SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE
une yërité si frappante , que nous craindrions de l'afFoiblir par trop de preuves et de raisonnemens: aussi mon principal dessein est-il ici de tous persuader bien plus encore que de vous convaincre, de vous toucher plus que de vous instruire , et bien moins d'éclairer vos esprits que de réveiller vos coeurs assoupis, aussi lents à aimer qu'à croire. Et pour cela je viens vous dire : Nous sommes hommes, aimons-nous donc les uns les autres, puisque, sous ce premier rapport, nous sommes frères, nous sommes misérables, nous sommes foibles; nous sommes frères, il faut donc être unis; misérables, il faut nous consoler; foibles enfin, il faut nous supporter.
Qu'il n'y ait point de disputes entre vous et moi, entre vos pasteurs et les miens , disoit Abraham à Lot ( GENES. XIII , 8.) , car nous sommes frères par la naissance et par la fortune: c'étoit là le grand principe des mœurs patriarchales , des mœurs hospitalières. On ne comprenoit point alors qu'ua homme pût être étranger à un autre homme par la nature ou dans la sociétéj qu'enchaîné par les mêmes besoins , on pût ne l'être point par le même intérêt ; que descendu de la même origine et remontant vers la même source , jouissant des bienfaits du même père , aspirant au même héritage , nourri des mêmes espérances, on pût agir comme des êtres qui n'ont rien de commun, et qu'enfin né pour vivre ensemble , on pût mourir sans s'être aimé.
Nous sommes frères; et parce que nous nous
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voyons séparés par quelques fleuves ou par quelques montagnes, nous oublions, dit saint Jean-Cbry* sûstôme, que nous n'avons tous qu'une même nature; nous nous croyons étrangers Jes uns aux autres, e( la haie qui défend notre champ, borne nos domaines , entretient parmi nous des guerres éternelles ; et de frivoles distinctions, que l'orgueil inventa, mettent entre les cœurs une distance immense! Nous sommes frères; mais où sont donc les amis? ou sont les Jonathas et les David ?••• Deux cœurs vraiment unis sont un prodige dans la société ; on le cite , on l'exalte , on l'admire. L'amitié n'est pour nous qu'un vain nom , elle n'est«plus que sur nos lèvres ; bannie de nos cœurs , nous la peignons tout au plus dans les livres , ou nous la reléguons sur le théâtre , tant nous sommes tentés de la regarder comme une chimère!
Nous sommes frères ; et d'où viennent donc parmi nous tant de rivaux , tant de jaloux ? quel peut être le fondement de cette envie qui sans cesse nous aigrit et nous divise? Tous pétris de la même boue, nos malheurs ne sont-ils pas communs? n'avonsnous pas tous les mêmes infirmités pendant la vie , et le même tombeau après la mort ? ne sommes-nous pas tous dans la même prison , également éloignés de notre patrie , également jouets et victimes de nos passions, également entrainés parla décadence continuelle de toute ]a nature? Non, l'envie n'a point d'objet réel sur la terre; en croyant désirer mutuellement nos places ou nos biens , que faisonsnous que désirer d'autres chagrins et d'autres
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peines? Et cependai^t c'est Tenvie qui fait la graiide maladie du cœur humain ; c'est ce ver qui ne meurt point ; c'est elle qui nous mine , qui nous ronge , qui chaque jour enfante et nos complots , et nos cabales, et nos perfidies. Quoi ! mes Frères , seroit-il arrêté que Taimàble concorde n^appartient point à notre exil , et que le grand secret pour nous de jouir de la paix, fût de' ne pas vivre ensemble? serions-nous donc tristement condamnés à des haines sans fin , à des dissensions interminables? Non^ sans doute , n'outrageons pas la Providence ; elle a mis dans nos âmes ces grands principes , ou plutôt ces sentimens de paix et de fraternité plus forts que les principes , et que ne méconnurent jamais les nations les plus barbares : de là ce grand besoin que nous avons de nous rapprocher les uns des autres j de là cette propension naturelle qui porte tous les cœurs à se reposer sur les cœurs ; de là cette parole de saint Augustin 9 que rien ne plaît à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre qui lui plaise. Voilà donc la grande énigme du cœur humain que je n'ai jamais comprise. Non, je ne puis concevoir comment , avec ce doux penchant qui nous entraîne impérieusement vers nos semblables , comment , puisqu'il est arrêté que les hommes sont trop misérables et trop pauvres d'eux-mêmes pour vivre seuls ^ on a pu voir ces mêmes hommes dire sans cesse comme Caïn (gènes* IV , 9.) : Suis-je le gardien de mon frère ? vivre entre eux comme des inconnus qui se rencontreroientdans une terre éloignée : que dis-je ? et tous acharnés les uns contre les autres , se déchirer comme des tigres 5