‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 63 sur 76 · Si SUR L'É.MINENTE DIGNITÉ · texte numérisé non relu

Si SUR L'É.MINENTE DIGNITÉ

SECOND POINT

C'est la seconde vérité que je me suis obligé de vous expliquer, et qui suit si évidemment de celle que j'ai déjà établie, qu'il ne sera pas nécessaire de m'étendre beaucoup sur la preuve. Et certainement, chrétiens, comme il a déjà été dit, Jésus, qui ne me promet daus son Évangile que des afflictions et des croix, n'a pas besoin de riches dans sa sainte Église ; et leur faste n'ayant rien de commun avec la profonde humihation de ce Dieu anéanti jusques à la croix, il est bien aisé de juger, messieurs, qu'il ne les recherche pas pour eux-mêmes. Car à quoi lui sont-ils bons dans son royaume? Quoi! pour lui ériger des temples superbes, ou pour orner ses autels d'or et de pierreries? No vous persuadez pas qu'il se plaise dans ces ornements : il les reçoit de la main des hommes comme des marques de leur piété, comme des hommages de leur religion. Mais, bien loin d'exiger ces grandes dépenses, ne voyez-vous pas au contraire qu'il n'est rien de plus commun ni de plus bas prix que ce qui est nécessaire à son culte? Il demande seulement de l'eau la plus simple pour régénérer ses enfants : il ne faut qu'un peu de pain et de vin pour consacrer ses mystères, où réside la source de toutes ses grâces. Jamais il ne s'est tenu mieux servi que lorsqu'on lui sacrifiait dans des cachots, et que l'humilité et la foi faisaient tout l'ornement de ses temples. Autrefois dans l'ancienne loi il voulait de la pompe dans son service : mais cette simplicité qu'il affecte, si je puis parler de la sorte, dans le culte de la nouvelle alliance, c'est pour faire voir aux riches du monde qu'il n'a plus besoin d'eux ni de leurs trésors, si ce n'est pour le service de ses pauvres.

Mais pour les pauvres, messieurs, il confesse qu'il en a besoin, et il implore leurs secours. Eccp mi/sfe?ium i'o/>?>

dico'^ : (« Voici un mystère admirable. » Jésus n'a besoin de rien, et Jésus a besoin de tout : Jésus n'a besoin de rien selon sa puissance ; mais Jésus a besoin de tout selon sa compassion. Ecce mysterium vobis dico : u Voici un grand (( mystère que j'ai à vous dire; » c'est le mystère du Nouveau Testament. Cette même miséricorde, qui a obligé Jésus innocent à se charger de tous les crimes, oblige encore Jésus, tout heureux qu'il est, à se charger de toutes les misères. Car comme le plus innocent est celui qui a porté le plus de péchés, aussi le plus abondant est celui qui porte le plus de besoins. Ici il a faim, et là il a soif : là il gémit sous des chaînes, ici il est travaillé par des maladies : il souffre en même temps le froid et le chaud, et les extrémités opposées. Pauvre véritablement, et le plus pauvre de tous les pauvres : parce que tous les autres pauvres ne souffrent que pour eux-mêmes ; et qu'il n'y a que « Jésus-Christ qui pâtisse dans toute l'universahté (( des misérables : » Unus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicef^. Ce sont donc les besoins pressants de ses pauvres membres qui l'obligent de se relâcher en faveur des riches.

Ils ne voudraient voir dans son Église que ceux qui portent sa marque, que des pauvres, que des indigents, que des affligés, que des misérables. Mais s'il n'y a que des malheureux, qui soulagera les malheureux? que deviendront les pauvres dans lesquels il souffre, et dont il ressent tous les besoins? Il pourrait leur envoyer ses saints anges ; mais il est plus juste qu'ils soient assistés par des hommes qui sont leurs semblables. Venez donc, ô riches ! dans son Église ; la porte enfin vous en est ouverte : mais elle vous est ouverte en faveur des pauvres, et à condition

i I. Cor. XV, 51.

2 Salvian. acfv. Avav. lib. iv, n° 4, p. 304.

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de les servir. C'est pour l'amour de ses enfants qu'il permet l'entrée à ces étrangers. Voyez le miracle de la pauvreté! oui, les riches étaient étrangers; mais le service des pauvres les naturalise, et leur sert à expier la contagion qu'ils contractent parmi leurs richesses. Par conséquent, ô riches du siècle! prenez tant qu'il vous plaira des titres superbes; vous les pouvez porter dans le monde : dans l'Église de Jésus-Christ, vous êtes seulement serviteurs des pauvres. Ne vous offensez pas de ce titre : le patriarche Abraham l'a tenu à gloire; lui qui avait tant de serviteurs, et une si nombreuse famille, prenait néanmoins pour son partage le soin et l'obligation de servir les nécessiteux. Aussitôt qu'ils approchent de sa maison, lui-même s'avance pour les recevoir; lui-même va choisir dans son troupeau ce qu'il y a de plus délicat et de plus tendre; lui-même se donne la peine de servir leur table ^. Ainsi, dit l'éloquent Pierre Ghrysologue, « Abraham, sentant « arriver les pauvres, ne se souvient plus qu'il est maître, » et il fait toutes les fonctions d'un serviteur : Abraham, viso peregrmo, dominum se esse nescivit '^. Mais d'où lui vient cet empressement à servir les pauvres? C'est que ce père des croyants voyait déjà en esprit le rang qu'ils devaient tenir dans l'Église : il considère déjà Jésus-Christ en eux : il oublie sa dignité dans la vue de celle des pauvres; et il montre aux riches, par son exemple, l'obligation qu'ils ont de les servir.

Mais quel service leur devons-nous rendre? en quoi sommes-nous tenus de les assister? Vous le voyez déjà, chrétiens, dans l'exemple du patriarche Abraham. Mais l'admirable saint Augustin vous va donner encore sur ce sujet-là une instruction plus particulière. « Le service que

* Gènes, xviu, 2.

* Serm. cxxi, de cUvil. et Lazar.

« VOUS devez aux nécessiteux, c'est de porter avec eux une « partie- du fardeau qui les accable K L'apôtre saint Paul « ordonne ayx fidèles de « porter les fardeaux les uns des « autres: » Alter alterius onera portate'^ . Les pauvres ont leur fardeau, et les riches aussi ont le leur. Les pauvres ont leur fardeau : qui ne le sait pas ? Quand nous les voyons suer et gémir, pouvons-nous ne pas reconnaître que tant de misères pressantes sont un fardeau très pesant, dont leurs épaules sont accablées? Mais encore que les riches marchent à leur aise, et semblent n'avoir rien qui leur pèse, sachez qu'ils ont aussi leur fardeau. Et quel est ce fardeau des riches? chrétiens, le pourrez- vous croire? ce sont leurs propres richesses. Quel est le^ardeau des pauvres? c'est le besoin: quel est le fardeau des riches? c'est l'abondance. ({ Le fardeau des pauvres, dit saint Augustin, c'est de n'a- « voir pas ce qu'il faut; et le fardeau des riches, c'est d'ace voir plus qu'il ne faut : » Omis paup'.'vtatis non habere, diviliarum onus plus quam opus est habere 3. Quoi donc! estce un fardeau incommode que d'avoir trop de biens? Ah ! que j'entends de mondains qui désirent un tel fardeau dans le secret de leurs cœurs! Mais qu'ils arrêtent ces désirs inconsidérés. Si les injustespréjugésdusiècle les empêchent de concevoir en ce monde combien l'abondance pèse, quand ils viendront en ce pays, où il nuira d'être trop riches, quand ils comparaîtront à ce tribunal, où il faudra rendre compte non-seulement des talents dispensés, mais encore des talents enfouis, et répondre à ce juge inexorable nonseulement de la dépense, mais encore de l'épargne et du ménage; alors, messieurs, ils reconnaîtront que leurs richesses sont un grand poids, et ils se repentiront vainement de ne s'en être pas déchargés.

* Serm. clxiv, n° 9, t. v, coL 79 i.

2 Gai. VI, 2.

^ Vbi supra.

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