XXVII. — De la justice
Si les juges, qui ne sont équitables qu'aux puissants, regardaient la justice comme une reine à laquelle seule il faut complaire, ils s'empresseraient, pour mériter son approbation, de faire droit à tous sans acception de personnes.
Le zèle de la justice fait faire des injustices énormes. On voit un grand crime fait, une giande tromperie, une machination pleine d'artifices : on ne veut pas que ce meurtre, que ce vol soit impuni ; à quelque prix que ce soit, on en veut connaitre l'auteur; et on aime mieux deviner, au hasard de punir un innocent, que ne sembler pas avoir déterré le coupable. Justa, juste ; bona, bene.
Pour voir quel est dans le monde l'avantage de l'injuste sur le jusve, il faut supposer l'un et l'autre parfait en son art. L'injuste faisant injure sera caché; le souverain degré d'injustice est d'être injuste et de paraître juste : au contraire, le plus haut degré de justice, c'est de ne s'émouvoir de rien, et d'être souverainement juste sans vouloir le paraître, et ne le paraissant pas en effet. Le plus heureux, au juge* ment de presque tous les hommes, sera l'injuste.
XX VI II. — Des rois et des grands.
Un roi doit agir comme si Dieu était présent : il ne le voit pas en lul-
1 Ecr.U. xxxvii, I.
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même ; mais il lui est présent par ses œuvres, comme le prince l'est dans l'étendue de ses États par ses différentes opérations. La majesté de Dieu lui doit être d'autant plus présente, qu'il en porte en lui-même une image plus vive et plus auguste.
Un roi a deux devoirs à remplir : pour le dedans, rendre la justice par lui-même, la faire rendre par ses officiers; et pour le dehors, garder la foi dans les paroles qu'il donne, mais Lien prendre garde à ce qu'il promet. Car « tel, promet, qui est percé ensuite comme d'une « épée par sa conscience : » Est qui promit lit, et quasi glailio pungitur conscient iœ l .
Le prince, pour gouverner avec sagesse, doit juger de la disposition de ses sujets par la sienne : Intellige quœ sunt proximi ex teivso 2. Il faut qu'il se montre tel aux particuliers qu'il voudrait qu'ils fussent à son égard, si eux étaient princes et lui particulier. Mais les princes ont bien de la peine à se mettre en comparaison : ils croient que tout leur est dû, et cependant ils doivent plus qu'on ne leur doit. Je suis, disentils souvent et en eux-mêmes et par leur conduite, et il n'y a que moi sur la terre 3. Dieu châtie les injustices des rois après leur mort.
La justice dans un souverain demande de la fermeté et de l'égalité. Trois vertus sont comme les sœurs de la justice qui doit le caractériser : la constance, la prudence, la clémence; la première pour l'affermir dans la volonté de suivre la loi, la seconde pour le discernement , des faits, la troisième pour supporter les faiblesses et lui apprendre à tempérer en certaines choses la rigueur de la loi.
Il est plus beau d'être vaincu par la justice que de triompher par les armes. Car lorsque nous sommes vaincus par la justice, la raison triomphe en nous, qui est la principale partie de nous-mêmes; et c'est alors que les rois sont rois, quand ils font régner la justice sur euxmêmes, parce que, comme dit Platon, « la gloire d'un règne consiste « dans l'amour de l'équité : » Quia regni decus est œquitatis affectus.
Un prince doit faire des conquêtes dans son propre État, en gagnant ses peuples à soi, en les gagnant à Dieu et à la justice, en déracinant les vices.
Un État est bien disposé par l'exemple, qui change les personnes et les forme à la vertu ; au lieu que les lois sont souvent des remèdes qui surchargent, loin de soulager.
Les princes ont des ennemis contre lesquels ils n'ont jamais l'épée tirée : ce sont les flatteurs. Contre ceux-là le prince n'est pas sur ses
1 Proc. xii, 18.
2 Eccli. xxxi, 18.
3 Isa. xlvji, LO.
gardes; ce sont cependant les plus proches, et c'est l'une des épreuves de la vertu. Il faut qu'un roi soit au-dessus des louanges, et il ne doit en être touché qu'autant qu'il a sujet de craindre d'être blâmé. On traite délicatement les princes, pour leur inspirer de loin causas odii.
Si les grands ont peu de justice, c'est qu'ils ne peuvent s'appliquer cette première loi de l'équité naturelle : « Ne faites pas à autrui ce que « vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même : » Alii ne feceris quod tibi fieri non vis; à cause qu'ils s'imaginent que tout leur est dû, et que leur orgueil ne peut consentir à se mettre en égalité avec les autres. Pour cela il faut qu'ils descendent et qu'ils se mettent en la place du faible, qu'ils voient en cet état ce qu'ils voudraient leur être fait; mais ils ne peuvent se résoudre à s'imaginer qu'ils sont peu de chose, ni à se mettre en la place du petit; c'est néanmoins en quoi consiste la véritable grandeur. Us sont élevés au-dessus des autres, pour soutenir leurs besoins et entrer dans leurs justes sentiments contre ceux qui les oppriment.