ÉVÊQUE DE CLERMONT
Jean-Baptiste Massillon naquit à Hières, en Provence , en 1603 '. Il eut pour père un citoyen pauvre de celte petite ville. L'obscurité de sa naissance , qui ajoute tant à Téclat de son mérite personnel , doit Atre le premier trait de son éloge ; et Ton peut dire de lui comme de cet illustre Romain qui ne devait rien à ses aïeux : Videtur ex se nafus y (( 11 n'a été fils que de lui-même. » Mais non-seulement son humble origine honore inOniment sa personne, elle honore encore plus le {gouvernement éclairé qui , en l'allant chercher au milieu du peuple pour le placer à la tête d'un des plus grands (Jiocèses du royaume, a bravé le {>réjugé, assez C4)mmun même de nog^' jours, que la Providence n'a pas destiné aux grandes places le génie qu'elle a fait naître aux derniers rangs. Si les distributeurs des dignités ecclésiastiques n'avaient pas eu la sagesse , ou le courage , ou le bonheur d'oublier quelquefois cet apopbthegmede la vanité humaine , le clergé de France eût l\é. privé de la gloire dont il est aujourd'hui si flatté, de compter l'éloquent Massillon parmi ses évêques.
Ses humanités finies, il entra dans l'Oratoire à l'âge de dix -sept ans^. Résolu de conserver ses travaux à l'Église, il préféra, aux liens indissolubles qu'il aurait pu prendre dans quelqu'un de ces ordres religieux si étrangement multipliés parmi nous, les engagements libres que l'on contracte dans une congrégation à laquelle le grand Bossuet a donné ce rare éloge , que tout le monde y obéit sans que personne
» Le 24 juin, de François Massillon , notaire, et d'Anne Marin. L'auteur voulant, comme il en convient lui-même, relever d'autant plus le mérite personnel do son héros, semble donner à croire qu'il était né dans les dernières classes du peuple : exagération oratoire, dont il eût mieux fait do se dispenser. (/Vote de Védilion rfe 1810, publiée par A. A. Renouard.)
2 Le <0 octobre 1681. Il y étudia en théologie sous le père Qniqueran de Beanjeu , (|ui a été ensuite évêque de Castres. {Note de Védition de 1810.)
M.VSSILLON. I
y commande. Mnssillon conserva jusqu'à la fin de sa vie le plus tendre et le plus précieux souvenir des leçons qu'il avait reçues» et des principes qu'il avait puisés dans cette société vraiment respectable, t]ui , saus intrigue , sans ambition , aimant et cultivant les lettres par le seul désir d'être utile, s'est Tait un nom distingué dans les sciences sacrées et prolsines ;'qui , persécutée quelquefois , et presque toujours peu favorisée ' de ceux même dont elle aurait pu espérer l'appui, a fait, malgré ce fatal obstacle, tout le bien qu'il lui était permis de faire, et u*a jamais nui à personne, noéme à ses ennemis; enfin qui a su daiks tous les temps (ce qui la reud encore (dus^chère aivx sages) pratiquer la religion sans petitesse , et la prêcher sans fanatisme.
Les supérieurs de Massillon jugèrent bientôt , par ses premiers essais, de l'honneur qu'il devait faire à leur congrégation. Ils le destinèrent à la chaire ; mais ce ne fut qne par obéissance qu'il consentit à remplir leurs vues : lui seul ne prévoyait pas la célébrité dont on le flattait , et dont sa soumission et sa modestie allaient être récompensées. Il est des talents pleins de confiance qui reconnaissent, comme par instinct , l'objet que la nature leur destine, et qui s'en emparent avec vigueur ; il en est d'humbles et de timides, qui ont besoin* d'être avertis de leurs forces , et qui , par cette naïve ignorance d'euxmêmes , n'en sont que pïns intéressants , plus dignes qu'on les arraclie h leur obscurité modeste, pour les présenter à la renommée , et leur montrer la gloire qui les attend.
Le jeune Massillon fit d'abord tout ce qu'il put pour se dérober "à cette gloire. Déjà il avait prononcé par pure obéissance , étant encore en province , les oraisons funèbres de M. ite Vîlleroy , archevêque de Lyon , et de M. de Villars , archevêque de Vienne. Ces deux discours , qui n'étaient , à la vérité , que le coup d'essai d'un jeune homme , mais d'un jeinie hommje qui annonçait déjà ce qu'il fut depuis, eurent le plus brillant succès. L'humble orateur, effrayé de sa réputation naissante , et craignant , comme il le disait, le démon de Vorgueil, résolut de lui échapper pour toujours , en se vouant à la retraite la plus profonde , et même la plus austère. 11 alla s'ensevelir dans l'abbaye de Seplfonds, où l'on suit la même règle qu'à la Trappe, et il y prit l'habit. Pendant son noviciat , le cardinal de Noailles adressa à l'abbé de Septfonts, dont il respectait la vertu , un mandement qu'il venait de publier. L'abbé, plus religieux qu'éloquent, mais conser-
»Il faut excepter ces deniers temps, où l'autorité ecclésiasticiue et îtécutièrc a rendu plas de justice à cette congrégation. {Note de d'Alembert. )
vant eiloore, au moiu^ pour sa communauté, quelque reste d'amour» propre, voulut Taire au prélat une réponse digne du mandement qu'il^ afait reçu. 11 en chargea le novice ex-oratorieu, et Massillon le servit a?ec autant de succès que de promptitude. Le cardinal , étonné de recevoir de cette Tbébaïde un ouvrage si bien écrit , ne craignit point de blesser la vanité du pieux abbé de Septfonts, en lui demandant qui en était l'auteur. L'abbé nomma Massillon, et le prélat lui répondit qu'A ne fallait pas qu'un si grand talent, suivant l'expression de l'Écriture , demeurât caché sùus le boisseau. 11 exigea qu'on ftt quil« ter l'habit au jeune novice , lui fit reprendre celui de l'Oratoire , et le plaça dans le séminaire de Saint- Magloire à Paris * , en l'exhortant à cultiver l'éloquence de la chaire , et en se chargeant , disait-il , de sa fortune , que les vœux du jeune orateur bornaient à celle des apôtres , c'est-à-dire au nécessaire le plus étroit , et à la simplicité la plus exemplaire.
Ses premiers sermons produisirent l'effet que ses supérieurs et le cardinal de Noailles avaient prévu \ A peine commença-tril à se montrer dans les églises de Paris, qu'il effaça presque tous ceux qui brillaient alors dans cette carrière. 11 avait déclaré qu'iZ ne prêcherait pas comtne eux; non par un sentiment présomptueux de sa supériorité, mais par l'idée , aussi juste que réfléchie, qu'il s'était faite de l'éloquence chrétienne. Il était persuadé que si le ministre^de la parole dÏTine se dégrade en annonçant d'une manière triviale des véri-
' En 1696.
' C'est dans les sermons que Massillon est au-dessus de tout ce qui l'a pr(''>^ cédé et de tout ce qui l'a suivi, par le nombre » la variété et l'excellence de ses productions. Un cliarme d'éiocution continuel, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au coeur ou qui parlent à l'imagination ; un assemblage de force et dedouceur, de dignité etde grâce, desévérité et d'onction ; une intarissable fécondité de moyens , se fortifiant tous les uns par les autres; unesurprenante richesse de développements ; un art de pénétrer dans les plus secrets replis du cœur humain , de manière à l'étonner et à le confondre , d'en détailler les faiblesses les plus communes de manière à en rajeunir la peinture , de l'effrayer et de le consoler tour à tour , de tonner dans les consciences et de les rassurer, de tempérer ce que l'Évangile a d'auètère par tout ce que la pratique des vertus a de plus attrayant ; l'usage le plus heureux de l'Ecriture et des Pères; un pathétique entraînant , et INir-dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir «lavantage , parce que tout semble avoir peu coûté : c'est à ces traits réiuiis que tous les juges éclairés ont reconnu dans- Massillon un hoinmtr «lu très-petit nombre de ccuxifue la nature fitélotiuents; c'est à ces titres t|ue ceux même qui ne croyaient |jas à sa doctrine ont cru du moiiii« A stm talent , et qu'il a été a|)|)elé le lUciuc de la chaire et le Cieéron ih3 i.i France. (Lah^hpe.)
\é6 communes , il manque aussi son bnt eu eroyant subjuguer , par (les raisonnements profonds, des auditeurs qui, pour la plupart, ne sont guère à portée de le suivre; que si tous ceux qui récoutenl n'ont pas le bonheur d*aYoir des lumières , tous ont ub cœur où le prédicateur doit aller diercher ses armes ; qu*il faut dans la chaire montrer rhomme à lui-même , moins pour le révolter par Thorreur du portrait , que pour rafiliger par la ressemblance ; et qu*eu(iu , s'il est quelquefois utile de Teffrayer et de le troubler, il Fest encore plus de taire couler ces larmes douces , bien plus efficaoes que celles du désespoir.
Tel fut le plan que MassiUon se proposa , et qu'immplit en bomme qui Tavait conçu , c'est-à-dire en homme supérieur^^U excelle dans la partie de L*oralcur qui seule peut tenir Ken de toutes les autres , dans cette éloquence qui va droit à ràme^mais qui Tagite sans la renverser , qui la consterne sans la flétrir, et qui la pénètre sans la déchirer, 11 va cherclier au fond du 'cœur ces replis cachés où les passions s*enveloppent , ces sophismes secrets dont elles savent si bien s'aider pour nous aveugler et nous séduire. Pour combattre et détruire ces sophismes , il lui suflit presque de les développer ; mais il les développe avec une ouction si afiectueuse et si tendre , qu'il subjugue moins qu'il n'entraiiie, et qu'en nous offrant même la peinture de nos vices, il sait encore nous attacher et nous plaire. Sa diction, toujours facile^ élégante et pure, est partout de celte simplicité noble, sans laquelle il n'y a ni bon goiH, ni véritable éloquencçYsimpIlcilé qui , étant rcvnie dans MassiUon à l'harmonie^ la plus séduisante et la plus douce, en emprunte encore des grâces nouvelles; et , ce qui met le comble au charme que fait éprouver ce style enchanteur , on sent que tant de beautés ont coulé de source, et n'ont rien coûté à celui qui les a produites. Il lui échappe même quelquefois, soit dans les expressions , soit dans les tours , soit dans la mélodie si touchante de stui style, des négligences qu'on peut appeler heureuses, parce qu'elles achèvent de faire disparaître non-seulement l'empreinte , mais jusqu'au soupçon du travail. C'est par cet abandon de lui-même que MassiUon se faisait autant d'amis que d'auditeurs; il savait que pUks nu orateur parait occupé d'enlever l'admiration , moins ceux qui récoutent sont disposés à l'accorder, et que cette ambition est recueil de tant de prédicateurs, qui, chargés, si on peut s'exprimer ainsi , des intérêts do Dieu môme , veulent y mêler les intérêts si futiles de leur vanité. MJissillon pensait, au contraire , que c'est un plaisir bien vide d'avoir ajjaire^ suivant lexpression da Montaigne , à
des gens qui nous admirent toujours et fassent place, surtout dans ces momeots où il est si doux de s'oublier soi-même pour ne s'oecuper que des êtres faibles et malheureux qu'on doit instruire et consoler. Il comparait Téloqnence étudiée des prédicatenrs profanes à ces fleurs dont tes moissons se trouvent si souvent étouffées , et qui, très^gréables à la vue , sont très-nuisibles à la récolte.
On s'étonnait comment un homme voué par état à la retraite pouvait connaître assez bien le monde pour faire des peintures si vraies des passions , et surtout de Tamour-propre. C*est en me sondant ^noûméme'^ ôiaaii-i\ avec candeur» que fat appris à tracer ces peintures. 11 le prouva d'une manière aussi énergique qu*ingénue , par Paveii qu'il fit à un de ses confrères , qui le félicitait sur ses sermons. Le diable, répondit-U, me Va d^à dit plus ëloquemment que vous.
Massilloii tinait un autre avantage de cette éloquence de l'âme, dont il faisait un si heureux usage. Comme il parlait la langue de tous les états en parlant au cœur de l'homme , tous les états couraient à ses sermons ; les incrédules mêmes; voulaient l'entendre ils trouvaient souvent Tinstruction où ils n'étaient allés chercher que l'amusement , et revenaient quelquefois convertis , lorsqu'ils n'avaient cru sortir qu'en accordant ou en refusant leurs éloges. Cest que Massilloii savait descendre pour eux au seul langage qu'ils voulussent écouter, à celui d'une philosophie purement humaine en apparence , mais qui, trouvant ouvertes toutes les portes de leur ânie , préparait Ifs voies à l'orateur pour s'approcher d'eux sans effort et sans résistance , et pour s'en rendre vainqueur avant même de les'avoir combattus.
Son action était parfaitementassortieau genre d'éloquence qu'il avait embrassé. Au moment où il entrait en chaire, il paraissait vivement pénétré des grandes vérités qu'il allait dire; les yeux baissés, l'air modeste et recueilli, sans mouvements violents et presque sans gestes, mais animant tout par une voix touchante et sensible, il répandait dans son auditoire la sentiment religieux que son extérieur annonçait; il se faisait écouter avec ce silence profond qui loue en- , core mieux l'éloquence que les applaudissements les plus tumultueux. Sur la réputation seulede sa déclamation, le célèbre Baron voulut assister à un de ses discours; ets'adreasant, au sortir du sermon , à un ami qui raccompagnait : Voilà, dit-il, 2<n orateur, et nous ne sommes que des comédiens.
Bientôt la cour désira de Tenlendre , ou plutôt de le juger. Il ^a-
ff ELOGE
rut < y sans orgueil comme sans crainte, sur ce grand et dangereux théâtre : son début y fut des plus brillants , et l'exorde du premier discours qu'il y prononça est un des chefs-d'œuTré de l'éloquence moderne. Louis XIV était alors au comble de sa puissance et de sa gloire, vainqueur et admiré de toute Tfiurope, adoré de ses sujets, enivré d'encens, et rassasié d'hommages. Massillon prit pour texte le passage de l'Écriture qui semblait le moins fait pour un tel prince , Bienheureux ceux qui pleurent , et sut tirer de ce texte un éloge du monarque d'autant plus neuf, plus adroit et plus flatteur , qu'il parut dicté par TÉvangile même, et tel qu'un apôtre l'aurait pu faire. « Sire , dit-il au roi , si le monde pariait ici à Votre Majesté , il « ne lui dirait pas : Bienheureux ceux qui pleurent. Heureux , « vous dirait-il , ce prince qui n'a jamais combattu que pour vaincre ; K qui a rempli l'univers de son nom; qui, dans le cours d'un règne « long et floi'issant, jouit avec éclat de tout ce que les hommes ad- « mirent, de la grandeur de ses conquêtes, de l'amour de ses peu- « |)les , de l'estime de ses ennemis , de la sagesse de ses lois.... Mais, « sire , l'Évangile ne parle pas conune le monde. » L'auditoire de Versailles, tout accoutumé qu'il était aux Bossuet et aux Bourdaloue , ne l'était pas à une éloquence tout à la fois si fine et si noble; aussi excita-t-elle dans l'assemblée , malgré la gravité du lieu , un mouvement involontaire d'admiration a. 11 ne manquait àee morceau, pour en rendre l'impression plus touchante encore , que d'avoir été prononcé au milieu des malheurs qui suivirent nos triomphes, et lorsque le monarque , qui pendant cinquante années n'avait eu que
' Dans r Avant de 1699.
>«.... Le lecteur sera bien aise de trouver ici ce qui arriva la première fois que Massillon prêcha (à Paris, dans l'église de Saint-Eustache ) son fameux sermon du Petit nombre des Élus : il y eut un endroit où lia transport de saisissement s'empara de tout l'auditoire ; presque tout le monde se leva à moitié, par un mouvement involontaire; le murmurii d'acclamation et de surprise fut si fort, qu'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit qu'à augmenter le pathétique de ce morceau; le voici.
« Je suppose que c'est ici votre dernière heure , etc. » ^54^
Cette figure , la plus hardie qu'on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place , est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes ; et le reste du^ discours n'est l)as indigne de cet endroit si saillant : de pareils chefs-d'œuvre sont trèsrares. (VoLTÀms, article Éloquence de l'Encyclopédie.)
Massillon prononça une seconde fois ce Sermon dans la cha[)elle de Versailles; le même" trait excita la même commotion , que partagea Louis XIV; et l'on vit l'orateur couvrir son front de ses mains , et rester nmel pondant quelques instants. ( M. Genck. )
des succès , ne répandait plus que des larmes. Si jamais Louis XIV a entendu un exorde plus éloquent , c*est peut-être celui d'un religieux missionnaire qui , paraissant pour la première fois devant lui , commença ainsi son discours : « Sire , je ne ferai point de compliment « à Votre Majesté , je n'en ai point trouvé dans TÉvangile. »
La vérité, même lorsqu'elle parle au nom de Dieu, doit se contenter de rmpper à la porte des rois, et ne doit jamais la briser. Massillon , persuadé de cette maxime , n'imita point quelques-uns de ses prédécesseurs, qui, soit pour déployer leur zèle, soit i)our le faire remarquer, avaient prêché la morale chrétienn^e dans le séjour du vice avec une dureté capable de la rendre odieuse, et d'exposer la religion au ressentiment de Tautorité orgneilleuse et offensée. Notre orateur fut toujours ferme, mais toujours respectueux, en annonçant à son souverain les volontés de celui qui juge les rois; il remplit la mesure de son ministère, mais il ne la passa jamais; et le monarque , qui aurait pu sortir de sa chapelle mécontent de la liberté de quelques autres prédicateurs , ne sortit jamais des sermons de Massillon que mécontent de lui-même. C'est ce que le prince eut le courage de dire en propres termes à l'orateur ; éloge le plus grand qu'il pût lui donner, mais que tant d'autres , avant et depuis Massillon , n'ont pas même désiré d'obtenir , plus jaloux de renvoyer des juges satisfaits que des pécheurs convertis.
Des succès si multipliés et si éclatants eurent leur effet ordinaire ; ils firent à Massillon des ennemis implacables, surtout parmi ceux qui se regardaient comme ses rivaux , et qui, voulant que la parole divine ne fût annoncée que par eux , se croyaient apparemment dispensés de prêcher d'exemple contre l'envie. Leur ressource était de fermer la bouche , s'il était possible , à un concurrent si redoutable ; mais ils n'y pouvaient réussir qu'en accusant sa doctrine; et , sur ce point délicat, Massillon ne laissait pas même de prétexte à leurs dispositions cluàritables. Il était , à la vérité , membre d'une congrégation dont les opinions étaient alors fort attaquées; plusieurs de ses confrères avaient été, par ce pieux motif, adroitement écartés de hk chaire de Versailles. Mais les sentiments de Massillon , exposés chaque jour à la cKtique d'une cour attentive et scrupuleuse , n'offraient pas même le nuage le plus léger aux yeux clairvoyants de la haine; et son orthodoxie irréprochable était le désespoir de ses ennemis. Déjà FÉglise et la nation le nommaient à l'épiscopat. L'envie, pres^ que toujours aveugle sur ses vrais intérêts , aurait pu, avec une politi(]ue plus raffinée , envisager cette dignité comme un honnête moyen
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d*enfouir les talents de Massilloii , en le reléguant à cent lieues de Paris et de la cour : elle ne porta pas si loin sa dangereuse |)énétra< lion , et ne vit dans l'épiscopat qu'une récompense brillante dont il lui importait de priver rorateur qui en était digne. Elle ûi, pour yt réussir, un dernier effort , et jouit du triste avantage d'obtenir au moins un succès passager ; elle calomnia les mœurs de MassUlou, et trouva facilement, suivant l'usage, desoreilles prêtes à l'entendre, et des âmes prêtes à la croire. Le souverain même ( tant le mensonge est habile à s'insinuer auprès des monarques les plus justes ) fut sinon convaincu, au moins ébranlé; et ee même prince, qui avait dit à Massil- Ion ' qii'i^ voulait l'entendre tous les deux ans y sembla craindre de donner à une autre Église l'orateur qu'il s'était réservé pour lui.
Louis XIV mourut ; et le régent , qifi honorait les talents de Massillon, et qui méprisait se^ ennemis, le nomma à l'évêché de Clermont'^; il voulut de plus que la cour l'cnlendlt encore une fois, et l'engagea à prêcher un carême devant le roi , alors âgé de neuf ans.
Ces sermons , composés en moins de trois mois, sont connus sous le nom de Petit Carême^, C'est peut-être, sinon le chef-d'oeiivre ,
' Carême de 1704. Ce fut ^ la fin de ce Carême que Louis XIV dit pu- Miqucment à Massillon : < J'ai entendu dans ma chapelle plusieurs pi-Àli- « cateura dont j'ai été très-satisfait ; mais en vous écoutant , j'ai été mé- « content de moi-même. Je veur vous entendre désormais tous les deux « ans. » La jalousie et l'intrigue s'opposèi'ent avec succès à une si juste préférence; et Massillon ne reparut plus dans la chaire de Versailles durant les onze dernières années de Louis le Grand. (Màuby > Essai sur Véloquence, (te (a chaire j chap. xiu.
«-^Le 7 novembre 4717.
yT^^ Le PeUt Carême , prononcé en 1718 devant Louis XV , est coui(K)sé dans le dessein de traiter de toutes les vertus et de tous les vices , dans leurs rapijorts avec les hommes chargés de commander aux antres hommes ; et ce l)e:ui plan , qiie Massillon sut ad.i[iter si bien aux circonstances , est {larfaiteinent rempli. La dignité du ministère évangélique est heureuseiiK nt tem))érée par cette onction paternelle que permettait l'âge du prince à qui l'orateur parlait, et qu'on ne retrouve que dans les lettres de FéncUm au duc ile Bourgogne. Tontes les vérités importantes sont exposées ici avec un (;<juragequi n'en dissimule rien, et revêtues d'un charme qui ne permet pas de les repousser. En un mot , s\ la raison elle-même. , si cette faculté souveraine, émanée de l'intelligence éternelle, voulait apparaître anxhom- •nes sous les traits les plus capables de la faire aimer , et leur parler le langage le plus persuasif, il faudrait, je crois, qu'elle prit les traits et le langage de l'auteur du Petit Carême , ou decelui de Télémaque, (LA Harpe. } • Cette séduisante innovation du Petit Carême eut en chaire, et a « utême conservé à la lecture, un succès |)rodigieux. L'éloquent év^'^juc de « Cierniont devait exciter un si vif enthousiasme par la nouveauté de cette
an moins le vrai modèle de l'éloquence de la chaire. Les grands sermons du même orateur peuvent avoir plus de mouvement et de véliémence: l'éloquence duPe^t^ Carême est plus insinuante et plus sensible ; et le charme qui en résulte augmente encore par l'intérêt du sujet, par le prix inestimable de ces leçons simples et touchantes qui , destinées à pénétrer avec autant de douceur que de force dans le cœur d'un monarque enfant, semblent préparer le bonheur de plusieurs millions d'hommes, en annonçant au jeune prince qui doit régner sur eux , tout ce qu'ils ont droit d'en attendre. C'est là que l'orateur met sous les yeux des souverains lesécueils et les malheurs du rang suprême; la vérité fuyant les trônes, et se cachant pour les princes mêmes qui la cherchent; la confiance présomptueuse que peuvent leur inspirer les louanges même les plus justes; le danger presque égal pour eux de la faiblesse qui n*a point d'avis, et de l'orgueil qui n'écoute que le sien ; le funeste pouvoir de leurs vices pour
« création oratoire, par le charme et ronction d'une éloquence paternelle , « par l'habileté avec laquelle il se prévalut de l'innocence d'un enfant roi , « que rien n'offense, parce qn'on ne peut lui reprocher aucun tort , et « fît entendre à la cour , pour la première fois , les vérités les plus hardies , « par une censure indirecte , et alors trës-applaudie , du règne précédent , « surtout par le mérite éminent d'Un style naturel et enchanteur , plein
■ d'inventions heureuses et de la plus belle poésie des livres saints , sans être
■ jamais trop chargé d'imagination ; d'un style qui rappelait souvent celui «de Racine, apprécié si tard et à la même époque dans Alhalie; d'un ^ style, si je n'ose dire sublime, du moins vraiment oratoire, et dont le tissu, « dans le Petit Carême , mais beaucoup plus encore dans les grandes com- « positions de Massillon, fait admirer sans cesse une pureté de goût , une « élégance continue, une brillante sini^licité , une abondance , une variété « de ton , etiGn une magie de couleur et une richesse d'harmonie si ra- « vissantes, ou phitôt si glorieusement uniques dans la prose française, que c notre littérature ne nous offre rien de plus ressemblant à l'élocution ponic peuse et magnifique de Gicéron. »
Après avoir fait ce magnifique éloge du Petif Carême, le cardinal Maury, par une singulière contradiction, ajoute, : « Lçs g«ns dn monde, étonnés de « lire de prétendus sermons avec tant de chaire, et les gens de lettres, « qui étaient ravis de cette morale hardie, mais* q^i appréciaient bien « mieux encore le grand talent de l'écrivain , ne cessaient de prôner et de
■ recommander ce nouveau genre d'éloquence sacrée, en invitant les jeunes « orateurs à prendre pour modèle le Petit Carême, qu'ils lisaient et goùuient « beaucoup plus que le Grand Carême du même auteur. Slais, en se bor- « nant même à ce genre de mérite littéraire, ils auraient dû observer, pour « l'intérêt du bon goftt, que les amplifications, les redondances, le vide ou « le retour fréquent des mêmes idées, les cadres communs et monotones des • pians , les faibles développements trop souvent substitués aux mouvements
■ de l'élnquence, mettent ce recueil vanté au-dessous des autres ouvrages do
corrompre y avilir et perdre toute uoe nation ; la détestable gloirades princes conquérants , si cruellement achetée par tant de sang et tant de larmes; TÉtre suprême enfin, placé entre les rois oppresseurs et les peuples opprimés , pour effrayer les rois et venger les peuples. Tel est l'objet de ce Petit Carême , digne d'être appris par tous les enfants destinés à régner, et d'être médité par tous les hommes chargés de gouverner le monde. Quelques censeurs sévères ont néanmoms reproché à ces excellents discours un peu d'uniformité et de monotonie '. Ils n'olîrent guère, dit-on, qu'une Térité à laquelle l'orateur s'attache et revient toujours, la bienfaisance et la bouté que les grands et les puissants du siècle doivent aux petits et aux taibles, à ces hommes que la nature a créés leurs semblables, que l'humanité leur a donnés pour frères, et que le sort & ^^^ i^^^* tre malheureux.. Mais , sans examiner la justice de ce reproche» cette vérité est si consolante pour tant d'hommes qui gémissent et qui souffrent, si précieuse dans l'institution d'un jeune roi, si nécessaire sur-
' « Un des caractères de Slassillon^dit la Harpe, est de revenir un peu su; la même idée; mais il l'étend, ce me semble, sans l'affaiblir; et c'est un des privilèges de Tart oratoire. Massillon ne retourne pas sa pensée avec une recherche pénible, comme Sénèque; il la développe comme Cic^ron , sous toutes les faces, de manière à en multiplier les enets : c'est la lumière d'un diamant, dont le mouvement multiplie les rayons. Ce peut être un mérite , et c'en est un dans les grands sujets de spéculation philosophique ot politique , dans une histoire, où il faut mener le lecteur sur une lonf;ne route en exerçant tonjours sa pensée , de jeter la sienne comme un irait rapide ; et c'est ce qu'ont fait Tacite et Montesquieu. Biais l'éloquence, ordinairement renfermée dans un seul objet, et chargée d'en tirer tout ce qui est possible, peut user de tous les moyens de le faire valoir; et d'autant plus qu'elle parle souvent au cœur , qui ne fait pas autant de cas de la concision que l'esprit. H a même des idées dont l'imagination aime à se nourrir longtemps, toutes communes qu'elles sont; et ce sont celles dont elle ne peut atteindre les bornes , parce qu'elles touchent à l'infini : le temps , par exemple , et les révolutions qu'il amène , la rapidité de la vie , et la succession des âges. Un philosophe aura bientôt dit que tout est passager et périssable ici-bas ; mais un orateur chrétien , qui a pour but de frapper fortement ses auditeura de cette pensée, et de les transporter au delà de cette vie , peut s'arrêter longtemps sur cet objet : et s'il le traite comme Massillon , s'il attache à chaque circonstance un «entiment ou une image ; surtout si , en enchérissant toujours sur luimême , et s'échauffant dans son abondance , il va jusqu'à ce degré d'enthousiasme qui enfante le sublime , il ne mérite que de l'admiration ; et je ne crois pas que vous refusiez la vôtre à l'un des morceauic où Mas> sillon a le plus signalé son étonnante fécondité d'expression. C'est dans le sermon sur la Mort , préclié à la cour , qu'il s'adresse ainsi à ses auditeurs, en leur reprochant de n'y i>as songer assez : '
« Sur quoi donc vous rassurez vous, » etc.
DE MASSfLLON. Il
tout à faire entendre aux oreilles endurdes des courtisans qui renvironncnt, que rtuimanité doit bénir Torateur qui eu a plaidé la cause avec tant de persévérance et d'intérêt. Des enfants peufent-ils se plaindre qu'on parle trop longtemps à leur père du besoin qu'ils ont de lui , et du devoir que la nature lui fait de les aimer?
La même année où furent prononcés ces discours, Massillon entra dans l'Académie française * . L'abbé Fleury , qui le reçut en qualité de directeur, lui donna, entre autres éloges, celui d'avoir su se mettre à la portée du, jeune roi dans les instructions qu'il lui avait destinée», n n semble, lui dit-il , que voil» ayez voulu imiter le prophète , <i qui , pour ressusciter le fils de la Sunamite, se rapetissa , pour ainsi « dire , en mettant sa bouche sur la bouche , ses yeux sur les yeux , « et ses mains sur les mains de l'enfant , et qui , après l'avoir ainsi ré- « chauffé , le rendit à sa mère plein de Tie. »
Ce même discours du directeur offre un second trait , aussi édifiant que remarquable. Massillon venait d'être sacré évêque : aucune place à la cour , aucune affaire , aucun motif enfin , ou , si l'on veut , aucun prétexte ne pouvait le retenir loin de son troupeau. L'abbé Fieury, observateur inexorable des canons , ne yit, en recevant son nouveau confrère, que les i^evoirs rigoureux que l'épiscopat lui imposait; le» devoirs de l'académicien disparurent entièrement à ses yeux ; loin d'inviter le récipiendaire à l'assiduité. Une l'exhorta qu'à une absence étemelle ; et, ce qui.rendait le conseil plus sévère encore, il le revêtit de la forme obligeante des regrets les plus fortement exprimés : « Nous prévoyons avec douleur, lui dit-il , que nous allons vous pert drepouR jamais , et que la loi indispensabi^e de la résidence va vous <i enlever sans retour à nos assemblées ; nous ne pouvons plus cSpérer M de vous voir que dans les moments où quelque aiTiiire fauiievsi::
n vous ARRACHERA »klJGRÈ VOUS à VOtre ÉgliSC. »
Ce conseil fut d'autant plus efficace, que celui qui le recevait se l'était déjà donné lui-môme. 11 i>artit pour Clermont , et n'en revint plus que pour des cause» indispensables , et par conséquent très-rares. Il donna tous ses soins au peuple heureux que la Providence lui avait confié. Il ne crut pas que l'épiscopat , qu'il avait mérité par ses succès dans la chaire , fût pour lui une dispense d'y monter encore , et que, pour avoir été récompensé, il dût cesser d'être utile. H consacrait .avec tendresse à l'instruction des panvi-es ces mêmes talents tant de foïK accueillis par les grands de la terre, et préférait aux bruyants élo-
• 11 fiU reçu le 23 février 1719, à la place de l'abbé de Louvois.
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ges des courtisans Pattention simple et rocueilUe d*un auditoire moins brillant et plus docile. Les plus éloquents pent-ètre de ses sermons sont les conférences * qu'il faisait à ses curés. 11 leur prêchait les vertus dont ils trouvaient en lui Texemple, le désintéressement, la simplicité , Toubli de soi-même , Tardeur active et prudente d'un zèle éclairé, bien différente de ce fanatisme qui ne prouve que Taveuglement du zèle, qui en Yend mémela sincérité très-douteuse. Une sage modération était en effet son caractère dominant. 11 se plaisait à rassembler à sa maison de campagne des oratoriens et des jésuites ; il les accoutumait à se supporter mutuellement, et presque à s'aimer: il les faisait jouer ensemble aux échecs , et les exhortait à ne se faire jamais
' L'auteur de l'Éloge confond ici les Conférences avec les Discours synodaux, qui effectivement furent prononcés par Masaillon , évêque , dans les synodes ou assemblées annuelles des curés de son diocèse. On sait qu'il fit les Conférences pour le séminaire de Saint-Magloire , dans sa jeunesse, lorsqu'il était encore oratorien ; et ce fut ce qui commença sa-réputation. (Noie de V édition de 4810.)
Nous ayons encore deMassillon des Paraphrases de psaumes , où il a répandu les richesses d'une diction aussi poétique que l'original , et les.senth» ments d'une humilité pénitente et résignée dont ces psaumes sont remplis. On y a joint des Discours synodaux y instructions particuliùrement adi*essées aux curés de son diocèse , et dont le ton , toujours aussi simple que le sujet le comporte , se ressent toujours de cette élégance naturelle à l'auteur , et qui ne l'abandonne jamais, même dans les détails familiers où lescirconstances l'obligeaient d'entrer. La célébrité de son nom a fait recueillir aussi jusqu'aux masidements qu'il publiait à propos des événements publics qui exigent de l'Église des pi^ières et des actions de grâce. Nous avons eu de nos jours , en ce genre , des morceaux qui étaient de véritables ouvrages, remarquables par un talent qui apparemment n'avait pas eu jusque-lvUl'autres occasions de se manifester. Ceux de Massillon sont d'pn homme qui n'a point de réputation k acqnérir , et qui n'a rien à dire ({ue ceqiii est de son sujet; ils sont la plupart aussi courts qu'une lettre, et ne contiennent que ce qui est nécessaire. Mais ce qu'il nous a laissé de plus intéressant après ses sermons, ce sont ses Conférences : il appelle ainsi dos ((iscours adressés aux jeunes ecclésiastiques qu'il dirigeait dans le séminaire de Saint-Magloire , dont il était supérieur. Ce» excellents discours sont encore de véritables sermons , qui ne diffèrent guère des autres que parce qu'Usée rapportent tous à un même ordre de la société : et ce que le Petit Carême est pour les grands et les rois, les Conférences le sont pour les ministres de l'Église. Massillon n'a nulle part déployé davantage ce sévère amour de la vérité et du devoir, qui a tant honoré en lui son ministère. Il parait sentir que l'honneur du clergé intéresse le sien , et il n'en est que zélateur plus ardent des maximes qu'il est chargé de lui prêcher, et censeur plus inflexible des abus, dos désoi-dres, des vices qui les contredisent. Le moindre de ces abus est d'abord l'inutilité à laquelle semblent se vouer ceux qui n'ont embrassé l'état ecclésiastique que pour en recueillir les avantages. (Li Mabpe.)
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de guerre plus sérieuse. L'esprit de conciliation dont sa conduite était la preuve , et sa manière de p«nser bien connue sur le scandale de toutes les querelles théologiques , fit désirer au gouyernement qu'il essayât de rapprocher le cardinal de Noailles de ceux qui accusaient la doctrine de ce pieux archevêque; mais Timpartialité qu'il montra dans cette négociation produisit son effet naturel, celui de mécontenter les deux partis. En vain il leur représenta que des hommes destinés par état à prêcher TÉvangile à leurs frères ne devaient pas commencer par en violer un des principaux préceptes , celui de l'union et de la paix ; que leurs divisions déjà si fâcheuses sur Yamour de Dieu , ne les dispensaient pas de Yamour du prochain ; que ces disputes étaient à la fois, et pour les faibles un sujet de scandale , et pour les incrédules un sujet de triomphe, peu réel, à la vérité, mais toujours affligeant par l'avantage apparent qu'ils en tirent. Ces sages remontrances furent sans effet , et il apprit , par sa propre expérience , qu'il est souvent moins difficile de ramener des mécréants que de concilier ceux qui auraient tant d'intérêt de se réunir pour les confondre.
Vivement pénétré des vraies obligations de son état , Massillou remplit surtout le premier devoir d'un évêquè , celui qui le fait chérir et respecter de l'incrédulité même , le devoir ou plutôt le plaisir si doux de l'humanité et de la bienfaisance. 11 réduisit à des somme;» très- modiques ses droits épiscopaux , qu'il aurait entièrement abolis , s'il n'avait cru devoir respecter le patrimoine de ses successeurs, c'està-dire leur laisser de bonnes actions à faire. 11 fit porter en deux ans vingjt mille livres à l'Hôtel-Dieu de Clermont. Tout son revenu appartint aux pauvres. Son diocèse en conserve le souvenir après plus de trente années, et sa mémoire y est honorée tous les jours de la plus éloquente oraison funèbre , des larmes de cent mille malheureux.
Il avait joui, dès son vivant, de cette oraison funèbre qu'il ne peut . plus entendre. Dès qu'il paraissait dans les rues de Clermont , le peuple se prosternait autour de lui en criant : Vive notre père ! Aussi ce vertueux prélat disait-il souvent que ses confrères ne sentaient pas assez quel degré de considération et d'autorité ils pouvaient tirer de leur état; que ce n'était ni par le faste, ni par une dévotion minutieuse , qu'ils pouvaient se rendre chers à l'humanité et redoutables à ceux qui l'oppriment, mais par ces vertu^ont le cœur du peuple est le juge, et qui, dans un ministre de la vraie religion , retracent à tous les yeux l'Être juste* et bienfaisant dont il est l'image.
Parmi les aumOues immenses qu'il a faites , il en est qu'il a cachées
avec le plus grand soin, non-seolemenl pour ménager la délicatesse des particuliers malheureux qui les recevaient, mais pour épargner quelquefois à des communautés entières le sentiment, même le plus mal fondé-, d'inquiétude et de crainte que ces aumônes pouvaient leur causer. Un couvent nombreux de religieuses était sans pain depuis plusieurs jours; elles étaient résolues de périr plutôt que d'avouer cette affreuse misère, dans la crainte qu*on ne supprimât leur maison, à laquelle elles étaient bien plus attachées qu*à leur vie. L'évêque de Clermont apprit en même temps et leur indigence extrême, et le motif de leur silence. Pressé de leur donner des secours, il craignit de les alarmer en paraissant instruit de leur état; il envoya secrètement à ces religieuses une somme très-considérable, qui assurait leur subsistance jusqu'à ce qu'il eût trouvé moyen d'y pourvoir par d'autres ressources ; et ce ne fut qu'après la mort de Massillon qu'elles connurent le bienfaiteur à qui elles étaient si redevables.
Non-seulement il prodiguait sa fortune aux indigents ; il les assistait encore , avec autant de zèle que de succèi; , de son crédit et de sa plume. Témoin, dans ^es visites diocésaines, de la misère sous laquelle gémissaient les habitants de la campagne, et son revenu ne sunisant pas pour donner du pain à tant d'infortunés qui lui en demandaient, il écrivit à la cour en leur faveur; et, par la peinture énergique et touchante qu'il faisait de leurs besoins, il obtenait , ou des secours pour eux, ou des diminutions considérables sur les impôts. On assure que ses lettres sur cet objet intéressant sont des chefsd'œuvre d'éloquence et de pathétique , supérieurs encore aux plus touchants de ses sermons : et quels mouvements en effet ne devait pas inspirer à cette âme vertueuse et compatissante le spectacle de l'humanité souffrante et opprimée ?
Plus il respectait sincèrement la religion , plus il avait de mépris pour les superstitions qui la dégradent, et de zèle pour les détruire. 11 abolit , non sans peine, des processions très-anciennes et très-indé- Contes, que la barbarie des siècles d'ignorance avait établies dans sou diocèse , qui travestissaient le culte divin en une mascarade scandaleuse , et auxquelles les habitants de Clermont couraient çn foule , les uns par une dévotion stupide , les autres pour tourner cette farce religieuse en ridicule. Les curés de la ville , craignant la fureur du peuple , d'autant plus attaché à ces pieuges comédies qu'elles sont plus absurdes, n'osaient publier le mandement qui défendait ces processions. Massillon monta en chaire, publia son mandement lui-
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même, se fit écouter d*un auditoire tiimultaeux qui aurait insulté tout autre prédicateur, et jouit, par cette victoire, du fruit de sa bienfaisance et de sa vertu.
\ •'^ mourut comme était mort Fénelon , et comme tout évèque doit / mourir, sans argent et sans dettes. Ce fut le 28 septembre 1742 que / J'Église , l'éloquence et l'humanité firent cette perte irréparable. ^^ Un événement assez récent , et bien fait pour toucher les cœurs sensibles , prouve combien la mémoire de Massillon est précieuse , nonseulement aux indigents dont il a essuyé les larmes, mais à tous ceux- qui Tont connu. Il y a quelques années qu'un voyageur qui se trouvait à Clermont désira de voir la maison de campagne où le prélat passait la plus grande partie de Tannée. Il s'adressa à un ancien grand vicaire, qui, depuis la mort de Véyèque, n'avait pas eu la force de retourner à cette maison de campagne , où il ne devait plus retrouver celui qui Thabilait. Le grand vicaire consentit néanmoins à satisfaire le désir du voyageur , ooalgré la douleur profonde qu'il se préparait en allant revoir des lieux si tristement chers à son souvenir. I Is partirent donc ensemble, et le grand-vicaire montra tout à l'étranger, a Voila , lui disait-il les larmes aux yeux , l'allée où ce digne prélat se « promenait avec nous... voilà le berceau où il se reposait en faisant « quelques lectures... voilà le jardin qu'il cultivait de ses propres « mains... » Ils entrèrent ensuite dans la maison ; et quand ils furent arrivés à la chambre où Massillon avait rendu les derniers soupirs : «Voilà, dit le grand vicaire, l'endroit où nous l'avons perdu; » et il s'évanouit en prononçant ces mots. La cendre de Titus et de Marc- Aurèle eût envié un pareil hommage.
On a aussi souvent comparé Massillon à Bourdaloue, qu'on a comparé Cicéron à Démosthène , ou Racine à Corneille : ces sortes de parallèles , féconde matière d antithèses, prouvent seulement qu'on a plus ou moins le talent d'en faire. Nous nous interdirons sans regret ces lieux communs, et nous nous bornerons à une seule réflexion. Lorsque Bourdaloue parut, la chaire était encore barbare, disputant , comme le dit Massillon lui-même , ou de bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école. L'orateur jésuite Qt le premier parler à la religion un langage digne d'elle ; il fut solide, vrai , et surtout d'une logique sévère et pressante. Si celui qui entre le premier dans une carrière a bien des épines à arracher , il jouit aussi d'un grand avantage , c'est que les pas qu'il y fait sont plus marqués, <>t dès lors plus célébrés que ceux de tous ses successeurs. Le public, accoutumé à voir régner longtemps Bourdaloue , qui avait été le pre-
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mier objet de son culte , est demeuré longtemps persuadé qu'il ne pouvait avoir de rival , surtout lorsque Massillon vivait , et que Bonrdaloue, du fond de son tombeau , n'entendait plus le cri de la multitude en sa faveur. Enfin, la mort, qui amène la justice à sa suite , a mis les deux orateurs à leur place; et Tenvie, qui avait ôté à Massillon la sienne, peut la lui rendre maintenant, sans avoir à .?craindre qu'il en jouisse. Nous nous abstiendrons pourtant de lui donner une prééminence que des juges graves lui contesteraient : la plus grande gloire de Bourdaloue est que la supériorité de Massillon soit encore disputée; mais, si elle pouvait être décidée en comptant le nombre des lecteurs, Massillon aurait tout l'avantage : Bourdaloue n'est guère lu que des prédicateurs ou des âmes pieuses ; son rival est dans les mains de tous ceux qui lisent ; et il nous sera permis de dire ici , pour mettre le comble à son éloge , que le plus célèbre écrivain de notre nation et de notre siècle ^ fait des sermons de ce grand orateur une de ses lectures les plus assidues ; que Massillon est pour lui le modèle des prosateurs , comme Racine est celui des poètes ; et qu'il a toiqours sur la même table le Petit Carême* k côté d*Athalie,
' Toltaire vivait encore quand cet Éloge a été lu à T Académie.
^ Voltaire a rendu à Massillon une autre espèce d'iiommage en empruntant plusieurs fois ses idées, et les faisant passer dans des poésies dont elles ne sont pas les moindres ornements. Massillon avait dit dans son Petit Carême, en traçant les caractères d'un bon prince :
« Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu'ils curent de vivre sous un si bon maître ; ceux-ci le rediront à leurs neveux , et dans chaque famille ce souvenir , conservé d'âge en âge , deviendra comme nn monument domestique élevé dans l'enceinte des mursiiateruels, qui perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les siècles. »
Le vieillard expirant De ce prince à son fils fait l'éloge en pleurant Le fils , éternisant des images si chères , Raconte à ses neveux le bonheur de leurs pères; Et ce nom, dont la terre aime à s entretenir , Est porté par l'amour aux siècles à venir.
Ailleurs , voulant prouver que la nature a ménagé iwur toutes les créatures des moyens de jouissance , le poète a dit :
L'aigle fier et rapide , aux ailes étendues , Suit l'objet de sa flauime élancé dans les nues Dans l'ombre des vallons le taureau bondissant Cherche en paix sa génisse , et paît en mugissant. An retour du printemps, la douce Phllomèle Attendrit par ses chants sa compagne fidèle ; Et , du sein des buissons , le moucheron léger œ mêle, en bourdonnaut , aux Insectes de l'air.
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Si Ton voulait cependant chercher entre ces deux orateurs illustres une espèce de parallèle , on pourrait dire, avec un homme d'esprit y que Bourdaloue étant plus raisonneur et Massillon plus touchant, un sermon excellent à tous égards serait celui dont Bourdaloue aurait fait le premier point, et Massillon le second. Peut-être un discours plus parfait encore serait celui où ils ne paraîtraient pas ainsi l'un après Tautre, mais où leurs talents fondus ensemble se pénétreraient , pour ainsi dire , mutuellement, et où le dialecticien serait en même temps pathétique et sensible.
Nous ne devons pas dissimuler qu'on accuse en général tous les sermons de notre éloquent académicien du même défaut que son Petit Carême : c'est de n'offrir souvent dans la même page qu'une même idée, variée, il est vrai , par toutes les richesses que l'exprès- . sion peut fournir , mais qui, De sauvant pas l'uniformité du fonds.
De son être content, qui d'entre eux s'inqalëte
S'il est une antre espèce ou plus ou moins parfaite ?...
Vous allez reconnaître tous ces détails dans un morceau où Massillon , comme en cent autres endroits, n*a fait qu'analyser supérieurement des vérités de morale et de sentiment communes à tons les hommes , de quelque religion qu'ils soient ; et ce n'est pas de ses avantages celui qui a le moins contribué à lui valoir partout des lecteurs. Ici son dessein est de développer une des preuves morales de l'immortalité de l'âme , employée par plusieurs philosophes , et fondée sur ce que tout homme , quelque heureux qu'il puisse être ici-bas, a toujours l'idée et le besoin d'un bonheur plus grand , où il ne peut jamais atteindre sur la terre. On sent bien que c'est aux athées et aux matérialistes qu'il s'adresse , et aucun écrivain ne les a plus élotpiemment combattus.
« Si tout doit finir avec nous , etc. > Voy. le serm. Férilé d'un avenir.
Ce que dit Massillon du vide que toutes les choses humaines laissent dans le cœur de l'homme a été différemment exprimé, et avec des conséquences différentes, par les philosophes et les poètes de tous les temps , depuis Lucrèce, Sénèque, Juvénal, jusqu'à Pascal , Ck)rneille et Addison. Ce dernier /dans la tragédie de Gaton, fait raisonner ce stoïcien patriote précisément comme notre orateur : il lui fait dire, dans cet admirable monologue que Voltaire a imité plutôt que traduit :
Oui, Platon, tu dis ml, notre ftme est immortelle : Cest on Diea qui lui parle , un Dieu qui vit en elle. Et d'où viendrait, sans lui, ce grand pressentiment. Ce dégoût des faux biens, cet horreur du néant? Vers des siècles sans fin Je sens que tn m'entraf nés ; Du monde et de mes sens Je vais briser les chaînes , Et m'ouvrir , loin d'un corps dans la fange arrêté , Les portes de la vie et de l'éternité.
Ce sentiment , que Ton retrouve partout , n'est pas, il est vrai, une dériioiistration métaphysique ; mais c'est ce qu'on appelle , en philosophie, une probabilité morale , qui est près de l'évidence. (Là IIahpb.)
laissent un peu de lenteur dans la marche. On a fait la même critique de Sénèque, mais avec bien plus de justice. Sénèque, uniquement jaloux d'étonner son lecteur par la profusion d'esprit dont il Taccable , le fatigue d autant plus , qu'on sent qu'il s'est fatigué luimême par un étalage si fastueux de ses richesses, et qu'il ne les montre avec tant de luxe qu'après les avoir ramassées avec effort : Massiilon , toujours rempli du seul intérêt de son auditeur , semble ne lui présenter en plusieurs manières la vérité dont il veut lecon>raincre, que par la crainte qu'il a de ne la pas graver assez fortement dans son âme; et non-seulement on lui pardonne ces douces et tendres redites, mais on lui sait gré du motif touchant qui les multiplie ; on sent qu'elles partent d'un cœur qui éprouve le plaisir d'aimer ses semblables , et dont la sensibilité vive et profonde a besoin de se répandre.
Il est étonnant que le clergé de France, qui possédait un orateur si éminent, ne l'ait pas nommé une seule fois pour prêcher dans ses assemblées ; il ne le désira jamais, et laissa à des talents médiocres vX ambitieux cette petite gloire dont il n'avait pas besoin. Il (ut même choisi rarement pour être membre de l'assemblée, et consentait sans peine , disait-il , que les prélats moins attachés que lui à la résidence eussent recours à cet honnête moyen de s'en dispenser. L'indifférence que les confrères de l'évêque de Clermont paraissaient lui marquer n'était ni projetée de leur part, ni même volontaire. C'était Vouvrage obscur de quelques hommes en place , qui, par des motifs dignes d'eux , écartaient sourdement Massiilon des yeux de la cour , non comme un sujet intrigant, car ils le connaissaient trop bien pour lui faire cette injure , mais comme un prélat illustre et respecté , dont la supériorité, vue de trop près, aurait pu jeter un éclat que les honunes puissants et bornés n'aiment en aucun genre. Quelle perte néanmoins pour un tel auditoire , que celle d'un prédicateur tel que Massiilon ! Quel sujet de discours plus intéressant, que d'avoir à parler aux princes de l'Église assemblés, des augustes devoirs que leur dignité leur impose ; des yeux de tout un peuple fixés sur eux , et des grands exemples qu'il en attend ; du droit que la sainteté de leur caractère, et surtout celle de leur vie, peut leur donner, pour faire entendre la vérité aux rois , et pour porter au pied du trône le cri si souvent repoussé de l'innocent et du pauvre? Croyait-on que Massiilon fiH indigne de traiter un si grand sujet, ou craignait-on plutôt qu'il ne le traitât avec trop \J 'éloquence.?*
Ce grand orateur prononça , soit avant que d'être évêque , soit de^
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l»ui$ qu'il le fut devenu, quelques oraisons funèbres , dont le mérite fut éclipsé par celui de ses sermons. S'il n'avait pas dans le caractère cette inflexibilité qui annonce la vérité avec rudesse, il avait cette candeur qui ne permet pas de la déguiser. A travers les louanges qu'il accorde dans ces discours, soit à la bienséance, soit môme à la justice, le jugement secret qu'il porte au fond de son cœur sur celui qu'il est chargé de célébrer, échappe, sans qu'il y pense, à sa 'franchise naturelle, et surnage, pour ainsi dire, malgré lui ; et l'on sent en le lisant qu'il est tel de ses héros dont il aurait fait plus Yolontiers l'histoire que l'éloge.
11 lui était arrivé uneseule fois de manquer de mémoire en préchant • : trompé parle dégoût léger que cet accident lui donna, il pensait qu'il y aurait beaucoup plus d'avantage à lire les sermons qu'à les réciter. r9ous osons n'être pas de son avis; la lecture forcerait l'orateur, ou à se priver de ces grands mouvements qui sont l'âme de la chaire, ou à rendre ces mouvements ridicules, en y donnant un air d'apprêt et o'exagération qui détruirait le naturel et la vérité. MassiL Ion semble avoir senti lui-même que le mérite le plus propre à séduire dans un discours oratoire, est qu'il paraisse débité sur-le-champ, et sans qu'aucune trace de préparation s'y laisse apercevoir; car lorsqu'on lui demandait quel était celui de ses sermons qu'il croyait U meilleur, il répondait : Celui que je sais lemieux.
Quoique voué à l'éloquence chrétienne par goût et par devoir , il s'était quelquefois, pardélassement,exercésur d'autres objets : on assure qu'il a laissé une Vie manuscrite du Corrége. Il ne pouvait choisir pour sujet de ses éloges un peintre dont les talents fussent plds analogues aux siens : car il était ( qu'on nous pardonne cette exprescion) le Corrége des orateurs. On peut ajouter que , comme le Corrége s'était formé lui-même en se traçant une nouvelle route après les Raphaël et les Titien, Massillon , qui s'était aussi ouvert dans la chaire une carrière nouvelle , aurait pu dire , en se comparant aux autres orateurs , ce que disait le Corrége en voyant les tableaux des autres artistes : Et moi aussi je suis peintre.
L'Académie, qui l'a possédé si peu, n'a pas laissé de sentir vivement sa i^rte. Elle a du moins eu la consolation de le voir dignement remplacé : M. le duc de Nivernois a été sou successeur.
» Massillon, prêchant devant Louis XIV, resta un moment sans se rap|)c- Icr la suite de son discours : « Remettez-vous , mon père , lui dit le roi ; « il est bien juste de nous laisser goAter les belles et utiles choses que vous « nous dites. • {Oict. historique , Paris , h^\0 , tome XI , page 282.)
AVÎ& DE L'ACTEDR.
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