ABUS DE LA PAROLE
Pourquoi avez-vous , ô mon Dieu , donné Tusage de la parole aux hommes ? C'est sans doute afin qu'unis entre eux par ce lien aimable de la société , ils pussent en quelque sorte prêter leur voix à toute la nature pour célébrer eu commun les louanges et les bienfaits de celui qui les a comblés de ses dons avec tant de magnificence et de profusion. Vous vouliez, en leur donnant ce moyen si doux et si facile de se communiquer leurs pensées et leurs réflexions, qu'ils pussent s'encourager l'un l'autre dans la voie pénible du salut , et s'aider mutuellement dans les peines auxquelles le péché les a assujettis. Car quelle autre fin pouvait se proposer votre sagesse éternelle, qui a présidé à tous vos ouvrages ? Cependant, ô mon Dieu , sur quoi roulent la plupart des entretiens du monde ? Hélas ! ceux-là sont les plus innocents, où l'on n'est occupé que do choses vaines et frivoles, et où vous étesentièrement oublié; puisque , s'il arrive que votre saint nom y soit proféré , c'est presque toujours pour y être déshonoré et outragé par des impiétés et des blasphèmes. Les discours que l'on y tient sont-ils propres à inspirer l'amour de la vertu ? Hélas ! l'on n'y entend que des maximes pernicieuses et antichrétiennes. La vanité, l'ambition, la vengeance, le luxe , la volupté , le désir insatiable d'accumuler ; voilà les vertus que le monde connaît et estime , voilà les vertus auxquelles il porte ses partisans. Pour les vertus de l'Évansile , la fuite des plaisirs et des honneurs, l'humilité, la mortifidRion, le mépris des richesses , ces vertus par lesquelles seules nous pouvons arriver au royaume des cieux , ah ! elles y sont ou inconnues ou décriées. Loin de se regarder tous comme ne faisant entre eux qu'une même famille , dont les intérêts doivent être communs , il semble , 6 mon Dieu, que, dans ce monde corrompu, les hommes ne se lient eosemblequc pour se tromper mutuellement et sedonner le change.
DE HÀSSILLOn. 597
La droiture y passe pour simplicité : être double et dissimulé est un mérite qui honore. Toutes ses sociétés sont empoisonnées par le défaut de sincérité. La parole n*y est pas l'interprète des cœurs ; elle n*est que le masque qui les cache et qui les déguise. Les entretiens n*y sont plus que des mensonges enveloppés sous les de- . hors de l'amitié et de la politesse. On se prodigue à l'enyi les louanges et les adulations , et on porte dans le cœur la haine , la jalousie, et le mépris de ceux qu'on loue. L'intérêt le plus vil arme Je frère contre le frère, Tami contre l'ami ; rompt tous les liens du sang et de l'amitié : et c'est un motif si bas, si indigne de la fin a laquelle nous sommes destinés , qui décide de nos haines et de nos amours. Les besoins et les malheurs du prochain ne trouvent que de l'indifférence , de la dureté même , dans les cœurs, lorsqu'on peut le négliger sans rien perdre , ou qu'on ne gagne rien à le secourir. 0 mon Dieu , quel besoin n'ai-Je pas deyotre grâce et d'une protection singulière, pour préserver mon cœur au milieu d'une corruption si universelle )
(Paraphrases),