POUR LA PROFESSION DE MADAME DE LA VALLIÈRE
assis sur le trône d'où relove tout l'univers, et à qui il ne coule pas plus à faire qu'à dire, parce qu'il fait tout ce qui lui plaît par sa seule parole, prononcera du haut de son trône, à la tin des siècles, qu'il va renouveler toutes choses ; et qu'en même temps on verra toute la nature changée faire paraître un monde nouveau pour les élus. Mais quand, pour nous préparer à ces nouveautés surprenantes du siècle futur, il agit secrètement dans les cœurs par son Saint-Esprit, qu'il les change, qu'il les renouvelle ; et que, les remuant jusqu'au fond, il leur inspire des désirs jusqu'alors inconnus ; ce changement n'est ni moins nouveau, ni moins admirable. Et certainement, chrétiens, il n'y a rien de plus merveilleux que ces changements. Qu'avons-nous vu, et que voyons-nous? quel état, et quel
riette d'Angleterre, mademoiselle de l v Yallière fut placée auprès de cette princesse comme une de ses tilles d'honneur. Elle plut beaucoup à la cour, moins encore par ses charmes extérieurs, que par les qualités de son àme bonne, douce et naïve. Mais, sensible à l'excès, elle y vit un objet qui fit sur son cœur une impression funeste. Personne n'ignore qu'elle fut aimée de Louis XIV, et qu'elle eut de lui quatre enfants dont deux vécurent : le comte de Vermandois, qui mourut, en 1G83, dans sa dix-septième année, et mademoiselle de Blois, mariée au prince de Conti. Elle a avoué depuis que, dans ces temps d'illusion, et lorsque tout semblait conspirera l'agrément et au bonheur de sa vie, elle avait toujours senti au dedans d'elle-même un trouble et une humiliation qui ne lui permettaient de jouir en repos d'aucuu plaisir. Vertueuse, s'il était possible, au milieu de ses égarements, elle gémissait de sa faiblesse, et conservait le désir comme l'espérance de rentrer un jour dans le droit chemin qu'elle avait quitté.
Plusieurs personnes d'une grande piété demandaient à Dieu sa conversion : elles l'obtinrent. Dieu la disposa peu à peu par de salutaires dégoûts, à rompre ses liens : le maréchal de Bellefomls et Bossuet contribuèrent beaucoup à l'affermir dans cette sainte résolution.
Elle crut devoir embrasser la vie religieuse pour y faire pénitence de ses fautes passées, et pour y trouver, dans l'éloignetnent du monde, le meilleur préservatif contre la rechute. L'austérité de la règle des carmélites lui fit préférer cet ordre à tous les autres. Elle y entra le 20 avril 1G74, n'ayant pas encore trente ans, elle y prit le nom de soeur Loui;-E de la Miséricorde. Elle fut admise à la véture le 2 juin, et la profession solennelle se fit le 14 juin 1075. Elle mourut en 17 10, âgée de près de soixante-six ans.
On a d'elle un livre plein d'onction, intitulé: Réflexions sur la mi^éricorde de Dieu, Il fut imprimé sans son aveu.
état? Je n'ai pas besoin de parler, les choses parlent assez d'elles-mêmes.
Madame, voici un objet digne de la pre'sence et des yeux d'une si pieuse reine. Votre Majesté ne vient pas ici pour apporter les pompes mondaines dans la solitude ; son humilité la sollicite à venir prendre part aux abaissements de la vie religieuse ; et il est juste que, faisant par votre état une partie si considérable des grandeurs du monde, vous assistiez quelquefois aux cérémonies où on apprend à les mépriser. Admirez donc avec nous ces grands changements de la main de Dieu. 11 n'y a plus rien ici de l'ancienne forme, tout est changé au dehors : ce qui se fait au dedans est encore plus nouveau : et moi, pour célébrer ces nouveautés saintes, je romps un silence de tant d'années, je fais entendre une voix que les chaires ne connaissent plus.
Afin donc que tout soit nouveau dans cette pieuse cérémonie, ô Dieu! donnez-moi encore ce style nouveau du Saint- Esprit, qui commence à faire sentir sa force toute-puissante ' dans la bouche des apôtres. Que je prêche comme un saint Pierre la gloire de Jésus-Christ crucifié; que je fasse voir au monde ingrat avec quelle impiété il le crucifie encore tous les jours. Que je crucifie le monde à son tour ; que j'en efface tous les traits et toute la gloire; que je l'ensevelisse, que je l'enterre avec Jésus-Christ; enfin que je fasse voir que tout est mort, et qu'il n'y a que Jésus-Christ qui vit.
Mes sœurs, demandez pour moi cette grâce : ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs; et Dieu donne, par ses ministres, des enseignements convenables aux saintes dispositions de ceux qui écoutent. Faites donc, par vos prières, le discours qui doit vous instruire; et obtenez-moi les lumières du Saint-Esprit, par l'intercession de la sainte Vierge : Ave, Maria.
Nous ne devons pas être curieux de connaître distinctement ces nouveautés merveilleuses du siècle futur : comme Dieu les fera sans nous, nous devons nous en reposer sur sa puissance et sur sa sagesse. Mais il n'en est pas de même des nouveautés
1 C'était le mardi de la Pentecôte.
saillies qu'il opère au fond de nos cœurs. 11 est écrit : « Jo « vous donnerai un cœur nouveau l; » et il est écrit : « Faitesvous un cœur nouveau"2:» de sorte que ce cœur nouveau qui nous est donné, c'est nous aussi qui le devons faire; et comme nous devons y concourir par le mouvement de nos volontés, il faut que ce mouvement soit prévenu par la connaissance.
Considérons donc, chrétiens, quelle est cette nouveauté de cœurs, et quel est l'état ancien d'où le Saint-Esprit nous tire. Qu'y a-t-il de plus ancien que de s'aimer soi-même, et qu'y a-t-il de plus nouveau que d'être soi-même son persécuteur? Mais celui qui se persécute lui-même doit avoir vu quelque chose qu'il aime plus que lui-même : de sorte qu'il y a deux amours qui font ici toutes choses. Saint Augustin les définit par ces paroles: Amor sut usque ad conte mptum Dei ; amor Deiusquead contemptum sui9 : l'un est « l'amour de soi-même « poussé jusqu'au mépris de Dieu ; » c'est ce qui fait la vie ancienne et la vie du monde : l'autre est « l'amour de Dieu poussé « jusqu'au mépris de soi-même; » c'est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme, et ce qui, étant porté à sa perfection, fait la vie religieuse. Ces deux amours opposés feront tout le sujet de ce discours.
Mais, prenez bien garde, messieurs, qu'il faut ici observer plus que jamais le précepte que nous donne l'Ecclésiastique* « Le sage qui entend, dit-il 4, une parole sensée, la loue, et se « l'applique à lui-même : » il ne regarde pas à droite et à gauche, à qui elle peut convenir ; il se l'applique à lui-même, et il en fait son profit. Ma sœur, parmi les choses que j'ai à dire, vous saurez bien démêler ce qui vous est propre. Faitesen de même, chrétiens; suivez avec moi l'amour de soi-même dans tous ses excès, et voyez jusqu'à quel point il vous a gagnés par ses douceurs dangereuses. Considérez ensuite une àme qui, après s'être ainsi égarée, commence à revenir sur ses
1 Ezech. xxxvi, 20.
- Ibid. xvm, 31.
3 De Civ. DeiYib. xiv, cap. xxviu, t. \n, cul. 3Î8.
4 Eccl. xxi, 18.
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pas; qui abandonne peu à peu tout ce qu'elle aimait, et qui, laissant enfin tout au-dessous d'elle, ne se réserve plus que Dieu seul. Suivez-la dans tous les pas qu'elle fait pour retourner à lui, et voyez si vous avez fait quelque progrès dans cette voie; voilà ce que vous aurez à considérer. Entrons d'abord au fond de notre matière, je ne veux pas vous tenir longtemps en suspens.
L'homme, que vous voyez si attaché à lui-même par son amour-propre, n'a pas été créé avec ce défaut. Dans son origine, Dieu l'avait fait à son image: et ce nom d'image lui doit faire entendre qu'il n'était point pour lui-même; une image est toute faite pour son original. Si un portrait pouvait tout d'un coup devenir animé, comme il ne se verrait aucun trait qui ne se rapportât à celui qu'il représente, il ne vivrait que pour lui seul, et ne respirerait que. sa gloire. Et toutefois ces portraits que nous aimons, se trouveraient obligés à partager leur amour entre les originaux qu'ils représentent, et le peintre qui les a faits. Mais nous ne sommes point dans cette peine : nous sommes les images de notre auteur, et celui qui nous a faits nous a faits aussi à sa ressemblance : ainsi en toutes manières nous nous devons à lui seul, et c'est à lui seul que notre âme doit être attachée.
En effet, quoique cette âme soit défigurée, quoique celte image de Dieu soit comme effacée par le péché, si nous en clierchons bien tous les anciens traits, nous reconnaîtrons, nonobstant sa corruption, qu'elle ressemble encore à Dieu, et que c'est pour Dieu qu'elle est faite. 0 âme, vous connaissez et vous aimez! c'est là ce que vous avez de plus essentiel, et c'est par laque vous ressemblez à voire auteur, qui n'est que connaissance et qu'amour. Mais la connaissance est donnée pour entendre ce qu'il y a de plus vrai, comme l'amour est donné pour aimer ce qu'il y a de meilleur. Qu'est-ce qu'il y a déplus vrai, que celui qui est la vérité même? et qu'y a-t-il de meilleur, que celui qui est la bonté même? L'âme est donc faite pour Dieu : c'est à lui qu'elle devait se tenir attachée,
et comme suspendue, par sa connaissance et par son amour; c'est ainsi qu'elle est l'image de Dieu. 11 se connaît lui-môme, il s'aime lui-même, et c'est là sa vie : et l'âme raisonnable devait vivre aussi en le connaissant et en l'aimant. Ainsi par sa naturelle constitution elle était unie à son auteur, et devait faire sa félicité de celle d'un être si parfait et si bienfaisant; en cela consistait sa droiture et sa force. Enfin c'est par là qu'elle était riche; parce que encore qu'elle n'eût rien de son propre fonds, elle possédait un bien infini par la libéralité de son auteur; c'est-à-dire, qu'elle le possédait lui-même, et le possédait d'une manière si assurée, qu'elle n'avait qu'à l'aimer persévéramment pour le posséder toujours; puisque aimer un si grand bien, c'est ce qui en assure la possession, ou plutôt c'est ce qui la fait.
Mais elle n'est pas demeurée longtemps en cet état. Cette âme qui était heureuse, parce que Dieu l'avait faite à son image, a voulu non lui ressembler, mais être absolument comme lui. Heureuse qu'elle était de connaître et d'aimer celui qui se connaît et s'aime éternellement, elle a voulu, comme lui, faire elle-même sa félicité. Hélas, qu'elle s'est trompée, et que sa chute a été funeste ! Llle est tombée de Dieu sur elle-même. Que fera Dieu pour la punir de sa défection ? Il lui donnera ce qu'elle demande : se cherchant elle même, elle se Irouvera elle-même. Mais en se trouvant ainsi elle-même, étrange confusion! elle se perdra bientôt elle-même. Car voilà que déjà elle commence à se méconnaître; transportée de son orgueil, elle dit : Je suis un Dieu, et je me suis faite moi-même. C'est ainsi que le prophète fait parler les âmes hautaines, qui mettent leur félicité dans leur propre grandeur et dans leur propre excellence 1.
En effet, il est véritable que pour pouvoir dire : Je veux être content de moi-même et me suffire à moi-même, il faut aussi pouvoir dire : Je me suis fait moi-même, ou plutôt, je suis de moi-même. Ainsi l'âme raisonnable veut être semblable à Dieu par un attribut qui ne peut convenir à aucune créature, c'est-à-dire, par l'indépendance et par la plénitude de l'être. Ezec xxviir, 2 ; xxix, 0.
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Sortie de soa état, pour avoir voulu être heureuse indépendamment de Dieu, elle ne peut ni conserver son ancienne et naturelle félicité, ni arriver à celle qu'elle poursuit vainement. Mais comme ici son orgueil la trompe, il faut lui faire sentir par quelque autre endroit sa pauvreté et sa misère. Il ne faut pour cela que la laisser quelque temps à elle-même ; cette âme, qui s'est tant aimée et tant cherchée, ne se peut plus supporter. Aussitôt qu'elle est seule avec elle-même, sa solitude lui fait horreur; elle trouve en elle-même un vide infini, que Dieu seul pouvait remplir : si bien qu'étant séparée de Dieu, que son fonds réclame sans cesse ; tourmentée par son indigence, l'ennui la dévore, le chagrin la tue; il faut qu'elle cherche des amusements au dehors : et jamais elle n'aura de repos, si elle ne trouve de quoi s'étourdir. Tant il est vrai que Dieu la punit par son propre dérèglement, et que, pour s'être cherchée elle-même, elle devient elle-même son supplice. Mais elle ne peut pas demeurer en cet état, tout triste qu'il est; il faut qu'elle tombe encore plus bas; et voici comment.
Représentez-vous un homme qui est né dans les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions; il ne peut souffrir sa pauvreté. Ces murailles nues, cette table dégarnie> cette maison abandonnée, où on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur : pour se cacher à lui-même sa misère, il emprunte de tous côtés; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison, .et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace sa liberté et son repos ! Ainsi l'âme raisonnable, née riche par les biens que lui avait donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s'être cherchée elle-même, réduite à ce fonds étroit et stérilej tâche de tromper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines, en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.
Elle commence par son corps et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, devient le plus cher objet de ses comptai-
sauces. Elle tourne tous ses soins de ce coté-là; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter : elle se mire, pour ainsi parler, et se considère elle-même dans ce corps : elle croit voir, dans la douceur de ces regards et de ce visage, la douceur d'une humeur paisible; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit ; dans ce port et cette mine relevée, la grandeur et la noblesse du courage. Faible et trompeuse image sans doute; mais enfin la vanité s'en repaît. A quoi es-tu réduite, âme raisonnable? Toi, qui étais née pour l'éternité et pour un objet immortel, tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche, d'une vapeur que le vent emporte, en un mot, d'un corps qui, par sa mortalité, est devenu un empêchement et un fardeau à l'esprit.
Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que ses sens lui offrent : au contraire, elle s'appauvrit dans cette recherche, puisqu'en poursuivant le plaisir, elle perd d'abord la raison. Le plaisir est un sentiment qui nous transporte, qui nous enivre, qui nous saisit indépendamment de la raison, et nous entraine malgré ses lois. La raison en effet n'est jamais si faible que lorsque le plaisir domine; et ce qui marque une opposition éternelle entre la raison et le plaisir, c'est que, pendant que la raison demande une chose, le plaisir en exige une autre : ainsi l'âme, devenue captive du plaisir, est devenue en même temps ennemie de la raison. Voilà où elle est tombée, quand elle a voulu emprunter des sens de quoi réparer ses pertes : mais ce n'est pas li encore la fin de ses maux. Ces sens, de qui elle emprunte, empruntent eux-mêmes de tous eûtes; ils tirent tout de leurs objets et engagent par conséquent, à tous ces objets extérieurs, l'âme, qui, livrée aux sens, ne peut plus rien avoir que par eux.
Je ne veux point ici vous parler de tous les sens, pour vous faire avouer leur indigence : considérez seulement la vue, à combien d'objels extérieurs ellenousattache. Tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout ce qui parait grand et magnifique, devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint- Esprit nous en avait bien avertis, lorsqu'il avait dit celte parole : « Ne suivez pas vos pensées et vos yeux, vous souillant
« et vous corrompant; » disons le mot du Saint-Esprit: « vous « prostituant vous-mêmes à tous les objets qui se présentent'. » Nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande : nous nous engageons de toutes parts; nous qui n'avions besoin que de Dieu, nous commençons à avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup, quand elle s'est chargée d'or, de pierreries, et de mille autres vains ornements. Pour la parer, toute la nature s'épuise, tous les arts suent, toute l'industrie se consume. Ainsi nous amassons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare : notre vanité se repaît de cette fausse abondance; et par là nous tombons insensiblement dans les pièges de l'avarice, triste et sombre passion, autant qu'elle est cruelle et insatiable.
C'est elle, dit saint Augustin, qui, trouvant l'âme pauvre et vide au dedans, la pousse au dehors, la partage en mille soucis, et la consume par des efforts aussi vains que laborieux. Elle se tourmente comme dans un songe; on veut parler, la voix ne suit pas; on veut faire de grands mouvements, on sent ses membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut; son argent, qu'elle appelle son bien, est dehors, et c'est le dedans qui est vide et pauvre. Elle se tourmente de voir son bien si détaché d'elle-même, si exposé au hasard, si soumis au pouvoir d'autrui. Cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. « L'avarice, dit saint Paul, est la racine de « tous les maux: » Radix omnium malorum est cupiditas -. En effet, les richesses sont un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu'on désire. Par les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d'honneurs ; le voluptueux, de plaisirs ; chacun enfin, de ce qu'il demande. Tous les mauvais désirs naissent dans un cœur qui croit avoir dans l'argent le moyen de les satisfaire. Il ne faut donc pas s'étonner si la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres. Que l'âme est asservie! de quel joug elle est chargée! et pour s'être
• Num. xv, 39.
- I. Ton. vi, 1.0.
cherchée elle-même, combien est-elle devenue pauvre et captive !
Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire. Il n'y a rien de plus éclatant, ni qui fasse tant de bruit parmi les hommes, et tout ensemble il n'y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre, considérons-la dans ce qu'elle a de plus magnifique et de plus grand. Il n'y a point de plus grande gloire que celle des conquérants, choisissons le plus renommé d'entre eux. Quand on veut parler d'un grand conquérant, chacun pense à Alexandre : ce sera donc, si vous voulez, Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois conquérants. Qu'est-ce qu'il a souhaité ce grand Alexandre, et qu'a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines, qu'il a sou Merles lui-même, et qu'il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort. Il a tout ce qu'il a demandé; personne n'en a tant fait : dans l'Egypte, dans la Perse, dans les Indes, dans toute la terre, en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans on ne parle que d'Alexandre. Il vit dans la bouche de tous les hommes, sans que sa gloire soit eM'acée ou diminuée depuis tant de siècles: les éloges ne lui manquent pas ; mais c'est lui qui manque aux éloges. Il a eu ce qu'il demandait; en a-t-il été plus heureux, tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un dieu, soit par orgueil, soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée. « Ils ont reçu leur récom- « pense, » dit le Fils de Dieu ' ; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin, tant célébrés parmi les Gentils, et j'ajoute, trop estimés parmi les chrétiens, ont eu ce qu'ils demandaient : ils ont acquis cette gloire qu'ils désiraient avec tant d'ardeur; et « vains ils ont reçu une ré- « compense aussi vaine que leurs désirs » : Quœrebant non apwl
• Mal th. vi, 2.
Daim, sed apud homines gloriam... ad quam pervenientes perceperunt mercedem suam, vani vanam l.
Vous voyez, messieurs, l'âme raisonnable déchue de sa première dignité, parce qu'elle quitte Dieu, et que Dieu la quitte ; menée de captivité en captivité, captive d'elle-même, captive de son corps, captive des sens et des plaisirs, captive de toutes les choses qui l'environnent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi : « L'homme, dit-il, est vendu sous le pë- « ché : » Vetiumdatus sub peccato- ; livré au péché, captif sous ses lois, accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l'a-t-il acheté ? Il l'a acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens, et asservi par toutes les choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel, d'où il est venu. Ainsi il a perdu Dieu, et toutefois le malheureux il ne peut s'en passer, car il y a au fond de notre âme un secret désir qui le redemande sans cesse.
L'idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais, ô malheur incroyable et lamentable aveuglement! rien n'est gravé plus avant dans le cœur de l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sontla dernière chose qui s'efface en l'homme, et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes; rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. En voulezvous voir une preuve ? A présent que je suis assis dans la chaire de Jésus-Christ et des apôtres, que vous m'écoutez avec attention, si j'allais (ah! plutôt la mort!) si j'allais vous enseigner quelque erreur, je verrais tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la religion; que feront-elles? O Dieu, qu'est-ce donc que l'homme? est-ce un prodige ? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles ? ou bien est-ce une énigme inexplicable ?
Non, messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première ins-
i In Ps. cxvm, Serm. xn,n.2,t. iv,co!. 1306. 2 Rom. vu, 14.
titution : ce qu'il y a de si bas, et qui paraît si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son. amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessein, et la marque de l'architecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte qu'il ne peut la perdre, et tout ensemble si faible qu'il ne peut la suivre : si bien qu'elle semble n'être restée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu : mais nous avons dit, et il est vrai, qu'il ne pouvait éviter après cela de se perdre aussi lui-même.
L'ûme, qui s'est éloignée de la source de son être, ne connaît plus ce qu'elle est. Elle s'est embarrassée, dit saint Augustin l, dans toutes les choses qu'elle aime; et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue elle-même. Ma maison est brûlée; on se tourmente, et on dit, Je suis perdu : ma réputation est blessée, ma fortune est ruinée, Je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué, c'est là qu'on s'écrie plus que jamais, Je suis perdu. L'homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qu'il dit, Je suis perdu, n'est pas le corps : car le corps de lui-même est sans sentiment; et l'àme, qui dit qu'elle est perdue, ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont elle connaît la perte future; c'est pourquoi elle se- croit perdue en le perdant. Ah! si elle n'avait pas oublié Dieu, si elle avait toujours songé qu'elle est son image, elle se serait tenue à lui comme au seul appui de son être, et attachée à un principe si haut, elle n'aurait pas cru périr en voyant tomber ce qui est fort au-dessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin2, s'étant engagée
> De Tria. lib. \, n. 7, t. \m, col. VJ-S. 2 Ibid. n° n, t. vin, col. 895.
ei78 POUR LA PROFESSION
tout entière dans son corps et dans les choses sensibles ; roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime, et dont elle traîne continuellement l')dée avec elle, elle ne s'en peut plus démêler, elle ne sait plus ce qu'elle est. Elle dit : Je suis une vapeur, je suis un souffle, je suis un air délié, ou un feu subtil; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui connaît Dieu, un air fait à son image. 0 âme, voilà le comble de les maux; en te cherchant, tu t'es perdue; et toi-même tu te méconnais. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par labouche de son prophète : Converti mini, sicul in profundum recesseratis, filii Israël1 ! 0 âme, reviens à Dieu autant du fond, que tu t'en étais si profondément retirée !
SECOND POINT
Et en effet, chrétiens, dans cet oubli profond et de Dieu et d'elle-même, où elle est plongée, ce grand Dieu sait bien la trouver. 11 fait entendre sa voix, quand il lui plaît, au milieu du bruit du monde : dans son plus grand éclat, et au milieu de toutes ses pompes, il en découvre le fond, c'est-à-dire, la vanité et le néant. L'âme, honteuse de sa servitude, vient à considérer pourquoi elle est née; et recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu, elle songe à la rétablir en se réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment, elle commence à rejeter les choses extérieures. 0 riebesses, dit-elle, vous n'avez qu'un nom trompeur! vous venez pour me remplir; mais j'ai un vide infini, où vous n'entrez pas. Mes secrets désirs, qui demandent Dieu, ne peuvent être satisfaits par tous vos trésors; il faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus intime. Voilà les richesses méprisées.
L'âme considérant ensuite le corps auquel elle est unie, le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte, parce qu'elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d'écouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines, par la bouche du prophète Isaïe : « J'ai vu les tilles de Sion la tète
i h: xxxi, G.
« levée, marchant d'un pas affecté, avec des contenances étu- « diées, et faisant signe des yeux à droite et à gauche : pour « cela, dit le Seigneur, je ferai tomber tous leurs cheveux '. » Quelle sorte de vengeance ! Quoi, fallait-il foudroyer et prendre d'un ton si haut pour abattre des cheveux? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban, tonne pour abattre les feuilles des arbres! Est-ce là le digne effet d'une main toute-puissante? Qu'il est honteux à l'homme d'être si fort attaché à des choses vaines, que les lui ôter soit un supplice! C'est pour cela que le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : « Je ferai tomber leurs cheveux; « je détruirai, poursuit-il, et les colliers, et les bracelets, et les « anneaux, et les boîtes à parfums, et les vestes et les man- « teaux, et les rubans, et les broderies, et ces toiles si déliées ; » vaines couvertures qui ne cachent rien, et le reste. Car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité; s'attachant, pour ainsi parler, à suivre par sa vengeance toutes les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. A ces menaces du Saint- Esprit, l'âme , qui s'est sentie longtemps attachée à ces ornements, commence à rentrer en elle-même. Quoi, Seigneur, dit-elle, vous voulez détruire toute cette vaine parure? Pour prévenir votre colère, je commencerai moi-même à m'en dépouiller. Entrons dans un état où il n'y ait plus d'ornement que celui de la vertu.
Ici cette àme dégoûtée du monde, s'avisant que ces ornements marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante, elle en connaît aussitôt le fond. Elle voit l'orgueil qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil, et les disputes, et les jalousies, et tous les maux qu'il entraîne : elle voit en même temps que si ces honneurs ont quelque chose de solide, c'est qu'ils obligent de donner au monde un grand exemple. Mais on peut en les quittant donner un exemple plus utile; et il est beau, quand on les a, d'en faire un si bel usage. Loin donc, honneurs de la
i IS4 m, 1G, 17.
terre : tout votre éclat couvre mal nos faiblesses et nos dt'Tau j
il ne les cache qu'à nous seuls, et les fait connatlre à la'
les autres. Ah ! « j'aime mieux avoir la dernière place dan I ,,,
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« maison de mon Dieu, que de tenir les plus hauts ran|
« dans la demeure des pécheurs l., >■>
L'àme se dépouille, ' comme vous voyez, des choses extl rieures; elle revient de son égarement, et commence à èù plus proche d'elle-même. Mais osera-t-elle toucher à ce coq si tendre, si chéri, si ménagé? N'aura-t-on point de pitié d cette complexion délicate? Au contraire, c'est à lui principak ment que l'urne s'en prend, comme à son plus dangereux se ducteur. J'ai, dit-elle, trouvé une victime : depuis que c corps est devenu mortel, il semblait n'être devenu pour me qu'un embarras, et un attrait qui me porte au mal; mais pénitence me fait voir que je le puis mettre à un meilleu usage. Grâce à la miséricorde divine, j'ai en lui de quoi répareij mes fautes passées. Cette pensée la sollicite à ne plus riei donner à ses sens : elle leur ôte tous leurs plaisirs ; elle em brasse toutes les mortifications; elle donne au corps une nom riture peu agréable, et afin que la nature s'en contente, elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure; la psalmodie de la nuit, et le travail de la journée y attirent le sommeil; sommeil léger qui n'appesantit pas l'esprit, et n'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions, même de la nature, commencent dorénavant à devenir des opérations de la grâce. On déclare une guerre immortelle et irréconciliable à tous les plaisirs; il n'y en a aucun de si innocent, qui ne devienne suspect : la raison que Dieu a donnée à l'âme pour la conduire s'écrie en les voyant approcher : « C'est ce serpent qui nous a séduits : » Serpens deeepit me*\ Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec une mine innocente, comme un ennemi qui se déguise pour entrer dans une place, qu'il veut révolter contre les puissances légitimes. Ces désirs, qui nous semblaient innocents, ont remué peu à peu les passions
1 Ps. Lxxur, il.
2 Gènes, ni, 13.
les plus violentes, qui nous ont mis dans les fers que nous avons tant de peine à rompre.
L'àme, délivrée par ces réflexions de la captivité des sens, et détachée de son corps par la mortification, est enfin venue à elle-même. Elle est revenue de bien loin, et semble avoir fait un grand progrès: mais enfin, s'étant trouvée elle-même, elle a trouvé la source de tous ses maux. C'est donc à elle~ même qu'elle en veut encore : déçue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais usage, elle songe à la contraindre de toutes parts; des grilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes les actions. réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui vous observent; encore trouve-t-elle qu'il n'y en a pas assez pour l'empêcher de s'égarer. Elle se met de tous côtés sous le joug : elle se souvient des tristes jalousies du monde, et s'abandonne sans réserve aux douces jalousies d'un Dieu bienfaisant, qui ne veut avoir les cœurs, que pour les remplir des douleurs célestes. De peur de retomber sur ces objets extérieurs, et que sa liberté ne s'égare encore une fois en les cherchant, elle se met des bornes de tous côtés : mais de peur de s'arrêter en elle-même, elle abandonne sa volonté propre. Ainsi, resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel : elle se donne donc en proie à l'amour divin; elle rappelle sa connaissance et son amour à leur usage primitif. C'est alors que nous pouvons dire avec David : « 0 Dieu, votre serviteur a « trouvé son cœur, pour vous faire cette prière1.» L'âme, si longtemps égarée dans les choses extérieures, s'est enfin trouvée elle-même; mais c'est pour s'élever au-dessus d'elle, et se donner tout à fait à Dieu.
Il n'y a rien de plus nouveau que cet état où l'âme pleine de Dieu s'oublie elle-même. De cette union avec Dieu, on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. Là est la véritable prudence; car on apprend à tendre à sa fin, c'est-à-dire, à Dieu, par la seule voie qui y mène, c'est-à-dire, par l'amour. Là est la force et le courage; car il n'y a rien qu'on ne souffre pour l'amour de Dieu. Là se trouve la tempérance parfaite; car on
1 II. Reg. vu, 27.
ne peut plus goûter les plaisirs des sens qui dérobent à Dieu les cœurs et l'attention des esprits. Là on commence à faire justice à Dieu, au prochain, et à soi-même : à Dieu, parce qu'on lui rend tout ce qu'on lui doit, en l'aimant plus que soi-même: au prochain, parce qu'on commence à l'aimer vérilablemenl, non pour soi-même, mais comme soi-même, après qu'on a fait l'effort de renoncer à soi-même : enfin, on se fait justice à soimême, parce qu'on se donne de tout son cœur à qui on appartient naturellement. Mais en se donnant de la sorte, on acquiert le plus grand de tous les biens, et on a ce merveilleux avantage d'être heureux par le même objet qui fait la félicité de Dieu.
L'amour de Dieu fait donc naître toutes les vertus; et pour les faire subsister éternellement, il leur donne pour fonde •> ment l'humilité. Demandez à ceux qui ont dans le cœur quelque passion violente, s'ils conservent quelque orgueil ou quelque fierté en présence de ce qu'ils aiment : on ne se soumet que trop, on n'est que trop humble. L'àme possédée de l'amour de Dieu, transportée par cet amour hors d'elle-même, n'a garde de songer à elle, ni par conséquent de s'enorgueillir ; car elle voit un objet au prix duquel elle se compte pour rien, et en est tellement éprise qu'elle le préfère à elle-même, nonseulement par raison, mais par amour.
Mais voici de quoi l'humilier plus profondément encore. Attachée à ce divin objet, elle voit toujours au-dessous d'elle deux gouffres profonds, le néant d'où elle est tirée, et un autre néant plus affreux encore, c'est le péché, où elle peut retomber sans cesse, pour peu qu'elle s'éloigne de Dieu, 'et qu'elle l'oblige de la quitter. Elle considère que si elle est juste, c'est Dieu qui la fait telle continuellement. Saint Augustin ' ne veut pas qu'on dise que Dieu nous a faits justes; mais il dit qu'il nous fait justes à chaque moment. Ce n'est pas, dit-il, comme un médecin qui ayant guéri son malade, le laisse dans une santé qui n'a plus besoin de son secours; c'est comme l'air qui n'a pas été fait lumineux pour le demeu-
1 De Gen. ad litt. lib. vin, n. ïô, t. ni. part, i, col. 234 .
rer ensuite par lui-même, mais quiesl fait tel continuellement par le soleil. Ainsi l'âme attachée à Dieu sent continuellement sa dépendance, et sent que la justice qui lui est donnée ne subsiste pas toute seule, mais que Dieu la crée en elle à chaque instant : de sorte qu'elle se tient toujours attentive de ce côté-là; elle demeure toujours sous la main de Dieu, toujours attachée au gouvernement et comme au rayon de sa grâce. En cet état elle se connaît, et ne craint plus de périr, de la manière dont elle le craignait auparavant : elle sent qu'elle est faite pour un objet éternel, et ne connaît plus de mort que le péché.
Il faudrait ici vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu : il faudrait vous montrer cetle âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu, et possédée seulement de ce qu'elle découvre en Dieu même, c'est-àdire, de ses perfections infinies. Là se verrait l'union de l'âme avec un Jésus délaissé; là s'entendrait la dernière consommation de l'amour divin dans un endroit de l'âme si profond et si retiré, que les sens n'en soupçonnent rien, tant il est éloigné de leur région ; mais pour expliquer celte matière, il faudrait tenir un langage que le monde n'entendrait pas.
Finissons donc ce discours, et permettez qu'en le finissant je vous demande, messieurs, si les saintes vérités que j'ai annoncées ont excité en vos cœurs quelque étincelle de l'amour divin. I.a vie chrétienne que je vous propose si pénitente, si mortifiée, si détachée des sens et de nous-mêmes, vous paraît peut-être impossible. Peut-on vivre, direz-vous, de cette sorte? Peut-on renoncera ce qui plaît ? On vous dira de là-haut ' qu'on peut quelque chose de plus difficile, puisqu'on peut embrasser tout ce qui choque. Mais pour1 le faire, direz-vous, il faut aimer Dieu; et je ne sais si on peut le connaître assez pour l'aimer autant qu'il faudrait. On vous dira de là-haut qu'on en connaît assez pour l'aimer sans bornes. Mais peut-on mener clans le monde une telle vie? Oui sans doute, puisque le monde môme vous désabuse du monde : ses appas ont assez d'illusions, ses faveurs assez d'inconstance, ses rebuts assez d'a-
1 Madame de la Vallière était à la çrille d'en haut avec la reine.
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mcrtume ; il y a assez d'injustice et de perfidie dans le procédé des hommes, assez d'inégalités et de bizarreries dans leurs humeurs incommodes et contrariantes; c'en est assez sans doute pour nous dégoûter.
Eh! dites-vous, je ne suis que trop dégoûté : tout me dégoûte en effet, mais rien ne me touche; le monde me déplaît, mais Dieu ne me plaît pas pour cela. Je connais cet état étrange, malheureux et insupportable, mais trop ordinaire dans la vie. Pour en sortir, âmes chrétiennes, sachez que qui cherche Dieu de bonne foi ne manque jamais de le trouver; sa parole y est expresse : « Celui qui frappe, on lui ouvre; celui qui demande, « on lui donne; celui qui cherche, il trouve infailliblement 1. » Si donc vous ne trouvez pas, sans doute vous ne cherchez pas. Remuez jusqu'au fond de votre cœur: les plaies du cœur ont cela qu'elles peuvent être sondées jusqu'au fond, pourvu qu'on ait le courage de les pénétrer. Vous trouverez dans ce fond un secret orgueil qui vous fait dédaigner tout ce qu'on vous dit} et tous les sages conseils : vous trouverez un esprit de raillerie inconsidérée, qui naît parmi l'enjouement des conversations. Quiconque en est possédé croit que toute la vie n'est qu'un jeu : on ne veut que se divertir; et la face de la raison, si je puis parler de la sorte, paraît trop sérieuse et trop chagrine.
Mais à quoi est-ce que je m'étudie? à chercher des causes secrètes du dégoût que vous donne la piété? Il y en a de plus grossières et de plus palpables : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent le monde ordinairement. On n'aime point la piété véritable ; parce que, contente des biens éternels, elle ne donne point d'établissement sur la terre, elle ne fait point la fortune de ceux qui la suivent. C'est l'objection ordinaire que font à Dieu les hommes du monde : mais il y a répondu, d'une manière digne de lui, parla bouche du prophète Malachie 2. « Vos paroles se sont élevées contre moi, dit le Sei- « gneur, et vous avez répondu : Quelles paroles avons-nous i( proférées contre vous? Vous avez dit : Celui qui sert Dieu se
1 Mattk. m, 8.
- Mal. ni, 13 et scqq.
« tourmente en vain. Quel bien nous est-il revenu d'avoir gardé « ses commandements, et d'avoir marché tristement devant sa « face? Les hommes superbes et entreprenants sont heureux: « car ils se sont établis en vivant dans l'impiété; et ils ont « tenté Dieu en songeant à se faire heureux malgré ses lois, « et ils ont fait leurs affaires. »
Voilà l'objection des impies, proposée dans toute sa force par le Saint-Esprit. « A ces mots, poursuit le prophète, les gens « de bien étonnés se sont parlé secrètement les uns aux au- « très. » Personne sur la terre n'ose entreprendre, ce semble, de répondre aux impies qui atlaquent Dieu avec une audace si insensée; mais Dieu répondra lui-même. « Le Seigneur a « prêté l'oreille à ces choses, dit le prophète, et il les a ouïes : « il a fuit un livre où il écrit les noms de ceux qui le servent; « et en ce jour où j'agis, dit le Seigneur des armées, c'est- à- « dire, en ce dernier jour où j'achève tous mes ouvrages, où je « déploie ma miséricorde" et ma justice; en ce jour, dit-il, les « gens de bien seront ma possession particulière; je les liai- « terai comme un bon père traite un fils obéissant. Alors vous « vous retournerez, ô impies ! vous verrez de loin leur félicité, « dont vous serez exclus pour jamais; et vous \errez alors « quelle différence il y a entre le juste et l'impie, entre celui « qui sert Dieu et celui qui méprise ses lois. » C'est ainsi que Dieu répond aux objections des impies. Vous n'avez pas voulu croire que ceux qui me servent puissent être heureux : vous n'en avez cru ni ma parole, ni l'expérience des autres; votre expérience vous en convaincra ; vous les verrez heureux, et vous vous verrez misérables : Hœc dicit Domimis factens hœc : «C'est ce que dit le Seigneur; il l'en faut croire : car lui- « même qui le dit, c'est lui qui le fait; » et c'est ainsi qu'il fait taire les superbes et les incrédules.
Serez-vous assez heureux pour profiter de cet avis, et pour prévenir sa colère? Allez, messieurs, et pensez-y: ne songez point au prédicateur qui vous a parlé, ni s'il a bien dit, ni s'il a mal dit : qu'importe qu'ait dit un homme mortel? U y a un prédicateur invisible qui prêche dans le fond des cœurs; c'est celui-là que les prédicateurs et les auditeurs doivent V. 39