‹ Sermons de BossuetChapitre 61 sur 71 · XXXI. — Du temps · texte numérisé non relu

XXXI. — Du temps

Notre vie est toujours emportée parle temps qui nous échappe ; tâchons d'y attacher quelque chose de plus ferme que lui.

Il est tard de ménager quand on est au fond : rien de plus essentiel que de travailler de bonne heure. Il faut épargner le temps de la jeunesse : celui qui reste au fond n'est pas seulement le plus court, mais le plus mauvais, et comme la lie de tout l'âge.

' XXXII. — Il faut régler sa vie.

C'est un grand défaut dans les hommes de vouloir tout régler, excepté eux-mêmes.

Il y a des gens qui commencent à vivre lorsqu'il faut cesser de vivre, ou plutôt qui ont cessé de vivre avant de commencer. Ceux-là commenceront à la mort une malheureuse stabilité. La providence de Dieu a ses fins déterminées, auxquelles arriveront enfin, sans y penser, ceux qui ne se déterminent jamais. Ce sera la fin de leur inconstance. 11 faut donc se déterminer; « il faut donc » régler sa vie, et l'accomplir de manière que chaque jour nous tienne lieu de « toute la vie : » ht ago ut mihi instar totius vitce sit dies *.

Je converse avec moi-même comme avec le plus légitime censeur de ma vie.

XXXIU. — De l'homme.

Rien de moins important que ce que fait l'homme, parce qu'il est mortel : rien de plus important, par rapport à l'éternité.

1 Isa. xvin, t, i.

* Senec. op. l\i.

Il semble que la perfection de chaque chose consiste en son action, car chaque chose a son action. La perfection et le bien d'un architecte, c'est de bâtir, et du peintre, comme tel, de faire un tableau, et ainsi des autres. Quoi donc! les artisans, ceux même qui font profession des arts les plus mécaniques ont leurs actions : les cordonniers, les maçons, les charpentiers : l'homme seul se trouverait-il être sans action? La nature l'aura-l-elle destiné à une oisiveté éternelle? L'aura-t-elle formé si beau, si adroit, si désireux de savoir, pour le laisser toujours inutile? Ou bien ne faut-il pas dire plutôt que si les yeux, les oreilles, le cœur, le cerveau et généralement toutes les parties qui composent l'homme ont leur action, l'homme aura outre celleslà quelque action, quelque ouvrage, quelque fonction principale? Quelle donc pourra être sa fonction PCar certes la faculté de croître lui est commune avec les plantes. Or il est ici besoin de quelque chose qui lui soit propre, parce que nous trouvons que la perfection de chaque chose est d'exercer l'action que Dieu et la nature lui ont donnée, pour la distinguer des autres. Par exemple, la perfection du joueur de luth, en tant qu'il est tel, ne consiste pas en ce qu'il peut avoir de commun avec l'arithméticien et le peintre, comme peuvent être la subtilité de la main et la science des nombres, mais en ce qui lui est propre. Par cette même raison, il est clair que l'homme ne peut pas trouver sa perfection dans les fonctions animales. Car les bêtes brutes l'égalent et le surpassent même quelquefois en cette partie. Que si nous trouvons après une exacte recherche de tout ce qui est dans l'homme, que la raison est tout ensemble ce qu'il a de plus propre et de plus divin, ne faudra-t-il pas décider que la perfection de l'homme est de vivre selon la raison ? Et de là il résulte que c'est dans cet exercice que consiste sa félicité. Car il est certain que chaque chose est heureuse, quand elle est parvenue à la perfection pour laquelle elle est née ; et le bonheur du joueur de luth, comme tel, est de toucher délicatement cet instrument si harmonieux. Car comme le propre du joueur de luth c'est de jouer du luth, ainsi est-ce du bon joueur de luth d*en jouer selon les règles de l'art. Que si l'homme n'avait autre qualité que celle de jouer du luth, il serait parfaitement heureux quand il aurait atteint la perfection de cette science. II en est de même de la raison ; et encore qu'il y ait en l'homme autre chose que la raison, si est-ce néanmoins qu'elle est la partie dominante, et l'autre est née pour lui obéir : par où il parait que la félicité de l'homme consiste à vivre selon la raison. En quoi il ne faut pas prendre garde aux sentiments des particuliers. Car l'esprit de l'homme est capable d'errer, non moins dans le choix des choses qu'il faut faire pour être heureux que dans la

connaissance de toutes les outres vérités. De sorte qu'il ne faut pas avoir égard à ceux qui se sont figuré une fausse idée de bonheur; et ainsi leur imagination étant abusée, ils semblent jouir de quelque ombre de félicité : semblables aux hypocondriaques, dont la fantaisie blessée se repaît du simulacre et du songe d'un plaisir vain et chimérique, et d'un fantôme léger, d'un spectacle sans corps.

Dieu a attaché des armes naturelles aux animaux, des ongles aux lions, des cornes aux taureaux, des dents aux sangliers ; il les a au contraire séparées et détachées de l'homme, pour modérer en lui l'appétit de la vengeance.... que par raison.... y penser.

Les hommes affectent une liberté farouche qui ne connaît aucune règle, et ne veut dépendre que de son inclination. Les botes ne nuisent que par nécessité ou colère, l'homme par plaisir. Quoique la nature semble armée de toutes parts contre nous pour nous contenir dans les justes bornes, rien n'est capable de modérer la violence de nos passions, tant elles sont indomptables.

Un défaut qui empêche les hommes d'agir, c'est de ne sentir pas de quoi ils sont capables. Trois choses les en empêchent : la crainte, pour ne s'être pas éprouvés ; la paresse, pour ne vouloir pas travailler ; l'application ailleurs, pour satisfaire sa légèreté. La crainte présuppose un bon principe, le désir de bien faire : il le faut animer ; la paresse vient de lâcheté : il faut la combattre ; l'application ailleurs vient de différentes causes : il faut se captiver. Il est à regretter qu'un bon naturel ne se mette pas à son meilleur usage.

XXYIV. — De la société- La société cunsiste dans les services mutuels que se rendent les particuliers; c'est pourquoi elle se lie par la communication et permutation : et tout cela est né du besoin, parce qu'il n'est pas possible qu'un seul homme puisse suffire à tout. Ainsi la société demande la diversité des ouvrages. Car s'il n'y en avait que d'une sorte, chacun serait suffisant à soi-même. De là vient que deux médecins ne composeront jamais une société, mais le médecin, par exemple, el le laboureur. Ils se donnent donc l'un à l'autre les choses dont ils ont besoin. Mais d'autant qu'il y en a dont l'ouvrage vaut mieux que celui des autres, alin d'obliger le meilleur à donner au moindre, il a fallu faire une mesure commune, et cela les hommes l'ont fait par l'estimation. Or afin que cela fut plus commode, d'autant qu'il semblait extrêmement difficile d'égaler des choses de si différente nature, comme une maison et du hlé, on a introduit l'usage de l'argent. Je vous donne mon blé,

par exemple; mais j'aurai besoin d'un logement dans quelque temps. Je fais un échange avec Paul, afin de me loger : mais Paul n'a pas de quoi m'accommoder ; il substitue de l'argent en la place du logement que je lui demande; et ainsi l'argent m'est comme caution que je pourrai avoir une maison quand la nécessité me pressera, sans quoi il est évident que je ne délivrerais pas mon blé que je ne visse la maison en mes mains. C'est pourquoi Aristote appelle l'argent fidejussor nummus, sponsor K

L'argent n'est pas une chose que la nature désire pour lui même : car les métaux par eux-mêmes n'ont aucun usage utile au service de l'homme. Aussi dans l'origine des choses, les richesses consistaient dans la possession des biens dont la nature avait besoin et dont le désir nous est naturel, tel qu'est le froment, le vin et les troupeaux : nous le voyons dans les patriarches. Que si l'argent ne nous est nécessaire que comme substitué en la place de ces choses, le désir n'en doit pas être plus grand qu'il serait de ces choses-là mêmes. Le désir maintenant va à proportion du besoin : or les bornes du besoin sont étroites. La nature est sobre et se contente de peu : mais la cupidité est venue, qui ne s'est plus voulu contenter du nécessaire; par les degrés du commode, du plaisant, du bienséant, elle est montée au délicieux, au mou, au superflu, au somptueux. Nous nous sommes fait certaines règles d'une bienséance incommode; d'où il est arrivé qu'un homme peut être pauvre, et néanmoins ne manquer de rien de ce que la nature désire : et cela c'est absolument ne manquer de rien, parce qu'il faut contenter la nature, non l'opinion. La pauvreté n'est plus opposée à la nécessité, mais au luxe ; et ainsi ce que dit Aristote se vérifie en cette rencontre, « que les hommes ne travaillent qu'à irriter la soif de « leurs cupidités 2. «

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