SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE. 25Î
dans cet assoupissement léthargique, nous faisons retentir à leurs oreilles cette trompette épouvantable du jugement à venir qui les jettera dans des peines si sensibles et si cuisantes^ cette menace est trop éloignée pour les presser à se rendre : « Cette vision, disent-ils chez le prophète Ézé- ( chiel, ne sera pas sitôt accomplie : » In dies multos et in tempora longa iste prophetat ^ , Ainsi leur malice obstinée résiste aux plus pressantes considérations que nous leur puissions apporter, et rien n'est capable de les émouvoir; parce que le mal du péché, qui est si présent, n'est pas sensible ; et qu'au contraire le mal de l'enfer, qui est si sensible, n'est pas présent. C'est pourquoi la bonté divine, qui ne veut point la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, pour effrayer ces consciences malheureusement intrépides, fait élever aujourd'hui du fond du désert une voix dont le désert même est ému : Vox Domini conmitientis desertum, et commovebit Dominus desertinn Codes ^ : « La voix du Seigneur ébranle le désert : le (( Seigneur remuera et agitera le désert de Cadès. » C'est la voix de saint Jean-Baptiste, qui, non content de menacer les pécheurs « de la colère qui doit venir » , a ventura ira, sachant que ce qui est éloigné ne les touche pas, leur montre dans les paroles de mon texte la main de Dieu déjà appuyée sur eux, et leur dénonce de près sa vengeance toute présente : Jam enim securis ad radicem arborum posita est : (( La cognée est déjà mise à la racine des arbres. » Mais, mes frères, comme cette voix du grand précurseur résonnera en vain au dehors, si le Saint-Esprit ne parle au dedans, prions la divine Vierge qu'elle nous obtienne la grâce d'être émus de la parole de Jean-Baptiste, comme Jean-Baptiste lui-même fut ému dans les entrailles de sa mère par la parole de cette Vierge, lorsqu'elle alla visiter
* Ezech. XII, 57.
2 /'s- xxvr.i, 7.
sainte Elisabeth, et lui communiqua, dans cette visite, une partie de la grâce qu'elle avait reçue avec plénitude par les paroles de l'ange que nous allons réciter : .Are, Maria.
Faisons paraître à la cour le prédicateur du désert ; produisons aujourd'hui un saint Jean-Baptiste avec toute son austérité. La cour n'est pas inconnue à cet illustre solitaire ; et s'il n'a pas dédaigné de prêcher autrefois dans la cour d'Hérode, il prêchera bien plus volontiers dans une cour chrétienne et religieuse, qui a besoin toutefois et de ses exhortations et de son autorité pour être touchée. Paraissez donc, divin précurseur; parlez avec cette vigueur plus que prophétique, et faites trembler les pécheurs superbes sous cette terrible cognée qui porte déjà son coup, non aux branches et aux rameaux, mais au tronc et à la racine de l'arbre, c'est-à-dire à la source même de la vie : Jam enim securis ad radicem arborum jjosita est.
Pour entendre exactement les paroles de ce grand prophète, remarquons, s'il vous plaît, messieurs, qu'il ne nous représente pas seulement ni une main armée contre nous, ni un bras levé pour nous frapper : le coup, comme vous voyez, a déjà porté, puisqu'il dit que la cognée est à la racine. Mais encore que le tranchant soit déjà entré bien avant, saint Jean toutefois nous menace encore d'un second coup qui suivra bientôt, pour abattre tout à fait l'arbre infructueux; après quoi il ne restera qu'à le jeter dans lesilammes : Oinn^'s ergoarbor non faciens fruetam honum, exckletiir et ùi ignem mitte/ar^ : « Tout arbre donc (( qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu. ))
En effet, il est certain qu'avant que la justice de Dieu lance sur nos têtes coupables le dernier trait de sa ven-
1 Lur. III, 9.
geance, nous sommes déjà frappés par le péché même. Une blessure profonde a suivi ce coup, par laquelle notre cœur a été percé; tellement que nous avons à craindre deux coups infiniment dangereux : le premier, de notre main propre parle crime; le second, de la main de Dieu par sa vengeance : et ces deux coups suivent nécessairement de la nature même du péché. Et afin que cette vérité soit expliquée par les principes, je suis obligé, messieurs, de bien poser avant toutes choses une doctrine que j'ai tirée de saint Augustin, laquelle s'éclaircira davantage par la suite de ce discours: c'est qu'on peut considérer le péché en deux différentes manières, et avec deux rapports divers : premièrement, par rapport à la volonté humaine; secondement, par rapport à la volonté divine. Il est la malheureuse production de la volonté humaine, et il se commet avec insolence contre les ordres sacrés et inviolables de la volonté divine : il sort donc de l'une, et résiste à l'autre. Enfin ce n'est autre chose, pour le définir, qu'un mouvement de la volonté humaine contre les règles invariables de la volonté divine.
Ces deux rapports différents produisent deux mauvais effets. Le péché est conçu dans notre sein par notre volonté dépravée ; il ne faut donc pas s'étonner s'il y corrompt, s'il y attaque directement le principe de la vie et de la grâce : voilà la première plaie. Mais comme il se forme en nous en s'élevant contre Dieu et contre ses saintes lois, il arme aussi contre nous infailliblement cette puissance redoutable ; et c'est ce qui nous attire le second coup, qui nous blesse à mort. Ainsi, pour donner au pécheur la connaissance de tout son mal, il faut lui faire sentir, s'il se peut, premièrement, chrétiens, que la cognée l'a déjà frappé, qu'il est entamé bien avant, et qu'il s'est fait par son péché même une plaie profonde : « La cognée est déjà mise à la racine des arbres : » Jani enim securis ad
radicem arborum posita est. Mais il faudra lui montrer ensuite que^ s'il diffère défaire guérir cette première blessure, Dieu est tout prêt d'appuyer la main pour le retrancher tout à fait ; afin que, s'il ne craint pas le coup qu'il s'est donné par son crime, il appréhende du moins celui que Dieu frappera bientôt par sa justice : « Tout arbre donc c( qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et jeté au (( feu : )) Omnis ergo arbor non faciens fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur. Et ce sont ces deux puissantes considérations qui partageront ce discours.
PREMIER POINT
S'il nous était aussi aisé d'inspirer aux hommes la haine de leurs péchés, comme il nous est aisé de leur faire voir que le péché est le plus grand de tous les maux, nous ne nous plaindrions pas si souvent qu'on résiste à notre parole, et nous aurions la consolation de voir nos discours suivis de conversions signalées. Oui, mes frères, de quelques douceurs que se flattent les hommes du monde en contentant leurs désirs, il nous est aisé de prouver qu'ils se blessent, qu'ils se déchirent, qu'ils se donnent un coup mortel par leurs volontés déréglées. Et pour éclaircir cette vérité dans les formes et par les principes, il faut rappeler ici la définition du péché que nous avons déjà établie. Nous avons donc dit, chrétiens, que le péché est un mouvement de la volonté de l'homme contre les ordres suprêmes de la sainte volonté de Dieu. Sur ce fondement principal, il nous est aisé d'appuyer une belle doctrine de saint Augustin, qui nous explique admirablement en quoi la malignité du péché consiste ^. 11 dit donc qu'elle est renfermée en une double contrariété, parce que le péché
1 De Civil. Dei, lib. xii, cap. m, t. vu, col. 302.
est contraire à Dieu, et qu'il est aussi contraire à l'homme. Contraire à Dieu ; il est manifeste, parce qu'il combat ses saintes lois : contraire à l'homme ; c'est une suite, à cause que, l'attachant à ses propres inclinations, comme à des lois particulières qu'il se fait lui-même, il le sépare des lois primitives et de la première raison à laquelle il est lié par son origine céleste, c'est-à-dire par l'honneur qu'il a de naître l'image de Dieu, et de porter en son âme les traits de sa face, et lui ôte sa féUcité qui consiste dans sa conformité avec son auteur.
Il paraît donc, chrétiens, que le péché est également contraire à Dieu et à l'homme ; mais avec cette mémorable différence, qu'il est contraire à Dieu, parce qu'il est opposé à sa justice ; mais de plus contraire à l'homme, parce qu'il est préjudiciable à son bonheur : c'est-à-dire, contraire à Dieu comme à la règle qu'il combat ; et outre cela, mais funestement, contraire à l'homme comme au sujet qu'il corrompt : à Dieu, comme mauvais ; à l'homme, comme nuisible. Et c'est ce qui a fait dire au divin Psalmiste, que a celui qui aime l'iniquité se hait soi-même, » ou, pour traduire mot à mot, qu'il a de l'aversion pour son âme, à cause qu'il y corrompt, avec la grâce, les principes de sa santé, de son bonheur et de sa vie : Qui autem diligit iniquitatem, odit animam suam ^
Et certes il est nécessaire que les hommes se perdent eux-mêmes en s'élevant contre Dieu. Car que sont-ils autre chose, ces hommes rebelles, que sont-ils, dit saint Augustin, que des ennemis impuissants? a Ennemis de a Dieu, dit le même saint, par la volonté de lui résister et « non par le pouvoir de lui nuire : » Inimici Deo resistendi voluntate, yion potestate lœdendi ^. Et de là ne s'cnsuit-il pas que la malice du péché, ne trouvant point de prise
1 Ps. X, 6.
'^ De Civ, Dei, lib. xii, cap. m, t. vu, roi. 202.
2fi4 SUR LA NÉCESSITÉ
sur Dieu qu'elle attaque, laisse nécessairement tout son venin dans le cœur de celui qui le commet ? Comme la terre, qui, élevant des nuages contre le soleil qui l'éclairé, ne lui ôte rien de sa lumière et se couvre seulement ellemême de ténèbres ; ainsi le pécheur téméraire résistant follement à Dieu, par un juste et équitable jugement, n'a de force que contre lui-même, et ne peut rien que se détruire par son entreprise insensée ; il se met en pièces luimême par l'effort téméraire qu'il fait contre Dieu.
C'est pour cela que le Roi-prophète a prononcé cette malédiction contre les pécheurs : Gladius eorum intret in corda ipsorum, et arcus eorum confringatur ^ : « Que leur (( épée leur perce le cœur, et que leur arc soit brisé. » Tous voyez deux espèces d'armes entre les mains du pécheur : un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. L'arc se rompt et est inutile ; le glaive porte son coup, mais contre lui-même. Entendons le sens de ces paroles : le pécheur tire de loin, il tire contre le ciel et contre Dieu ; et non-seulement les traits n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Impie, tu t'élèves contre Dieu, tu te moques des vérités de son Évangile, et tu fais un jeu sacrilège des mystères de sa bonté et de sa justice. Et toi, blasphémateur impudent, profanateur du saint nom de Dieu, qui non content de prendre en vain ce nom vénérable qu'on ne doit jamais prononcer sans tremblement, profères des exécrations qui font frémir toute la nature, et te piques d'être inventif en nouveaux outrages contre cette bonté suprême, si féconde pour toi en nouveaux bienfaits ; tu es donc assez furieux pour te prendre à Dieu, à sa providence de toutes les bizarreries d'un jeu excessif qui te ruine, dans lequel tu ne crains pas de hasarder à chaque coup plus que ta fortune, puisque
^ Ps. xxwi, IG.
Lu hasardes ton salut et ta conscience. Ou bien, poussé à bout par tes ennemis sur lesquels tu n'as point de prise, tu tournes contre Dieu seul ta rage impuissante ; comme s'il était du nombre de tes ennemis, et encore le plus faible et le moins à craindre, parce qu'il ne tonne pas toujours, et que, meilleur et plus patient que tu n'es ingrat et injurieux, il réserve encore à la pénitence cette tête que tu dévoues par tant d'attentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main, tu tires hardiment contre Dieu, et les coups ne portent pas jusqu'à lui, que sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes : ainsi tu ne peux rien contre lui, et ton arc se rompt entre tes mains, dit le saint Prophète.
Mais, mes frères, il ne suffit pas que son arc se brise et que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur, et que, pour avoir tiré de loin contre Dieu, il se donne de près un coup sans remède, si Dieu ne le guérit par miracle. C'est la commune destinée de tous les pécheurs. Le péché, qui trouble tout l'ordre du monde met le désordre premièrement dans celui qui le commet.' La vengeance, qui sort du cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coup; et le plus mortel sur ce cœur qui la produit, la nourrit. L'injustice qui veut profiter du bien d'autrui, fait son essai sur son auteur qu'elle dépouille de son plus grand bien, qui est la droiture, avant qu'il ait pu ravir et usurper celui des autres. Le médisant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L'impudicité qui veut tout corrompre commence son effet par sa propre source, parce que nul ne peut attenter à l'intégrité d'autrui que par la perte de la sienne. Ainsi tout pécheur est ennemi de soi-même, corrupteur en sa propre conscience du plus grand bien de la nature raisonnable, c'est-à-dire de l'innocence. D'où Il s'ensmt que le péché, je ne dis pas dans ses suites, mais
le péché, en lui-même, est le plus grand et le plus extrême de tous les maux; plus grand sans comparaison que tous ceux qui nous menacent par le dehors, parce que c'est le dérèglement et l'entière dépravation du dedans; plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentes, parce que c'est un poison fatal à la vie de l'âme ; plus grand que tous les maux qui attaquent notre esprit, parce que c'est un mal qui corrompt notre conscience; plus grand par conséquent que la perte de la raison, parce que c'est perdre plus que la raison, que d'en perdre le bon usage, sans lequel la raison même n^est plus qu'une folie criminelle. Enfin, pour conclure ce raisonnement, mal par-dessus tous les maux, malheur excédant tous les malheurs, parce que nous y trouvons tout ensemble et un malheur et un crime ; malheur qui nous accable et crime qui nous déshonore ; malheur qui nous ôte toute espérance, et crime qui nous ôte toute excuse; malheur qui nous fait tout perdre, et crime qui nous rend coupables de cette perte funeste, et qui [ne] nous laisse [pas môme] sujet de nous plaindre.
Après cela, chrétiens, il ne faut pas s'étonner si l'on nous prêche souvent que notre crime devient notre peine. Et je n'ai pas dit sans raison que la cognée qui nous frappe, c'est le péché même; puisqu'il sera dans l'éternité le principal instrument de notre supplice. Compleho fnrorem meum in te : « J'assouvirai en vous toute ma fureur : » Et ponam contra te omnes abominationes tuas... Et abominationes tuœ in medio tui erunt.... Et imponam tibi omnia scelera tua i : « Et je vous opposerai à vous-même toutes (( vos abominations.... Et vos abominations subsisteront (( au milieu de vous-même.... Et je vous chargerai du (( poids de tous vos forfaits, n Voilà le juste supplice, un
1 Ezech. VII, 3, 4, 8.
homme tout pénétré, tout environné de ses crimes. Et en effet, dit saint Augustin, il ne faut pas se persuader que cette lumière infinie et cette souveraine bonté de Dieu tire d'elle-môme et de son sein propre de quoi punir les pécheurs. Dieu est le souverain bien, et de lui-même il ne produit que du bien aux hommes : ainsi, pour trouver les armes par lesquelles il détruira ses ennemis, il se servira de leurs péchés mêmes, qu'il ordonnera de telle sorte que ce qui a fait le plaisir de Thomme pécheur, deviendra l'instrument d'un Dieu vengeur. Ne putemus illam tranquillitatem et ineffabile lumen Dei de se pro ferre, unde peccata jmniantur; sed ipsa peccata sic ordinare, ut quœ fuerunt delectamenta homini peccanti, suit instrumenta Domino punienti K Et ne demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supphces; la chose est prouvée par les Écritures. C'est le Véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues, et l'enfer de ses jalousies : Dura sicut infernus œmulatio^ : et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, passion odieuse au
1 Enar. in Ps. vu, n» 16, t. iv, col. 37. ^Cant. VIII, 6.
monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh ! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est trèsjuste, ce peu de douceur par oii elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous : trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tcte, poison dévorant dans nos entrailles.
Ainsi ne nous flattons pas de l'espérance de l'impunité, pendant que nous portons en nos cœurs l'instrument de notre supplice : Producam ignem de medio lui quicomedat te 1 : (( Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévorera u tes entrailles. » Je ne l'enverrai pas de loin contre toi; il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensez-vous, chrétien, que vous fabriquiez en péchant l'instrument de votre supphce éternel? cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau; vous avalez des torrents de flammes. Par conséquent, mes frères, malheur sur nous qui avons péché et ne faisons point pénitence ! Le coup est lâché; l'enfer n'est pas loin; ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde. (( La cognée est à la racine. » Ah ! quel coup elle t'a donné, puisque tu nourris déjà en ton cœur ce qui fera un jour ton dernier supphce! Autant de péchés mortels, autant de coups redoublés. Aussi l'arbre ne peut-il plus se soutenir : il chancelle, il penche à sa perte par ses habitudes vicieuses, et bientôt il tombera de son propre poids. Que s'il faut encore un dernier coup, Dieu le lâchera sans
1 Ezech. XXVI 11, 18.
miséricorde sur cette racine stérile et maudite. Le pécheur ne se soutient plus; les moindres tentations le font chanceler, les plus légers mouvements lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin il a pris sa pente funeste par ses mauvaises inclinations; il ne se peut plus relever, et je le vois qui va tomber. Il est vrai cfue Dieu lui donne encore un peu d'espérance ; mais, puisqu'il en abuse : Je vis éternellement, dit le Seigneur, je ne puis plus souffrir cette dureté : Finis vemt, venit finis... Fac conclusionem^ : (( La (( fin est venue, et il faut conclure. )> Je détruirai tous les fondements de cette espérance téméraire ; je lâcherai le dernier coup : et, coupant jusqu'aux moindres fibres qui soutiennent encore ce malheureux arbre, je le précipiterai de son haut, et le jetterai dans la flamme : Omnis arbor non faciens fructum, excidetur et in ignem mittetur : a Tout (( arbre qui ne produit pas de fruit, sera coupé et jeté au « feu. )) Retirez-vous, de peur d'être accablé de sa chute : ses exemples [vous entraîneraient avec lui]. Seigneur, donnez-moi de la force ; aidez le travail de mon cœur, qui veut enfanter de vrais pénitents.
SECOND rOINT.
Tel que serait un ennemi implacable, qui, nous ayant dépouillé de tout notre bien, nous attire de plus sur les bras un adversaire puissant auquel nous- ne pouvons résister; tel et encore plus malfaisant est le péché à l'égard de l'homme: puisque le péché, chrétiens, comme je l'ai déjà dit, nous ayant fait perdre le bon usage de la raison, l'emploi légitime de la liberté, la pureté de la conscience! c'est-à-dire tout le bien et tout l'ornement de la créature raisonnable ; pour mettre le comble à nos maux, il arme Dieu contre nous, et nous rend ses ennemis déclarés, con-
1 Ezech. VII, 2, 23.
traires à sa droiture, injurieux à sa sainteté, ingrats envers sa miséricorde, odieux à sa justice, et par conséquent soumis à la loi de ses vengeances. . x
De là nous pouvons comprendre de quelle sorte Dieu est animé, si je puis parler de la sorte, envers les pécheurs impénitents; et je vous dirai en un mot, car je ne veux point m'étendre à prouver des vérités manifestes, qu'autant qu'il est saint, autant qu'il est juste, autant leur estil contraire ; de sorte qu'il a contre eux une aversion infinie.
Les pécheurs n'entendent pas cette vérité : pendant qu'à l'ombre de leur bonne fortune, et à la faveur des longs délais que Dieu leur accorde, ils s'endorment à leur aise, ils s'imaginent que Dieu dort aussi ; ils pensent qu'il ne songe non plus à les châtier, qu'ils songent à se convertir ; et comme ils ont oublié ses jugements, a ils disent (( dans leur cœur : Dieu m'a oublié et ne prend pas garde (( à mes crimes : )> Dixit enim in corde suo : Oblitus est Beus •. Et au contraire ils doivent savoir que la justice divine, qui semble dormir et oublier les pécheurs, leur répugnant, pour ainsi dire, de toute elle-même, est toujours en armes contre eux, et toujours prête à donner le coup par lequel ils périront sans ressource : Virgam vigilantem ego video ^ : (( Je vois une verge qui veille. » Et il ne faut pas qu'ils se flattent de la bonté infinie de Dieu, de laquelle ils ne connaissent pas la propriété : qu'ils entendent plutôt aujourd'hui que Dieu est bon d'une autre manière qu'ils ne l'imaginent. Il est bon, dit ïertullien, parce qu'il est ennemi du mal ; et il est infiniment bon, parce qu'il en est infiniment ennemi : Non plene bonus, nisi maU lemiilus -^ Il ne faut donc pas concevoir en Dieu une bonté faible et qui
1 Ps. IX, 34.
'^Jerem. i, 1 1 .
3 Ailver. MarcioJ). lib. i, 11° '20.
DE LA PÉNITENCE. 27i
souffre tout, une bonté insensible et déraisonnable ; mais une bonté vigoureuse, qui exerce l'amour qu'elle a pour le bien par la haine qu'elle a pour le mal, et se montre efficacement bonté véritable, en combattant la malice du péché qui lui est contraire : Ut boni amorem odio mali exerceat^ et boni tutelam expngnatione mali impleat ^ Par conséquent, chrétiens, Dieu est en acte et en exercice d'une juste aversion contre les pécheurs. Ses foudres sont toujours prêts, et sa colère toujours enflammée : c'est pourquoi l'Écriture nous le représente comme tout prêt à frapper. « Toutes ses flèches sont aiguisées, dit le saint {( prophète, et tous ses arcs bandés et prêts à tirer : » Sagittœ ejus acutœ, et omnes arcus ejus extenti 2. Ses flèches sont dressées et ses arcs pointés ; il vise et il désigne l'endroit où il veut frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue quelquefois par l'attente du repentir, mais non jamais désarmée, et encore moins endormie; et vous le voyez dans notre Évangile. Non-seulement elle tient toujours cette terrible cognée, mais elle en applique toujours le tranchant funeste à la racine de l'arbre; et il n'y a rien entre deux : c'est pourquoi il n'est pas possible que l'arbre subsiste longtemps. « Il sera coupé, » dit saint Jean-Baptiste : excidetur; ou plutôt, comme nous lisons dans l'original, exciditur, dans le temps présent : on le coupe, on le déracine, afin que nous concevions l'action plus présente et plus efficace. Il semble qu'il ne frappe pas : [c'est une] vengeance occulte ; [il] livre [le pécheur] aux passions, au sens réprouvé, etc.
Nous nous trompons, chrétiens, si nous croyons pouvoir subsister longtemps dans cet état misérable. Il est vrai que jusqu'ici la miséricorde divine a suspendu la vengeance et arrêté le dernier coup de la main de Dieu ; mais
^ Âdver. Marcion. lib. i, n" 2G.
'' Is. V. 2P.
272 SUR L\ iNÉCESSITÉ
nous n'aurons pas toujours un secours semblable. Car enQn, comme dit notre grand prophète, le règne de Dieu approche, il faut que Dieu règne; sous le règne de Dieu si saint, si puissant, si juste, il est impossible que l'iniquité demeure longtemps impunie. [Disons] un mot du règne de Dieu, que saint Jean-Baptiste nous annonce.
(( Le Seigneur a régné, dit le Roi-prophète ; que la (( terre s'en réjouisse, que les îles les plus éloignées en (( triomphent d'aise : » Dominus regnavit, exultet terra, lœtentur insidœ multœ K Yoilà un règne de douceur et de paix. Mais, ô Dieu, qu'entends-je dans un autre psaume ! ((Le Seigneur a régné, dit le même prophète; que les (( peuples frémissent et s'en courroucent, et que la terre (( en soit ébranlée jusqu'aux fondements : » Dominus regnavit, irascantur populi ; qui sedet super eheruhim, moveatur terra ^ ! Yoilà ce règne terrible, ce règne de fer et de rigueur, qu'un autre prophète décrit en ces mots : In manu forti, et in hracirio extento, et in furore effuso regnabo super vos ^ : « Je régnerai sur vous, dit le Seigneur, en vous (( frappant d'une main puissante et en épuisant sur vous (( toute ma colère. »
Dieu ne règne sur les hommes qu'en ces deux manières : il règne sur les pécheurs convertis, parce qu'ils se soumettent à lui volontairement ; il règne sur les pécheurs condamnés, parce qu'il se les assujettit malgré eux. Là est un règne de paix et de grâce, ici un règne de rigueur et de justice ; mais partout un règne souverain de Dieu, parce que là on pratique ce que Dieu couunande, ici l'on souffre le supplice que Dieu impose : Dieu reçoit les hommages de ceux-là ; il fait justice des autres. Pécheur que Dieu appelle à la pénitence et qui résistez à sa voix, vous êtes
1 Ps. XCVI, 1.
•^ P.C. XCVIÎI, 1.
3 Ezec/i. XX, a3.
DE LA PÉiMTEiNCE. 273
entre les deux ; ni vous ne faites ni vous n'endurez ce que Dieu veut : vous méprisez la loi, et vous n'éprouvez pas la peine ; vous rejetez l'attrait, et vous n'êtes point accablé par la colère. Vous bravez jusqu'à la bonté qui vous attire, jusqu'à la patience qui vous attend; vous vivez maître absolu de vos volontés, indépendant de Dieu, sans rien ménager de votre part, sans rien souffrir de la sienne ; et il ne règne sur vous ni par votre obéissance volontaire, ni par votre sujétion forcée. C'est un état violent, je vous le dis, chrétiens, encore une fois; il ne peut pas subsister longtemps. Dieu est pressé de régner sur vous, car voyez en effet combien il vous presse. Que de douces invitations ! que de menaces terribles ! que de secrets avertissements ! que de nuages de loin ! que de tempêtes de près ! Regardez comme il rebute toutes vos excuses; il ne permet ni à celui-là de mettre fin à ses affaires, ni à cet autre d'aller fermer les yeux à son père ^ : tout retardement l'importune, tant il est pressé de régner sur vous ! S'il ne règne par sa bonté, bientôt et plus tôt que vous ne pensez il voudra régner par sa justice. Car à lui appartient l'empire, el il se doit à lui-même et à sa propre grandeur d'établir promptement son règne. C'est pourquoi notre grand Baptiste crie dans le désert : et non-seulement les rivages et les montagnes voisines, mais même tout l'univers retentit de cette voix : Faites pénitence, faites pénitence, riches et pauvres, grands et petits, princes et sujets; que chacun se retire de ses mauvaises voies : « car le règne de Dieu (c approche : » appropinquat enim regnum cœlorum ^.
Il approche en effet) messieurs, puisque le Fils de Dieu paraîtra bientôt. Le règne de la bonté approche avec lui, parce qu'il nous apporte en naissant la source des grâces ; mais le règne de la justice s'approche et avance d'un même
» Luc. IX, 59, 61.
2 Matth. m. 2.
274 SUR LA i^ECESSITÉ
pas, parce qu'elle suit toujours la bouté de près pour en venger les injures. La grande bonté rejetée attire les grandes rigueurs ; les bienfaits méprisés pressent la vengeance et lui préparent la voie, et saint Jean ne vous a pas tu ce conseil de Dieu. Quand il voit paraître Jésus- Christ au monde, c'est alors qu'il commence à dire que la cognée est à la racine. Tout presse Dieu à se venger des ingrats; sa bonté le presse, ses bienfaits le pressent; le dirai-je ? son attente même le presse, car il n'y a rien qui fasse tant hâter la vengeance qu'une longue attente frustrée.
Ainsi je vous conjure, mes frères, ne vous fiez pas au temps qui vous trompe ; c'est un dangereux imposteur, qui vous dérobe si subtilement que vous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne regardez pas toujours le temps à venir ; considérez votre état présent : ce que le temps semble vous donner, il vous l'ôte ; il retranche de vos jours en y ajoutant. Cette fuite et cette course insensible du temps n'est qu'une subtile imposture pour nous mener insensiblement au dernier jour. La jeunesse y arrive précipitamment, et nous le voyons tous les jours. Partant, n'attendez pas de Dieu tout ce que vous prétendez : ne regardez pas les jours qu'il vous peut donner, mais ceux qu'il vous peut ôter; ni seulement qu'il peut pardonner, mais encore qu'il peut punir. Ne fondez pas votre espérance et n'appuyez pas votre jugement sur une chose qui vous est cachée.
Je n'ignore pas, chrétiens, que Dieu, « qui ne veut pas la mort « du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il (( vive ^, )) prolonge souvent le temps de la pénitence. Mais il faut juger de ce temps comme des occasions à la cour. Chacun attend les moments heureux, les occasions favora-
1 Ezec/i. \\\, 1 1 .
DE LA PÉiNlïENCE. 275
bles pour terminer ses affaires. Mais si vous attendez sans vous renriuer, si vous ne savez profiter du temps, il passe vainement pour vous, et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi, dans cette grande affaire de la pénitence, celui-là peut beaucoup espérer du temps, qui sait s'en servir et le ménager. Mais celui qui attend toujours et ne commence jamais, voit couler inutilement et se perdre entre ses mains tous ces moments précieux dans lesquels il avait mis son espérance. Que lui apporte le temps, qu'une plus grande atteinte à sa vie, un plus grand poids à ses crimes, une plus forte attache à ses habitudes?
C'est pour cela que saint Jean-Baptiste ne nous donne aucune relâche : « La cognée, dit-il, est à la racine; tout a arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté u au feu : faites donc, faites promptement de dignes fruits « de pénitence : )) Facite crgo fructus dignos pœnitentiœ ^. Il faut tâcher, chrétiens, que nous tirions aujourd'hui quelque utilité de ces salutaires paroles, et que nous n'ayons pas écouté en vain un si grand prédicateur que saint Jean- Baptiste.
Le figuier infructueux 2. Vous avez eu la pluie, vous avez eu le soleil, vous avez eu la culture : vous n'avez plus à attendre que la cognée et le feu.
Il faut quelque chose de nouveau pour vous émouvoir. Vous avez franchi hardiment les plus puissantes considérations. Cette première tendresse d'une conscience innocente, ah ! que vous l'avez endurcie ! La pénitence, la communion, que vous avez appris à les profaner : cela ne vous touche plus. Les terribles jugements de Dieu qui avaient autrefois tant de force pour vous émouvoir; vous avez dissipé comme une vaine frayeur l'appréhension que
' Luc. III, 8.
2 Ibid. xm.