous de demander l'aumône pour Jésus-Christ? Quand est-ce que vous donnerez, si vous ne pouvez vous résoudre à demander? Vous devriez ouvrir vos bourses, et vous refusez de tendre la main ! Mais on ne me donne rien. 0 vanité, qui te mêles jusque dans les actions les pins humbles, ne nous laisseras-tu jamais en repos? Jésus se contente d'un liard; Jésus se contente d'un verre d'eau : bien plus, il ne laisse pas de demander

' lue. IX, '( 1 .

DE TOUS LES SAINTS. Wi

aux plus rel)elles, aux plus incrédules. Animez-vous donc les unes les autres; mais persévérez. Quelle honte d'avoir commencé ! ce serait une hypocrisie. Rien de plus saint : tout le monde y devrait concourir. N'écoutez pas ceux qui disent : Cet œuvre ne durera pas. 11 ne durera pas, si vous êtes lâches: il ne durera pas, si vous manquez de foi, si vous vous défiez de la Providence. Dieu suscitera l'esprit de personnes pieuses pour vous fournir des secours extraordinaires; mais ce sera si vous faites ce que vous pouvez. Quelle consolation! je n'ai qu'un écu à donner ; il se partagera entre tous les pauvres, comme la nourriture entre tous les membres ! C'est l'avantage de faire les choses en union. Si chaque membre prenait sa nourriture de luimême, confusion et désordre ; la nature y a pourvu : une même bouche. Comme les membres s'assistent les uns les autres, prêtez-leur vos mains, prêtez-leur vos voix. La main prend un bâton pour soutenir le corps au défaut du pied. Exhortation, en considérant la miséricorde que nous recevons de Jésus-Christ: que lui rendrons-nous? il n'a que faire de nous. Empressement de la reconnaissance : Sauveur, je meurs de honte de recevoir vos bienfaits' sans rien rendre ; donnez-moi le moyen de les reconnaître. Pressé par ces raisons que la gratitude inspire, il dit : Je te donne les pauvres, ce que tu leur feras, je le tiens pour reçu aux mêmes conditions qu'eux : je veux entrer en leur place. Ne le crois-tu pas? C'est lui qui le dit. Il a dit que du pain c'était son corps; tu le crois et tu l'adores. Il a dit qu'une goutte d'eau lavait nos péchés; tu le crois, et tu conduis tes enfants à cette fontaine. Il a dit qu'il était en la personne des pauvres ; pourquoi refuses-tu de le croire? si tu refuses de le croire, tu le croiras et tu le verras, lorsqu'il dira : Infirmiis, et non visitas fis 7ne * : « J'ai

1 Mafth. \xv, 43.

li POUR LA FETE

(( élé malade, et. vous ne m'avez pas visité. » L'homme devant Dieu, demandant de le voir dans sa gloire : Tu ne m'as pas voulu voir dans mon infirmité : une troupe de misérables s'élèvera : Seigneur, c'est un impitoyable. C'est pour cela que le mauvais i-iche voit Lazare au sein d'Abraham. Au contraire, ces pauvres vous recevront dans les demeures éternelles : Récipient vos in œterna tabernacula ^

Employer à cela le crédit et l'autorité : elle s'évanouira en l'autre monde. Youlez-vous qu'elle vous y serve, employez-la au ministère des pauvres.

EXORDE

I)'(.\\ SERMON PRÊCHÉ DANS UNE ASSEMRlj'lE DE CHARITE.

Beati miséricordes! Mattli. v, 7.

Le prophète-roi, chrétiens, était entré bien profondément dans la méditation de la dureté et de l'insensibilité des "hommes, lorsqu'il adresse à Dieu ces beaux mots : Tîbi derelictus est pauper-'. « 0 Seigneur, on vous aban- (( donne le pauvre. » En effet, il est véritable qu'on fait peu d'état des malheureux; chacun s'empresse avec grand concours autour des fortunés de la terre, les pauvres cependant sont délaissés, leur présence même donne du chagrin, et il n'y a que Dieu seul à qui leurs plaintes ne soient point à charge. Puisque tout le monde les lui abandonne, il était digne de sa bonté de les recevoir sous ses ailes, et de prendre en main leur défense. Aussi s'est-il déclaré leur protecteur: parce qu'on méprise leur condition, il relève leur dignité; parce qu'on croit ne leur rien devoir,

• Luc. XVI, 9 •^ /^^^ IX. Ilehi

il impose la nécessité de les soulager; et afin de nous y engager par notre intérêt, il ordonne que les aumônes nous soient une source infinie de grâces. Dans cette maison des pauvres, dans cette assemblée qui se fait pour eux, on ne peut rien méditer de plus convenable que ces vérités chrétiennes; et comme les prédicateurs de l'Évangile sont les véritables avocats des pauvres, je m'estimerai bienheureux de parler aujourd'hui en leur faveur. Tout le ciel s'intéresse dans cette cause, et je ne doute pas, chrétiens, que je n'obtienne facilement son secours par l'intercession de la sainte Yierge^

DEUXIEMIî SERMON

Desseins admirables de Dieu sur ses élus : il les a mis audessus de tous ses ouvrages; il se les est proposés dans toutes ses entreprises ; il les a inséparablement unis à la personne de son Fils, afin de les traiter comme lui. Merveilles que Dieu opère dans rexécution de ces grands desseins.

Omnia vestra sunt, vos autem Christi.

Tout est à vous, et vous êtes à Jesus-Chvist, dit le grand apôtre parlant aux justes. I. Cor. m, 22, 23.

Si nous employions à penser aux grandeurs du ciel la moitié du temps c|ue nous donnons inutilement aux vains intérêts de ce monde, nous ne vivrions pas, comme nous faisons, dans un mépris si apparent des affaires de notre

1 Ce sermon 0/miia vestra sioit, a été écrit deux fois par Bossuof, la première fois vers 1G53, la seconde fois vers iG57, selon iM. Lâchât. L'exorde étant le même de part et d'autre, sauf quelques dillerences «le style, nous ne croyons pas nécessaire de le reproduire sous sa double forme. Dans l'édition de Versailles, le premier point du sermon était formé de la première rédaction; les deuxième et troisième points étaient formés de la seconde. Le lecteur pouvait s'expliquer malaisément pourquoi ces deuxième et troisième points répétaient si exactement le premier. Dans l'une et l'autre rédaction, le sermon n'a que deux points: les élus, l» le dernier accomplissement de l'œuvre de Dieu, 2o la dernière fin de l'œuvre de Jésus-Christ.

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