I. Pctr. ii
Ma très-chère sœur en Notre-Seigneur Jésus-Christ, après les grandes miséricordes que Dieu a fait éclater sur vous, je no puis mieux commencer ce discours que par des aciions de grâces publiques, remerciant sa bonté paternelle qui vous a miraculeusement délivrée de la puissance des ténèbres, pour vous transporter au royaume de son fils bien-aimé.
En effet, n'est-il pas bien juste, ô grand Dieu, que votre sainte Église catholique vous loue et vous glorifie dans les siècles des siècles? Car qui n'admirerait la profondeur de vos jugements, ô éternel Roi de gloire, qui, pour la punition de nos crimes, ou pour quelque autre secret conseil de votre sainte providence, ayant permis qu'en ces derniers temps l'Eglise chrétienne fût déchirée par tant de sortes de schismes, et par tant de lamentables divisions, ne perdez pas pour cela les Ames que vous avez choisies; mais qui, étant riche en miséricorde, savez les éclairer, même dans le sein de l'erreur, et selon votre bon
1 A Metz (voy. Gandar, Bossue t orateur, p. 54).
360 POUR LA VETURE
plaisir les attirer par des ressorts infaillibles à la véritable croyance. C'est ce que vous avez fait paraître en cette jeune fille, élevée dans le schisme et dans l'hérésie, que vous avez regardée en pitié, ô Père trés-clément et très-bon ! On la nourrissait dans une doctrine hérétique; mais vous avez voulu être son docteur. Vous lui avez ouvert les yeux, pour voir votre admirable lumière : vous avez voulu faire paraître qu'il n'y a point d'âge qui ne suit mûr pour la foi, et que l'homme est assez savant quand il sait écouter vos saintes inspirations : et voici qu'étant instruite delà doctrine, que nous avons reçue de nos pères par une succession de tant de siècles, touchée en son cœur d'un extrême dégoût de ce monde trompeur, et d'un chaste amour de votre cher Fils, qu'elle désire choisir pour son seul Époux, elle se vient présenter devant vos autels, afin que vous ayez agréable qu'elle soit admise aujourd'hui à l'épreuve d'une vie retirée. .Bénissez-la, Seigneur, et soyez loué à jamais des grâces que vous lui faites : que les anges et tous les esprits bienheureux chantent éternellement vos bontés.
Et vous, ma chère sœur, que Dieu comble de tant de bienfaits, considérez ces dévotes filles, et toute celle pieuse assemblée. Mais élevez plus haut vos regards : contemplez en esprit la sainte Eglise de Dieu, tant celle qui règne dans le ciel, que celle qui combat sur la terre ; croyez qu'elle triomphe de joie, de voir en vous des effets si visibles de la miséricorde divine. Éclatez aussi en hymnes et en cantiques; dites, dans l'épanchement de voire âme : « O Seigneur, qui est semblable à « vous l? Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui sont droits de «cœur2,» et qui marchent devant sa face en toute simplicité !
Pour moi, afin de vous animer davantage à rendre à noire grand Dieu de fidèles actions de grâces, je vous donnerai, avec l'assistance divine, quelques avis succincts, mais très-importants, et sur ce que vous avez fait et ^ur ce que vous allez faire. Je vous représenterai premièrement la grande grâce que Pieu vous a faite de vous retirer des ténèbres de l'hérésie; et après, je tâcherai de vous faire voir de quelle sorte vous devez user
1 Pè. xxxiv, 10.
- Ibid. lxxii, i.
D'UNE NOUVELLE CATHOLIQUE. o6i
de l'inspiration qu'il vous donne, de renoncer entièrement à toutes les espérances du siècle : et il se rencontre fort à propos, que les deux principaux mystères que nous célébrons en ce jour, conviennent très-bien avec ce sujet. Dans la purification de la Vierge, vous pouvez considérer avec fruit que Itieu, par sa pure bonté, vous a purgée de votre hérésie; et dans l'oblatinn de l'Enfant Jésus, que l'on présente aujourd'hui à son Père, vousdevez faire réflexion sur le dessein que \ous méditez, de vous consacrer pour jamais à son service par une profession solennelle. C'est sur quoi je vous entretiendrai en ce jour : vous ferez seule tout le sujet de cette exhortation. Au reste, n'attendez pas de moi tous ces ornements de la rhétorique mondaine; mais priez seulement cet Esprit qui souffle où il veut, qu'il daigne répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne, la simplicité et la vérité, et qu'il étende par sa grâce le peu que j'ai à vous dire.
PREMIER POINT
Si, parlant aujourd'hui de nos frères, qui à notre grande douleur, se sont séparés d'avec nous, j'appelle leur Egli-e une Église de ténèbres; je les prie de ne croire pas que, pour condamner leur erreur, je m'aigrisse contre leurs personnes. Certes, je puis dire d'eux avec vérité ce que l'Apôtre disait aux Juifs l, que le plus tendre désir de mon cœur, et la plus ardente prière que je présente tous les jours à mon Dieu, est pour leur salut. Je ne puis voir sans une extrême douleur, les entrailles de la sainte Eglise si cruellement déchirées, et pour parler plus humainement, je suis touché au vif quand je considère tant d'honnêtes gens que je chéris, comme Dieu le sait, marcher dans la voie des ténèbres. Mais afin qu'il ne semble pas que je veuille faire aujourd'hui une invective inutile, je vous proposerai une doctrine solide, et conduirai ce discours, si Dieu le permet, avec une telle modération, que sans les charger d'injures, je les presserai par de \ives raisons tirées des Écritures divines, et des Pères leurs interprètes fidèles.
1 Roim x, I.
Je dis donc en premier lieu, chrétiens, que Dieu est une pure et incompréhensible lumière, de laquelle toute autre lumière prend son origine; d'où vient que l'apôtre saint Jean dit que « Dieu est lumière, et qu'en lui il n'y a pas de ténèbres ' . » Et saint Paul l'appelle « Père de lumière, qui habite une lu- « mière inaccessible l. » Le genre humain, chrétienne assemblée, s'étant retiré de celte lumière éternelle, languissait dans une nuit profonde et dans des ténèbres plus qu'égyptiennes, lorsque Dieu, touché de pitié, envoya son cher tils sur la terre, pour être la lumière du monde, comme il dit lui-même à saint Jean3. C'est lui qui est cette véritable et universelle lumière, « qui illumine par ses clartés tout homme venant au « monde 4. » C'est la splendeur de la gloire du Père, qui, étant devenu chair dans la plénitude des lemps, est entré en société avec nous; et nous a faits participants de ses dons : car ayant commencé sur la terre l'exercice de son ministère par la prédication de la parole de vie que son père lui mettait à la bouche, il a assemblé près de sa personne les premiers ministres de son Évangile, qu'il a appelés ses apôtres; parce qu'après sa course achevée, il les devait envoyer par toutes les provinces du monde, pour agréger ses brebis dispersées, sous l'invocation de son nom, et la profession de son Évangile. Et comme il a dit lui-même qu'il était la lumière du monde, ainsi que je vous le rapportais tout à l'heure ; de même a-t-il dit, parlant à ses saints apôlres : « Vous êtes la lumière « du monde : » Vus estis lux mundi 3; parce qu'étant éclairés des lumières de ce bon Pasteur par l'infusion de son Saint-Esprit, ils ont eux-mêmes communiqué la lumière aux peuples errants, comme l'a dit saint Paul écrivant aux Ephésiens : « Vous étiez autrefois ténèbres; mais vous êtes maintenant « lumière en Notre-Scigneur 6. «
1 1. Joan. i, 5.
2 I. Tim. vi, 1G.
3 Joan. vin, 12.
* lbid. \, 9.
5 Matth. v, 14.
6 Ephes. v, 8.
d'une nouvelle catholique. 563
Cette lumière, au commencement, se répandit sur peu de personnes; parce que, selon la parabole de l'Évangile, l'Église, d'un petit grain, devait devenir un grand arbre l. Mais enfin, par la miséricorde de Dieu, la fui étant augmentée, on a fondé des Églises par toutes les parties de la terre, selon le modèle de celles que les saints apôtres avaient établies. Fidèles, ne croyez pas que l'on ait divisé pour cela cette première et originelle lumière, où l'on ait, pour ainsi dire, arracbé quelques rayons aux Églises apostoliques, pour les porter aux autres Eglises. Certes, cela ne s'est pas fait de la sorte : cette lumière a été étendue; mais elle n'a pas été divisée. En faisant de nouvelles Églises, on n'a pas fait de sociétés séparées : « On a été prendre des premières Églises la con- « linuation de la foi, et la semence de la doctrine : » Traducem fidei et semina doctrines cœterœ exinde Ecclesiœ mutuatœ sunt, dit Tertullien 2. Toutes les Églises sont apostoliques, parce qu'elles sont descendues des Églises apostoliques. Un si grand nombre d'Eglises, dit Tertullien, ne sont que cette Église unique et première que les apôtres avaient fondée. Elles sont toutes premières et toutes apostoliques ; parce qu'elles se sont toutes rangées à la même paix, qu'elles se sont associées à la même unité, qu'elles ont toutes le même principe. « L'Église « éclairée par le sauveur Jésus, qui est son véritable soleil, dit « l'admirable saint Cyprien 3, bien qu'elle répande ses rayons « par toute la terre, n'a qu'une lumière qui se communique « partout : » Ecclesia Bomini lace perfusa per totum orbem radios suos porrigit; uaum lumen lumen, est, quod ubique diffunditur, née imitas corporis separaiw.
Par où vous voyez, mes cbers frères, que l'Église est le lieu sacré dans lequel Jésus-Cbrist renferme le trésor des lumières célestes. Quelque docte que soit un homme, quelque beaux sentiments qu'il professe, il marche dans les ténèbres s'il abandonne l'unité de l'Église. Celui-là ne peut avoir Dieu pour pire, qui n'a pas l'Église pour mère. En vain nos adversaires
1 Luc. mu, 19.
2 De Prœscript. n° 20.
3 lib. de Unit. Eccl. p. 193.
se glorifient-ils, en toutes rencontres, de la science des Ecritures, qu'ils n'ont jamais bien étudiées selon la méthode des Pères, qui ont fait gloire de suivre les interprétations de leurs ancêtres. « Nous enseignons, disait-il, ce que nous ont appris « nos prédécesseurs; et nos prédécesseurs l'ont reçu des « hommes apostoliques; et ceux-là, des apôtres, de Jésus- « Christ; et Jésus-Christ, de son Père. » C'est à peu près ce que veulent dire ces paroles du grand Tertullien : Ecctesia ab aposlolis, aposluli a Chris to, Christus a Deo tradidit l. 0 la belle chaîne, ô la sainte concorde, ô la divine tissure que nos nouveaux docteurs ont rompue! Cette belle succession était la gloire de l'Eglise de Dieu : c'est ce que nous opposions aux ennemis de Jésus, que malgré les tyrans et les hérétiques, malgré la violence de la fraude, l'Église de Jésus-Christ était demeurée immobile.
Ils renoncent volontairement à cet avantage, is'ont-ils pas osé assurer, dans l'article xxxi de leur Confession, qu'il a été nécessaire que Dieu en notre temps, auquel l'étal de l'Église était interrompu, ait suscité gens d'une façon extraordinaire, pour dresser 1 Église de nouveau, qui était en ruine et désolation ? O parole inouïe aux premiers chrétiens ! si ce n'est, certes, qu'elle a toujours été témérairement avancée parles hérétiques leurs prédécesseurs, et toujours constamment réfutée par nos Pères les orthodoxes. L'avez- vous jamais cru, ô saints martyrs, ô bienheureux évèques, ô docteurs divinement éclairés, l'avezvous jamais cru que celte Eglise que vous fondiez par votre sang, ou que vous instruisiez par votre doctrine, dût être durant tant de siècles entièrement abolie, jusqu'à ce que Luther et Calvin la vinssent dresser de nouveau ? Celte cité qui a occupé tout le monde, Dieu l'a fondée éternellement, dit l'admirable saint Augustin 2 ; le firmament tomberait aussitôt que l'Église serait éteinte : Dem fundavit eam in œternum.
Certes, il est indubitable, ô sauveur Jésus: comme durant toute l'éternité vous serez béni dans le ciel; ainsi, pendant toute la durée de ce siècle, vous aurez toujours des adorateurs
1 De Prœscript. n° 37.
î In Psal. xlvii, n° 7, t. col. iv, 420.
D'UNE NOUVELLE CATHOLIQUE. 56o
sur la terre. El où seronl ces adorateurs, si votre Église doit lombcr en ruine ? Comment pourriez-vous être adoré dans une Église entièrement désolée, une Église infectée d'erreurs, faisant profession publique d'idolâtrie, une Église enfin telle qu'elle a été durant plusieurs siècles, suivant l'opinion de nos adversaires? Seigneur Jésus, encore une fois, où étaient alors vos adorateurs? Eh ! dites- nous, je vous prie, nos frères, qui dites si hautement que vous voulez suivre les Écritures, dans quel évangile ou dans quelle prophétie voyez-vous que l'Eglise dût un jour tomber en ruine, qu'elle dût être désolée durant tant de siècles ? La Synagogue même des Juifs, qui n'avait pas de si belles promesses, a-t-elle jamais eu de si longues éclipses? Est-ce li cette Église fondée sur la pierre, contre laquelle les portes d'enfer ne peuvent jamais prévaloir l ? Comment est-ce que l'Église de Dieu est enfin tombée en ruine, et a été obscurcie d'erreurs, elle que l'Apôtre appelle la colonne et le soutien de la vérité 2? Le sauveur Jésus parlant à ses disciples, et en leur personne à ceux qui se devaient assembler avec eux, ou qui leur devaient succéder : « Je serai, « dit-il, avec vous jusqu'à la consommation des siècles3. » Où étiez-vous donc, ô Sauveur, quand nos réformateurs, sans aveu, sont venus dresser de nouveau votre Église ?
Certes, je vous l'avoue, mes chers frères, je ne puis modérer ma douleur, quand je vois de telles paroles prononcées par des chrétiens. Aussi ont-ils tâché de les adoucir par diverses explications, amant vaines que spécieuses. Je vous les rapporterai, s'il vous plait ; et puis, à l'honneur de la vérité, et pour la consolation de nos âmes, nous les réfuterons en esprit de paix. Il leur a semblé fort étrange de dire que l'Église de Jésus- Christ dût cesser si longtemps d'être sur la terre. Les luthériens de la confession d'Augsbourg, leurs frères et leurs nouveaux alliés, assurent en l'article vu qu'il y a une Église sainte qui demeurera toujours. Ils parlent de l'Église qui est en ce monde. Et leurs propres Églises, qui sont dans la Suisse et
1 Mafth. xvi, 18.
2 1. Tim. ni, 15.
3 Matth. xxvm, 20.
560 POUR LA VETURE
autres pays, disent au chapitre xvn qu'il faut qu'il y ait toujours eu une Église, qu'elle soit encore, et qu'elle dure jusqu'à la fin des siècles ; c'est-à-dire, une assemblée des fidèles appelés et recueillis de tout le monde. Interrogez nos frères errants, il faudra qu'ils répondent la même chose. Demandez-leur où était cette Église, lorsqu'il n'en paraissait dans le monde aucune qui fît profession de leur foi. Comme c'est une chose évidente, ils vous répondront tous qu'elle était cachée, qu'elle ne paraissait pas par un terrible jugement de Dieu, qui la retirait de la vue des méchants. Ils pensent ainsi réparer l'injure qu'ils feraient à l'Église, s'ils osaient assurer qu'elle fût entièrement abolie. Mais quelle âme vraiment chrétienne ne déplorerait pas leur aveuglement. ?
Ah! que vous êtes vraiment redoutable en vos conseils, ô grand Dieu, qui avez permis, par une juste vengeance, que ceux qui ont déchiré votre Église ne sussent pas même ce que c'est que l'Église ! l'Église, à votre avis, nos chers frères, n'estce qu'une multitude sans union? consiste-t-elle en des gens dispersés, qui n'ont rien de commun qu'en esprit? est-ce assez qu'ils croient intérieurement? n'est-il pas nécessaire qu'ils fassent profession de leur foi? Mais l'Apôtre dit expressément que « l'on croit dans le cœur à justice, et que l'on confesse par la « bouche à salut l. » Et le Sauveur lui-même : « Qui me con- « fessera, dit-il, devant les hommes, je le confesserai devant « mon Père céleste 2. » De plus, est-ce assez que chacun la professe en particulier? Ne faut-il pas que ceux qui invoquent avec sincérité le nom du Seigneur, lient ensemble une sainte société, par la confession publique de la même foi? Et cette Église cachée, dont vous nous parlez, comment pouvait-elle avoir une confession publique ? qu'est-ce autre chose qu'un amas de personnes timides, qui n'osaient confesser ce qu'ils croyaient, qui démentaient leurs consciences, en s'unissant de corps à une Église dont ils se séparaient en esprit? Certes, s'ils se fussent séparés d'avec nos pères, leur séparation les eût rendus remarquables, et leur société se serait produite; elle
1 Rom. x, 10.
2 Matth. x, 32.
n'aurait pas été cachée, comme vous le dites. Et s'ils sont demeurés unis ; quoi, ces justes, ces gens de bien, cette Église prédestinée, allaient adorer Dieu dans nos temples qui étaient des temples d'idoles, et communiquaient à nos prières qui renversaient la dignité du médiateur, et assistaient à nos sacrifices qui réduisent à néant celui de la croix? Chers frères, en quel abîme d'erreurs tombez-vous ?
Mais, pour vous presser encore davantage : il n'y a point d'Église sans foi. Et comment croiront-ils, s'ils n'entendent? et comment entendroni-ils, s'ils n'ont des prédicateurs? et peutil y avoir des prédicateurs où il n'y a point de pasteurs? Dismoi donc, ô Église cachée, à laquelle Luther et Calvin ont eu leur refuge, d'où ils tirent leur succession, bien qu'il leur soit impossible delà montrer; dis-moi où étaient les pasteurs? Si c'étaient ceux de l'Église romaine, donc tu n'entendais qu'une fausse doctrine, contraire à celle des réformateurs; donc tu recevais des sacrements mutilés, car ils ne les administraient pas d'autre sorte; donc tu te pouvais sauver dans cette communion; et néanmoins c'est une chose assurée que Tonne se peut sauver que dans la communion delà vraie Église. Et si l'on se sauvait en ce temps dans la communion de l'Église romaine, nous nous y pouvons sauver à présent. Par conséquent, ô Église cachée devant que Luther te vînt découvrir, les pasteurs de l'Église romaine n'étaient pas tes véritables pasteurs. Que si tu étais régie par d'autres pasteurs, je demande que l'on m'en montre la liste, et que l'on me fasse voir les Églises qu'ils ont gouvernées, et les chaires qu'ils ont remplies : c'est une chose impossible.
Car lorsqu'ils nous allèguent les Hussitcs et les Albigeois, chrétiens, vous voyez assez combien cette évasion est frivole. Ces Hussites et ces Albigeois venaient eux-mêmes, à ce qu'ils disaient, dresser de nouveau l'Eglise. Et je demanderai toujours où était l'Église avant les Hussites? où était-elle avant les Albigeois? En vain ils prétendent tirer leur autorité de gens qui se sont produits d'eux-mêmes aussi bien qu'eux, et qui, après avoir quelque temps agité le christianisme, sont retournés dans l'abîme duquel ils étaient sortis tout ainsi qu'une
568 FOUR LA VETURE
noire vapeur. Et dites-moi donc, je vous prie, quel monstre d'Église est-ce que cette Église cachée, Église sans pasteurs ni prédicateurs; bien que, selon la doctrine de l'Apôtre ', Dieu ait mis dans le corps de l'Église, les uns pasteurs, et les autres docteurs, sans quoi l'Église ne peut consister 2. Église sans sacrements, et sans aucune profession de foi ; Église vraiment de ténèbres, digne, certes, d'être cachée, puisqu'elle n'a aucuns traits de l'Église de Jésus-Christ. Le Sauveur ayant ordonné à ses apôtres que ce qu'ils entendaient en particulier, ils le prêchassent hautement sur les toits 3, c'est-à-dire, dans l'évidence du monde ; nous parler d'une Église cachée, en vérité n'est-ce pas nous parler d'une Église de l'Antéchrist?
Car l'Église chrétienne, dès son berceau, était connue par toute la terre, ainsi que l'Apôtre dit aux Romains: « Votre foi « est annoncée par tout le monde 4. » Et bien qu'elle fût persécutée de toutes parts, elle se rendait illustre par ses propres persécutions et par son invincible constance. « Nous savons « de celte secte, disaient les Juifs à l'apôtre saint Paul 5, que « l'on lui contredit partout. » L'Eglise fut donc connue sitôt après la mort du Sauveur. Et en effet, étant nécessaire que tous les gens de bien se rangent à la société de l'Église, comme nos adversaires mêmes le professent, se peut-il une plus grande absurdité que de dire qu'elle soit cachée? Comment veut-on que les hommes se rangent à une société invisible? Parlant, cette Église cachée, à laquelle ils se glorifient d'avoir succédé, n'étant pas, selon leur propre Confession, cette cité élevée sur la montagne, exposée à la vue des peuples; que reste-il autre chose, sinon qu'elle fût au fond de l'abîme, dont elle est sortie pour un temps, au grand malheur du christianisme, pour la punition de nos crimes? C'est pourquoi il est arrivé que ces doctes, ces beaux esprits, qui ont écrit de si belles choses, ils ont tout su, excepté l'Église ; et, faute de la connaître, toutes
1 Ephes. iv, ii.
2 Art. xxv de leur confession.
» Matlh. x, 27.
* Rom. î, 8.
5 Ad. xxviii, 22.
D'UNE XOIVELLE CATHOLIQUE. 569
leurs autres connaissances leur ont tourné à damnation éternelle.
Il n'y a rien de si froid, ni de si mal digéré que ce qu'ils ont dit des qualités que devait avoir l'Eglise de Jésus-Christ. La perfection de l'Église est dans l'unité ; et cette unité, chrétiens, jamais ils ne l'ont entendue. Laissons les longues disputes et les arguments difficiles : l'union qu'ils ont faite depuis peu d'années avec leurs nouveaux frères les luthériens, décide tous nos doutes sur cette matière. Les contentions de ces deux sectes sont connues à tout le monde : elles se sont traitées trèslongtemps d'impies et d'hérétiques ; enfin elles se sont unies. Ce n'est pas une chose nouvelle que deux sectes s'unissent ensemble ; mais qu'elles se soient unies en conservant la môme doctrine qui les a si longtemps séparées; c'est ce qui fait voir très-évidemment qu'ils ne savent pas ce que c'eet que l'Église.
Car je leur demande, mes frères : la secte des luthériens mérite-i-elle le nom d'Eglise? Si elle n'est pas Église, pourquoi communier avec elle; pourquoi souiller votre communion par une communion schismatique ? L'Église ne connaît qu'ellemême: elle ne reçoit rien qui ne soit à elle. « L'étranger et « l'incirconcis n'y entreront point, » disait autrefois le prophète l. Que s'ils sont la vraie Eglise; donc les luthériens et les calvinistes ne font que la même Église. Et qui a jamais ouï dire que l'Église de Jésus-Christ fût un amas de sectes diverses, qui ont une profession de foi différente et contraire en plusieurs points, dont les pasteurs n'ont pas la même origine, et ne communiquent entre eux ni dans l'ordination ni dans les synodes? Cette union, n'est-ce pas plutôt une conspiration de factieux qu'une concorde ecclésiastique? Comme on voit les mécontents d'un État entrer dans le même parti, chacun avec son intérêt distingué de celui des autres, et ne s'associer seulement que pour la ruine de leur commune patrie, pendant que les fidèles serviteurs du prince sont unis véritablement pour le service du maître; ainsi en est-il de cette fausse union que nos réformateurs prétendus ont faite depuis peu de temps. Et c'est ce que faisaient ces hérétiques, dont parle Terlul-
I h. LU, 1.
570 POUR LA VETURE
lien 2: Paccm qaoque passim curn omnibus miscent: « Ils en- « trent en paix avec tous indifféremment : car il ne leur im- « porte pas, ajoute ce grand personnage, d'avoir des senli- « ments opposés, pourvu qu'ils conspirent à renverser la même « vérité: » Nikil enim inlerest Mis, liect diversa tractantibus, duni ad unius veritatis expugnationem conspirent.
C'a toujours été l'esprit qui a régné dans les hérésies. Les ariens ne voulaient autre chose, sinon que l'on supprimât le mot de consubstantiel, comme apportant trop grand trouble à l'Église; et qu'après, en dissimulant le reste de la doctrine, on vécût en bonne intelligence. Ainsi, disent les calvinistes, ne parlons plus de la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'eucharistie, sur laquelle nos pères se sont si longtemps combattus; du reste, unissons-nous, et que chacun demeure dans sa croyance. 0 la nouvelle façon de terminer les schismes ! toujours inconnue à l'Église, et toujours pratiquée par les hérétiques! Ils ont trouvé le moyen de s'unir dans le schisme même. Schisma est imitas ipsis, disait le grave Tertullien 3: « L'unité même parmi eux est un schisme. » Ils professent une foi contraire, c'est le schisme ; ils les reçoivent à la même communion, c'est l'unité. Car si les articles dans lesquels vous différez sont essentiels, pourquoi vous unissez-vous? et s'ils ne le sont pas, pourquoi avez-vous été si longtemps séparés? Pourquoi est-ce que Calvin, qui est venu le dernier, n'a pas tendu les mains à Luther? que ne lui a-t-il donné ses Églises? pourquoi a-t-il voulu être chef de parti, au préjudice de l'Évangile? pourquoi a-t-il divisé le troupeau de Jésus?
Certes, il fallait bien que vos pères crussent que les articles de foi qui vous séparaient fussent importants; autrement, comment les excuserez-vous de n'avoir pas accouru à la miîme unité? Maintenant de savoir si lecorps de Jésus-Christ est réellement en l'eucharistie, ou s'il n'y est pas, cela vous semble une chose de peu d'importance. Donc que de synodes inutiles, que de folles disputes, que de sang répandu vainement pour soutenir qu'il n'y était pas! Savoir si Jésus y est ou s'il
1 De prœscript. n° 4 ;
2 /6irf.,u°42.
n'y est pas, c'est une chose de peu d'importance : donc un tel bienfait du Sauveur Jésus demeurera dans le doute. Certes, si Jésus y est, il n'y peut être que par un amour infini ; et ainsi ceux qui le nieraient, quel tort ne feraient-ils pas à sa miséricorde, ne reconnaissant pas une grâce si signalée? Et vous appelez cela une affaire de peu d'importance ? contre la dignité de la chose qui crie contre vous; contre les luthériens mêmes, que vous appelez et qui vous refusent; contre vos pères qui vous crient qu'ils ont cru cet article important, et que, s'il ne l'était pas, en vain ont-ils apporté tant de troubles au monde!
Ne doutons donc pas, ma très-chère sœur, qu'ils ne marchent dans les ténèbres. L'apôtre saint Jean a dit que « qui n'aime pas « ses frères, ne sait où il va, et demeure dans l'obscurité '. » Comment donc ne sont-ils point aveugles, eux qui se sont séparés d'avec nous pour des causes si peu légitimes ; puisque nous les voyons s'ôter à eux-mêmes, dans ces derniers temps, celle que leurs pères et les noires avaient toujours cru être la principale ? dignes certainement, après avoir rompu la vraie paix, d'entrer dans une fausse concorde, comme je vous le viens de montrer tout à l'heure ; concorde qui les fortifie peutêtre selon la politique mondaine, mais, si nous le savons comprendre, qui les ruine très-évidemment, selon la règle de la vérité. Rendez donc grâces à Dieu, ma très-chère sœur, qui vous a tirée de la société des ténèbres.
Ah ! qui me donnera des paroles assez énergiques pour déplorer ici leur malheur? Certes, je l'avoue, chrétiens, il est bien difticile de se départir de la première doctrine dont on a nourri notre enfance. Tout ce qui nous paraît de contraire nous semble étrange et nous épouvante : notre ûme, possédée des premiers objets, ne regarde les autres qu'avec horreur. Que pouvons-nous faire dans celte rencontre ? Rendre grâces pour nous, et pleurer pour eux. Cependant ne laissons pas de les exhorter à rentrer en concorde avec nous ; et afin de le faire avec des paroles plus énergiques, employons celle de saint Cyprien, ce grand défenseur de l'unité ecclésiastique. Voici
1 Joan. u, 11.
S72 POUR LA VÈTURE
comme parle ce grand personnage à quelques prêtres de l'Église romaine, qui s'étaient retirés de la société des fidèles, sons le prétexte de maintenir la pure doclrine de l'Évangile contre les ordonnances des pasteurs de l'Église : « Ne pensez pas, mes « frères, que vous défendiez l'Évangile de Jésus-Christ, en vous « séparant de son troupeau, et de sa paix, et de sa concorde ; « étant, certes, plus convenable à de bons soldats du Sauveur « de ne point sortir du camp de leur capitaine, afin que, de- « meurant dedans avec nous, ils puissent pourvoir avec nous « aux choses qui sont utiles à l'Église. Car, puisque notre con- « corde ne doit point être rompue, et que nous ne pouvons pas « quitter l'Église pour aller à vous, ce que nous ferions volon- « tiers si la vérité le pouvait permettre, nous vous prions, et « nous vous demandons avec toute l'ardeur possible, que vous « retourniez plutôt à notre fraternité, et à l'Église de laquelle « vous êtes sortis : » Nec putetis sic vos Evangelium Christi asserere, dam vosmrtipsos a Chrisli grege, et ab ejus pace et coneordia spparalis; cam magis mililibusgloriosis et bonis congvunt vitra doweslica castra consister e, et intus positos ea quœ in commune, traitanda sunt agere ac providere. Nain curn unanimitas et coneordia nostra scindi omnino non debeat ; quia nos Ecciesia derelicla foras exire et ad vos venire non possumas, ut vos magis ad Ecclesiam matrem et ad nostram fraternitatem revertamini, quibus possumus hortamentis pelimis et rogamus l .
SECOND POINT
* Dans la conduite de Dieu sur votre âme, je trouve ceci de très-remarquable, que le Saint-Esprit agissant en vous, y a fait naître en même temps l'amour de l'Église et celui de la sainte virginité. N'était-ce pas peut-être pour vous faire entendre que les Églises des hérétiques, que vous abandonniez généreuse-
1 Ad Conf. Rom. Epi<t. xliv, p. 58.
* Ce morceau, dans le manuscrit a^e Bossuet, ne fait point corps avec ce qui précède : mais comme son discours n'est pas entier, pour le compléter, autant qu'il est en nous, nous avons cru pouvoir y réunir ce fragment, qui revient parfaitement à la matière traitée tlans la première partie, et qui probablement a été fait pour le même sujet. (Èdit. de Déforis.)
DTNE NOUVELLE CATHOLIQUE. 573
ment, étaient des Églises prostituées, et que la seule Église vierge c'est la catholique à laquelle la grâce divine vous a appelée ? Que l'Église doive être vierge, il n'est rien de plus évident ; parce que tous les docteurs nous enseignent qu'il y a une ressemblance parfaite entre la bienheureuse Vierge et l'Église ; et c'est pourquoi celle femme de l'Apocalypse, qui paraîl revêtue du soleil, nous représente tout ensemble l'Eglise et Marie. La sainte mère de notre Sauveur est vierge et mariée tout ensemble; elle est également vierge et mère. Il en est ainsi de l'Église, qui aussi bien que la sainte Vierge, conçoit et enfante par le Saint-Esprit. L'Église, comme la sainte Vierge, a un Époux chasfe qui n'est pas le corrupteur de sa purelé, mais plutôt qui en est le gardien fidèle ; et par conséquent elle est vierge. Mais peut-être voulez-vous savoir ce que c'est que la virginité de l'Eglise : contentons en peu de mots ce pieux désir.
La virginité de l'Eglise, c'est sa vérité et son unité; et de là vient que je vous disais que les Églises des hérétiques sont des Égli-'es prostituées; parce qu'en perdant l'unité, elles se sont éloignées de la vérité. Toute Tune qui est dominée par l'erreur est une Ame adultère et prostituée ; parce que l'erreur est la semence du diable, par laquelle ce vieux serpent, ce vieux adultère, qui est menteur et père du mensonge, corrompt l'intégrité des esprits : et c'est aussi pour cela que l'Église est vierge, pa"rce que l'erreur n:y a point d'accès ; la doctrine de l'Eglise est vierge, parce qu'elle la conserve aussi pure que son divin Époux la lui a donnée.
Que cherchiez-vous donc, ma très-chère sœur, quand abandonnant l'hérésie vous êtes accourue à 1 Église? Vous cherchiez la virginité de l'Église que l'hérésie ne reconnaît pas. Comment est-ce que nous montrons que l'hérésie ne reconnaît pas la virginité de l'Église ? Elle enseigne que l'Église, la vraie Église, n'est pas infaillible : elle enseigne que l'Église a erré souvent. Le ministre de cette ville l'a prêché et l'a écrit de la sorte l. 0 ministre d'iniquité ! vous ne connaissez pas la virginité del'É-
1 Ces paroles font probablement allusion aux sermons de Paul Ferry, auteur du Catéchisme général de la ré formation delà religion.
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glise. Si elle peut errer, elle n'est pas vierge ; car l'erreur est un adultère de l'âme. Mais comment connaîtriez-vous sa virginité, puisque vous ne connaissez pas même sa sainteté? Je crois la sainte Église, disent les apôtres dans leur Symbole. Est-elle sainte, si elle ment? est-elle sainte, si elle enseigne l'erreur, si elle la confirme par son autorité ? Donc l'Église que vous nous prêchez est une Église prostituée ; et cette jeune fille a bien fait quand elle a quitté cette Église, et qu'elle a cherché une Église vierge. Mais notre Église, ma très-chère sœur, est encore vierge par son unité.
L'origine de l'unité, c'est le Fils de Dieu : il n'a paru qu'en un seul lieu de la terre ; mais ses prédicateurs ont été par tout l'univers, et ils y ont fondé des Églises. L'unité ne s'est pas divisée, mais s'est étendue ; et cette unité sainte et indivisible, la succession continuelle nous l'a apportée. Considérez les troupeaux rebelles ; leurs noms vous marquent leur séparation. Zuingliens, luthériens, calvinistes sont des noms nouveaux : ce n'est donc pas l'unité qui les a produits, parce que l'unité est ancienne ; mais l'unité les a condamnés, parce qu'il appartient à l'unité sainte, qui communique avec l'Église ancienne par une succession vénérable ; il appartient, dis-je, a celte unité de condamner l'audace de la nouveauté. Donc leurs noms sont des noms de schisme : notre nom, c'est un nom de communion. Mon nom, c'est chrétien, dit saint Pacien ; mon surnom, c'est catholique1. Catholique, c'est universel; catholique, c'est un nom d'unité, un nom de charité et de paix. Donc l'Église catholique est l'Église vierge, parce qu'elle possède l'unité sainte, qui la lie inséparablement à l'Époux unique. C'est pourquoi les Églises des hérétiques ayant perdu l'unique Époux, elles prennent le nom de leurs adultères.
L'hérésie n'a point de vierges sacrées : quoiqu'elle se vante d'être l'Église, elle n'ose imiter l'Église en ce point. Il n'y a que la vraie Église qui sache saintement consacrer les vierges. Et certes, comme l'Église catholique est l'Église vierge, c'est elle qui nourrit les vierges. Jésus-Christ ne les reçoit pas pour épouses, si l'Église sa bien-aimée ne les lui présente : et c'est
1 S. Pacian. ad Sympron. Ep. i.
pourquoi, vous ayant destinée dès l'éternité à ce mariage spirituel, que la pureté virginale contracte avec lui, il vous a inspiré dans le même temps ce double désir, d'aimer la virginité de l'Église, et. de garder la virginité dans 1 Église. Réjouissez-vous donc en Notre-Seigneur ; préparez-vous aux em-. brassements de l'Époux céleste. C'est lui qui est engendré dans l'éternité par une génération virginale; c'est lui qui, naissant dans le temps, ne veut point de mère qui ne soit parfaitement vierge ; et il consacre son intégrité par une divine conception, et par une miraculeuse naissance.
SERMON
d'une demoiselle