‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 22 sur 76 · LE MEME SUJET · texte numérisé non relu

LE MEME SUJET

Aciivité de la justice divine contre le pécheur. Son opposition à la loi de Dieu. Effets qui en résultent contre lui. Ce qu'il doit faire pour éviter les coups de la main vengeresse. Dignes fruits de pénitence, toujours salutaires.

« Une voix crie dans le désert : Préparez les voies du (( Seigneur, aplanissez les sentiers de notre Dieu; pour (( cela il faut combler toutes les vallées et abattre toutes « les montagnes ^ : » c'est-à-dire, qu'il faut relever le courage des consciences abattues par le désespoir, et abattre sous la main de Dieu, par la pénitence, les pécheurs superbes et opiniâtres qui s'élèvent contre Dieu, etc.

L'Éghse fera bientôt le premier, lorsqu'elle dira aux pécheurs : Consolamini, consoknnini^.... Gaudium magnum ;., qioa natus est vobis liodie Salvator * : « Consolez-vous^ consolez-vous... Je vous « annonce le sujet d'une grande u joie.... Il vous est né un Sauveur. » Mais devant que de

1 Ces fragmeuts nous paraissent avoir été composés par l'auteur pour être adaptes au sermon précédent, qu'il aura voulu prêcher dans quelque autre occasion avec certains changements et des additions. {Édit, de Déforis.)

M. Lâchât croit que cette seconde prédication eut lieu la même année 1G69 à la maison des Nouveaux convertis^ rue de Scine-Saint- Victor.

2 Luc. m, 4.

'^ Is. XL, 1.

* Luc. Il, 1'), 11.

relever leur courage, il faut premièremenl abattre leur arrogance : Jam enim securis ad radicem arborum posita est 1 : (( Car la cognée est déjà mise à la racine de l'ar- (( bre. » Pour cela il faut des paroles inspirées d'en haut. Ave, Maria.

Deux coups : celui du péché, celui de la justice divine. L'un ôte la vie, l'autre l'espérance : le coup du péché, la vie; le coup de la justice, l'espérance. Chose étrange et incroyable, messieurs ! après la perte de la vie peut-il rester de l'espérance? Oui, parce que Dieu est puissant pour ressusciter les morts, et qu'il a peut, dit notre évangile, « faire naître des enfants d'Abraham de ces pierres 2 » insensibles et inanimées; et sa miséricorde infinie lui faisant faire tous les jours de pareils miracles, ceux qui ont perdu la vie de la grâce n'ont pas néanmoins perdu l'espérance, etc.

Faut traiter le second point et dire par quels degrés Dieu abat l'appui et le fondement de cette espérance mal fondée. Ce coup n'est pas toujours sensible; il dessèche l'arbre et la racine en retirant ses inspirations.

Ainsi je ne m'étonne pas si les pécheurs convertis regardent l'état d'où ils sont sortis avec une telle frayeur, et ne se sentent pas moins obliges à Dieu que s'il les avait tirés de l'enfer. Posuerunt me in lacu inferiori '^ : « Ils « m'ont mis dans une fosse profonde. » £ri(is(i animam meam ex inferno inferiori ^ : a ^^ous avez retiré mon àme « de l'enfer le plus profond. » Deux choses font l'enfer : la peine du dam, séparation éternelle d'avec Jésus-Christ ; Nescio vos s : « Je ne vous connais pas. » A la sainte table,

î Luc. m, 9.

2 Ihid. III, 8.

^ Ps. LXXXVII, G.

* Ibid. Lxxw, 12.

^ Matlh. XXV, \l.

il ne nous connaît plus. Elle est éternelle de sa nature. Le feu, la peine du sens. Il n'est pas encore allumé ; mais nous en avons en nous le principe. En effet, d'où pensezvous, chrétiens, que Dieu fera sortir [ce feu ? du sein même du pécheur].

Le moment que Dieu a marqué pour donner ce coup irrémédiable qui enverra les pécheurs au feu éternel, par une juste disposition de sa providence, ne leur doit pas être connu. C'est un secret que Dieu se réserve et qu'il nous cache soigneusement, afm que nous soyons toujours en action et que jamais nous ne cessions de veiller sur nous. Néanmoins le pécheur s'endort dans les longs délais qu'il lui donne, l'attendant à la pénitence; et pendant qu'il dort à son aise au milieu des prospérités temporelles, il s'imagine que Dieu dort aussi : a II dit dans son cœur : (( Dieu l'a oublié ; » il ne prend pas garde à mes crimes : Dixit enim in corde suo : Oblitus est Deus i ; et parce qu'il ne songe pas à se convertir et que Dieu ne lui fait pas sentir sa fureur, il croit que Dieu ne songe pas à le punir. Pour lui ôter de l'esprit cette opinion dangereuse, tâchons aujourd'hui de lui faire entendre une vérité chrétienne qui nous est représentée dans notre évangile et que je vous prie de comprendre : c'est que la justice divine, qui semble dormir, qui semble oublier les pécheurs, les laissant prospérer longtemps en ce monde, est toujours en armes contre eux, toujours en action, toujours vigilante, toujours prête à donner le coup qui les coupera par la racine, pour ne leur laisser aucune ressource.

Mais, afin de bien comprendre cette vérité, il est nécessaire, messieurs, de vous expliquer plus profondément ce que j'ai déjà touché en peu de paroles touchant la contrariété infinie qui est entre le pécheur et la justice de

' Ps. IX, 34.

Dieu. Je suivrai encore le grand Augustin, et les ouvertures admirables qu'il nous a données pour réclaircissement de cette matière en son épître quarante-neuvième K II remarque donc en ce lieu qu'il y a cette opposition entre le pécheur et la loi, que comme le pécheur détruit la loi autant qu'il le peut, la loi réciproquement détruit le pécheur ; tellement qu'il y a entre eux une inimitié qui jamais ne peut être réconciliée : et quoique cette vérité soit très- claire, vous serez néanmoins bien aises, messieurs, d'entendre une belle raison par laquelle saint Augustin l'a prouvée. Elle tombera sans difficulté dans l'intelligence de tout le monde, parce qu'elle est établie sur le principe le plus connu de l'équité naturelle : a Ne fais pas ce que (( tu ne veux pas qu'on te fasse : » In qua mensnra mensi fueritis, remetietur vobis ^ : <( On se servira envers toi de la (( môme mesure dont tu te seras servi. » Pécheur, qu'as-tu voulu faire à la loi de Dieu? N'as-tu pas voulu la détruire et anéantir son pouvoir? Oui, certainement, chrétiens. « Les « hommes qui ne veulent pas être justes, souhaitent qu'il « n'y ait point de vérité, et par conséquent point de loi qui (( condamne les injustes : )> Quidnm ■nolunt esspjHSti. nohmt esse veritatem qua damnentur injusti '^.

Et c'est pour cela, chrétiens, que Moïse descendant de la montagne, entendant les cris des Israélites qui adoraient le veau d'or, laisse tomber les tables sacrées où la loi était écrite et les brise : Vidit vitahun et c/wros, et projocit tabulas, et f régit cas '*. « Il vit le veau et les danses, et il jeta (( les tables et les brisa. » Et cela, pour quelle raison, si ce n'est pour représenter ce que le peuple faisait alors? Ah ! ce peuple ne mérite point d'avoir de loi, puisqu'il la

> Epist. cii, al. 49, t. ii, col. SSl et seq.

2 Malth. VII, 2.

3 S. Auç/. Tvact. xc, in Joan. n" 3, t. m, part, u, col. 7"2| * Exod. xxxii, 19.

détruit entière en ce moment qu'on la lui porte de la part de Dieu. Qu'a fait cette loi pour être brisée? Détruisez les pécheurs, faites-les mourir ! Il le fera en son temps, mais en attendant il nous montre ce que nous faisons à la loi.

C'est pourquoi il brise les tables où le doigt de Dieu était imprimé ; et remarquez, s'il vous plaît, messieurs, que le peuple ne pèche que contre l'article qui défendait d'adorer les idoles : Non faciès tibi sculptile ^ : a Vous ne {( ferez point d'image taillée au ciseau. » Mais qui pèche en un seul article, il détruit autant qu'il peut la loi tout entière. C'est pourquoi il laisse tomber et il casse ensemble toutes les deux tables pour nous faire entendre, mes frères, que par une seule transgression toute la loi divine est anéantie. Mais comme les pécheurs détruisent la loi, il est juste aussi qu'elle les détruise ; il est juste qu'ils soient mesurés selon leur propre mesure, et qu'ils souffrent justement ce qu'ils ont voulu faire injustement. Car si cette règle de justice doit être observée entre les hommes, de ne faire que ce que nous voulons qu'on nous fasse; combien plus de l'homme avec Dieu et avec sa loi éternelle ! Et c'est pourquoi, dans l'histoire que j'ai racontée, le même Moïse qui brisa la loi fit aussi briser le veau d'or, et mettre à mort tous les idolâtres dont l'on lit un sanglant carnage ; nous montrant par le premier ce que le pécheur veut faire à la loi, qui est de l'anéantir et de la rompre effectivement, et nous faisant voir par le second ce que fait la loi au pécheur, qui est de le perdre et le mettre en pièces. « Ainsi, « dit saint Augustin, ce que le pécheur a fait à la loi à « laquelle il ne laisse point de place en sa vie, la loi de « son côté le fait au pécheur en lui ôtant la vie à lui- « même : » Quod 'peccator facitlegiquam de sua vita abstulit ,

1 ICxod. XX, 4.

hoc ei facit lex ut au ferai eum de hominum vita quam régit ^ A^oilà donc une éternelle opposition entre le pécheur et la loi de Dieu, c'est-à-dire, par conséquent entre le pécheur et la justice divine. De là vient que la justice divine nous est représentée dans les Écritures toujours armée contre le pécheur. « Toutes ses flèches sont aiu guisées, nous dit le prophète, tous ses arcs sont ban- (( dés et prêts à tirer : » Sagittœ ejus acutœ, et omnes arcus ejus extenti^. Que s'il retarde par miséricorde à venger les crimes, sa justice cependant soufl're violence : a Gela ({ m*est à charge, dit-il, et j'ai peine à le supporter : » Facta sunt mihi molesta, laboravi sustinens ^. Mais pourquoi chercher ailleurs ce que je trouve si clairement dans mon évangile? Que ne puis-je vous représenter et vous faire appréhender vivement le tranchant épouvantable de cette cognée appliquée à la racine de l'arbre? A toute heure, à tous moments elle veut frapper, parce qu'il n'y a heure, il n'y a moment où la justice divine irritée ne s'anime elle-même contre les pécheurs. Il est vrai qu'elle retarde à frapper, mais c'est que la miséricorde arrête son bras. Elle tâche toujours de gagner le temps; elle pousse d'un moment à l'autre, nous attendant à la pénitence. Pécheurs, ne sentez-vous pas quelquefois le tranchant de cette justice appliqué sur vous? Lorsque votre conscience vous trouble, qu'elle vous inquiète, qu'elle vous effraye, qu'elle vous réveille en sursaut, remplissant votre esprit des idées funestes de la peine qui vous suit de près, c'est que la justice divine commence à frapper votre conscience criminelle : elle crie, elle vous demande secours, elle se trouble, elle est étonnée. Mais, o Dieu! quel sera son élonuLMuent, lorsque la justice divine laissera aller tout à

1 lipLst. eu, ir Vi, col. '282.

'h. V, îs.

'' ii.tii. I, lî.

fait la main ! Que si elle demeure insensible, si elle ne s'aperçoit pas du coup qui la frappe, ah ! c'est qu'il a déjà donné bien avant, que l'esprit de vie ne coule plus, et de Là vient que le sentiment est tout offusqué. Mais soit que vous sentiez ce tranchant, soit que vous ne sentiez pas le coup qu'il vous donne, il touche, il presse déjà la racine, et il n'y a rien entre deux.

0 pécheur, ne trembles-tu pas sous cette main terrible de Dieu, qui non-seulement est levée, mais déjà appesantie sur ta tête ? Jam enim securis ad radicem arboris posita est : « La cognée est déjà mise à la racine de l'ar- (( bre. » Elle ne s'approche pas pour ébranler l'arbre, ni pour en faire tomber les fruits ni les feuilles; plaisirs, richesses, les biens de fortune, biens externes qui ne tiennent pas à notre personne : il ne faut pas un si grand effort, il ne faut pas [toucher] la racine, il ne faut que secouer l'arbre. Elle n'en veut pas môme aux branches, à la santé, à la vie du corps : elle le fait quelquefois, mais ce n'est pas là maintenant où elle touche : « Elle est à la racine, » dit saint Ghrysostome : Apposita est ad radicem. 11 n'y a plus rien entre deux ; et après ce dernier coup qui nous menace à toute heure, il n'y a plus que le feu pour nous, et encore un feu éternel. Représentez-vous, chrétiens, un homme à qui son ennemi a ôté les armes, qui le presse l'épée sur la gorge. Demande la vie, demande pardon ; il commence à appuyer de la pointe sur la poitrine à l'endroit du cœur. C'est ce que Dieu fait dans notre évangile : il n'enfonce pas encore le coup, ce sont les mots de saint Ghrysostome; mais aussi ne retire-t-il pas encore la main. Il ne retire pas, de peur que tu ne te relâches et ne t'enfles ; et il n'avance pas tout à fait, de peur que tu ne périsses. -En cet état il te dit dans notre évangile : Ou résous-toi bientôt à la mort, ou demande promptement pardon : Omnis arbornon faciens fructum, excideiur : a Tout

(( arbre qui ne fait point de fruit, sera coupé. » Ne désespère pas,ô pécheur,il n'a pas encore frappé ; tremble néanmoins, car il est tout prêt, et le coup sera sans remède. Peut-être va-t-il frapper dans ce moment même; peut-être sera-ce la dernière fois qu'il te pressera à la pénitence.

Mais je suis en bonne santé : épargne- t-il la jeunesse ? Épargne-t-il la naissance? Épargne-t-il la modération, qui semble un des plus puissants appuis de la vie ? Mais en un moment il renverse tout. Et puis, quand il te voudrait prolonger la vie, il sait bien nous frapper d'une autre manière. Peut-être qu'il ne laissera pas de frapper en retirant pour jamais les dons de sa grâce. S'il les retire, arraché ou desséché, c'est la même chose ; le coup est donné, la racine est coupée, l'espérance est morte. Que tardonsnous donc, malheureux, à lui donner les fruits qu'il demande? Eh quoi ! si vite, si promptement, et si près du coup de la mort? Oui, mes frères, en ce moment même faites germer ces fruits salutaires; ces fruits peuvent croître en toutes saisons, et ils n'ont pas besoin du temps pour mûrir. Nathan menace David de la part de Dieu ; voilà la cognée à la racine. En même temps, sans aucun délai : (( J'ai péché, » dit-il au Seigneur. Yoilà le fruit de la pénitence ; et au môme instant qu'il paraît, le tranchant de la cognée se retire : Dominus iranstulit peccatum tuum i : (( Le (( Seigneur a transféré votre péché. » Ne demande donc pas un long temps pour accomplir un ouvrage qui ne demande jamais qu'un moment heureux. Il suffit de vouloir, dit saint Ghrysostome ■^, et aussitôt le germe de ce fruit paraît ; et la cognée se retirera sitôt qu'elle verra paraître, je ne dis pas le fruit, mais la fleur; je ne dis pas la ileur, mais le nœud, mais le moindre rejeton qui témoignera de la vie. Ah I s'il est ainsi, chrétiens, malheureux et mille

» II. Reg. \u, 13.

2 Homil. XI, in MaN/i., t. vu, p. 152, loi.

fois malheureux celui qui sortira de ce lieu sacré sans donner à Dieu quelque fruit ! Si vous ne pouvez lui donner une entière conversion, une repentance parfaite, ali ! dornez-lui du moins quelques larmes pour déplorer votre aveuglement. Ah ! si vous ne pouvez lui donner des larmes, ah ! laissez du moins aller un soupir qui témoigne le désir de vous reconnaître : et si la dureté de vos cœurs ne vous permet pas un soupir, battez-vous du moins la poitrine, jetez du moins un regard à Dieu pour le prier de fléchir votre obstination; donnez quelque aumône à cette intention, et pour obtenir cette grâce. Ce n'est pas moi, mes frères, qui vous le conseille, c'est la voix du divin précurseur qui vous y exhorte dans notre évangile. C'est lui qui excite aujourd'hui les peuples à faire des fruits de pénitence. C'est lui qui, pour les presser vivement, leur représente la cognée terrible de la vengeance divine toute prête à décharger le dernier coup, s'ils ne produisent bientôt ces bons fruits. Là-dessus le peuple : Quid faciemus ? « Quel (( fruit produirons-nous ? » Qui habet duas funicas, det non habenti ; et qui habet escas, similiter facîat ^ : « Que celui qui (( a deux habits en donne à celui qui n'en a pas; et que « celui qui a de quoi manger en agisse de même. » C'est pour cette raison qu'il parlait. Vous dirai-je à la honte de l'Église ? non, ces pauvres cathoUques n'ont pas d'habit, ils n'ont pas de nourriture ! Ne dites pas : Je l'ignorais. Je vous le déclare ; ne croyez pas que nous inventions. Ce n'est pas ici un théâtre où nous puissions inventer à plaisir des sujets propres à émouvoir et à exciter les passions. Que de profusion dans les tables ! que de vanités sur les habits! que de somptuosité dans les meubles! Mais quelle rage et quelle fureur dans le jeu ! le désespoir [de ces infortunés est la suite de tant de désordres]. Nous rendrons compte de ces âmes.

' Luc. m, 10, 11.

Quand il lâchera le dernier coup, etc. Moment que Dieu a réservé à sa puissance. Le dernier coup après les grandes miséricordes, après l'abondante effusion, [après 1'] épanchement des grandes grâces. Preuve par notre évangile : Jam enim securis : a Déjà la cognée. » a Le Seigneur avait (( commencé à s'ennuyer : » Cœpit Dominus tœdere^. Dégoût [de Dieu] quand on passe si facilement du crime à la pénitence, et de la pénitence au crime. Déjà, depuis la venue du Sauveur, Dieu s'était irrité contre son peuple qui avait méprisé les prophètes : u Ils ont, dit-il, appesanti leurs (( oreilles, ils ont endurci leur cœur comme un diamant, (( pour ne point écouter les paroles que je leur ai envoyées G en la main de mes serviteurs les prophètes ; et il s'est (( élevé une grande indignation, une commotion violente « dans le cœur du Seigneur Dieu des armées : » Et fada est indignatio magna a Domino exercitmun ^. Pour venger le mépris de ses saints prophètes. Dieu a secoué la nation judaïque comme un grand arbre, il en a fait tomber les fruits et les feuilles, la gloire de ce peuple, la couronne et le sceptre de ses rois entre les mains des rois d'Assvrie. Il jette les sceptres comme un roseau : quand il lui plaît, un roseau est un sceptre et un sceptre est un roseau. 11 a frappé les branches, les tribus : une partie au delà du fleuve, une autre en quelque partie de l'empire des Assyriens : cependant encore une souche en Israël, encore une racine en Jacob. Le temple, les sacrifices, le conseil de la nation, l'autorité des pontifes, enfmune forme d'empire, de république. Jésus est venu, Jésus a prêché, etc. Jam securis ad radicem : L'arbre a été coupé par le pied, ou plutôt déraciné tout à fait.

Tite vient bientôt après Jésus-Christ: le vengeur suit (le près le Sauveur. Us n'ont pas connu le lemps de leur

' IV Rcg. X, 32 ■^/'/c7j. vu, II, 1-2.

DE LA PÉiNlTENCË. 287

visite : Dieu les visite à main armée. L'aigle romaine vient Ibndre sur eux et les enlever, malgré les forteresses dans lesquelles ils avaient mis leur confiance. Tite se reconnaît l'instrument de la vengeance de Dieu. Sans savoir le crime, il reconnaît la vengeance; tant le caractère de la main de Dieu paraissait de toutes parts, a Tite, dit Apollonius de î( Tyane, en prenant Jérusalem, avait rempli de cadavres « tous les lieux d'alentour. Les peuples voisins voulurent « le couronner en considération de sa victoire. Mais il leur « répondit qu'il était indigne de cet honneur, qu'on ne de- « vait point lui attribuer les œuvres extraordinaires qui ve- (( naient de s'opérer; qu'il n'avait fait que prêter ses mains « à Dieu, qui exerçait manifestement sa colère contre les (( Juifs : » Interea Titus, captis Hierosolymis, omnia clrcum loca cadaveribus compkverat. Finitimœ autem gentes oh vietoriam coronare ipsum voluerunt. Ille vero tali honore indifjnum se esse respondit : non eniin se esse talium operum auctorem ; sed Deo, iracundiam contra Judœos demonstranti, suas manus prœbuisse ^.

Le temple renversé, le sacrifice aboli, toute la nation dispersée, le jouet et la dérision de tous les peuples du monde : Omnia in figura contingebant illis 2 : « Tout leur « arrivait en figure. » Ce peuple, dans ses bénédictions, figure de nos grâces; dans ses malédictions, figure de la vengeance que Dieu exerce sur nous, etc. Le baptême, la pénitence; le pain des anges, viande céleste. Dieu s'approche de l'arbre, non pour faire tomber les fruits et les feuilles. Il n'en veut ni à votre bien ni à vos fortunes. Il ne faut pas la cognée, il ne faut pas la racine. Les biens exter-

1 Philost. ÂpoL Tyan. Vita, lib. vf, cap.xiv. Bossuet s'était contenté d'indiquer dans son manuscrit le récit de Philostrate, par ces mots • Ce qui en est écrit dans ta vie d'Apollonius Tyaneus. Nous avons cru entrer dans ses vues, en donnant ici le texte mportant de fhistorien d'Apollonius. {Édit de Déforis.)

- I Co/'. X, U.

288 SUU LA NECESSITE

lies tiennent si peu qu'il ne faut que secouer l'arbre légèrement; et après, le moindre vent les emporte. Il n'en veut pas aux branches, à la santé, à la vie ; ad radicem, au fond de l'âme. Arbre infructueux, où il ne trouve aucun fruit; quœ non facit fructian bonum.

(( Un homme avait un figuier planté dans sa vigne; et, « venant pour y chercher du fruit, il n'y en trouva point. (( Alors il dit à son vigneron : 11 y a déjà trois ans que je a viens chercher du fruit à ce figuier sans y en trouver; (( coupez-le donc; pourquoi occupe-t-il la terre inutilef( ment? Le vigneron lui répondit : Seigneur, laissez-le (( encore cette année, afin que je le laboure au pied et (( que j'y mette du fumier : après cela, s'il porte du fruit, 0 à la bonne heure; sinon, vous le ferez couper ^ »

Je suis venu depuis trois ans : trois ans, c'est un terme immense pour l'attente de notre Dieu. Comptons vingt ans, trente ans, cinquante ans. Songez à votre âge, je n'entreprends pas de faire ce dénombrement; et il n'a pas encore trouvé de fruit. Les autels de notre Dieu n'ont pas encore vu vos prémices. Il faut couper : Ut quid eniui terrain occupât ? (( Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement ? n II occupe le soin de mes ministres, qui travailleraient plus utilement sur des âmes mieux disposées. 11 fait ombre à ma vigne, et empêche que mes nouveaux plants ne prennent le soleil, ou que leur fruit ne mûrisse. « Donnez en- (( core un an. » Yoyez un terme préfix et un terme assez court; car l'ÉgUse qui intercède sait qu'il ne faut pas abuser de la patience d'un Dieu. Trois ans, une longue attente ; un an, une longue surséance : « Et s'il rapporte (( du fruit, à la bonne heure ; sinon, vous le couperez. » Elle cousent. Appli(iuez à l'âme : vous avez eu la pluie, vous avez eu le soleil, vous avez eu la culture; vous n'avez ni

i Luc, Mil, 7; H.

profité ni porté de fruits : vous n'avez plus rien à attendre que la cognée et le feu. Portez des fruits : Fructum bonum : au goût de Dieu : Dignos fructus : dignes du changement que vous méditez, dignes des mauvaises œuvres que vous avez faites. Changement total au dedans et au dehors. Proportion avec les mauvaises œuvres. Maximes des Pères; tous sans exception : Qui s'est abandonné aux choses défendues, doit s'abstenir des permises. Autant qu'il s'est abandonné, autant doit-il s'abstenir : Dignos. Mes frères, je ne veux rien exagérer; Dieu m'est témoin, je désire sincèrement votre salut, et je ne veux ni élargir ni étrécir les voies de Dieu. Yoilà les maximes qui ont enfanté les vrais pénitents. Les autres [conduisent] à la perdition éternelle. Faites-vous des fruits dignes de pénitence? Ces gorges et ces épaules découvertes étalent à l'impudicité la proie à laquelle elle aspire. Est-ce pour réparer le temps que vous le consumez au jeu? Lier les parties, les exécuter, les reprendre; l'inquiétude de la perte, l'amorce du gain, l'ardeur, etc. Et quand vous étalez cette parure et tous ces ornements de la vanité, faites-vous des fruits dignes ? etc. Vous n'humiliez pas la victime ; non, vous parez l'idole. Faites des fruits dignes : mais pressez-vous, car le règne de Dieu approche, comuie saint Jean vous presse et ne vous laisse aucun repos : pas un mot qui ne vous presse : Appropmquat.Tanl mieux. C'est un règne de douceur. Jésus, etc. La justice après. A la suite des grâces, un grand attirail de supplices : Jam securis ad radicem. Je n'ai dit que ce qui est.

Pour comprendre sohdemcnt combien est grande la colère de Dieu contre les pécheurs qui ne l'apaisent pas par la pénitence, il faut supposer deux principes dont la vérité est indubitable. Le premier principe que je suppose, c'est que plus celui qui gouverne est juste, plus les iniquités sont punies. Le second, c'est que la peine, pour être juste, II. 17

doit être proportionnée à rinjustice qui est dans le crime. Ces principes étant connus par la seule lumière de la raison, il faut tirer cette conséquence que, n'y ayant rien [de] plus juste que Dieu, rien de plus injuste que le péché ; ces deux choses, concourant ensemble, doivent attirer sur tous les pécheurs le plus horrible de tous les supplices. Que Dieu soit infiniment juste, ou plutôt qu'il soit la justice même, c'est ce qui paraît manifestement, parce qu'il est la loi immuable par laquelle toutes choses ont été réglées : ce qu'il vous sera aisé de comprendre, si vous remarquez que la justice consiste dans l'ordre ; toutes les choses sont équitables sitôt qu'elles sont ordonnées. Or ce qui met l'ordre dans les choses, c'est la volonté du souverain être. Car de môme que ce qui fait l'ordre d'une armée, c'est que les commandements du chef sont suivis ; et ce qui fait Tordre d'un concert et d'une musique, c'est que tout le monde s'accorde avec celui qui bat la mesure : ainsi l'ordre de cet univers, c'est que la volonté de Dieu soit exécutée. C'est pourquoi le monde est conduit avec un ordre si admirable ; parce que et les astres, et les éléments, et toutes les autres parties qui composent cet univers, conspirent ensemble d'un commun accord à suivre la volonté de Dieu, suivant ce que dit le Roi-prophète : u Votre pa- (( rôle, ô Seigneur, demeure immuablement dans le ciel ; (( vous avez fondé la terre, et elle est toujours également « stable. C'est par votre ordre que les jours durent, parce ti que toutes choses vous servent '. » Si la justice de Dieu est infinie, il est aussi infiniment juste que tous ses ordres soient accomplis, [et que les honnncs] n'outrepassent jamais son commandement. Rien ne résiste à la volonté de Dieu, que la volonté des pécheurs. La justice et l'injustice opposées. La justice infinie. U n'y a qu'une injustice infinie

' /'y. cwiii, S'.t, î)0, î)l.

qui soit capable de s'opposer à la justice infinie de Dieu, d'autant plus que celui qui [refuse de lui obéir, se porte de tout le poids de sa volonté à anéantir sa justice]. La volonté de Dieu la choque nécessairement en tout ce qu'elle est dans toute son étendue, suivant ce que dit l'apôtre saint Jacques ^ : et la raison en est évidente ; parce que par une seule contravention l'autorité de la loi est anéantie. L'injustice infinie, le supplice est infini dans son étendue.

Après avoir compris quelle doit être la grandeur de la peine par l'injustice du crime, vous l'entendrez beaucoup mieux encore par la justice de Dieu : car, puisqu'elle est infinie, il faut qu'elle règne et qu'elle prévale. Péché, désordre, rébellion. Ou nous nous rangeons, ou Dieu nous range par l'obéissance, par le supplice ; ou nous faisons l'ordre, ou nous le souff'rons. Dieu répare l'injustice de notre crime par la justice de notre peine.

Il n'est pas malaisé de prouver que Dieu accuse les pécheurs. Il a gravé en eux la loi éternelle, c'est la conscience ; c'est cette loi qui nous accuse : Accmantibus aut defendentibus 2. En cette vie elle nous accuse intérieurement ; mais le sentiment n'en est pas bien vif, parce que nous l'étouffons par nos crimes, parce que notre âme est comme endormie, charmée par les faux plaisirs de la terre et par une certaine illusion des sens. Et toutefois sa force paraît en ce que nous nous ne pouvons l'arracher : elle ne laisse pas de se faire entendre. En l'autre vie elle agira dans toute sa force : la force de l'accusateur est dans le jugement. En ce monde il suffit qu'elle nous avertisse ; en l'autre il faudra qu'elle nous convainque. Les consciences sont les livres qui seront ouverts; manifestabimur ^ apparebimus. Nous y serons découverts par cette lumière infinie qui pénètre le secret des cœurs. Là paraîtra cette

1 Jac. M, 10.

^ Rom. II, l;j.

292 SUR L\ NÉCESSITÉ DE Lk PÉNITENCE.

méchanceté, cette perfidie pour laquelle tu ne croyais pas pouvoir rencontrer des ténèbres assez épaisses. Là seront exposées en plein jour tes honteuses et criminelles passions, tes abominables plaisirs. Cet accusateur inflexible exagérera l'horreur de ton crime. Ta conscience parlera contre toi devant Dieu, devant les anges et devant les hommes. Gomment pourras-tu te défendre contre un accusateur si sincère ? La honte née du désordre, étabUe contre le désordre. Sacrifie h Dieu la honte que tu avais immolée au diable. Dieu, pour montrer qu'il ne nous abandonnait pas à nos passions, nous a donné la honte pour retenir leur emportement.

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