‹ Sermons de BossuetChapitre 30 sur 71 · SUR LA VIRGINITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA VIRGINITÉ

Sainte séparation et chaste union, deux choses dans lesquelles consiste la sainte virginité : combien elle est mâle et généreuse. De quelle manière, en établissant son siège dans l'âme, rejaillit-elle sur le corps. Avec quel soin les vierges doivent garder tous leurs sens. D'où vient la sainte virginité a-t-elle tant d'attraits pour le Sauveur. Saint ravissement des \ierges, et leurs privilèges. Précautions qui leur sont nécessaires, pour être saintement unies à leur Époux. Son amour et sa jalousie: ses deux regards sur elles. Qu'est-ce qui cause sa retraite. Funestes effets de l'orgueil : avantages de l'humilité.

Aimulor vos Dei œmulatione : despondi cnira vos uni \iro, \irginem castam exhibere Christo.

J'ai pour vous un amour de jalousie, et d'une jalousie de Dieu; parce que je vous ai fiancée à cet unique Epoux, qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure. II.

Cor. xi, 2.

Puisque la sainte cérémonie par laquelle vous vous consacrez au Sauveur avec la bénédiction de l'Église, vous met au nombre des vierges sacrées, et vous joint à la troupe innocente de ces filles choisies et bien-aimées, qui doivent être conduites au Roi, selon la prophétie du Psalmiste 2; pour vous faire connaître avec évidence quelle est la profession que vous faites, il est nécessaire que vous pénétriez ce que c'est que la virginité chrétienne, dont les anciens docteurs nous ont fait de si grands éloges. C'est aussi ce que vous enseigne le divin

1 M. Lâchât conjecture que ce sermon a pu être prononcé de 1070 à 1G80, pendant que Cossuet était précepteur du Dauphin.

2 Ps. xnv, 15.

apôtre, en vous assurant qu'il vous a unie, comme une vierge chaste et pudique, à un seul homme, qui est Jésus-Christ; et il vous montre, par ces paroles, que la sainte virginité consiste principalement en deux choses. Mais pour entendre un si grand mystère, remontons jusqu'au principe, et supposons avant toutes choses que cet Époux immortel, que votre virginité vous prépare, a deux qualités admirables. Il est infiniment séparé de tout par la pureté de son être : il est infiniment communicatif par un effet de sa bonté.

Quand j'entends le Seigneur Jésus qui enseigne à Marthe empressée, qu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire l; je remarque en cette parole la condamnation infaillible de la vanité des enfants des hommes. Car si le Fils de Dieu nous apprend que nous n'avons tous qu'une même affaire, ne s'ensuit-il pas clairement que nous nous consumons de soins superflus, que nous ne concevons que de vains desseins, et que nous ne repaissons nos esprits que de creuses imaginations, nous qui sommes si étrangement partagés parmi tant d'occupations différentes? tellement que ce divin Maître, nous rappelant à l'unité seule, condamne la folie et l'illusion de nos désirs inconsidérés, et de nos prétentions infinies : d'où il est aisé de conclure que la solitude que les hommes fuient, et les cloîtres qu'ils estiment autant de prisons, sont les écoles de la véritable sagesse; puisque tous les soins du monde en étant exclus avec leur empressante multiplicité, on n'y cherche que l'unité nécessaire, qui seule est capable d'établir les cœurs dans une tranquillité immuable.

C'est, madame, à cette unité que vous invite le divin apôtre, quand il vous assure aujourd'hui qu'il vous a unie pour toujours, comme une vierge chaste et pudique, à un seul homme qui est Jésus-Christ, Uni viro. C'eit en effet à cet unique Époux que votre profession vous consacre; et la sainte virginité, que vous lui offrez en ce jour, vous sépare de toutes choses pour vous attacher à lui seul. Mais avant que de traiter un si grand mystère, recourons tous d'une même voix, à la mère

1 Luc. x, 42.

POUH UNE PROFESS.CLN. OJ.'i

et au modèle des vierges, et implorons sa bienheureuse assistance, en la saluant avec l'ange, et disant, Are, Maria.

Il importe infiniment au salut des âmes de considérer sérieusement un endrtiit admirable du divin apôtre l, où cet excellent maître des Gentils nous représente l'économie de l'Église dans la diversité des opérations qui font l'harmonie de ce corps mystique. Il se fait, dit-il, en l'Église une certaine distribution de grâces; et comme nous voyons que le corps humain se conserve par les fonctions différentes de chacun des membres qui le composent, ainsi en est-il du corps de l'Église, dont tous les membres ont des dons divers, selon que l'Esprit de Dieu les anime. C'est de là que nous apprenons cette belle et importante leçon, que la perfection du christianisme consiste à nous acquitter de la fonction à laquelle le Saint-Esprit nous destine. Car comme le corps humain est parfait lorsque l'œil discerne bien les objets, et l'ouïe, la différence des sons; lorsque l'estomac prépare au reste du corps la nourriture qui lui est propre, que le poumon rafraîchit le cœur, et que le cœur fomente le corps par cette chaleur douce et vivifiante qui réside en lui comme dans sa source; et enfin lorsque les organes exécutent fidèlement ce que la nature leur a commis: ainsi la perfection du corps de l'Église, e'e^>t que tous les membres de Jésus-Christ exercent constamment l'action qui leur est particulièrement destinée, et que chacun rapporte son opération à la fin du divin Esprit qui nous meut et qui nous gouverne. C'est sans doute pour cette raison, mes très-chères sœurs, que vous avez désiré de moi que je vous entretinsse aujourd'hui de la sainte profession à laquelle le Saint-Esprit vous a appelées; et pour contenter ce pieux désir, considérons, avant toutes choses, pourquoi vous vous êtes retirées du monde, à quoi vous avez été destinées, quel est votre nom, quel est votre titre, quelle est votre fonction dans l'Eglise.

Vous êtes, mes sœurs, ces filles choisies qui devez être conduites au Roi, selon la prophétie du Psalmiste; vous êtes les vierges de Jésus-Christ et les chastes épouses du Sauveur des

1 Rom. xu, 4 et seq.

âmes : de sorte que, pour connaître avec évidence quelle est la profession que vous faites, il est nécessaire que vous pénétriez ce que c'est que la virginité chrétienne à laquelle vous avez été consacrées. C'est aussi ce que vous enseignera le divin apôtre, en vous assurant qu'il vous a unies, comme une vierge chaste et pudique, à un seul homme, qui est Jésus-Christ. Mais pour entendre le sens de ce beau passage, disons que la virginité chrétienne consiste en une sainte séparation et en une chaste union. Cette séparation fait sa pureté, cette chaste et divine union est la cause des délices spirituelles que la grâce fait abonder dans les âmes vraiment virginales.

Que le principe de la pureté soit une séparation salutaire, vous le comprendrez aisément, si vous remarqez que nous appelons impur ce qui est môle, et que nous estimons pur et net ce qui, étant uni en soi-même, n'est gâté ni corrompu par aucun mélange. Par exemple, tant qu'une fontaine se conserve dans son canal, telle qu'elle est sortie de la roche qui lui a donné sa naissance, elle est nette, elle est pure; elle ne paraît point corrompue. Que si par l'impétuosité de son cours elle agite trop violemment la terre sur laquelle elle passe, et qu'elle en détache quelque partie qu'elle entraîne avec elle parmi ses eaux; aussitôt vous lui voyez perdre toute sa netteté naturelle; elle cesse visiblement d'être pure, sitôt qu'elle commence d'être mêlée.

Mais élevons plus haut nos pensées, et considérons en Dieu même la preuve de la vérité que j'avance. La théologie nous enseigne que Dieu est un être infiniment pur : elle dit qu'il est la pureté même. En quoi est-ce que nous remarquons cette pureté incompréhensible de l'Être divin, sinon en ce que Dieu est d'une nature entièrement dégagée, libre de toute altération étrangère, sans mélange, sans changement, sans corruption? et s'il nous est permis de parler, en bégayant, de si grands mystères, nous pouvons dire que son essence n'est qu'une indivisible unité, qui ne reçoit rien de dehors; parce qu'elle est infiniment riche, et qu'elle enferme toutes choses en elle-même, dans sa vaste et immense simplicité. C'est pour cette raison, mes très-chères sœurs, autant que notre faiblesse

le peut comprendre, que l'être de notre Dieu est si pur; parce qu'il est infiniment séparé, et qu'il ne souffre rien en lui-même que ses propres perfections, qui ne sont autre chose que son essence. Cette première pureté, de laquelle toute pureté prend son origine, se répandant par degrés sur les créatures, ne trouve rien de plus proche d'elle que les intelligences célestes, qui sans doute sont d'autant plus pures qu'elles sont plus éloignées du mélange, étant séparées de toute matière ; et de là vient que nous les appelons esprits purs.

Selon ces principes, mes très-chères sœurs, il faut que vous soyez séparées; et quoique vos Ames se trouvent liées à un corps mortel, par leur condition naturelle, il faut nécessairement vous en détacher en purifiant vos affections. C'est pourquoi le prophète Isaïe, voulant exhorter à la pureté les enfants de la nouvelle alliance, il les invite à une sainte séparation : « Retirez-vous, retirez- vous, leur dit-il, sortez de là, ne touchez point aux choses souillées, soyez purs l. » Par où vous voyez, sans difficulté, que c'est le détachement qui nous purifie : de sorte que, la virginité chrétienne étant la perfection de la pureté, il s'ensuit que pour être vierge, selon la discipline de l'Évangile, il faut une séparation Irès-entière, et un détachement sans réserve.

Mais faudra-t-il donc, direz-vous, que les vierges, pour être pures, demeurent éternellement séparées, sans attacher leur affection à aucun objet? Nullement, ce n'est pas Là ma pensée. Si nous étions faits pour nous-mêmes, nous pourrions ne vivre aussi qu'en nous-mêmes; mais puisqu'il n'y a que notre grand Dieu qui puisse être lui-même sa félicité, il faut que nos mouvements tendent hors de nous, si nous voulons jouir de quelque repos. Donc la vierge vraiment chrétienne, crainte que sa pureté perde son éclat, s'attache uniquement à celui dans lequel nous vous avons dit que la pureté prend son origine. Regardez, mes très-chères sœurs, regardez le Verbe divin votre époux; c'est à lui que vous devez vous unir, après vous être purifiées par le mépris général des biens de la terre : si bien que j'ai eu raison de vous dire que la virginité chrétienne,

1 Is. LU.

038 POUR UiNE PROFESSION.

c'est une sainte séparation et une bienheureuse union. De là vient que l'apôtre saint Jean voulant décrire la gloire des vierges, les représente sur une montagne avec l'Agneau '. D'où vient qu'elles sont sur une montagne élevée bien haut au-dessus du monde, si ce n'est que la virginité les sépare? et d'où vient qu'elles sont avec l'Agneau, si ce n'est que la virginité les unit? C'est aussi ce que nous enseigne l'Apôtre, dans le passage que nous expliquons : « Je vous ai promises, dit-i), à « un seul. » Qui ne voit la séparation dans cette unité, puisque le propre de l'unité est d'exclure? Mais, ajoute le même saint Paul, « Je vous ai promises à un seul mari. » Qui ne voit, dans ce mariage divin et spirituel, la chaste union que je vous propose? Parlons donc de cette séparation salutaire qui établit votre pureté, et de cette mystérieuse union qui vous fera goûter les plaisirs célestes dans les chastes embrassements du Sauveur. Chères sœurs, c'est en ces deux choses que consiste la virginité chrétienne, et ce sont aussi ces deux choses que je traiterai aujourd'hui, avec le secours de la grâce.

PREMIER POINT

Si nous entendons bien ce que c'est que l'homme, nous trouverons que nous sommes comme suspendus entre le ciel et la terre, sans qu'on puisse bien décider auquel des deux nous appartenons. 11 n'y a point au monde une si étrange composition que la nôtre : une partie de nous est tellement brute, qu'elle n'a rien au-dessus des bêtes ; l'autre est si haute et si relevée, qu'elle semble nous égaler aux intelligences. Qui pourrait lire, sans s'étonner, de quelle sorte Dieu forme l'homme? Premièrement il prend de la boue; est-il une matière plus vile? après il y inspire un souffle de vie, il y grave son image et sa ressemblance; est-il rien de plus admirable? C'est pourquoi je vous disais, chrétiens, que nous sommes entre le ciel et la terre, et qu'il semble que l'un et l'autre puissent disputer à qui nous appartenons à plus juste titre. Notre mortalité nous donne à la terre, l'image de Dieu nous adjuge au

1 Apoc. xiv, 1 et seq.

ciel; et nous sommes tellement partagés, qu'il semble qu'on ne puisse faire justice sur ce différend, sans nous ruiner et sans nous détruire par une distraction violente : toutefois il n'en est pas de la sorte. La sage providence de Dieu ne laisse pas notre condition si fort incertaine, que cette importante difficulté ne puisse être facilement terminée.

Mais qui jugera donc un si grand procès ? Qui décidera cette question, qui met toute la nature en dispute ? Chrétien, n'en doute pas, ce sera toi-même. L'homme est la matière de tout le procès, et il en est lui-même le juge. Oui, nous pouvons prononcer souverainement si nous sommes de la terre ou du ciel : selon que nous tournerons nos inclinations, ou nous serons des animaux bruts, ou nous serons des anges célestes. C'est pourquoi, dit saint Augustin, « Dieu a formé l'homme avec l'u- « sage de son libre arbitre ; animal terrestre, mais digne du « ciel, s'il sait s'attacher à son Créateur : » Terrenum animal, sed cœlo dignum, si suo cohœreret Aucturi i. Ne nous plaignons pas, chrétiens, si cet esprit, d'une nature immortelle, est lié à une chair corruptible. Dieu, qui par un très-sage conseil a trouvé bon de le mêler à cette matière, lui a inspiré une secrète vertu, par laquelle il s'en peut aussi détacher avec le secours de sa grâce; et si nous conservons à l'image de Dieu, c'est-à-dire, à la raison qu'il nous a donnée, la prééminence qui lui est due, ce corps même (qui n'en serait étonné ?), oui, ce corps, tout pesant, tout mortel qu'il est, passera au rang des choses célestes; parce que l'âme, qui est la partie principale, à laquelle appartient le domaine, attirera son corps avec elle, non-seulement comme un serviteur très-obéissant, mais encore comme un compagnon très-fidèle.

Ainsi je vous exhorte, mes frères, par les paroles d'un saint apôtre2, que vous vous dépouilliez dé l'homme animal. Défaitesvous de l'homme terrestre, qui n'a que des désirs corrompus 3 : déclarez-vous, par une juste sentence, venus du ciel, et faits pour le ciel en rejetant les affections corporelles qui vous tien-

i De Civil. DeiYib. xxn, cnp. i, t. vil, col. G5'J.

2 Ep. iv, 22.

3 I. Cor. xv, 49.

nent attachés à la terre. « Retirez-vous, retirez-vous; soyez « purs, ne touchez point aux choses immondes, el je vous re- « cevrai, dit le Seigneur1. » Mais c'est à vous, 0 vierges sacrées, chastes épouses du Sauveur des âmes, c'est à vous que cette séparation salutaire est particulièrement commandée : car, s'il est vrai que la pureté n'est autre chose qu'un détachement, comme nous l'avons très-bien établi, considérez sérieusement en vous-mêmes combien vous devez être détachées, puisque la profession que vous faites de la sainte virginité vous oblige à la pureté la plus éminente.

L'Ange de l'.école m'apprend une belle et solide doctrine, qui confirme bien cette vérité. Nous voyons que, parmi les vertus morales, il y en a, si je le puis dire, de moins vigoureuses, qui se contiennent en certaines bornes : mais il y a des vertus généreuses, qui ne sont jamais satisfaites, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à ce qu'il y a de plus relevé. Par exemple, le courageux est assuré contre les périls dans les entreprises considérables; mais le magnanime va plus loin encore. : car à peine peut-il trouver ni des entreprises assez hardies, ni aucun péril assez grand qui mérite d'exercer toute sa vertu. Le libéral use de ses biens, el sait les employer honorablement, selon que la droite raison l'ordonne ; mais il y a une certaine libéralité plus étendue et plus généreuse, qui affecte, ce semble, la profusion ; et c'est ce que nous appelons la magnificence. Le grand saint Thomas nous enseigne 2 que cette belle et admirable vertu que la philosophie n'a jamais connue, je veux dire la virginité chrétienne, est à l'égard de la tempérance ce qu'est la magnificence à l'égard des libéralités ordinaires. La tempérance modère les plaisirs du corps, la virginité les méprise; la tempérance, en les goûtant, se met au-dessus à la vérité ; mais la virginité, plus mâle et plus forte, ne daigne pas môme y tourner les yeux : la tempérance porte ses liens d'un courage ferme ; la virginité les rompt d'une main hardie : la tempérance se contente de la liberté; la virginité veut l'empire et la souveraineté absolue : ou plutôt, la

1 II. Cor. vi, 17.

2 2. 2. Quœst. clii, art. 3.

tempérance gouverne, le corps; vous diriez que la virginité s'en sépare ; elle s'élève jusqu'au ciel presque entièrement dégagée;j et bien qu'elle soit dans un corps mortel, elle ne laisse pas de prendre sa place parmi les esprits bienheureux, parce qu'elle ne se nourrit, non plus qu'eux, que de délices spirituelles. De là vient que saint Augustin parle ainsi des vierges : Habent aliquid jam non carnis in came1 : « Elles ont, « dit-il, en la chair quelque chose qui n'est point de la chair, « quelque chose qui tient de l'ange plutôt que de l'homme. » Et c'est encore ce qui fait dire au grand saint Basile2, que la virginité n'est pas dans le corps; mais qu'elle établit son siège dans l'âme.

Mais d'autant que cette vérité importante doit servir de rondement à votre conduite, il faut que je vous la fasse comprendre par une raison évidente. Et certes nous ne vous prêchons pas, mes très-chères sœurs, une virginité de vestale; nous ne regardons pas la virginité, comme ferait un médecin ou un philosophe, qui s'arrêterait simplement au corps. Nous parlons de la virginité chrétienne et religieuse; et il est claii que tout ce qui est chrétien doit être entendu en esprit, parcs que, par la grâce du christianisme, nous sommes en la nouvelle alliance, où les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité 3. En effet, nous avons fait voir que la sainte virginité est un détachement général de toutes les affections corporelles, autant que la faiblesse humaine le peut souffrir; parce que c'est une pureté éminenle, qui se retire, qui se sépare, qui, selon le précepte du saint apôtre, ne regarde que l'unité, Uni viro, et exclut toute multitude. Or, ce détachement général, cette généreuse séparation doit être nécessairement un effort de l'âme : car une action si divine ne peut naître que d'une raison très-bien affermie; et par conséquent il est clair, que la virginité est dans l'âme. Ce n'est rien de garder seulement le corps; c'est l'âme que vous devez tenir séparée, si vous désirez la conserver pure. Si quelque bien mor-

1 De sancta Vivginit. n. 12, t. vi, co!. 346.

2 Lib. de Virginit. n° 2, t. tu, p. 58).

3 Joau. îv, 23.

tel se présente à vous, s'il vous flatte, s'il vous attire, s'il tâche île gagner votre cœur; retirez-vous, ne vous mêlez pas; votre pureté en serait ternie, et ensuite votre virginité, corrompue: car la vraie virginité est dans l'âme, et ce n'est autre chose qu'un détachement, une affection épurée, un cœur entièrement dégoûté dos plaisirs du siècle.

Mais, mes sœurs, cette belle lumière de virginité établit tellement son siège dans l'âme, qu'elle rejaillit aussi sur le corps, et le sanctifie. Et de quelle sorte ? C'est, dit l'admirable saint Basile, que cette virginité spirituelle et intérieure se peint elle-même sur le corps comme le soleil dans une nuée; et par cette chaste peinture elle consacre cette chair mortelle. De là vient qu'elle se doit répandre par tout le corps, parce qu'elle remplit tout le cœur : et c'est ce qui fait dire au même saint, que « tous les sens d'une vierge doivent être vierges : » Virgines esse sensus virginis oporlet l. En effet, ne voyez-vous pas qu'il se fait comme un mariage entre les objets et les sens? Notre vue, notre ouïe, tous nos sens s'unissent, en quelque sorte, avec les objets; ils contractent une certaine alliance : de sorte que, si les objets ne sont purs, la virginité de nos sens se gâte. Les exemples feront mieux entendre ce que je veux dir e. Notre vue n'est pas vierge si elle ne se repaît que de vanités ; les discours immodestes et les inutiles corrompent la virginité de l'ouïe; notre bouche, pour être vierge, doit être fermée par la modestie du silence.

Donc, ô vierges de Jésus-Christ! gardez soigneusement tous vos sens, si vous désirez être vraiment vierges. Songez que ce \ieil homme qui est en nous, avec lequel nous devons combattre durant tout le cours de la vie, ne cesse de faire effort pour supplanter l'homme nouveau : cette convoitise indocile et impatiente, quoiqu'on tâche de la retenir par la discipline, elle frappe, elle s'avance de toutes parts, comme un prisonnier inquiet qui tâche de sortir ; elle se présente par tous les sens, pour les jeter sur les objets qui lui plaisent. Elte fait la modeste au commencement, il semble qu'elle se contente de peu, ce n'est qu'un désir imparfait, ce n'est qu'une curiosité, ce

» Lib. de Virginit. n. 7, 15, 20, t. m, p. 595, 604, 607.

POUR UNE PROFESSION. 6i3

n'est presque rien : mais si vous satisfaites ce premier désir, bientôt vous verrez qu'il en attirera beaucoup d'autres; et enfin toute l'àme sera ébranlée. Comme si vous jetez une pierre dans un étang, vous ne toucbez qu'une partie de ses eaux; mais celle-là, en poussant les autres, les agite en rond, et enfin toute l'eau en est remuée. Ainsi les pas-ions de notre âme s'excitent peu à peu les unes les autres par un mouvement enchaîné. Si donc vous êtes détachée du monde, craignez d'y rengager vos affections : si vous êtes unie à un seul époux, craignez de partager votre cœur; démêlez-vous de la multitude, puisque vous êtes vouée à un seul. Préparez au Fils de Dieu un cœur net, par un détachement général, et il le remplira de lui-même, par ses chastes embrassements : c'est par où je m'en vais conclure en peu de paroles.

SECOND POINT

11 n'est rien de plus assuré que Jésus ne s'unit jamais aux âmes qui sont remplies de l'amour du monde, et qui sont captives des plaisirs des sens. Je vois dans la Genèse que nos premiers pères se présentaient au commencement devant Dieu, avec une sainte familiarité : mais sitôt qu'ils eurent suivi les dangereuses persuasions du serpent trompeur, aussitôt ils fuient, nous dit l'Écriture *, et se cachent devant la face de Dieu. Ce serpent, si nous l'entendons, c'est l'amour des plaisirs du monde, qui rampe perpétuellement sur la terre, et qui se glisse insensiblement dans nos cœurs par un mouvement tortueux pour les empoisonner d'un venin mortel. Et c'est sans doute pour celte raison qu'Eve confesse tout simplement, que ce rusé serpent l'a déçue; ce qui convient merveilleusement à l'amour du monde. Car demandez aux insensés amateurs du siècle, si leurs folles et téméraires amours leur ont jamais donné la félicité qu'elles leur avaient tant de fois promise? Sans doute, s'ils ne veulent trahir les secrets reproches de leurs consciences, ils vous répondront franchement que ce serpent les a toujours abusés ; S&rpens decepit me 2 : d'où je

1 Gènes, m, 8.

2 Ibld. il, 13.

concLus que l'amour du monde est semblable au serpent artificieux,, qui trompa dans le paradis la trop grande crédulité de nos premiers pères. Et comme, après l'avoir entendu, ils sont contraints de fuir devant Dieu, vous devez apprendre, fidèles, que Dieu ne fera pas sa demeure en vous, jusqu'à ce que vous vous dépouilliez de l'amour du monde.

D'où passant plus outre, je dis que ce qui attire plus fortement Jésus en nos âmes, c'est la pureté virginale. Car si les âmes les plus délacbées des cboses mortelles sont les plus dignes des embrassements de la chaste et immortelle beauté, qui ne se montre qu'aux esprits purs; si d'ailleurs la virginité chrétienne, comme nous l'avons déjà dit, est tellement dégoûtée des plaisirs du siècle, qu'il n'y a aucune des joies mondaines qui n'offense sa pudeur et sa modestie : n'est-il pas plus clair que le jour, que c'est à la pureté virginale qu'appartient la bienheureuse union de l'Époux infiniment désirable?

En effet, quelle éloquence pourrait exprimer quel est l'amour du sauveur Jésus pour la sainte virginité? C'est lui qui a été engendré dans l'éternité par une génération virginale : c'est lui qui, naissant dans le temps, ne veut point de mère qui ne soit vierge : c'est lui qui, célébrant la dernière pâque, met sur sa poitrine un disciple vierge, et l'enivre de plaisirs célestes: c'est lui qui, mourant à la croix, n'honore de ses derniers discours que les vierges : c'est lui qui, régnant en sa gloire, veut avoir les vierges en sa compagnie. « Ce sont les « vierges, dit saint Jean dans l'Apocalypse l, qui suivent l'A • « gneau partout où il va, » accompagnant ses pas de pieux cantiques. Jésus n'a point de temples plus beaux que ceux que la virginité lui consacre, c'est là qu'il se plait à se reposer. 11 y avait dans le tabernacle, dont Dieu prescrivit la forme à Moïse, un lieu dont l'accès était libre au peuple, un autre où les sacrificateurs exerçaient les fonctions de leur sacerdoce : mais il y avait outre cela, chrétiens, la partie secrète et inaccessible, que l'on appelait le sanctuaire et le Saint. des saints. L'entrée de ce lieu était interdite, nul n'en approchait que le

1 Apoc. xiv, 4.

POUK UNE PROFESSION. 645

grand pontife ; et c'était là que Dieu reposait assis sur les chérubins, selon la phrase des Lettres sacrées. C'est la sainte virginité qui nous est représentée par cette figure: c'est elle qui se démêle de la multitude des objets sensibles qui nous environnent, et ne donne d'accès qu'au seul grand pontife. Voulez -vous entendre comment ? écoutez le divin apôtre : « Celles, dit- il, qui sont mariées, sont contraintes de s'occuper « dans les soins du monde : » Sollicita est quœ sunt mundi l. Voyez que la multitude y aborde : mais la sainte virginité, que fait-elle? Ah ! vous dit l'apôtre saint Paul, elle songe à plaire à Dieu seul : Quomodo placeai Deo 2. C'est là que la multitude est exclue, c'est là qu'on ne vaque qu'à l'unique nécessaire, c'est là que l'on n'a d'époux que Jésus tout seul : de sorte qu'on n'ouvre la porte qu'au seul grand pontife, c'està-dire, si nous l'entendons, à l'amour de Dieu, qui est la seule des affections de nos cœurs qui est capable de les consacrer, et qui o droit d'offrir devant Dieu des victimes spirituelles, agréables par Jésus-Christ, comme parle l'apôtre saint Pierre 3. Aussi est-ce là le lieu du repos : c'est là que Jésus se plaii d'habiter, parce que rien n'y entre que son saint amour, parce qu'il aime d'autant plus à remplir les âmes, qu'il les trouve plus vides de l'amour du monde.

Mais, mes sœurs, voulez-vous entendre les ravissements des vierges sacrées dans les chastes embrassements du Seigneur Jésus? Écoutez parler la pudique épouse, dès le commencement du divin Cantique : Osculetur me osculo oris sm 4 : « Qu'il « me baise du baiser de sa bouche. » O amour impétueux de l'épouse ! « Elle ne demande ni l'héritage, ni la récompense ; <« elle ne demande pas même la doctrine, nous dit le dévot « saint Bernard 5 ; elle ne demande que le baiser du divin « Jésus, à la façon d'une chaste amante qui respire un amour « sacré, et qui ne veut pas dissimuler l'ardeur qui la presse. »

i I. Cor. vu, 33.

» ïbid. 32.

3 I. Petr. ii, 5.

* Cant. i, 1.

3 In Cant. Serm. vu, n° 2, t. i, col. 1280.

Ah! ne soupçonnons rien ici de mortel; tout est divin et spirituel. Elle court après le sauveur Jésus; elle veut aller recueillir toutes ses paroles, et alors elle croira baiser sa divine bouche. Elle veut l'embrasser par la charité, et elle croit que cet embrassement la rendra heureuse; c'est pourquoi elle le demande avec tant d'ardeur. Mais quel autre peut demander, ;ï plus juste titre, les saints embrassements de l'Époux des vierges que la pureté virginale? C'est à elle qu'il appartient d'embrasser Jésus, parce qu'elle n'a point d'autre époux que lui; et c'est ce qui fait dire à l'Apôtre, que ce sont les vierges chastes et pudiques qu'il destine à l'unique Époux, qui est le Sauveur, Uni viro.

Quelle doit être votre joie, ô vierges sacrées, dans celte mystérieuse union! C'est là, dit le pieux saint Bernard *, que les amertumes contentent, parce que la charité les change en douceur. Le monde ne comprend pas ces délices; la sainte pureté les entend, parce qu'elle les goûte dans la source même. Expliquez-les-nous, ô disciple vierge : disciple bien-aimé du Sauveur, dites-nous les chastes délices des vierges en la compagnie de l'Agneau. Écoutez comme il parle dans l'Apocalypse : « J'ai entendu, dit-il 2, une voix du ciel, comme le bruit de « plusieurs eaux, et comme le bruit d'un grand tonnerre, et « comme le bruit d'instruments de musique : et ils chanfaienl « un nouveau cantique devant le trône, et nul autre qu'eux « ne pouvait l'apprendre. » Quel est donc ce nouveau cantique, qui se chante avec tant de bruit, qu'il est semblable à un grand tonnerre, et avec une si juste harmonie, qu'on le compare à une musique? Cantique éclatant qui éclate ainsi qu'un tonnerre, qui est si secret néanmoins et si rare, que personne ne l'entend ni ne le sait que ceux qui le chantent. Qui nous développera ces mystères ? Ce sera le disciple bien-aimé luimême, « Ce sont ceux-ci, dit-il 3, qui sont vierges, et ils suivent « l'Agneau partout où il va. » Si les vierges suivent l'Agneau, je ne m'étonne plus de leur chant, parce que je vois le prin-

1 Dediv. Serm. xcv, n. 2, t. i, col. 1217.

2 Apoc. xiv, 2, 3.

*Ibid. 4.

cipe de leur joie. C'est aux vierges qu'appartient le nouveau cantique, puisque la virginité est une vertu qui est propre à la nouvelle alliance : aucun n'apprend ce cantique que ceux qui le chantent, parce que c'est de la virginité que le Sauveur, dit : « Tout le monde n'entend pas cette parole ; mais ceux à « qui appartient ce don l. » Au reste, si le cantique des vierges éclate avec bruit, c'est qu'il vient d'une joie abondante; s'il résonne avec justesse, c'est qu'il naît d'une joie réglée, qui n'a rien du débordement ni de la dissolution de lajoie mondaine. Courage donc, mes très-chères sœurs, joignez-vous à cette troupe innocente, apprenez ce nouveau cantique. Voyez cette sainte compagnie qui vous tend les bras : venez, disent- elles, venez avec nous, pour chanter les louanges de l'Agneau sans tache, qui a purgé par son sang les péchés du monde : là les Agnès, les Agathes, lesCéciles, les Ursules, les Luces, vous montrent déjà la place qui vous est marquée, si vous gardez la foi à l'Époux céleste, auquel l'Apôtre vous a promises. Ah! souvenez-vous, chères sœurs, que vous êtes fiancées à ce seul Époux, et ainsi que vous devez être généreusement séparées. Si vous voulez lui être saintement unies, réglez les passions de votre âme, et apprenez de saint Augustin, « qu'il vous est plus « aisé de les modérer, qu'aux amateurs du monde de les con- « tenter : » hacilius resecantur in cis qui Deum diligunt cnpiditatesistœ, quamin eis quimundum diligunt aliquando satiantur -. Conservez votre ouïe; c'est par là qu'Eve a été séduite : gardez soigneusement votre vue; car ce n'est pas en vain qu'on vous donne un voile, comme un rempart de votre pudeur, dit le grave Tertullien, qui relient vos yeux et exclut ceux des autres : Vallum verecundiœ, quod nec tuos emittut oculos. nec admittat aliénas 3. Que votre âme ne s'épanche pas en des discours inconsidérés, parce que si vous ne demeurez unies en vous-mêmes, vos forces aussitôt seront dissipées. Ne dédaignez pas les petits désordres, parce que c'est par là que les grands commencent : craignez où il n'y a rien à appréhender, et vous

1 Matlh. xix, 11.

2 Ad Bonif. ep. ccxx, n* 6, t. u, col. 813.

3 De Virg, veland. n° 10.

trouverez la sûreté dans le péril môme. Vous devez croire qu'il est bienséant à des vierges d'être timides puisque vous voyez la très-sainte Vierge être même troublée à l'aspect d'un ange i : et ce qui doit vous obliger à craindre toujours, c'est que l'Époux, que vous donne le saint apôtre, n'a pas moins de jalousie que d'amour pour vous.

Voulez-vous voir qu'il a de l'amour? écoutez le divin Psalmiste : « Le roi, dit-il, désirera votre beauté 2. » Voulez-vous voir qu'il a de la jalousie? « Je suis jaloux de vous, dit l'Ace pôtre, de la jalousie de Dieu. » Voyez que cet excellent maître des Gentils, vous montrant l'amour de Jésus, pour exciter votre confiance, vous parle en même temps de sa jalousie, pour vous retenir toujours dans la crainte. De là vient qu'en lisant le sacré Cantique, nous remarquons deux regards du divin Époux : il y a un regard qui admire, et c'est le regard de l'amant; il y a un regard qui observe, et c'est celui de la jalousie. Que vous êtes belle, ô fille du prince, dit l'Époux a la chaste épouse 3 ! Cette ardente exclamation ne vient-elle pas d'un regard qui admire? c'est ce que j'appelle le regard de l'amant. Voulez-vous voir, le regard du jaloux? « Mon bien- « aimé est venu, dit l'épouse, regardant par les fenêtres, guel- « tant par les treillis4. » Ne voyez-vous pas le regard qui observe? c'est le regard de la jalousie. Aimez le regard de l'amant : craignez le regard de la jalousie, qui vous veille et qui vous observe.

Chères sœurs, votre bien-aimé est jaloux de la jalousie la plus délicate : s'il voit que votre cœur se partage, il se pique et il se retire; il vous veut posséder tout seul. C'est pourquoi en le choisissant pour époux, vous vous êtes entièrement dépouillées : vous, avez joint à la sainte virginité une pauvreté desintéressée, qui ne laisse rien sur la terre que vous puissiez justement estimer à vous. Vous abandonnez même votre volonté; et quittant ce qui est le plus en votre pouvoir, ne dé-

1 Luc. i,29.

*Ps. xliv, 12.

3 Cant. vu, 1,6.

<> Ibid. n,9.

POUR une profession. 649

clarez-vous pas devant Dieu, que vous ne vous retenez aucun bien au monde? Vous confirmez, par la religion de vos vœux, ces généreuses résolutions; et ces vœux ne sont-ce pas des contrats sacrés, par lesquels vous cédez à Dieu, et lui transportez en fonds tout ce que vous êtes? Votre profession est un sacrifice; et les vœux que vous prononcez sont un glaive spirituel, qui vous immole au Sauveur des âmes.

Vivez donc, mes très-chères sœurs, comme des victimes \olontairement consacrées : humiliez-vous sous la main de Dieu, et ne souffrez pas que l'orgueil prostitue votre virginité à Satan, qui est le prince des esprits superbes. Ah! sans doute, vous n'ignorez pas jusqu'à quel point l'orgueil est à craindre, et que c'est le plus dangereux de nos ennemis. C'est celui qui lâche le dernier prise, et qui sait même profiter de la déroute de tous les autres. Que dis-je, de la déroute de tous les autres? il profite de sa propre défaite. C'est le seul de nos ennemis de la défaite duquel il est dangereux de se réjouir, parce qu'en se réjouissant de l'avoir vaincu, on le rétablit dans ses droits, et souvent même on lui augmente ses forces. Lorsque nous pensons quelquefois avoir si bien réglé notre vie, que nous avons surmonté jusqu'à l'orgueil même, c'est là, dit saint Augustin, qu'il lève la tête : « Et de quoi triomphes-tu, nous « dit-il? je vis encore, et c'est ton triomphe qui me donne la « vie : » Ecce ego vivo, quid triumphas? et ideo vivo, quia trium- ()hasl; ou plutôt ton triomphe, c'est moi-même.

Munissez-vous, mes sœurs, contre ce poison qui a gâté les plus grandes âmes, et ruiné les vertus les plus éminentes. Étudiez la science de l'humilité, qui est la vraie science des eiv fants de Dieu. C'est elle qui vous ouvrira les secrets célestes; c'est par elle que les grandeurs de Jésus vous sont accessibles; c'est elle qui mérite d'obtenir de Dieu ce qu'elle ne peut jamais exprimer assez : c'est elle qui vous bâtira sur la terre un édifice spirituel, dont le faîte s'élèvera jusqu'aux cieux; où les vierges saintement soumises, étant associées avec les saints anges, chanteront avec eux aux siècles des siècles, devant le trône de l'Agneau sans tache, la gloire éternelle et indivisible du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

» De Nat. et Grat. n° 35, t. x, col. 142.

SERMON

POUR UNE PROFESSION l

Quel est le monde auquel il nous faut renoncer. Combien ce renoncement doit être étendu dans une religieuse. Avpc quel soin elle doit persévérer dans la guerre qu'elle déclare au inonde, et éviter les moindres relâchements. Obligation que sa vocation lui impose, d'avancer toujours, et de tendre sans cesse à la perfection.

Si quis vult post me venire, abneget semelipsum , et tollat crucem suam quotidic, et sequatur me.

Si quelqu'un veut venir après mo>, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me suive. Luc. ix,

Vous avez désiré, ma très-chère sœur, d'entendre de moi, en ce jour, une exhortation chrétienne, espérant peut-être que ce grand prédicateur des cœurs donnerait par sa vertu quelque prix à mes pensées, parce qu'il les verrait naître d'une charité fraternelle. Il faut, s'il se peut, satisfaire ce pieux désir; et pour faire de mon coté ce qui sera nécessaire, je tirerai des paroles de notre Sauveur, que je vous ai récitées, trois instructions importantes qui vous pourront servir, avec la grâce de Dieu, pour tout le reste de votre vie. Seulement je vous conjure de joindre vos prières aux miennes, afin qu'il plaise à cet Esprit qui souffle où il veut 2, de répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne; je veux dire la simplicité et la vérité. Après quoi, pour une plus claire intelligence de cet entretien, je vais lâcher de vous expliquer

1 Prêché le 5 décembre 1GSI, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, pour la profession de Marie-Anne de Saint-François Bailly, appartenant à l'une des meilleures familles de Dijon.

2 I. Jo ni. m, S.

l'intention de noire bon Maître dans le lieu que je viens d'alléguer.

Comme un sage capitaine, se préparant à une expédition difficile, déclare à ceux qui viennent servir sous ses ordres, à quelles conditions il les reçoit dans ses troupes : de même le sauveur Jésus étant descendu du ciel pour faire la guerre à Satan, pour inviter tous les hommes à cette entreprise, il propose en peu de mots les qualités nécessaires pour pouvoir être rangés sous ses étendards. « Quiconque, dit-il, délire « venir après moi, c'est-à-dire, quiconque me veut reconnaître « pour son capitaine, il faut, poursuit-il, qu'il renonce à soi- « même; » Abneget semetipsum : « puis, qu'il prenne une géné- « reuse résolution de porter sa croix tous les jours, » et tollat crucem suam quotidie; « et qu'il me suive enfin par mille « embarras de périls, de supplices et d'ignominies, » et sequotur me. C'est en abrégé ce qu'il faut quitter, et ce qu'il faut faire à sa suite : voilà les lois et les ordonnances de cette milice. C'est pourquoi je me suis résolu d'appliquer à l'état que vous allez embrasser les ordres généraux de Jésus-Christ notre chef, et de vous faire voir dans le sens littéral de mon texte, selon le dessein que je vous ai déjà proposé; premièrement, jus qu'à quel point votre condition vous oblige de renoncer au monde, en second lieu, comment il vous faut persévérer dans cette sainte résolution, et enfin, comment, non contente de persévérer, vous devez toujours croître, et toujours enchérir par-dessus les actions passées. Ce seront les trois avertissements que comprendra ce discours , que je prie Dieu de graver pour jamais au fond de votre âme.

PREMIER TOINT.

Lorsqu'on vous prêche si souvent, ma très-chère sœur, qu'il taut renoncer, il est nécessaire que vous entendiez que ce monde, auquel il faut renoncer, réside en vous même. Le disciple bien-aimé vous le montre fort à propos, quand il dit : Nolite diligere mundum, neque ea quœ m mundo sunt : « Gardez- « vous bien d'aimer le monde, ni ce qui est dans le monde ; » d'autant, ajoute-t-il peu après, « qu'il n'y a dans le monde

682 POUK UNE PROFESSION.

« que concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, « et superbe de vie : » Omne quod est in mundo, concupùcentia camis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitœ l. Cet orgueil et cette double concupiscence, que peul-ce être autre chose que le trouble de nos passions? Et ce trouble, n'est-ce pas le fruit maudit de l'amour aveugle que nous avons pour nous-mêmes? Par conséquent, ce monde qu'il nous faut quitter, c'est nous-mêmes : Abneget semetipsum.

Que si vous me demandez d'où nous vient cette dure nécessité, que notre adversaire nous soit si procbe, et que nous soyons, pour ainsi dire, si fort amis de notre ennemi, qu'il vous souvienne de ce bienheureux état d'innocence, où la partie supérieure conduisait si paisiblement les mouvements inférieurs, où le corps se trouvait si bien du gouvernement de l'esprit; parce que l'homme tout entier conspirait à la même fin. En ce temps-là, on n'entendait point parler de ces fâcheux termes de renoncer à soi-même. Mais la vanité, fille et mère du désordre, pervertit bientôt cette douce disposition, et ayant fait révolter l'esprit contre Dieu, souleva par un même coup la chair contre la raison. La désobéissance est vengée par la désobéissance : l'homme, ainsi que l'enseigne saint Paul -, veut en même temps ce qu'il ne veut pas, et sentant en soi deux volontés discordantes, il ne saurait plus reconnaître laquelle est la sienne : si bien que, dans cette incertitude et cette impuissance, il faut nécessairement qu'il se perde pour se sauver 3. On ne lui dit plus, comme auparavant, qu'il commande ù toutes les créatures 4 ; mais on l'avertit de se défier de toutes les créatures. Pour le punir d'avoir voulu se satisfaire contre la loi de son Dieu, il est ordonné à jamais qu'il renoncera à ses propres inclinations, s'il se veut bien remettre en ses bonnes grâces. Et lui qui croyait se pouvoir faire plus de bien qu'il n'en avait reçu de la main de son Créateur, sera condamné, par une juste vengeance, à être lui-même son plus cruel et irréconciliable ennemi*

1 Joan. u, 15.

2 Rom. vu, 19.

3 Luc. ix, 2i.

* Gènes, i, 28.

C'est pourquoi je vous en conjure, ma très-chère sœur, par ce Dieu que vous servez; après avoir compris combien il est nécessaire de quitter le monde, considérez attentivement la hauteur de cette entreprise. Le monde qu'il faut mépriser, ce n'est ni le ciel, ni la terre; ce ne sont ni les compagnies, ni cette vaine pompe, ni les folles intrigues des hommes : certes, il ne serait pas d'une si prodigieuse difficulté de s'en séparer. Mais quand il s'agit de se diviser de soi-même, de quitter, dit saint Grégoire ', non ce que nous possédons, mais ce que nous sommes, où trouverons- nous une main assez industrieuse ou assez puissante, pour délier ou pour rompre un nœud si étroit? Quelles chaînes assez fortes pourront jamais contraindre cet homme animal, qui règne en nos membres, à subir le joug de l'homme spirituel? Sans doute il retournera toujours à ses inclinations corrompues. Comme une personne que l'on attache contre son gré à quelque sorte d'emploi, dans le temps que vous l'y croyez la plus occupée, s'entretient souvent dans des conceptions creuses et extravagantes : de même ce vieil Adam, quand vous lui aurez arraché ce qu'il poursuit avec plus d'ardeur, quand vous aurez tenté toutes sortes de voies pour lui faire suivre la raison, il n'y aura ni erreur ni chimères où il ne s'amuse plutôt; « d'autant, dit saint Paul, « qu'il est incapable de goûter ce qui est de Dieu : » Animalis homo non percipit ea quœ sunt spiritus Dei 2.

Et ne vous tenez point assurée sur votre vertu; car il se sert contre nous de la vertu même. Ceux qu'il n'a pu vaincre par un combat opiniâtre, souvent il les renverse par l'honneur de la victoire ; et lorsqu'ils s'imaginent être devenus extrêmement humbles, il les rend orgueilleux par cette humilité prétendue. Combien en voyons-nous qui, séduits par ces artifices, pensent, en se jetant dans un cloître, quitter les vanités pour la mortification, et ne font, à le bien prendre, que quitter des vanités pour des vanités; en cela d'autant plus criminels et plus misérables, qu'ils vont porter le monde jusqu'au fond de la solitude, qu'ils se vont perdre dans le lieu où les autres cherchent

i In Evang. lib. it, Hom. \x\n, n" 1, et seq., t. I, col. 15.sC et seq. 2 I. Cor. H, 14.

leur refuge, et qu'ils joignent non-seulement Jésus-Christ avec Bélial, mais qu'ils sacrifient à Bélial dans le temple et sur les autels de Jésus-Christ même.

C'est, ma très-chère sœur, ce que vous avez particulièrement à méditer en ce jour. Si vous envisagez bien l'action que vous allez faire, vous trouverez que toutes ses circonstances vous prêchent le mépris du monde. Parcourons-les, s'il vous plaît, et vous découvrirez clairement ce que je vous dis.

Dites-moi, y a-t-il rien qui rende une personne plus vile que la pauvreté? Quand vous entendez dire de quelqu'un que c'est un homme de néant, ne jugez-vous pas incontinent qu'on parle d'un pauvre? D'où vient que David, après avoir dépeint les diverses calamités des pauvres, conclut enfin par ces paroles qu'il adresse à Dieu : Tibi derelictus est pauper l : « 0 « Seigneur, on vous abandonne le pauvre; » voulant dire que chacun court avec ambition au service des grands, et qu'il n'y a que Dieu seul à qui les pauvres ne soient point à charge. Et il est si vrai, ce que dit un poëte -, que la pauvreté rend les hommes ridicules, que ceux qui y sont réduits ont je ne sais quelle honte de l'avouer, et quelquefois le deviennent de crainte de le paraître. Je sais bien que celle que vous professez, d'un côté vous est honorable ; mais elle a aussi d'autre part quelque chose de beaucoup plus rude, en ce qu'elle ressemble à la pauvreté des esclaves, qui non-seulement ne possèdent rien, mais de plus sont incapables de rien posséder. Vous perdez toutes sortes de droits; on en vient jusque-là que de ne vous plus compter parmi les vivants : si bien que vous pouvez dire avec le Psalmiste : « Tous mes proches m'ont « abandonné, mais le Seigneur a eu la bonté de me recevoir 3; » et avec Notre-Seigneur : « Mon père et ma mère, mes frères « et mes sœurs, ce sont ceux qui écoutent et observent la pa- « rôle de mon Dieu 4. »

Quant à cette fleur sacrée de votre virginité, que vous allez

i Ps. ix, 35.

2 Juvenul. Salyr. m.

3 Ps. xxvi, 10.

* Muttfi. xu, 60.

présenter pour être eu bonne odeur au Verbe divin votre Epoux; ô Dieu ! qui vous pourrait assez exprimer combien elle vous oblige de vous tenir nette de toutes les affections de la terre? Sachez que votre virginité vous prépare un lit nuptial, où vous posséderez, dans le repos de votre Ame, Jésus, l'amoureux des vierges; mais qui les aime avec une extrême jalousie. C'est pourquoi son zélé disciple prenant part aux affections de son maître : « Je suis jaloux de vous, dit-il, de la « jalousie de Dieu ; » sEmulor enim vos Dei œmulatione ; « parce « que, ajoute-t-il, je vous ai fiancée, comme une vierge chaste, « à un seul homme, qui est Jésus-Christ: » Dtspondi vos uni viro, virginem castam exhibere Chrislo l. Or, pensez quel serait le sentiment d'une fille chaste et pudique, si on lui parlait de rompre, avant son mariage, cette foi qu'elle conserve uniquement pour son cher époux. Telle doit être votre pudeur, je ne dis pas à l'égard des voluptés bestiales; mais je dis à l'égard des moindres sollicitations de ce monde.

Car la jalousie de Jésus ne regarde pas seulement les hommes; son amour est si tendre, qu'il s'offense et se pique si vous choisissez la moindre chose hors de lui. Toutes ces douces contraintes où vous êtes sont autant d'effets de sa jalousie. Y a-t-il aucun de nos sens par lequel nous touchions les choses plus légèrement que par celui de la vue? lit toutefois il iémoigne, par ce voile qu'il vous impose, qu'il ne vous permet pas cette sorte de jouissance. Et le docte Tertullien dit que l'on en couvre les vierges, de peur qu'elles ne soient souillées des moindres regards; estimant la virginité une chose si délicate, qu'elle peut être en quelque façon violée par les yeux, surtout par ces yeux que l'Apùtre appelle si élégamment « yeux pleins « d'adultère : » Oculos adulteri plaies 2. D'où vient que ce grand homme, selon sa gravité ordinaire, nous a dépeint de la sorte ce voile des vierges : Indue armaiwam pudoris, circumduc vallum pudicitiœ, muruia sexui tuo strue qui nec iuos cinitt'it oculos, nec admittat alùnos 3 ; « Revétez-vous, leur dit-il, des armes de la

. i II. Cor. xi, 2.

2 II. Petr. ii, 14.

s De Virg. vel. n° 10.

« pudeur; entourez votre honnêteté d'un rempart : dressez une « muraille à votre sexe, qui empêche vos yeux de sortir, et « refuse l'entrée à ceux des autres: » d'où vous pouvez conclure qu'une vierge n'est plus vierge sitôt qu'elle s'abandonne aux sentiments de la terre, et qu'alors sa virginité lui tourne en prostitution.

Passons outre : il n'y a rien qui soit plus à vous que votre propre volonté ; néanmoins vous avez bien la résolution de vous en vouloir dépouiller. En effet, vous la soumettez tellement aux ordres d'autrui, qu'on ne sait plus si c'est la vôtre ou celle de vos supérieurs ; et l'obéissance rigoureuse que vous professez l'anéantit de telle sorte, qu'un Père ancien l'a nommée la sépulture de la volonté l; sépulture certainement bien pénible, parce qu'il la faut recommencer mille et mille fois; mais qui vous avertit que, renonçant si généreusement à la chose qui est le plus en votre pouvoir, ce serait un crime si vous vous reteniez aucun bien du monde.

Enfin, considérez, par une réflexion sérieuse, que l'action que vous allez faire est un sacrifice, et que ce serait un sacrilège exécrable, si vous réserviez quelque chose de ce qui entre par une oblation solennelle en la possession du Très-Haut. Ophni et Phinées, sacrificateurs d'Israël, pour s'être attribué les offrandes que le peuple présentait à Dieu, furent dévorés avec leur armée par le glaive des Philistins 2 : d'autant, comme dit le prophète Isaïe, « que Dieu est le Seigneur, et « ne peut souffrir la rapine dans les holocaustes : » Ego Dominus, odio habens rapinam in holocausto 3. Et de quelle punition penseriez-vous être digne, si vous ravissiez à Dieu non point la graisse des agneaux ou des béliers; mais une victime vivante, lavée du sang de son Fils, qu'il a tirée du monde pour la sanctifier à son nom?

Dites-donc, ma très-chère sœur, en faisant une revue générale dans tous les replis de votre cœur, dites du plus profond de votre âme : 0 monde, à qui mon Maître n'a pu plaire, et

1 S. Joan. Clim. Seul. Parad. Grad. iv.

2 I. Reg. ii, ni, iv.

s h. lxi, 8.

qui n'as pu plaire à mon Maître! ô monde, qu'il a surmonté par l'infamie de sa mort! monde enfin, théâtre de folie et d'illusion, je te quitte et je te renonce de toute mon affection. Et vous, rompez mes liens, ô Seigneur ! je vous immolerai une hostie de louange l, et mon âme délivrée ne cessera de bénir vos incomparables bontés. Daignez, mon sauveur Jésus, me recevoir en <vos bras, et ne permettez pas que mes ennemis m'en arrachent. C'est ce que vous donnera, s'il plaît à Dieu, la persévérance, qui doit faire le second point de cet entretien.

« Qui veut venir après moi, dit notre divin Capitaine, qu'il « renonce à soi-même, et porte sa croix tous les jours: » Tullat crucem suam quotidie. Cette croix, c'est la guerre que nous devons avoir contre le monde et la chair, auxquels nous devons nous crucifier avec notre Maître : et ce mot, « tous les «jours » nous marque la persévérance. Au reste, notre prince nous avertit qu'il ne nous veut point épargner; qu'avec lui, une bataille gagnée en attire une autre, et qu'il ne sait point donner d'autre rafraîchissement à ses troupes; qu'il entend enfin que leur travail soit continuel en ce monde, puisque leur couronne dans le ciel doit être immortelle : voilà comme il nous encourage à persévérer.

Pour appliquer ceci à votre condition, comprenez, s'il vous plaît, la nature de vos vœux. Il y a deux sortes de vœux : les' uns sont pour un temps, et les autres, à perpétuité, comme ceux que vous allez faire. Ce que je dirai se doit entendre particulièrement des derniers, bien qu'à proportion il se puisse aussi appliquer aux autres.

C'est la religion, disent les théologiens, qui nous lie à Dieu ; et le vœu, selon leur doctrine, en est un des actes qui a la vertu d'étreindre ce sacré nœud. Car encore que tout ce que nous sommes appartienne au Créateur, de droit naturel; néanmoins il a voulu nous laisser un certain domaine sur nos actions, pour former en nos âmes une légère image de sa souveraineté.

* Fs. cxv, s.

absolue : et c'est ce domaine que vous lui cédez et transportez par vos vœux. Quels doivent donc être les sentiments d'une âme pieuse, qui se veut de tout son cœur dévouera Dieu? Premièrement, elle considère que tout ce qu'il y a d'être dans les créatures, relève de cet Être souverain et universel : puis, poussée d'un violent désir de se réunir à sou principe, et de se donnera lui pour toute l'éternité, elle proteste de se résigner tout entière à ses saintes dispositions; afin qu'il règne sans réserve sur ses puissances, qu'il les occupe toutes elles remue selon ses conseils, s'y attachant de tous ses efforts et enracinant, pour ainsi dire, sa volonté dans cette volonté première et indépendante, la règle et le centre de toutes les autres. Telle est l'adoration que vous allez rendre aujourd'hui à cet Esprit incompréhensible, dont le ciel et la terre redoutent les commandements. Et cette adoration en ce point différente de toutes les autres, que celles-ci passent avec l'acte que vous en formez; au lieu que celle-là a son effet dans toute la vie : de sorte que comme Dieu est immuable par la loi toujours permanente de son éternité; ainsi vous vous faites une loi vous-même, par les vœux que vous concevez, d'être ferme et inébranlable dans son service.

Donnez-vous donc de garde que l'ennemi ne vous trompe; et que, ne pouvant vous ébranler d'abord dans la fin principale de votre vocation, il ne tâche de vous jeter peu à peu dans . quelque relâchement, et ne vous fasse négliger insensiblement les choses de moindre importance : sur quoi vous avez à penser qu'une âme religieuse, dont tous les mouvements concourent à la même fin, ressemble en ce point à une voûte bien affermie, qui est incapable de succomber quand on la veut pousser toute entière, mais qu'on peut faire tomber facilement en ruine par la désunion qui s'en ferait pièce à pièce. C'est pourquoi ne dédaignez pas ce qui vous semble le moins nécessaire, parce que delà dépend le plus important; Dieu ayant ordonné pour la connexion de toutes les choses, et afin que chacune eût son prix, que les plus grandes fussent soutenues sur les plus petites : et ainsi ce qui sérail peut-être à mépriser, selon sa nature, devient très-considérable par la conséquence.

Ne permettez donc pas que l'on vous puisse jamais reprocher ce que le saiat apôtre reproche aux' Galaf.es ' : Sic stulti estis, ut cum spiritu cœ/tentù, nuac carne conmmmemini? « Seriez- « vous bien assez insensée pour vouloir finir par la chair, après « avoir commencé par l'esprit? Auriez-vous, poursuit-il, tant « souffert en vain? » Tanta passi estis sine causa ?

Et moi, ne vous puis-je pas dire, à l'exemple de ce Maître des prédicateurs : Auriez-vous pour néant renoncé au monde? Non, non, ma très-chère sœur; veillez dans l'exercice de l'oraison; que vos yeux languissent et défaillent, en regardant le saint lieu d'où vous doit venir le secours; et celui qui a commencé en vous celte bonne œuvre, non-seulement vous donnera la grâce de persévérer, mais encore il vous fera croître de jour en jour en Jésus- Christ notre chef: Crescenles in eo per omuia, qui est caput Chrislus *2. C'est par où je m'en vais conclure.

ÏROISltlIK POINT.

« Qui veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, et « porte sa croix tous les jours, et me suive : » Et sequaturme. Pour ne nous point éloiguer de notre première pensée, ne vous semble-t-il pas entendre notre brave Capitaine, qui pour porier en nos cœurs une vigoureuse résolution : Qui m'aime me suive, dit-il : il est vrai que je vous mène à de grands périls; mais souvenez-vous que je vous commande de me suivre, et non point de marcher devant. « Or, nous n'avons point « un pontife qui ne sache pas compatir à nos infirmités » : Non habemm puntificem, qui non possit compati iiifirmitaiibus noitris 3. Comprenez maintenant combien ces paroles nous invitent à croître toujours.

Quand ces deux difficultés concourent en un même objet, savoir, la nécessité de le suivre et l'impossibilité d'y atteindre, il ne reste qu'une chose à faire, qui est d'avancer toujours. Or, tel est le Fils de Dieu, l'exemplaire de notre vie. Nous voyons dans ses actions, premièrement, la lumière de ses vertus qui

1 Calât, m, 34.

2 E/thes. iv, 15.

3 Hebr. iv, 15.

nous doit conduire; et en second lieu, la perfection où nous ne pouvons parvenir. 11 faut donc courir incessamment après lui, selon la mesure qui nous est donnée, comme ce brave athlète saint Paul, qui court incessamment vers le but de la carrière: Ad deslinatum peisequor, dit-il1; c'est-à-dire, « Je « poursuis toujours ma pointe ; je ne cesse de pousser en avant « au point où l'on me montre le terme de ma carrière, qui « est Jésus-Christ. » Mais considérant entre son Maître et lui une dislance infinie, il s'étonne d'avoir si peu avancé, et oublie, dit-il, ce qui est derrière lui; c'est-à-dire, qu'il ne fait point d'élat de l'espace qu'il a couru : Quœ quidem rétro sunt obliviscens. Quant à ce qui lui reste, où il ne voit point de bornes, il s'y étend : il veut dire qu'il passe ses forces, et sort en quelque façon de soi-même pour y arriver : Ad en quœ sunt priera extendens meipsum; d'où je conclus que la perfection du christianisme ne consiste point en un degré déterminé. Or, ce que vous recherchez dans le genre de vie que vous embrassez, c'est la perfection du christianisme, et par conséquent ne vous lassez jamais de monter : allez de vertu en vertu, si vous voulez voir le Dieu des dieux en Sion2.

Et pour ramasser en trois mots toute l'instruction de ce discours, détachez-vous entièrement de vous-même : vous y êtes obligée par l'action que vous allez faire, et par les conseils évangéliques que vous professez: Abneget semelipsum. Persévérez; c'est ce que vous enseigne la nature de vos vœuv, qui est immuable: Tollat crucem suam quotidie. Enfin augmentez, si vous ne voulez aller contre la fin de votre vocation, qui est la perfection du christianisme : avancez donc toujours, en suivant Jésus : et sequatur me. C'est ce que j'avais à vous dire, touchant l'exposition de mon texte : maintenant, pour ne point retarder vos désirs, je m'en vais conclure.

Par quel ordre de la Providence est-il arrivé que cette journée, qui va vous voir tout à l'heure sortir du monde, touchât de si près celle qui vous y a vu faire votre première entrée, et que presque un même temps fût témoin de votre naissance et

i Philipv. m, 12, 13, 14.

2P>\ iaxxiii, 8.

de votre mort? N'est-ce point que Dieu veut vous faire entendre par là que vous n'êtes née que pour cette vocation? ou bien que pendant ces jours qui, selon la révolution des années, vous représentent les premiers de votre vie, vous en devez commencer une nouvelle au service de Jésus-Christ? Quoi qu'il en soit, ma très-chère sœur, et quoi que ce soit que ce Roi des siècles vous veuille signifier par cette bienheureuse rencontre, je le prie de le faire profitera votre salut.

Un ancien disait qu'il n'avait vécu que depuis qu'il s'était retiré dans la solitude. Puisse notre grand Dieu combler de tant de douceurs la solitude plus sainte où vous vous jetez, que vous commenciez seulement de cette matinée à compter vos jours : puissiez-vous devenir aujourd'hui enfant en Jésus- Christ; et que ce mercredi, qui vous doit être si mémorable, soit dorénavant le jour de votre nativité !

C'est aussi en ce même jour, ma très-chère .sœur, que vous fuies baptisée. Vous n'aviez fait que le premier pas dans ce monde, et déjà on vous obligeait par un acte public d'y renoncer. Vous n'aviez alors pour toute voix que des cris : l'Église vous prêta la sienne pour faire cette généreuse déclaration; après quoi vous fûtes lavée de l'eau du baptême, où, laissant les ordures de votre première nativité, vous reprîtes une nouvelle naissance non point de la chair, mais d'un esprit pur, et d'une eau sanctifiée par des paroles de vie. 0 que vous célébrerez dignement aujourd'hui l'anniversaire de votre baptême ! puisque vous allez non-seulement quitter le monde en esprit, mais que vous lui allez arracher votre corps et rompre avec lui toute sorte de commerce.

L'on a toujours cru dans l'Église que le martyre était un baptême : et les saintes pénitences, que l'on voue de pratiquer dans les monastères, ne peuvent-elles point passer pour un nouveau genre de martyre dans lequel Dieu ne voit rien qui ne plaise à sa majesté, puisque le persécuteur et le patient lui sont agréables? Que si le grand Cyrille de Jérusalem a bien pu appeler le baptême un sépulcre et une mère ', n'en puis-je pas dire autant de la cérémonie de ce jour, dans laquelle

1 Càtwhês. \x, Myst. n, n. 4, p. 312.

votre chair ensevelie donnera place à la pure vie de l'esprit? Heureuse à qui la perte de si peu de chose va valoir un bien éternel; qui, par un aimable artifice, quittez tout pour tout retrouver en Dieu, et ainsi deviendrez ce que dit saint Paul ', « comme n'ayant rien et possédant toutes choses ! »

* Mais sachez, ma sœur, que ce monde que vous quittez a intelligence chez vous, et que durant tout le temps que vous demeurerez sur la terre, il ne cessera jamais de vous persécuter. 11 tentera toutes sortes de voies et toutes sortes d'artifices pour vous embarrasser de quelque affection sensible. Ah ! ma très-chère sœur, donnez-vous bien de garde de l'écouler. Ne voyez-vous pas que le démon est toujours à épier l'occasion de vous perdre, qu'il ne cesse de dresser quelques batteries nouvelles pour vous attaquer? quelle honte serait-ce si votre esprit avait moins de soin de se conserver, que la chair et le monde n'en ont de vous nuire! Regardez les passionnés de la terre, comme ils sont constants dans leurs poursuites insensées : faut-il que la folie de la chair soit plus prévoyante que la sagesse du ciel?

Je ne doute pas que vous n'ayez au commencement une grande ardeur dans les moindres choses, et j'espère que Dieu vous la conservera; mais il faut y prendre garde. Qu'il est facile, ma chère sœur, de se relâcher, et que nous nous persuadons facilement qu'il n'est pas besoin de se donner tant de peine! et cependant il n'y a rien de si dangereux. La dévotion ne se perd jamais que par le relâchement. 11 en est comme d'une voûte ; tant que toutes les pierres s'appuient l'une l'autre, elle résiste à toutes sortes d'efforts, et ne peut jamais être abattue que par pièces : de même la dévotion, qui consiste dans un certain accord de tous les sentiments de l'âme, est trop forte quand toutes les parties se prêtent un mutuel secours; elle ne se peut perdre par un autre moyen que par le relâchement.

» II. Cor. vi, 10.

* Le reste de ce sermon paraît être une extension ou un développement des vérités déjà énoncées dans le corps du discours, et aue Bossuet se sera propose de traiter d'une nouvelle manière dans quelque autre occasion. [Édit. de Dé forts.)

11 y a certaines petites choses que nous avons peine à croire si nécessaires; c'est pourquoi nous les omettons assez facilement : mais c'est un artifice du démon. Souvenez-vous que les plus grandes choses dépendent d'un petit commencement ; qu'il faut avoir fait le premier pas, avant que d'être renversé dans un précipice. Nous ne nous apercevons pas du changemont, tant que nous ne voyons pas une notable altération; et cependant les forces se diminuent, et le démon gagne peu à peu ce qui lui aurait été inaccessible, s'il y eût prétendu du premier abord. Il se faut donc bien garder de faire comme ces âmes lâches. Ah! disent-elles, pour cela c'est peu de chose, je serai plus exacte dans les choses d'importance : comme si celle qui manque dans ce qui est plus facile pouvait se promettre de venir à bout des grandes difficultés. Pour moi je ne voudrais dire que trois mots à une personne de celtesorte.

N'est-il pas vrai que nous ne nous maintenons que par la grâce de Dieu? Vous n'en pouvez douter ; et si cela est, d'où vient que vous vous promettez d'être ponctuelle dans les soins importants, bien que vous soyez négligente dans les choses qui vous paraissent de moindre conséquence? Vous qui avouez que, dans l'état de la plus grande perfection, il n'y a que Dieu qui puisse vous soutenir, comment pouvez-vous vous assurer de vous retenir, lorsque vous avez donné le premier branle à votre âme du côté du penchant? Iisl-ce par votre propre force, ou par celle de Dieu ? Si vous croyez le pouvoir par vous-même, c'est une grande vanité; si vous l'attendez de Dieu, c'est une grande imprudence; car il ne se peut rien concevoir de plus imprudent que de reconnaître que nous dépendons de Dieu, et de lui donner sujet de nous abandonner par nos négligences.

Par où vous voyez, ma très-chère sœur, que de négliger les petites choses, ce n'est pas une faute si peu considérable que nous nous l'imaginons, et que, bien qu'elle ne semble pas grande en elle-même, elle est extrêmement dangereuse dans ses conséquences. C'est pourquoi je vous dis avec l'Apôtre : State in Domino x : « Tenez ferme, et demeurez dans Notre-

1 Philipp. iv, t.

« Seigneur. » Mortifiez-vous dans les petites chose-, afin de vous accoutumer à vaincre dans les grandes tentations. Refusez tout ce qui viendra de la part du monde, jusqu'au moindre présent, pour ne pas lui donner la moindre prise; et surtout vivez de telle sorte dans la religion, qu'on ne vous puisse pas reprocher, au jour du jugement, qu'en vous le commencement valait mieux que la fin : de peur que voire ferveur ne passe pour une dévotion légère, ou pour un amour de la nouveauté.

Nous avons vu, ma sœur en Jésus-Christ, qu'il est nécessaire de renoncer entièrement au monde, et qu'il faut persévérer dans cette aversion, pour acquérir la perfection de cette vie solitaire que vous embrassez. 11 semble qu'il n'y ait plus rien à ajouter à ces deux choses. Et en effet, je ne voudrais pas en dire davantage, si je n'avais à parler à une épouse de Jésus- Christ; mais il faut vous porter au plus haut degré, puisque vous avez résolu de suivre le chemin de la perfection. Je vous dis donc qu'il ne suffit pas de persévérer, il faut croître, ma sœur, et courir toujours de plus en plus à Jésus-Christ.

Je pourrais vous dire, pour établir cette vérité, qu'un bon courage ne peut se prescrire de bornes; que l'amour qui craint d'aller trop loin n'est qu'un faux amour; que le chemin du ciel étant extrêmement roide, ce serait une grande témérité de prétendre y marcher d'un pas égal ; qu'il faut toujours faire contention ; que qui ne s'efforce pas de monter, il faut qu'il soitTenversé de son propre poids; que nous ne saurions nous acquitter des obligations que nous avons à Dieu, quand nous y emploierions une éternité avec toute l'ardeur imaginable ; et partant, que ce serait bien manquer de courage et une grande ingratitude, de nous borner lâchement à un commencement de vertu mal affermie, contre toute prudence, contre les enseignements et l'exemple du Fils de Dieu, contre les sentiments que vous doit inspirer la générosité du christianisme et l'amour d'un si bon père, tel qu'est notre Dieu. Je ne doute pas que vous ne vous rendissiez à ces raisons : mais il faut vous faire voir combien est étroite l'obligation que vous avez de croître jusqu'à la mort.

Je vous dis donc, ma sœur, que si vous n'avez dessein de vous avancer toujours, il ne vous sert de rien d'entrer dans un cloître, ni de vous attacher à Dieu par les promesses solennelles que vous allez l'aire. Pourquoi quittez-vous les empêchements du monde ? n'est-ce pas parce que vous aspirez à la perfection avec la grâce de Dieu? Or, la perfection du christianisme n'a point de bornes assurées, d'autant qu'elle se doit former sur un exemplaire dont il n'est pas possible d'imiter toutes les beautés. C'est Jésus-Christ, ma sœur, le Fils du Père éternel, celui qui porte tout le monde par sa parole, en qui habitent toutes les richesses de la Divinité. Puis donc que nous ne pouvons jamais atteindre à nous conformer parfaitement à Jésus-Christ, tout ce que nous pouvons, c'est de tâcher d'en approcher de plus en plus. Et si la perfection du christianisme n'est pas dans un degré déterminé, il s'ensuit qu'elle consiste à monter toujours. Et parlant, ma sœur, vous proposer d'atteindre cà la perfection, et vous vouloir arrêter en quelque lieu, c'est contraindre vos propres desseins; c'est aller contre votre vocation que de prescrire des bornes à votre amour. L'Esprit de Dieu, que vous voulez faire absolument régner sur vous, ne saurait laisser ses entreprises imparfaites ; il porte tout au plus haut degré quand on le laisse dominer sur une âme.

Considérez comme l'ambition ne saurait trouver de bornes, quand on lui laisse prendre le dessus sur la raison : et nous pourrions croire que l'Esprit de Dieu ne nous voudrait pas pousser à rechercher ce qu'il y a de meilleur? cela est bon dans les âmes où on le tient en contrainte. Mais vous, ma sœur, vous vous captivez pour donner la liberté tout entière à l'Esprit de Dieu ; laissez-le agir dans votre âme. La charité qui opère en vous vient de Dieu, et ne demande autre chose que de retourner à sa source : si elle est forte en votre âme, elle ne cessera de l'entraîner par l'impétuosité de sa course, jusqu'à tant qu'elle se soit reposée dans le sein du P>ien-Aimé.

SERMON 1

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