‹ Sermons (volume 3)Chapitre 1 sur 2 · TOULOUSE · texte numérisé non relu

TOULOUSE

S<)CI£TIÏ DKn LIVRES RELIGIEVk DHrAr ; kLK Ul f.tcM, 14.

Festus y étant arrivé dans la province ^ monta , trois jours après ) de Césarée à Jérusalem. Et le souverain sacrificateur, et les pre' miers d'entre les Juifs , comparurent devant lui contre Paul ; et ils lui demandaient , comme une grâce , qu'il le fit venir à Jérusalem , lui ayant dressé des embûches pour le tuer en chemin. Mais Festus répondit que Paul était bien gardé à Césarée , et qu'il devait y aller bientôt lui-même. Que ceux donc d'entre vous , dit-il . qui le peuvent faire , y descendent avec moi , et si cet homme a commis quelque crime, qu'ils l'accusent.

Festus n'ayant demeuré parmi eux que dix jours, descendit à Césarée , et le lendemain , étant assis sur le tribunal , il commanda qu'on amenât Paul. Quand on l'eut amené , les Juifs qui étaient descendus de Jérusalem entourèrent le tribunal , chargeant Paul de plusieurs grands crimes qu'ils ne pouvaient prouver. Paul disait pour sa défense : je n'ai rien fait , ni contre la loi des Juifs, ni contre le temple , ni contre César. Mais Festus voulant faire plaisir aux Juifs , répondit à Paul , et lui dit : veux-tu monter à Jérusalem , et y être jugé sur ces choses devant moi ? Et Paul dit : je comparais devant le tribunal de César, où il faut que je sois jugé ; je n'ai fait aucun tort aux Juifs , comme tu le sais bien. Que si je leur ai fait quelque tort , ou si j'ai commis quelque crime digne de mort , je ne refuse pa»

î FESTUS, PAUL, AGRIPPA.

de mourir ; mais s*il n*est rien des choses dont ils m'accusent , personne ne peut me livrer à eux ; j'en appelle à César. Alors Festus, après en avoir conféré avec son conseil , répondit : tu en as appelé à César, tu iras à César.

Quelques jours après , le roi Agrippa et Bérénice arrivèrent à Césarée , pour saluer Festus. Et comme ils y demeurèrent plusieurs jours , Festus informa le roi de Taffaire de Paul , en lui disant : Il y a ici un homme que Félix a laissé prisonnier ; les principaux sacrificateurs et les anciens des Juifs le vinrent accuser devant moi , lorsque j'étais à Jérusalem , demandant sa condamnation. Mais je leur répondis que ce n'était pas la coutume des Romains de livrer qui que ce soit , pour le faire mourir, avant que celui qui est accusé ait ses accusateurs présents , et qu'il ait la liberté de se justifier du crime dont on Taccuse. Après donc qu'ils furent venus ici , je m'assis sans aucun délai , dès le lendemain, sur le tribunal, et je commandai qu'on amenât cet homme. Ses accusateurs étaient présents; mais ils n'alléguèrent aucun des crimes dont je pensais quUs faectueraient. Ils avaient seulement quelques disputes avec lui touchant leur superstition , et touchant un certain Jésus mort , que Paul assurait être vivant. Ne sachant donc que prononcer sur cela , je lui demandai s'il voulait aller à Jérusalem , et être jugé sur ces choses. Mais Paul en ayant appelé , et demandant que sa cause fût réservée à la connaissance de l'empereur, j*ai ordonné qu'on le gardât jusqu'à ce que je l'envoyasse à César. Sur quoi Agrippa dit à Festus : je voudrais bien aussi entendre cet homme. Demain , lui dit-il , tîi l'entendras.

Le lendemain donc, Agrippa et Bérénice vinrent avec grande pompe , et étant entrés dans le lieu de l'audience , avec les tribuns et les principaux de la ville, Paul fut amené par Tordre de Festus. Alors Festus dit : Roi Agrippa , et vous tous qui êtes ici présents avec nous, vous voyez cet homme contre lequel toute la multitude des Juifs m'est venue solliciter, tant à Jérusalem qu'ici , ne cessant de crier qu'il ne fallait pas le laisser vivre. Mais ayant trouvé qu'il n'avait rien fait qui fût digne de

mort, et lui-même ayant appelé à l'empereur, j'ai résolu de l'y envoyer. Mais comme je n'ai rien de certain à en écrire à l'empereur, je l'ai lait venir en votre présence, et principalement devant toi , roi Agrippa , afin qu'étant mieux informé , je sache ce que je dois écrire. Car il ne me semble pas raisonnable d'envoyer un prisonnier, sans marquer de quoi on l'accuse.

Alors Agrippa dit à Paul : il t*est permis de parler pour toi. Paul ayant étendu la main , parla ainsi pour sa défense :

Roi Agrippa , je m'estime heureux de ce que je dois me défen* dre aujourd'hui devant toi de toutes les choses dont les Juife m'accusent ; et surtout parce que je sais que tu as une pleine connaissance de toutes les coutumes des Juifs , et de toutes les questions qu'ils ont entre eux ; c'est pourquoi je te supplie de m'écouter avec patience. Pour ce qui est de la vie que j'ai menée , dès le commencement de ma jeunesse , parmi ceux de ma nation , dans Jérusalem , elle est connue de tous les Juifs ; car ils savent , il y a longtemps , s'ils veulent en rendre témoignage , que j'ai vécu Pharisien , selon cette secte qui est la plus exacte de notre religion. Et maintenant je parais en jugement , à cause de l'espérance que j'ai en la promesse que Dieu a faite à nos pèr^ ; à raccompliuement de laquelle nos douze tribus , qui servent Dieu continuellement nuit et jour , eurent de parvenir. Cest à cause de cette espérance, ô roi Agrippa ! que je suis accusé par des Juifs. Quoi ! juge^vous incroyable que Dieu ressuscite les morts r II est vrai que , pour moi , j'avais cru qu'il n'y avait rien que je ne dusse faire contre le nom de Jésus de Nazareth. C'est aussi ce que j'ai fait dans Jérusalem ; car j'ai mis en prison pla* sieurs des saints, en ayant reçu le pouvoir des prindpaux sacrificateurs ; et lorsqu'on les faisait mourir , j'y donnais mon. suffrage. Souvent même , dans toutes les synagogues , je les eoa* traignais de blasphémer en les punissant ; et étant transporté d'une extrême rage contre eux, je les persécutais jusque dans \e$ villes étrangères.

Et comme j'allais aussi à Damas , dans ce dessmn , avec un pouvoir et une commission des principaux sacrificateurs , je vis ,

ô roi ! étant en chemin, en plein midi, une lumière qui venait du ciel , plus éclatante que celle du soleil , et qui resplendit autour de moi et de ceux qui m'accompagnaient. Et étant tous tombés par terre , j'entendis une voix qui me parla , et qui me dit en langue hébraïque : Saul, Saul , pourquoi me persécules-tu? il te serait dur de regimber contre les aiguillons. Alors je dis : qui estu , Seigneur? Et il me répondit : Je suis Jésus que tu persécutes. Mais lève-toi , et te tiens sur tes pieds ; car je te suis apparu pour t'établir ministre et témoin , tant des choses que tu as vues que de celles pour lesquelles je t'apparaîtrai encore, en te délivrant de ce peuple et des Gentils, vers lesquels je t'envoie maintenant , pour ouvrir leurs yeux , et les faire passer des ténèbres à la lumière , et de la puissance de Satan à Dieu , afin que , par la foi qu'ils auront en moi, ils reçoivent la rémission de leurs péchés , et qu'ils aient part à l'héritage des saints.

Ainsi , ô roi Agrippa ! je ne résistai point à la vision céleste ; mais je prêchai premièrement à ceux de Damas , et ensuite à Jérusalem, et par toute la Judée, et aux Gentils , qu'ils se repentissent et qu'ils se convertissent à Dieu , en faisant des œuvres convenables à la repentance. C'est là le sujet pour lequel les Juifs, m'ayant pris dans le temple, ont tâché de me tuer. Mais ayant été secouru par l'aide de Dieu, j'ai subsisté jusqu'à aujourd'hui , rendant témoignage aux petits et aux grands , et ne disant autre ehose que ce que les prophètes et Moïse ont prédit devoir arriver, savoir que le Christ devait soufiFrir, et qu'étant ressuscité le premier d'entre les morts , il devait annoncer la lumière à ce peuple et aux Gentils.

Comme il parlait ainsi pour sa défense , Festus dit à haute voix : tu as perdu le sens , Paul ; ton grand savoir te met hors de sens. Et Pmd dit : ^e n'ai point perdu le sens , très-excellent Festus ; mais ce que je dis est vrai et de bon sens. Car le roi est bien informé de toutes ces choses ; c'est pourquoi je lui parle avec hardiesse , parce que je suis persuadé qu'il n'ignore rien de ce que je dis; car ces choses ne se sont point passées en cachette. Roi Agrippa , ne crois-tu pas aux prophètes? je sais que tu y

FESTUS , PAUL , AGRIPPA. i

crois. Et Agrippa répoDdit à Paul :[il s*en faut peu que lu ne me persuades d*ètre chrétien. Paul lui dit : Plût à Dieu qu'il s*en fallût peu , et même qu'il ne s'en fallût rien du tout , que nonseulement toi , mais aussi tous ceux qui m'écoutent aujourd'hui , ne devinssiez tels que je suis , à la réserve de ces liens !

Paul ayant dit cela , le roi se leva , et le gouverneur , et Bérénice et ceux qui étaient assis avec eux. Et s'étant retirés à part y ils dirent entre eux : cet homme n'a rien fait qui soit digne de la mort, ni même de la prison. Et Agrippa dit à Festus : cet homme pouvait être renvoyé absous , s'il n'eût point appelé à

César.

(Actes XXV et XXVI.)

Dans la scène émouvante dont vous venez d'entendre le récit ^ nous voyons apparaître trois hommes; et ces hommes sont trois types généraux , qui se retrouvent dans tous les temps : Festus , l'incrédule ; Paul , le croyant ; Âgrippa'^^ le demi-chrétien. Festus , qui traite de folie les espérances de la foi ; Paul ^ qui a embrassé ces espérances de tout son cœur comme la seule sagesse véritable ; Agrippa^ qui en a reconnu spéculativement la vérité^ mais qui ne les a pas encore embrassées d'une adhésion vivante et pratique. Festus, qui ne vit que pour le monde ; Paul , qui ne vit que pour le Seigneur ; Agrippa , qui reste indécis entre le monde et Dieu, porté vers le Seigneur par les convictions de son esprit, retenu dans les liens du monde par les passions de son cœur. Je disais que ces trois caractères se retrouvent dans tous les temps ; je puis ajouter qu'ils épuisent à eux trois l'humanité

eaiière. Cherchez en dehors des iacrédules, des croyaDts^ des demi-chrétiens, et vous ne trouverez rien. Dans toute réunion d'hommes un peu considérable, on retrouve ces trois manières d'envisager la religion : il est probable qu'elles ont toutes les trois des représentants dans cet auditoire. Etudier successivement ces trois caractères tels qu'ils se dessinent dans le récit de l'historien sacré ; en tirer les applications générales qu'ils renferment, et rechercher l'image des hommes de nos jours dans Festus, dans Paul et dans Agrippa, ce sera donc parler pour tous, et ne laisser en dehors de nos exhortations aucun de ceux qui nous écoutent Dieu veuille que chacun de vous, mes bien-aimés frères, trouve en effet quelque chose dans mes paroles qui réponde à sa disposition morale et satisfasse au besoin de son cœur !

Le premier caractère qui se présente à notre étude, c'est Festus l'incrédule , ou , ce qui revient au même , l'homme du monde. Festus nous offre en effet le type le plus exact de l'homme du monde; j'entends l'homme du monde honnête et digne d'estime. Festus n'était pas , comme Félix auquel il succédait, un juge vénal , cruel et dissolu ; le refus qu'il fait aux Juifs de livrer Paul à leur inimitié , la facilité qu'il accorde à l'apôtre de se défendre en présence de ses accusateurs , montrent qu'il avait le sentiment de son devoir ; et l'histoire d'ailleurs ne jette aucune ombre sur son carac-

tère. Il était vraisemblablement ce qu'on appelle dans ie monde un homme honorable : on sait assez qae pour mériter ce titre aux yeux du monde , il n'est pas nécessaire d'être un homme religieux. Festus, en effet, n'était rien moins qu'un homme religieux. Ce qui le caractérise sous ce rapport ce n'est pas l'inimitié contre la religion , c'est l'indifférence. 11 ne persécutait pas la foi chrétienne , il la dédaignait Ecoutez avec quelle dédaigneuse indifférence il parle de cette foi qui faisait toute l'espérance et tout le bonheur de l'apôtre : « ils avaient quelque dispute avec lui touchant leur superstition, et touchant un certain Jésus mort , que Paul assurait être vivant. » Et plus tard quand Paul , entraîné par son zèle , parle avec enthousiasme des grandes vérités qui font l'objet de sa £ch , Festus ne sait voir dans ce noble élan qu'une exaltation qui tient presque de la folie ; il rougit pour l'apôtre de sa crédulité , et pour éteindre ce qui lui semble une ardeur déraisonnable et dangereuse, il jette au serviteur de Christ cette froide raillerie : « tu es hors de sens , Paul ; ton grand savoir te met hors de sens. » Festus était donc aussi ce qu'on appdie daûs le monde un homme raisonnable; il prétendait à la sagesse en même temps qu'à la vertu. 11 voulait , d'un côté , faire respecter son caractère moral et pouvoir se rendre le témoignage qu'il ne manquait à aucun de ses devoirs ; de l'autre , il fuyait avec soin toute exaltation religieuse, et voidait s'en tenir à la

religion de la raison et da bon sens. C'est bien ce double caractère qui distingue dans tous les temps les hommes du monde ^ ceux du moins qui sont dignes d'estime. Mais Festus nous montre par son exemple que ces deux prétentions des hommes du monde ne peuvent pas être satisfaites en dehors de la foi chrétienne ; car il manque tout ensemble à la sagesse et à la vertu.

11 manque à la sagesse. En effet, quel était le véritable sage , de Festus ou de Paul ? lequel des deux obéissait le mieux à la raison et au bon sens ? Etaitce Festus, rejetant de prime abord une religion qu'il n'avait pas même examinée ? ou Paul , dont les convictions reposaient non-seulement sur l'étude approfondie des livres saints , mais sur des faits matériels qui s'étaient passés à la vue de tout un peuple ? Etaitce Festus , traitant de folie une foi qu'il n'avait jamais essayé de comprendre? ou Paul, professant des convietiens dont il avait éprouvé lui-même la puissance, et qui avaient changé tout son cœur ? Etait-ce Festus , disant à Paul sans preuve aucune : tu es hors de sens? ou Paul , qui réfute paisiblement cette allégation injurieuse en rappelant que sa foi repose sur des faits : (( je ne suis point hors de sens , Festus ; je dis des paroles de vérité et de sens rassis ; car le roi a connaissance de ces choses, et elles pe se sont point passées en secret? » N'est-il pas vrai que la sagesse, la raison , le bon sens commandaient impérieusement à

Festus d'examiner la religion chrétienne avant de la dédaigner ? et n'est-il pas vrai que s'il s'était livré à cet examen , il aurait reconnu que cette foi qu'il dédaignait reposait sur des faits incontestables, et qu'elle était par conséquent la vraie sagesse ? N'est-ce pas lui qui était dans la voie de la déraison ? et ne pourrions- ^ous pas, avec bien plus de vérité, lui renvoyer son accusation de folie et lui dire : « tu es hors de sens, Festus ; ton manque de foi te met hors de sens ! »

Festus manque également à la vertu. En effet , il paraît que ce juge, qui d'abord avait noblement résisté aux instances des ennemis de l'apôtre, céda ensuite jusqu'à un certain point à leurs suggestions, peut-être aux tentatives qu'ils durent faire pour le corrompre; car l'écrivain sacré nous apprend que, (( voulant faire plaisir aux Juifs , » il proposa à Paul de monter à Jérusalem pour y être jugé. Pourquoi cette complaisance coupable pour des hommes qu'il savait bien être les ennemis personnels dd l'apôtre , plus encore que ses accusateurs ? A supposer que Festus n'eût pas une connaissance positive du complot formé par les Juifs pour tuer Paul dans le chemin, du moins il ne pouvait douter que la vie de l'accusé ne fût plus en sûreté s'il restait à Gésarée. D'ailleurs , c'était déjà une iniquité de prolonger un procès que rien ne pouvait motiver aux yeux d'un juge romain. Festus avait reconnu, comme il le déclare en présence d'Âgrippa , que Paul n'avait

commis aucun crime justiciable des lois romaines; qu'il n'avait (( rien fait qui méritât la mort, ni même la prison; » dès-lors, pourquoi prolonger encore cette captivité de deux années , qui à elle seule était déjà une peine cruelle? pourquoi , par sa lâche condescendance pour les accusateurs de Tapôtre, le forcer d'en appeler à César y comme le seul moyog qui lui restât d'échapper aux pièges de ses ennemis ? Evidemment, Festus manque ici au premier devoir d'un juge^ la justice; il manque à cette morale toute humaine dont il s'était fait une loi , et qu'il croyait suffisante pour régler sa conduite.

Hommes du monde! vous ressemblez à Festus :

comme lui vous poursuivez deux buts, qui vous semblent suffisants pour 'remplir votre destination morale. Vous voulez être des hommes raisonnables, des hommes sages, des hommes de bon sens; et vous voulez être aussi des hommes vertueux, vous voulez n'avoir à rougir de votre conduite aux yeux de personne , pas même à vos propres yeux. Eh bien ! c'est au nom de ces deux prétentions qui sont les vôtres, au nom de la raison et de la vertu y que je vous appelle à embrasser la foi chrétienne : à devenir, non pas seulement des chrétiens' de nom , comme vous l'avez été peut-être jusqu'à présent, mais des chrétiens fervents, des hommes de prière, des hommes qui vivent en la présence de Dieu , qui se nourrissent de sa Parole, qui croient de toute leur âme toutes les

FESTUS, PAUL, ÂGRiPPÂ. U

vérités de la religion révélée, et qui participent à toutes les pratiques du culte chrétien.

Vous reculez devant une telle conduite, d'abord parce qu'elle ne vous parait pas raisonnable. Vous rejetez les vérités de la foi , parce qu'elles ne vous semblent pas s'accorder avec les enseignements de votre raison ; vous repoussez les pratiques du culte chrétien, parce qu'il vous semble qu'en les suivant vous feriez preuve d'un esprit étroit , vous vous metr triez du côté des simples et des ignorants, vous manqueriez à la sagesse et au bon sens. Mais il vous suffira d'un instant de réflexion pour sentir que c'est précisément votre conduite qui est l'opposé de la sagesse et de la raison. N'est-ce pas, en effet, un manque de sagesse que de rejeter la foi chrétienne , c est-à-dire un ordre de choses qui touche à vos intérêts éternels, sans avoir jamais étudié sérieusement la question? Que cette foi soit vraie ou qu'elle soit fausse, il faut toujours l'examiner; car, sans cet examen, comment pouvez-vous décider si elle est fausse ou si elle est vraie ? Etudiez-la donc , cette foi , ne fût-ce que pour avoir le droit de la rejeter; examinez les preuves dont elle s'appuie, les bases sur lesquelles elle prétend reposer; et si après une telle étude, faite d'une manière sérieuse, approfondie et sincère, vous ne trouvez pas que ces bases soient solides, alors, j'en conviens, vous serez sages, vous serez raisonnables de rejeter la foi. Mais tel ne sera

Festus, contre la justice ; l'autre s'écartera dans l'occasion des exigences d'une probité sévère; un antre sera relâché dans ses mœurs ; en un mot , il se trouvera toujours dans la vie morale de l'incrédule quelque point qui le condamnera , même à son propre tribunal. C'est à vous-mêmes que j'en appelle , hommes du monde , pour confirmer la vérité de cette assertion. Dites-lç nous , la main sur la conscience : ètes-vous satisfaits ^ pleinement satisfaits de votre conduite morale? Je ne parle pas des exigences de la loi révélée; mais à ne consulter que cette loi naturelle que vous portez écrite dans votre cœur , n'est-il pas vrai que vous ne l'accomplissez pas de manière à vous satisfaire vous-mêmes? N'est-il pas vrai qu'il est des points sur lesquels vous manquez à votre devoir, tel que le prescrit votre conscience? N'y a-t-il pas dans votre vie telles actions dont vous êtes forcés de rougir, et que vous ne voudriez pas voir divulguées à tous les yeux? Ne sentez- vous pas au-dedans de vous, si vous voulez être sincères avec vous-mêmes , une impuissance radicale de remplir parfaitement votre devoir tout entier, d'accomplir. dans toute son étendue cette loi morale, gravée dans votre conscience, et sans l'observation de laquelle vous ne pouvez pas être satisfaits de vous-mêmes?... Eh bien! il est un moyen d'arriver à l'observation de cette loi , à la pratique de cette vertu qui est pour vous un impérieux besoin : c'est d'embrasser la foi chrétienne. Dans la

prix et que vous recherchez : c'est la vertu ; et c'est encore là ua motif pour vous de rejeter la foi. Nous n'a vous que faire de la foi, dites-vous; l'essentiel , ce sont les œuvres. Qu'importe ce que nous croyons ou ne croyons pas , pourvu que nous remplissions notre devoir, et que nous obéissions à cette loi morale que tout homme porte gravée dans sa conscience? C'est là un noble but, assurément , et c'est avec joie que je constate chez vous ce besoin d'obéir à la loi morale. C'est un noble désir que celui d'être fidèles à votre conscience , de vous satisfaire vous-mêmes par votre conduite , et d'agir de telle manière que vous n'ayez jamais à rougir de vos actions , ni aux yeux des hommes ni à vos propres yeux. Mais c'est précisément ce besoin de vos âmes qui va me fournir l'argument le plus victorieux en faveur de cette foi que vous dédaignez. Tout homme qui n'est pas sous l'influence de la foi est exposé à manquer de la manière la plus grossière aux lois de la morale , et il y manquera tôt ou tard. Vous ne trouverez pas un seul incrédule qui soit conséquent avec ses propres principes, et qui soit fidèle même à cette loi de la conscience que lui-même s'est donnée pour règle. Sa moralité péchera toujours par quelque endroit ; il y aura toujours chez lui quelque déviation secrète ou connue de la loi morale , déviation qui variera pour chacun suivant son caractère, son tempérament, ses goûts et les circonstances où il est placé. L'un péchera, comme

46 FESTUS, PAUL, AORiPPA.

réunion des qualités les plus opposées, des vertus qui paraissent le plus incompatibles ; c'est un trait qui lui est commun avec le Sauveur, et seul peut-être il était en droit d'adresser à ses lecteurs cette exhortation saintement hardie : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Christ. ' » Pour Paul comme pour Christ, on est embarrassé de signaler dans son caractère un trait dominant qui résume toutes ses qualités.

En effet, quelle sera la qualité distinctive, quel sera le trait dominant dans lequel nous résumerons le caractère chrétien de saint Paul ? Sera-ce cette fermeté noble et digne , qui lui fait refuser de sortir en secret de la prison où il avait été enfermé injustement , et qui oblige le proconsul romain à venir faire dans sa personne des excuses à l'évangile de Jésus- Christ? ou bien cette tendresse toute maternelle qui s'épanche dans son épître à ses bien-aimés Philippiens , et qui s'adresse en ces termes aux chrétiens dé Thessalonique : « nous avons été doux au milieu de vous , comme une mère qui nourrit tendrement ses enfants? » Sera-ce le courage indomptable qui l'anime, lorsqu'il parle avec une sainte liberté devant les grands de la terre; lorsque dans l'Aréopage, seul contre tout un peuple, il réfute les philosophes et confond l'idolâtrie ; lorsqu'il court de persécution en persécu-

1 ICor. XI. 1.

iioD et de supplice en supplice , déchiré huit fois par la flagellation, combattant à Ephèse contre les bétes féroces, lapidé dans une ville et laissé pour mort, se relevant tout sanglant pour se traîner dans une ville voisine et se remettre aussitôt à prêcher l'évangile? ou bien cette charité sublime qui a trouvé en ellemême le modèle de cet immortel treizième chapitre de la première épître aux Corinthiens ; cette charité sans laquelle l'éloquence n'est qu'un vain son, la science un néant , la foi un mensonge ; cette charité « douce, humble, patiente, qui ne soupçonne point le mal, qui espère tout, croit tout, supporte tout? )) Choisirons-nous cette puissance de parole entraînante, irrésistible, qui le faisait prendre par les païens de Lystre pour le dieu de l'éloquence? ou bien cette humilité merveilleuse qui lui faisait oublier son génie, sa science profonde , ses vastes études, et qui lui dictait ces paroles aux Corinthiens : « pour moi , mes frères , quand je suis venu vers vous , je n'y suis point venu pour vous annoncer le témoignage de Dieu avec des discours remplis de la sagesse humaine; car je ne me suis proposé de savoir autre chose parmi vous que Jésus*Christ, et Jésus-Christ crucifié? » Sera-ce cette droiture inflexible qui lui faisait reprendre sans ménagement les faiblesses de saint Pierre, et lui défendait de céder, « même pour un moment, » aux exigences des chrétiens judaïsans? ou bien cette condescendance débonnaire qui le por-

tait à se faire a tout à tous, grec avec les Grecs, juif avec les Juifs, barbare avec les Barbares, faible avec les faibles, afin d'en gagner du moins quelques-uns? » Sera-ce cette activité prodigieuse qui faisait de sa vie un long voyage missionnaire, qui le poussait constamment de ville en ville, prêchant partout Tévangile, fondant partout des églises , retournant affermir dans la foi ceux qu'il avait déjà convertis? ou bien cet esprit de méditation et de prière qui lui faisait passer tant d'heures à genoux , à tel point qu'il commence toutes ses épîtres par assurer à ses lecteurs qu'il prie pour eux (( continuellement, » mentionnant en détail dans ses prières et leurs épreuves temporelles et leurs besoins spirituels? Ghoisirez-vous cette sensibilité profonde qui l'identifiait à toutes les émotions de chacun, et lui faisait dire : « qui est-ce qui est affligé que je n'en sois aussi affligé? qui est-ce qui est scandalisé que je n'en sois comme brûlé? » ou bien ce stoïcisme chrétien qui le rendait inaccessible à toutes les considérations de la chair et du sang, du moment qu'il s'agissait de fidélité chrétienne? Prendrez- vous ce patriotisme sincère, cet amour ardent pour ceux de sa nation qui le portait, dans l'entraînement de son zèle , à vouloir être en quelque sorte « anathème pour les sauver ? » ou bien cet universalisme chrétien qui le portait à envisager toujours l'évangile sous son point de vue le plus général , qui relevait au-dessus de toutes les distinctions de castes et

FESTUS, PAUL, AGRtPPA. \9

de peuples, et lui faisait dire : » il n'y a plus ni Juif ni Grec , ni Barbare ni Scythe , ni esclave ni libre ; mais tous sont un en Jésus-Christ ? » Préférez-vous ce noble désintéressement qui lui faisait consacrer ses courts moments de loisir à un travail manuel pour n'être point à charge aux églises? ou bien cette gratitude simple et touchante qu'il témoigne à ceux qui lui avaient envoyé des dons? Sera-ce son amour pour le Seigneur? ou son dévouement à ses frères? Son désir de déloger pour être avec Christ? ou son désir de rester sur la terre pour faire du bien aux hommes? Sa délicatesse de conscience? on sa liberté chrétienne? Sa largeur de vues? ou son inviolable fidélité? Son enthousiasme pour son œuvre? ou son sang-froid dans les périls ? La logique de ses raison-nements? ou le pathétique de ses exhortations? Son ardeur? ou son calme? Sa foi? ou ses œuvres? Son ministère extérieur? ou sa vie cachée avec Christ en Dieu? Plus je creuse au fond de ce caractère, plus je m'étudie à l'examiner sous toutes ses faces, plus je me sens incapable de le saisir tout entier, de l'emprisonner dans une formulé générale; et cette impossibilité même est le plus éclatant éloge qu'il soit possible de faire de ce chrétien par excellence K

» Voyez Act. XVI. 37-39 ; 4 Thess. H. 7 ; Act. XVII ; 2 Cor. Xl. 24, 25; i Cor. XV. 32; Act. XIV. i9-2i ; XIV, 42 ; 4 Cor. II. 4,2;, Gai. H. 44-44; n. 5; 4 Cor. IX. 49-22 ; 2 Cor. XII. 2 ; Eph. I. 46; III. 44 ; Col. I. 9 ; Phil. I. 3, 4 ; 4 Théss I. 2 ; 2 Tim. I. 3 ; Philém.

it FESTUS, PAUL, AGRIPPA.

pas y j'ea ai la conviction intime, le résultat de votre examen. Vous reconnaîtrez, au contraire, comme l'ont reconnu avant vous des hommes dont vous ne contesterez pas la capacité intellectuelle , les Pascal , les Leibnitz, les Bacon, les Newton, les Vinet, vous reconnaîtrez, si vous voulez seulement ouvrir vos yeux à l'évidence , que la foi chrétienne repose sur des bases tellement solides, qu'il n'est pas possible de les ébranler, à moins de vouloir nier la certitude de toute conviction qui se forme en nous par le témoignage d'autrui, de tout ce que nous n'avons pas vu de nos yeux et touché de nos mains. Vous reconnaîtrez que la résurrection de Jésus-Christ, qui est le fondement de la foi chrétienne tout entière , est un fait historique, aussi bien avéré qu'aucun autre fait de l'histoire; vous reconnaîtrez que l'authenticité et l'intégrité des livres saints sont plus solidement établies , par la multiplicité des manuscrits, que l'authenticité et l'intégrité d'aucun autre livre, parmi tous ceux que nous a légués l'antiquité; vous reconnaîtrez que la croyance des chrétiens est la religion delà sagesse, de la raison , et que , s'il est au monde des hommes raisonnables, des hommes d'un jugement sûr, des hommes qui disent des parolea de vérité et de sens rassis, ces hommes ne sont pas les incrédules, ce sont les chrétiens. Soyez donc croyants, hommes du monde ! si vous voulez être raisonnables.

Il est encore une chose à laquelle vous mettez du

prix et que vous recherchez : c'est la vertu ; et c'est encore là un motif pour vous de rejeter la foi. Nous n'avons que faire de la foi, dites-vous; l'essentiel , ce sont les œuvres. Qu'importe ce que nous croyons ou ne croyons pas , pourvu que nous remplissions notre devoir, et que nous obéissions à cette loi morale que tout homme porte gravée dans sa conscience? C'est là un noble but, assurément , et c'est avec joie que je constate chez vous ce besoin d'obéir à la loi morale. C'est un noble désir que celui d'être fidèles à votre conscience , de vous satisfaire vous-mêmes par votre conduite , et d'agir de telle manière que vous n'ayez jamais à rougir de vos actions , ni aux yeux des hommes ni à vos propres yeux. Mais c'est précisément ce besoin de vos âmes qui va me fournir l'argument le plus victorieux en faveur de cette foi que vous dédaignez. Tout homme qui n'est pas sous l'influence de la foi est exposé à manquer de la manière la plus grossière aux lois de la morale , et il y manquera tôt ou tard. Vous ne trouverez pas un seul incrédule qui soit conséquent avec ses propres principes, et qui soit fidèle même à cette loi de la conscience que lui-même s'est donnée pour règle. Sa moralité péchera toujours par quelque endroit ; il y aura toujours chez lui quelque déviation secrète ou connue de la loi morale , déviation qui variera pour chacun suivant son caractère, son tempérament, ses goûts et les circonstances où il est placé. L'un péchera, comme

pas y j'ea ai la convictioD intime , le résultat de votre examen. Vous reconnaîtrez, au contraire , comme l'ont reconnu avant vous des hommes dont vous ne contesterez pas la capacité intellectuelle , les Pascal y les Leibnitz , les Bacon , les Newton , les Vinet , vous reconnaîtrez, si vous voulez seulement ouvrir vos yeux à l'évidence , que la foi chrétienne repose sur des bases tellement solides, qu'il n'est pas possible de les ébranler, à moins de vouloir nier la certitude de toute conviction qui se forme en nous par le témoignage d'autrui , de tout ce que nous n'avons pas vu de nos yeux et touché de nos mains. Vous reconnaîtrez que la résurrection de Jésus-Christ , qui est le fondement de la foi chrétienne tout entière, est un fait historique, aussi bien avéré qu'aucun autre fait de l'histoire; vous reconnaîtrez que l'authenticité et l'intégrité des livres saints sont plus solidement établies , par la multiplicité des manuscrits, que l'authenticité et l'intégrité d'aucun autre livre, parmi tous ceux que nous a légués l'antiquité; vous reconnaîtrez que la croyance des chrétiens est la religion delà sagesse, de la raison , et que , s'il est au monde des hommes raisonnables , des hommes d'un jugement sûr , des hommes qui disent des parolea de vérité et de sens rassis, ces hommes ne sont pas les incrédules, ce sont les chrétiens. Soyez donc croyants, hommes du monde ! si vous voulez être raisonnables.

Il est encore une chose à laquelle vous mettez du

prix et que vous recherchez : c'est la vertu ; et c'est encore là un motif pour vous de rejeter la foi. Nous n'avons que faire de la foi, dites-vous; l'essentiel , ce sont les œuvres. Qu'importe ce que nous croyons ou ne croyons pas , pourvu que nous remplissions notre devoir y et que nous obéissions à cette loi morale que tout homme porte gravée dans sa conscience? C'est là un noble but, assurément , et c'est avec joie que je constate chez vous ce besoin d'obéir à la loi morale. C'est un noble désir que celui d'être fidèles à votre conscience , de vous satisfaire vous-mêmes par votre conduite , et d'agir de telle manière que vous n'ayez jamais à rougir de vos actions , ni aux yeux des hommes ni à vos propres yeux. Mais c'est précisément ce besoin de vos âmes qui va me fournir l'argument le plus victorieux en faveur de cette foi que vous dédaignez. Tout homme qui n'est pas sous l'influence de la foi est exposé à manquer de la manière la plus grossière aux lois de la morale , et il y manquera tôt ou tard. Vous ne trouverez pas un seul incrédule qui soit conséquent avec ses propres principes, et qui soit fidèle même à cette loi de la conscience que lui-même s'est donnée pour règle. Sa moralité péchera toujours par quelque endroit ; il y aura toujours chez lui quelque déviation secrète ou connue de la loi morale , déviation qui variera pour chacun suivant son caractère, son tempérament, ses goûts et les circonstances où il est placé. L'un péchera, comme

U PESTUS, PAUL, AGRIPPA.

Festus, contre la justice ; l'autre s'écartera dans l'occasion des exigences d'une probité sévère; un autre sera relâché dans ses mœurs ; en un mot , il se trouvera toujours dans la vie morale de l'incrédule quelque point qui le condamnera , même à son propre tribunal. C'est à vous-mêmes que j'en appelle, hommes du monde , pour confirmer la vérité de cette assertion. Dites-le nous , la main sur la conscience : étes-vous satisfaits, pleinement satisfaits de votre conduite morale? Je ne parle pas des exigences de la loi révélée; mais à ne consulter que cette loi naturelle que vous portez écrite dans votre cœur, n'est-il pas vrai que vous ne l'accomplissez pas de manière à vous satisfaire vous-mêmes? N'est-il pas vrai qu'il est des points sur lesquels vous manquez à votre devoir, tel que le prescrit votre conscience? N'y a-t-il pas dans votre vie telles actions dont vous êtes forcés de rougir, et que vous ne voudriez pas voir divulguées à tous les yeux? Ne sentez- vous pas au-dedans de vous, si vous voulez être sincères avec vous-mêmes , une impuissance radicale de remplir parfaitement votre devoir tout entier, d'accomplir. dans toute son étendue cette loi morale, gravée dans votre conscience, et sans l'observation de laquelle vous ne pouvez pas être satisfaits de vous-mêmes?... Eh bien! il est un moyen d'arriver à l'observation de cette loi , à la pratique de cette vertu qui est pour vous un impérieux besoin : c'est d'embrasser la foi chrétienne. Dans la

foi VOUS trouverez celle force morale que vous cherchez vainement en vous-mêmes. La foi mettra en vous un principe nouveau 9 puissant, invincible, qui vous rendra la pratique du devoir aussi facile , aussi naturelle qu'elle vous est impossible dans votre état d'in* crédulité. Tous ceux qui ont fait Te^Stpérience de ce principe de vertu — et il y a dix-huit siècles que cette expérience se fait chaque jour dans le monde — tous ceux qui se sont placés sous l'influence de ce principe en ont reconnu la puissance , tous en procla* ment les heureux effets, et il ne s'en est jamais trouvé un seul qui ait accusé la foi chrétienne d'avoir menti à ses promesses de régénération morale. Soyez donc croyants , hommes du monde ! si vous voulez être vertueux.

 côté de Festus, qui nous montre par son exemple l'impuissance de l'incrédulité ^ nous voyons apparaître un autre homme , qui montre par son exemple quelle est la puissance de la foi : cet homme est saint Paul. Saint Paul me parait offrir, entre tous les apô-* très du Seigneur^ le type le plus parfoit du caractère chrétien. Saint Jean lui-même, avec cette charité si douce qui le distingue et qu'on respire partout dans ses écrits comme un parfum du ciel , saint Jean , « le disciple que Jésus aimait, » ne présente pas un ensemble chrétien aussi harmonique, aussi complet que saint Paul. Saint Paul nous offre dans sa personne la

14 PESTUS, PAUL, AGRIPPA.

Festus, contre la justice ; l'autre s'écartera dans l'occasion des exigences d'une probité sévère; un antre sera relâché dans ses mœurs ; en un mot , il se trouvera toujours dans la vie morale de l'incrédule quelque point qui le condamnera , même à son propre tribunal. C'est à vous-mêmes que j'en appelle , hommes du monde , pour confirmer la vérité de cette assertion. Dites-le nous, la main sur la conscience : étes-voas satisfaits, pleinement satisfaits de votre conduite morale? Je ne parle pas des exigences de la loi révélée; mais à ne consulter que cette loi naturelle que vous portez écrite dans votre cœur, n'est-il pas vrai que vous ne l'accomplissez pas de manière à vous satisfaire vous-mêmes? N'est-il pas vrai qu'il est des points sur lesquels vous manquez à votre devoir, tel que le prescrit votre conscience? N'y a-t-il pas dans votre vie telles actions dont vous êtes forcés de rougir, et que vous ne voudriez pas voir divulguées à tous les yeux? Ne sentez- vous pas au-dedans de vous , si vous voulez être sincères avec vous-mêmes , une impuissance radicale de remplir parfaitement votre devoir tout entier, d'accomplir. dans toute son étendue cette toi morale, gravée dans votre conscience, et sans l'observation de laquelle vous ne pouvez pas être satisfaits de vous-mêmes?... Eh bien! il est un moyen d'arriver à l'observation de cette loi , à la pratique de cette vertu qui est pour vous un impérieux besoin : c'est d'embrasser la foi chrétienne. Dans la

FESTUS, PAUL, AGRIPPA. ih

foi VOUS trouverez celte force morale que vous cherchez vaioement eu vous-mêmes. La foi mettra eu vous UD principe nouveau , puissant , invincible , qui vous rendra la pratique du devoir aussi facile y aussi naturelle qu'elle vous est impossible dans votre état d'in* crédulité. Tous ceux qui ont £siit rëJtpérience de ce principe de vertu — et il y a dix-huit siècles que cette expérience se fait chaque jour dans le monde — tous ceux qui se sont placés sous l'influence de ce principe en ont reconnu la puissance y tous en proclament les heureux effets, et il ne s'en est jamais trouvé un seul qui ait accusé la foi chrétienne d'avoir menti à ses promesses de régénération morale. Soyez donc croyants, hommes du monde! si vous voulez être vertueux.

 côté de Festus , qui nous montre par son exemple l'impuissance de l'incrédulité , nous voyons apparaître un autre homme , qui montre par son exemple quelle est la puissance de la foi : cet homme est saint Paul Saint Paul me parait offrir, entre tous les apôtres du Seigneur, le type le plus parfoit du caractère chrétien. Saint Jean lui-même , avec cette charité si douce qui le distingue et qu'on respire partout dans ses écrits comme un parfum du ciel , saint Jean , « le disciple que Jésus aimait, » ne présente pas un ensemble chrétien aussi harmonique, aussi complet que saint Paul. Saint Paul nous offre dans sa personne la

30 FESTCS, PAUL, AGRIPPA.

œnvaincQ de la vérité du christianisme. Pourquoi donc celte hésitation à l'embrasser ? pourquoi ce coin* bat intérieur qui se révèle par cette parole étrange : « tu me persuades à peu près d'être chrétien ? » pourquoi s'arrêter sur le bord de l'évangile? pourquoi rester à peu près chrétien , au lieu de le devenir toutà-fait? Mes frères, pour savoir ce qui retenait cet

homme, convaincu sans être converti, transportezvous par la pensée au milieu de cette scène , et regardez à côté d'Âgrippa. Agrippa n'est pas venu seul à Césarée, il n'est pas entré seul dans la salle d'audience : à son côté une femme est assise : c'est Bérénice. Qui était Bérénice? ce n'était pas l'épouse d'Agrippa. L'histoire nous apprend qu'elle avait quitté son mari légitime, Polémon roi de Cilicie, pour suivre le roi de Galilée. Voilà donc ce qui retient Agrippa , ce qui l'empêche d'embrasser de cœur cet évangile dont son esprit a reconnu la vérité : c'est une passion coupable. Pour embrasser l'évangile il aurait fallu rompre des liens condamnés par la loi de Dieu, il aurait fallu arracher de son cœur une passion mauvaise; et voilà ce qu'Agrippa ne voulait pas.

Voilà aussi ce qui arrête sur le seuil de l'évangile les Agrippa de tous les temps. Ce n'est pas toujours une passion illégitime ; mais c'est toujours une passion quelconque, un intérêt, un goût, un désir quelconque dont le Seigneur exige le sacrifice, et que le pécheur ne veut pas sacrifier. C'est tantôt l'avarice,

tantôt Tambition, tantôt Famour du plaisir, tantôt une affection coupable , tantôt une affection légitime en elle-même, mais qui devient coupable parce qu'elle usurpe dans le cœur cette première place que Dieu veut seul occuper. Il ne manque pas, hélas 1 de ces Agrippa , de ces chrétiens à demi , de ces hommes qui voudraient faire marcher ensemble Dieu et le monde, qui sont chrétiens jusqu'au sacrifice d'eux-mêmes exclusivement, qui voudraient l'être tout juste assez pour sauver leur âme sans se donner au Seigneur, qui arrivent jusqu'au bord de l'évangile et qui là s'arrêtent, attendant des circonstances plus favorables pour y entrer tout-à-fait. Ce qui les sépare de l'évangile, c'est, comme pour Agrippa, un à peu près; c'est une simple limite > c'est un fossé qui paraît étroit et qu'ils s'imaginent pouvoir facilement franchir quand ils le voudront ; mais ce fossé se creuse de jour en jour, les bords s'en éloignent de plus en plus, et il devient enfin un abtme si large et si profond qu'ils ne le franchiront jamais. Agrippa, resta toute sa vie à peu près chrétien, et il mourut à Rome dans un âge avancé sans avoir embrassé l'évangile. Il vous en arrivera de même , à vous qui êtes chrétiens à la manière d'Agrippa, si vous restez volontairement dans votre état actuel. Au lieu de vous rapprocher graduellement du Seigneur, comme vous l'espérez , vous vous éloignerez de lui toujours davantage ; au lieu de voir les circonstances devenir plus favorables à votre

conversion , vous les trouverez toujours plus contrai-, res ; votre cœur, au lieu de s'ouvrir peu à peu à l'influence de la grâce, se fermera toujours davantage; et vous arriverez enfin sans changement dans celte économie à venir et éternelle, où il n'y a plus de terrain neutre, où vous ne pourrez pas mettre un pied dans le ciel et un pied dans l'enfer, et où quiconque n'aura pas donné à Dieu tout son cœur sera rangé pour jamais parmi ses ennemis.

Cette position intermédiaire , mixte , équivoque , flottante entre Dieu et le monde , ne peut tenir un seul instant contre Texamen de la raison. Qu'y a-t-il de plus déraisonnable, en effet , que ce partage entre deux intérêts directement opposés , et qui s'excluent mutuellement? Ou le monde peut remplir les désirs de votre cœur, et alors il faut vous donner à lui tout entiers ; ou il est impuissant pour vous satisfaire, et alors il faut vous donner tout entiers au Seigneur. Que signifient , pour un être raisonnable, pour un être qui a des convictions , ces indécisions, ces hésitations, ces demi-mesures, ces partages ? pourquoi ne faire les choses qu'à moitié ? et si la foi chrétienne est vraie , comme vous faites profession de le croire et comme vous le croyez en effet, pourquoi n'être qu'à moitié fidèles? votre Dieu n'est-il donc, comme ceux des païens , qu'un demidieu? Jésus n'est-il sauveur qu'à demi? le Saint- Esprit ne sauctifie-t-il qu'à moitié? le ciel n'est-il

FEâTUS, PAUL« AGRIPPA. 33

qu'à moitié désirable ? ou Tenfer o'esi-il redoutable qu'à moitié?

Dans rintérêt de qui agissez-vous^ ô vous qui n'avez pas même uu nom qui vous appartienoe ^ et que je ne puis appeler ni mondains ni chrétiens : qui prétendez-vous contenter en suivant cette voie ? Est-ce le Seigneur ? est-ce le monde ? est-ce vous-mêmes ?

Ce n'est pas le Seigneur que vous contentez. Le Seigneur ne veut pas d'un demi-amour, ni d'un service imparfait; il aime mieux un ennemi déclaré qu'un serviteur tiède, et une hostilité ouverte qu'un équivoque dévouement. « Celui qui n'est pas pour moi est contre moi. » (( Parce que tû es tiède , et que lu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » Voilà le langage du Seigneur.

Ce n'est pas le monde que vous contentez. Le monde aussi est un maître exclusif, et veut un dévouement sans réserve; il rejette avec dédain ces pécheurs timides , qui le servent avec scrupule , qui ne savent pas ce qu'ils veulent et ce qu'ils ne veulent pas,i qui n'ont pas même le courage de leur mondanité.

Ce n'^t pas non plus vous-mêmea que vous contestez ; c'est vous-mêmes moins que personne. Des-' cendez dans votre conscience , interrogez votre cobop^ et dites-nous si vous êtes satisfaits de vous-mêmes ^ si voua êtes heureux. Je réponds pour vous avec assurance : non, vous n'êtes pas heureux. Le cœur de l'homme est fait de telle manière qu'il ne peut pas

être heureux quand il est partagé. Il n'y a de bonheur pour lui que lorsqu'il obéit tout entier à une seule et même impulsion^ sans regret, sans arrière pensée. C'est proprement dans ce complet abandon, dans cette possession entière du cœur que consiste le bonheur ; car le bonheur est eu nous , et non pas dans les objets extérieurs. Ainsi , il y a un genre de bonheur réservé à rhomme qui donne son cœur tout entier au monde; c'est ce bonheur passager, fébrile, effrayant, que l'Ecriture appelle « la jouissance du péché '; » et il y a un autre bonheur réservé à celui qui donne son cœur tout entier à Dieu : c'est ce bonheur tranquille, profond, inébranlable , que saint Paul portait partout avec lui : mais il n'y a point de bonheur pour vous, qui partagez votre cœur entre le monde et Dieu. Dans cet état vous n'osez jouir de rien. Pour vouloir atteindre deux buts à la fois, vous les manquez tous les deux ; en voulant secouer à la fois le joug de deux maîtres , vous n'avez fait que rendre plus pesant votre double esclavage; vous les servez l'un et l'autre ces deux maîtres, mais par crainte et non par amour. Chez vous rien de facile , de naturel , d'abandonné : votre vie n'est qu'une longue contrainte, une perpétuelle succession de scrupules , d'hésitations , de contradictions, qui vous fatiguent et vous tourmentent sans relâche. Vous désirez et vous craignez tout à la fois

» Héb. XI. 25.

de voas livrer à vos passions : vous le désirez comme les mondains, et vous le craignez comme les chrétiens* Ces jouissances du péché, pour lesquelles vous compromettez votre salut étemel , vous vous en êtes approchés, vous les voyez, vous les touchez, vous brûlez de vous y livrer — jusques-là vous êtes du monde ! — mais vous n'osez pas porter la main sur ce fruit défendu ; il ne vous est pas possible de vous abandonner à ces jouissances sans arrière pensée et sans remords : vous êtes chrétiens tout juste assez pour vous empêcher de contenter votre ardent désir ! Assez mondains pour n'être pas heureux en Dieu , vous ne Fêtes pas assez pour être heureux hors de lui. Par une fatalité attachée à cette position indécise entre deux voies opposées , vous prenez de chacune ce qu'elle a de pénible, en laissant de côté les avantages : vous portez le joug du Seigneur sans goûter la paix du Seigneur, et vous sentez les amertumes du monde sans avoir les entraînements du monde I

M^ amis , mes chers amis , comment donc pour^ riez-vous rester un jour de plus dans un état d'âme qui ne vous offre que des renoncements sans aucune compensation; qui est contraire tout à la fois à votre devoir, à votre intérêt, à la raison, aux besoins de vos cœurs ; où vous ne contentez ni Dieu , ni le monde , ni vous-mêmes ; où vous perdez tout ensemble , et les unes j)ar les autres , les félicités du ciel et les illusions de la terre ; où vous perdez votre âme

sans gagner le monde , et le monde sans sauver votre âme! Ah ! sortez y sortez à tout prix, sans plus tarder, d'une position aussi fausse, aussi déplorable! Plus d'hésitation , plus de partage : décidez-vous , choisissez le maître que vous voulez servir ! « Si Baal est Dieu, suivez-le! si l'Eternel est Dieu, suivez-le! >» si le monde peut vous satisfaire, donnez-vous au monde ! si Dieu seul peat remplir les besoins de vos cœurs, donnez- vous à Dieu! Mettez d'un côté le monde, avec son bonheur fragile, avec sa gloire trompeuse, avec ses jouissances mêlées d'amertume, avec ses voluptés suivies bientôt de dégoût, et au bout de cette voie , l'enfer : de l'autre côté le Seigneur, avec son joug , avec sa croix , avec le renoncement qu'il vous demande, mais aussi avec la joie ineffable dont il remplit le cœur , avec sa paix « qui surpasse toute intelligence, » et au bout de cette voie, le ciel; d'un côté le monde, à qui vous ne devez rien, qui ne vous a rien donné, qui ne vous a fait que du mal, et qui n'aspire qu'à vous perdre : de l'autre côté le Seigneur, à qui vous devez tout, qui vous a tout donné, qui s'est donné lui-même à vous sur la croix, et qui n'aspire qu'à vous sauver ; comparez les deux alternatives, et choisissez ! Et s'il est vrai que le choix ne peut être un seul menant douteux dans votre esprit , qu'il ne soit pas plus longtemps douteux dans votre cœur ! Goûtez enfin le bonheur ineffable d'aimer de toutes les puissances de votre âme celai qui vous a

tant aimés, de vous donner tout entiers à celui qui seul est digne de posséder tout votre cœur. Dites-lui désormais , dans le langage de ses rachetés : <( Seignenr! dispose de moi ; je suis à toi ; tu m'as acheté au prix de ton sang : je t'appartiens par le droit de Famour. Quel autre ai-je au ciel que toi ? je ne veux prendre mon plaisir sur la terre qu'en toi seul! Plusieurs disent : qui nous fera voir des biens? mais pour moi , m'approcher de toi , c'est mon bien ! lève sur moi la clarté de ta face , ô Eternel ! c'est toi y toi seul qui es le rocher de mon cœur^ et mon partage à toujours ! » Amen.

Mai 4848.

C'est une retraite que le Dieu qui est de tout temps , et que d*ètre sous les bras éternels.

Deut. XXXIII. 27.

Qui n'a besoin de posséder cette retraite assurée que connaissait Moïse y et qu'il promet à tous ceux qui se placent sous le bras du Tout-Puissant? Qui n'a ses inquiétudes pour l'avenir, ses difficultés, ses épreuves, ses peines de cœur, pour lesquelles le secours de l'homme est impuissant et qui nous font sentir le besoin d'un secours divin ? La confiance en Dieu est un sujet qui est à l'ordre du jour dans tous les temps. Dans tous les temps nous avons nos misères , nous sentons notre impuissance , et nous avons besoin qu'on vienne nous rappeler que le Seigneur

est une retraite assurée pour ceux qui se confient en lui.

La confiance en Dieu n'est pourtant pas une disposition naturelle à l'homme dans son état actuel. Le sentiment que l'homme éprouve naturellement à l'égard de Dieu n'est pas la confiance , c'est la crainte. Toutes les fois que Dieu se rapproche de l'homme, et qu'il se manifeste clairement à lui, nous trouvons chez l'homme un sentiment de frayeur. Tel fut le sentiment d'Adam , lorsqu'il entendit la voix de l'Eternel Dieu qui se promenait dans le jardin d'Eden : « j'ai entendu, dit-il, ta voix dans le jardin, et j'ai craint, et je me suis caché. » Tel fut le sentiment de Gédéon , lorsque l'ange de l'Eternel se manifesta en faisant descendre le feu du ciel sur le sacrifice qu'il avait préparé : « Seigneur Eternel ! » s'écrie-t-il tout tremblant, (( pourquoi ai-je vu l'ange de l'Eternel face à face? » Tel fut le sentiment de Manoah, lorsque range de l'Eternel se fit connattre à lui en montant de dessus l'autel vers les cieux avec la flamme du sacrifice : « certainement nous mourrons , » dit-il à sa femme , « parce que nous avons vu Dieu. )> Tel fut le sentiment d'Esaïe, lorsqu'il vit le Seigneur assis sur son trône et environné des séraphins : « malheur à moi ! » s'écria-t-il, » parce que mes yeux ont vu le Roiy l'Eternel des armées. » Tel fut le sentiment de saint Pierre , lorsque Jésus se manifesta tout-à-coup devant lui comme fils de Dieu , en lui accordant une pêche

miracaleuse : « quand Simon Pierre eut vu cela, » nous dit révangéliste, « la frayeur le saisit, lui et tous ceux qui étaient avec lui , à cause de la pèche des poissous qu'ils avaient faite; et il se jeta aux genoux de Jésus, en lui disant : Seigneur, retire-toi de moi, car je suis un homme pécheur ! ^ »

Je suis un homme pécheur : voilà le secret de cette frayeur de Tapôtre, qui semble si étrange au premier abord , en présence d'un bienfait de Dieu. C'est parce que l'homme est pécheur, que la présence de Dieu est pour lui un sujet de crainte au lieu d'être un sujet de joie. Avant qu'il eût péché, Adam allait avec bonheur à la rencontre de son Dieu ; mais dès l'instant qu'il a transgressé la loi, la présence de ce même Dieu devient pour lui un sujet d'effroi; et depuis lors , c'est toujours un sentiment de crainte que la présence de Dieu a fait éprouver aux hommes. Comment, en effet, ne craindraient-ils pas ce Dieu saint, dont « les yeux sont trop purs pour voir le mal, » et i< qui ne tient point le coupable pour innocent? » Comment pourraient ils éprouver de la confiance pour ce Dieu Tout-Puissant qui est devenu leur juge, et dont la puissance ne doit servir qu'à venger sa loi violée? Pour que nous ayons confiance en Dieu, il ne nous suffit pas de savoir que Dieu possède la toute-puissance et la science infinie; qu'il connaît

I Gen. m. 40 ; Jug. VI. n ; Jug. XUI. n ; Ef. VI. S ; tao. V. 8, 9.

LA CONFlAIfCE EN DIEU. 41

tous nos besoins et qu'il peut nous fidre da bien : il faut encore , il faut surfout que nous sadiions qull nous aime et qu'il veut nous £adre du bien : autroneal sa puissance même et sa science infinie ne sont plus pour nous que des perfections redoutables. Demander à rbomme pécheur que , dans son état naturel , dans son état de rébellion contre Dieu, il mette sa confiance dans ce Dieu dont il a violé la loi, c'est demander une chose contradictoire. S'il existait un secret pour nous persuader que Dieu nous aime malgré nos péchés ; si nous avions quelque raison de croire que ce Dieu juste et saint, dont nous avons mérité le châtiment , veut noas rendre le bien pour le mal et l'amour pour l'inimitié ; qu'il veut nous adopter pour ses enfants quand nous nous sommes faits ses ennemis; s'il y avait au monde un moyen de produire en nous une telle conviction, alors, et seulement alors, notre cœur pourrait s'ouvrir à la confiance en Dieu.

Mais où la trouverons-nous, comment parviendrons-nous à l'acquérir, cette conviction que Dieu nous aime ?

Reprenons l'exemple de saint Pierre : et peut-être, après nous avoir fait comprendre pourquoi l'homme, dans son état naturel , ne peut pas avoir confiance en Dieu , nous apprendra-t-il par quel moyen cette confiance pourra naître dans notre cœur. Nous trouvons dans l'histoire de saint Pierre le récit d'une seconde pêche miraculeuse : c'est celle qui nous est

racontée par saint Jean au dernier chapitre de son évangile^ et qai eut lieu après la résurrection du Seigneur^ sur ce même lac de Génésareth, appelé aussi la mer de Tibériade , où s'était passée la première. Cette fois encore, après avoir travaillé toute la nuit sans rien prendre, les apôtres, à Tapparition du Seigneur, prirent une telle quantité de poissons qu'ils ne pouvaient plus tirer le filet; mais combien l'impression produite par ces deux miracles fut différente sur l'esprit de saint Pierre! La première fois, en reconnaissant le Seigneur au prodige qu'il vient d'opérer, il s'écrie plein d'effroi : « Seigneur , retiretoi de moi , car je suis un homme pécheur ! » la seconde fois , en reconnaissant le Seigneur au prodige qu'il vient d'opérer, il se précipite avec empressement à sa rencontre , et s'élance dans la mer pour arriver plus tôt auprès de lui ! Et ce qui rend le contraste plus frappant encore , c'est qu'à l'époque de cette seconde manifestation du Seigneur , saint Pierre l'avait renié ! il l'avait lâchement abandonné dans le danger, et par trois fois avait nié de le connaître. C'est après une telle offense, c'est après un tel crime, que ce même apôtre, qui auparavant redoutait la présence du Seigneur à cause de ses péchés , maintenant se précipite au-devant de lui, comme si ses péchés même lui faisaient un besoin de s'approcher du Seigneur ! Que s'est-il donc passé entre ces deux miracles qui ait pu changer à ce point les dispositions

LA œNFIANCE EN DIEU. 43

de l'apôtre, et faire succéder dans son cœur une telle confiance à une telle crainte ? Voici , mes frères , ce qui s'était passé. Jésus était mort sur la croix , et saint Pierre, au pied de cette croix, avait appris à connaître l'amour d'un Dieu Sauveur. Il a compris que Dieu l'aime malgré tous ses péchés , et que c'est pour effacer ces péchés qu'il est mort sur une croix ! Il a compris qu'au lieu de s'éloigner, parce qu'il est pécheur, de ce Dieu qui est amour, c'est précisément parce qu'il est pécheur qu'il doit s'approcher de Dieu, pour trouver le pardon dont il a besoin ! 11 a compris que celui qui l'a aimé jusqu'à la croix n'a plus pour lui de condamnation , et qu'il n'a plus rien à lui refuser après s'être donné lui-même.

Voilà donc, chers amis, à quelle source il nous faut puiser la confiance en Dieu : c'est à cette source, ouverte pour le péché et pour la souillure , qui jaillit pure et intarissable du pied de la croix de Golgotha. C'est auprès de cette croix qu'il nous faut aller apprendre, comme saint Pierre, que Dieu nous aime, et que nous pouvons dès-lors nous confier en lui, puisqu'à une puissance sans borne il joint un amour infini/ Ah ! s'il est vrai que Christ est mort sur la croix pour nos péchés , que nous manque-t-il encore pottr avoir en Dieu une confiance parfaite? Quelle preuve d'amour plus irrécusable Dieu pouvait-il nous don» ner que de nous donner son fils? que de livrer son bien-aimé aux tortures de la croix pour nous

arracher à la condamnation ? S'il nous a donné son fils 9 ne nous donnera-t-il pas tontes choses avec lui? après avoir employé son amour à nous faire un tel présent , à quoi pourrait-il employer sa puissance, si non à nous protéger et à nous bénir ? après nous avoir préservé du péril de l'enfer au prix du sang de son fils y comment ne nous garderait-il pas dans tous les dangers de celte vie ? après qu'il a payé d'un tel prix nos intérêts- éternels , comment ne se chargeraitil pas de tous nos intérêts temporels ? comment ne dirigerait-il pas toutes choses, lui qui est le Tout-Puissant , en vue du bien de ses enfants ? et comment les afflictions mêmes ne seraient-elles pas — que nous le comprenions ou non dans cette vie d'épreuves — une bénédiction de sa part ? S'il nous fait passer par des circonstances difficiles, où la lumière manque sur notre sentier, où les soucis se pressent dans notre cœur, où notre avenir est couvert de nuages ; si nous avons ou des revers de fortune, ou des peines de cœur, ou des inquiétudes pour l'avenir de notre famille, ou des craintes pour la vie de ceux que nous aimons, ou des obscurités dans notre foi, comment ne pourrions-nous pas de tous ces fardeaux de nos cœurs nous décharger sur notre père céleste , assuré qu'il veut les partager avec nous , et qu'à toutes nos épreuves il donnera tôt ou tard une heureuse issue? Gomment , en un mot , notre confiance en Dieu ne serait-elle point parfoite ? ne nous aime-t-il pas du plus

tendre amour? ne sommes-noos pas ses boGeuiIsT n'est-il pas notre père ?

Oui, mes bien-aimés frères, la connaissance de l'amour de Dieu tel qu'il se manifeste en JésnsrChrîst, voilà la base éternelle et inébranlable de la confiance en Dieu. Sans la connaissance de cet amour, tout le reste n'est rien ; et Thomme qui ne la pas connu ne peut pas plus mettre sa confiance en Dieu qu'un aveu* gle ne peut jouir de la clarté du soleil C'est de cet amour que tous les autres motifs à la confiance tirent leur force et leur efficace.

Ces motifs à la confiance en Dieu sont innombrables; et ils éclatent partout dans les œuvres de la nature, aussi bien que dans les enseignements de la religion. La parole de Dieu nous exhorte souvent à la confiance au nom de ce qui se passe diaque jour sous nos yeux dans le monde visible ; mais l'expéneoce prouve que ces leçons de la nature ne sont comprises ni goûtées que de ceux qui ont connu l'amour de Dieu en Jésus-Christ. « Considérez les oiseaux du ciel , » dit le Sauveur : « ils ne sèment ni ne moissonnent , ni n'amassent rien dans des greniers, et cependant votre père céleste les nourrit: n'êtes- vous pas beaucoup plus excellents qu'eux ? Apprenez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent, oer pendant je vous dis que Salomon même dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d eux. Ne soyez donc point en souci , disant : que mangerons-nous ?

que boiroQs-DOUs ? ou de quoi serons-nous vêtus? car votre père céleste sait que vous avez besoin de toutes ces choses. )> Remarquez la force et la beauté de ce raisonnement : votre père sait que vous avez besoin de ces choses. Gela suffit : puisqu'il sait que vous en avez besoin il ne peut pas vous en laisser manquer. Mais ce raisonnement^ si concluant pour celui qui a cru à Tamour de Dieu^ est évidemment sans valeur pour qui ne connaît pas cet amour.

Il serait bien facile de multiplier ces exemples, pris dans la nature y qui nous prêchent la confiance en Dieu. Partout^ dans les œuvres de ses mains, nous trouvons des marques de la tendre sollicitude avec laquelle ce père céleste veille sur tous les besoins de ses créatures, même les plus infimes. Considérez les précautions si ingénieuses et si diverses au moyen desquelles les germes des animaux et des plantes sont mis à l'abri des rigueurs de l'hiver ; voyez comme Dieu fait naîti^e chaque animal, chaque insecte, chaque vermisseau au milieu des circonstances nécessaires pour entretenir sa vie; avecquelle prévoyance attentive il prépare de loin à chaque être animé sa nourriture , comme une mère qui prend un tendre soin de son enfant. La nature est toute remplie de ces merveilles de la sollicitude divine ; et si je n'entre pas ici dans plus de détails c'est que le champ est trop vaste , et que le sujet, tout attrayant qu'il est, m'entraînerait trop loin. Et si Dieu fait tant pour des êtres inintelli-

gents OQ inanimés, pour des animaux ou des plantes^ qae ne fera-t-il point pour ceux qu'il a nomuiég ses enfanls en Jésus-Christ , et auxquels il s'est donné Ini^même sur la croix ! Pour quiconque voit en Dieu son père la nature est un livre immense, qui déploie incessamment sous nos yeux ses feuilles sublimes , et sur chaque page duquel nous lisons, sous mille emblèmes divers , cette exhortation du Saint-Esprit : « Confiez- vous en l'Eternel ! ^ »

Mais, la nature n'est pas seule à nous enseigner cette leçon. Toutes les perfeclions de Dieu, qui pour l'homme naturel sont des sujets de crainte , deviennent autant de motifs à la confiance pour le chrétien.

Ainsi la toute-puissance de Dieu. Celte puissance qui est redoutable pour nous aussi longtemps que nous ne voyons pas en Dieu notre père, devient un des plus fermes appuis de notre confiance du moment que nous avons connu son amour. Par cet amour nous avons l'assurance que cette puissance infinie, à laquelle rien ne résiste, qui d'une parole a créé la terre et les cieux, qui dispose à son gré de tous les événements et de tous les êtres, nous savons que cette puissance là s emploie toute entière en notre faveur ; que cette puissance là nous environne , nous protège , nous bénit. Comment donc notre confiance ne serait-elle

I Esaïe. XXVI. 4.

4a LA CONFIANCE EN DIEU.

point parfaite? (( si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Notre confiance est inséparablement unie à la toute-puissance divine ; et pour ébranler notre confiance y il faudrait renverser Dieu lui-même de son trône y il faudrait le dépouiller de sa puissance éternelle.

Ainsi encore la toute-science de Dieu. Cette science est redoutable pour le pécheur qui connaît Dieu seulement en qualité de juge ; mais elle est pleine d'encouragements à la confiance pour le chrétien qui voit en Dieu son père. Par elle nous avons l'assurance que Dieu n'ignore aucun de nos besoins. Jusqu'à nos désirs les plus secrets , ces désirs que les hommes ne connaîtront jamais et qu'ils ne pourraient pas même comprendre, notre père céleste les voit, il les apprécie, il en prend note pour les satisfaire; il prend une part active à chacun des événements de notre vie même les plus minimes ; et elle est littéralement vraie cette image si hardie, que le Sauveur emploie pour dépeindre les soins merveilleux de la Providence : « tous les cheveux de votre tête sont comptés : il n'en tombe pas un seul en terre sans la vdonté de votre père qui est aux deux. »

Ainsi encore la sagesse de Dieu. Les hommes connussent-ils tous nos besoins, eussent-ils la volonté et les moyens de nous secourir, cela ne suffirait pas encore pour que nous eussions confiance en eux : car ils n'ont pas la sagesse pour choisir les meilleurs

LÀ CONFIANCE EN DIEtJ. 49

moyens de nous faire du bien ; ils n'ont pas la sagesse pour discerner, parmi les choses que nous désirons y celles qui sont réellement bonnes pour nous et celles dont la possession serait pour nous un malheur. Mais notre père céleste connaît tout cela , car il a la sagesse inûnie. Parmi tous les moyens de nous exan* cer, il choisit toujours ceux-là précisément qui sont pour nous les meilleurs ; et quand nous désirons j dans notre ignorance , des choses qui ne seraient pas vraiment bonnes pour nous, il nous refuse — comme un père qui prive son enfant d'un jouet dangereux -^ il nous refuse , dans sa bonté sage et clairvoyante, ce bien apparent qui serait un mal réel : non moins digne de confiance lorsqu'il refuse que lorsqu'il accorde, lorsqu'il afflige que lorsqu'il bénit !

Ainsi encore la fidélité de Dieu, cette immutabilité dans ses desseins qui lui rend impossible de manquer à sa parole, et de ne pas vouloir toujours ce qu'il a voulu une fois. Dieu a promis solennellement sa protection à ses enfants ; et pour que la confiance de ses enfonts ftki ébranlée, il faudrait que Dieu pût ne pas tenir sa promesse ; il faudrait « qu'il fût homme pour mentir^ et fils de l'homme pour se repentir ; » il faudrait qne (( ce qu'il a dit il ne le fit point, » et que a ce qu'il a promis, il ne l'accompltt point; » il faudrait qu'il cessât d'être fidèle , qu'il cessât d'être immuable, qu'il cessât d'être Dieu !

C'est ainsi que tout dans les œuvres de la nature ,

50 LA CONFIANCE EN DIEl\

et tout dans les perfections de Dieo , se réunit pour nous crier d'une seule voix avec la parole du prophète : (( c'est une retraite que le Dieu qui est de tout temps , et que d'être sous les bras éternels ! » Pour vous faire sentir à quel point la confiance en Dieu est précieuse, il me reste à vous parler des effets qu'elle produit dans le cœur et dans la vie de l'homme.

Le premier effet de la confiance en Dieu est de développer dans nos cœurs une disposition dont nous avons un indispensable besoin dans cette vie de revers : je veux parler du courage. Le vrai courage est inséparable de la confiance en Dieu : l'un ne peut exister sans l'autre. En dehors de la confiance en Dieu , ce qu'on appelle courage n'en est que la contrefaçon et la parodie. Les chrétiens , les vrais chrétiens sont nécessairement les plus courageux de tous le& hommes. Comment ne serait-il pas courageux celui qui sait qu'il est gardé par le Tout-Puissant , et qu'il a pour ami le maître souverain du ciel et de la terre? Ijoi seul peut être réellement sans crainte au milieu des dangers et en présence de la mort. Chez lui seul là fermeté en présence de la mort est raisonnable j chez lui seul elle est légitime, parce que seul il sait qu'il n'a pas à craindre les suites de la mort. Quand un homme affronte la mort sans crainte et qu'il ne sait pas ce qui l'attend après cette mort, son assu-

rance n'est pas du courage , c'est de la folie. Le vrai courage , c'est celui de l'homme qui s'est placé d'avance en face de la pensée de la mort, et qui est assuré qu'il n'a rien à craindre du jugement qui doit la suivre. Ce courage-là n'a pas besoin de s'exalter du tumulte et de l'étourdissement des combats : c'est une assurance tranquille, paisible, soutenue, toujours égale, qui ne dépend pas des circonstances extérieures ; l'homme qui la possède ne cherche pas le danger mais ne le craint pas non plus : également prêt à braver tous les genres de périls, soit qu'il s'agisse des hasards de la guerre, soit qu'il se trouve en présence des émotions populaires, soit qu'il faille soutenir par la parole les droits de la vérité dans une assemblée ennemie de la vérité, soit qu'il faille affronter, dans le silence et dans l'ombre, les coups mystérieux d'une épidémie. En dehors de la foi chrétienne vous ne trouverez jamais tous les genres de courage réunis chez le même homme. Tel homme qui ne craindrait pas de s'offrir aux balles ennemies dans le tumulte d'une bataille, se sentira défaillir en présence d'une maladie contagieuse. Mais le chrétien surmonte cette crainte par la confiance en Dieu. Assuré qu'il est gardé par le Seigneur, il ira sans crainte, s'il y est appelé, donner aux victimes d'une épidémie ses consolations et ses soins ; il le fera comme une chose toute naturelle , avec un calme également éloigné de la faiblesse et de l'exaltation. 11 sait que sa vie est entre les mains

$ft LA CœiFIAXCE ES DIEl .

de son père céleste, et il est prêt à la rendre si elle loi est redemandée; mais il sait aossi qae pas on dievea de sa iéte ne tombera sans la permission de Dieo.

Cest l'homme dont la confiance est en Dieo qm conservera le plos de sang-froid , le plos de locidité d'esprit à llieore do danger, et qoi, par là même, troovera le mieox ce qail faot faire poor ^a sortir. Voyez saint Paol ao moment do naofrage : qoand toot l'éqoipage, frappé de terreor, est deveno incapable de poorvoir à la manœovre do navire, et qo'on ooblie même de manger, on seol homme reste calme; il relève les coorages abattos, il séchai^ de la direction do navire, il discerne avec sang-froid, indiqoe avec précision les mesures à prendre poor se saover. Cet homme n'est qo'on paovre prisonnier ; mais ce prisonnier a mis sa confiance en Dieo : voilà le secret de son coorage , de son calme , de sa présence d'esprit ao milieo do danger. Tel est toojoors l'effet de la confiance en INeo dans les circonstances difficiles oo périlleoses. Celoi qoi s'appoie sor loimème oo sor les hommes a peor en présence du péril, car il se sent faible; celoi qoi s'appoie sor le Seigneor est sans crainte, car il se sent fort de la force de Dieo.

Un second froit de la confiance en Dieo qoi tient de près au courage, c'est l'activité. La paix qui remplit le cœur du chrétien n est rien moins qu'on senti-

Eoent passif et indolent. Bien loin que la confiance en Dieu nuise à notre activité propre, elle l'élève au contraire à sa plus haute puissance. Celui qui s'appuie sur lui-même se relâche bientôt dans son activité, car il trouve bientôt la borne de ses forces ; il rencontre bientôt des obstacles qui pour lui sont insurmontables, et dès-lors le découragement s'empare de lui; mais pour celui qui s'appuie sur le Seigneur, il n'est point d'obstacles insurmontables ; car il a pour les vaincre la force de Dieu lui-même. Aussi les hommes qui ont accompli les plus grandes choses dans le monde , ceux qui ont déployé l'activité la plus prodigieuse, la plus féconde en résultats utiles pour l'humanité, étaient des hommes remarquables par leur confiance en Dieu. Tel fut Luther. Cet homme , qui a changé la face du monde chrétien , qui a ébranlé et renversé la première des puissances de la terre, qui a opéré la plus vaste et la plus profonde de toutes les révolutions, cet homme était avant tout un homme de foi ; c'était la confiance en Dieu qui faisait toute sa force, alors que seul il tenait tète à la double puissance de l'empereur d'Allemagne et du pontife romain; et il composait, au plus fort des dangers qui le pressaient de toutes parts , ce cantique de paix que répète encore l'Allemagne entière : « C'est un rempart que notre Dieu ! ' »

* £in lester burg ist uaser Gott, «te. Psaume XLVL

Tels furent ioas les philanthropes chrétiens. Parmi les hommes qui ont employé leurs talents et leurs forœs à poursuivre le bien de l'humanité , ceux-là seuls qui étaient animés de la foi chrétienne ^ qui étaient soutenus par la confiance en Dieu^ ont déployé une activité réelle et fait une œuvre durable. Voyez Howard , le réformateur des prisons y cet homme qui consacra sa vie entière à des voyages pour visiter et régénérer toutes les prisons de l'Europe. Après avoir dépensé à cette œuvre une fortune de plus d'un million, après avoir parcouru dans ses voyages près de vingt mille lieues, cherchant partout les cachots les plus infects comme d autres cherchent les lieux de plaisirs , endurant pendant de longues années la chaleur et le froid , la pluie et la neige , des fatigues et des dangers de toute espèce , dans le seul but de faire du bien aux hommes , il meurt enfin à la tâche dans un village ignoré, à l'extrémité de la Russie, et veut qu'on grave pour toute inscription sur son tombeau : (( Christ est mon espérance ! »

Et que d'exemples ne pourrais-je pas ajouter à celui-là, que j'a^i pris comme au hasard! Wilberforce^ qui a consacré sa vie à poursuivre auprès du parlement d'Angleterre l'abolition de la traite, qui pendant onze années consécutives échoua dans ses infatigables efforts pour triompher enfin à la douzième ; Oberlin, cet homme qui a comme créé un peuple nouveau et une civilisation nouvelle ; Elizabeth Fry^

qui a passé sa vie à relever de pauvres créatures perdues par ie vice et à les rétablir dans la dignité d'être immortels; Félix Neff, ce saint Paul des Hautes-Alpes; Hermann Francke, le fondateur de l'institut des orphelins de Halle ; tous ces hommes, dont l'activité fut si prodigieuse et qui ont laissé après eux de si grandes choses , puisaient toute leur force dans la foi , dans la confiance en Dieu : tant il est vrai que cette confiance, bien loin de paralyser nos moyens d'action , les porte au contraire à leur plus haut degré d'énergie, et qu'il n'est pas d'homme plus actif que celui qui ne compte pas sur lui-même , mais sur le Seigneur et sur son bras éternel !

Enfin , le dernier fruit de la confiance en Dieu est la sérénité d'âme. Celui qui s'assure en Dieu est sans inquiétude sur l'issue des événements, quels qu'ils soient, sans en excepter ceux-là même qui paraissent les plus malheureux ; il est assuré qu'en définitive tout ira bien pour lui; car tout est dirigé par le Seigneur , et le Seigneur fait concourir toutes choses pour le bien de ses enfants. Le vrai chrétien est essentiellement optimiste, et seul il a droit de l'être; car seul il possède l'assurance que toutes choses tourneront, en dernier résultat, à son plus grand bien. Quelle profondeur de paix il y a dans cette parole du Saint-Esprit : « toutes choses concourent ensemble pour le bien de ceux qui aiment Dieu ! » Si étonnante, si merveilleuse que soit une telle assurance,

elle était sans doute nécessaire à la plénitude de notre paix. Il semble que notre paix ne serait point parfaite, si nous pouvions conserver la pensée que, d'une combinaison difTérente des événements , il edi pu résulter pour nous un bonheur plus grand que celui qui doit être en effet notre partage. Mais voici Dieu lui-même qui nous assure que « toutes choses, » toutes choses sans exception , dans le ciel et sur la terre, dans le temps et dans Téternité, dans le passé, dans le présent et dans Tavenir , toutes choses s'arrangeront inévitablement pour le plus grand bien possible de ses enfants. Epreuves ou prospérité, fortune ou misère , joies ou déchirements de cœur, passions humaines, agitations sociales, événements de la terre ou du ciel , anges , hommes et démons , vous avez beau faire , et imaginer, et vous agiter, vous ne pouvez faire autre chose que de travailler d'un commun accord pour le plus grand bien des enfants de Dieu! Prenez celte pensée, mes frères, creusez-la jusqu'au fond , épuisez par l'imagination , si vous le pouvez, tout ce qu'elle renferme de paix, de consolation , de sérénité , de bonheur , et dites-vous alors que cette pensée , qui semble une audacieuse hyperbole, est la pure et simple vérité! Ah! puisque tels sont nos glorieux privilèges, puisque tous les événements de notre vie et du monde sont choisis et dirigés en vue de notre plus grand bien par un Dieu qui nous aime , confions- nous sans

LÀ œNFlANCE ES IH£L. 57

réserve dans ce père céleste et toat-poissaot; livrcyisnous sans iogaiélude y sans r^;ret , sans réserve, sans arrière-pensée , les yeux fermés à sa direction souveraine, et prenons poar noas ces exhortations si douces de la Parole de notre Dieu : « Réjouissez-vous en notre Seigneur; je vous le dis encore, réjouissezvous. Ne vous inquiétez de rien ; mais en toutes choses présentez vos demandes à Dieu par des prières et des supplications , avec des actions de grâces ; et la paix de Dieu, laquelle surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos esprits en Jésus-Christ. Déchargez- vous sur Dieu de tous vos soucis ; car luimême a soin de vous. »

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous qui vous inquiétez des circonstances politiques ou religieuses par lesquelles nous passons , et qui vous demandez avec crainte où nous marchons, ce qui nous attend , et ce qu'il pourra éclore des nuages de l'avenir. Rappelez-vous que, quoiqu'il en soit, « l'Eternel règne , » que son bras domine au-dessus de toutes les agitations des peuples, qu'il les maîtrise et les dirige pour l'avancement de son règne et pour le bien de ses enfants, et répétez le psaume favori de Luther : « Dieu est notre retraite, notre force et notre secours dans les détresses, et fort aisé à trouver. C'est pourquoi nous ne craindrons point , quand on remuerait la terre, et que les montagnes se renverseraient dans la mer. Les nations ont fait grand bruit, les royaumes

58 LA CONFlAiNCE Ex% DIEU.

ont été ébraalés : il a fait ouïr sa voix^ et la terre s'est fondue. L'Eternel des armées est avec nous, le Dieu de Jacob est notre haute retraite. Sélab ! ^ »

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous qui êtes en souci pour l'avenir de voire famille, et qui vous démandez avec inquiétude comment vous pourrez pourvoir à ses besoins. Rappelez-vous que « l'or et l'argent sont à l'Eternel, » et qu'il est puissant pour suppléer selon ses richesses à tous les besoins de ses créatures; dites-vous que ce père céleste, qui nourrit les passereaux du ciel et qui pare les lys des champs , ne peut pas laisser manquer du nécessaire ses enfants qui s'attendent à lui ; souvenez- vous qu'il est bon, qu'il est salutaire pour nous de passer par des circonstances qui mettent à l'épreuve notre foi, qui nous obligent à ne plus compter sur nous-mêmes, mais uniquement sur le Seigneur ; estimez-vous heureux de dépendre ainsi plus directement de votre père céleste , et d'être appelés à faire l'épreuve de sa merveilleuse fidélité.

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous qui souffrez en secret de quelqu'une de ces peines du cœur, d'autant plus douloureuses que les hommes ne peuvent pas les apprécier ni les comprendre; vous dont les intentions sont méconnues, calomniées peutêtre; vous dont le dévouement est payé par l'ingra-

* Ps. XLVl. 1-7.

LA COiNFlANCE EN DIEU. 59

tilude ou rindifférence ; vous qui vivez dans Tisolement du cœur, et qui cherchez vainement autour de vous une affection qui réponde à la vôtre. Rappelezvous qu'il y a (( tel ami qui est plus attaché qu'un frère, » et que cet ami c'est le Seigneur; que Jésus a un cœur pareil au vôtre, qu'il connaît toutes choses, qu'il sympathise à vos plus secrètes douleurs, à vos froissements les plus ignorés, et que vous pouvez tout répandre dans ce cœur, céleste et humain tout ensemble, qui ne trompe jamais notre affection !

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous qui soupirez après une foi que vous n'avez pas trouvée encore, vous qui cherchez avec angoisse la vérité à travers le chaos des systèmes humains et des ruines morales de notre époque. Dites-vous que, quoi qu'il en soit, vos recherches sont agréables à Dieu et qu'elles ne peuvent pas être vaines; que si ce Dieu de vérité vous cache sa face radieuse, ce ne peut être que pour un temps; que s'il tarde, il faut l'attendre avec patience, car il ne peut manquer de venir ; que ses promesses ne peuvent pas être menteuses, et qu'il (( n'a pas dit en vain à la postérité de Jacob : cherchez-moi! »

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous qui êtes en souci pour votre état spirituel , qui vous plaignez de ne pas faire de progrès , qui vous tourmentez de ne pas sentir assez profondément la grâce de Dieu et l'œuvre du Saint-Esprit; et vous aussi qui avez

à lutter œntre des tentations tontes spéciales, que Dieu seul connaît. Rappelez-vous que le Seigneur se plaît dans (( les cœurs froissés, » dans les esprits « qui tremblent à sa parole; » qu'il a promis de « ne point laisser imparfaite l'œuvre qu'il a commencée, mais de la perfectionner jusqu'à la journée de Christ, » et que cette inquiétude même que vous éprouvez est une preuve que l'œuvre du Saint-Esprit est commencée dans votre cœur ; rappelez-vous que « Dieu est puissant pour vous sanctifier lui-même parfaitement, » et qu'il est écrit : « Bienheureux est l'homme qui endure la tentation; car après qu'il aura été ainsi éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment. )>

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous qui êtes placés dans des circonstances difficiles pour la confession du nom de Christ , entourés de personnes qui ne partagent pas ou qui ne comprennent pas votre foi; vous qui avez travaillé jusqu'à présent sans succès pour amener à Christ un enfant, ou un parent, ou un ami encore étranger à la vie chrétienne. Rappelez-vous que Dieu est avec vous , que votre cause est la sienne; que « la prière du juste faite avec ferveur est d'une grande efficace; » et serrez dans votre cœur cette parole du Saint-Esprit : « pei-sévère dans ces choses; car en faisant cela, tu te sauveras toi-même et ceux qui t'écoutent. »

Rejetez votre fardeau sur le Seigneur, vous

tous qui souffrez de quelque manière que ce puisse être y par la pauvreté, par la maladie, par le départ d'un être bien-aimé. Rappelez-vous que toutes ces choses vous sont envoyées par votre père , et qu'il ne peut avoir en vue que votre bien ; dites- vous que ce qui est une épreuve relativement à la vie présente est un bien excellent relativement à l'éternité; que (( notre légère affliction, qui ne fait que passer, produit en nous le poids éternel d'une gloire infiniment excellente; » qu'il faut bien que Dieu brise, fftt-ce au prix de grandes douleurs, ces Ijens si puissants qui nous enchaînent à la terre et empêchent notre essor vers le ciel ; et qu'un jour viendra — dans ce monde ou dans l'autre , peu importe ! — où nous reconnaîtrons que véritablement a il nous était bon d'être affligé. »

Que dirai-je encore ? Déchargez- vous sur le Seigneur , vous qui avez une décision importante à prendre ; car il est écrit : « je t'enseignerai le chemin par lequel tu dois marcher , et mon œil te guidera. » Déchargez-vous sur le Seigneur , vous qui avez à accomplir un travail difflcile , une tâche au-dessus de vos forces ; car « c'est lui qui donne la force à celai qui est lassé , et qui multiplie la force de celui qui n'a aucune vigueur. )>

Mais je n'aurais jamais fini si je voulais énumérer toutes les peines, toutes les inquiétudes, toutes les difficultés , toutes les détresses qui peuvent tourmen-

ter nos pauvres cœurs, et qui nous appellent à rejeter notre fardeau sur le Seigneur. Il est une foule de ces peines — et ce sont précisément les plus amères — que je ne connais pas, que je ne pourrais pas même imaginer ; car elles échappent à la vue des hommes et ne sont connues que de celui qui les éprouve. « te cœur de chacun, » dit le Saint-Esprit, « connaît l'amertume de son âme , et un autre n'est point mêlé dans sa joie. » Mais quelle que soit la peine, secrète ou connue, qui puisse tourmenter votre cœur, déchargez, chers amis, votre fardeau sur le Seigneur, et, selon la promesse de sa Parole , « il vous soulagera. »

Oui, il vous soulagera! La confiance en Dieu est toujours et pleinement justifiée. Elle ne l'est pas toujours de la manière que nous avions pensé ni au temps que nous avions fixé nous-mêmes ; mais elle l'est toujours, un peu plus tôt ou un peu plus tard, dans cette vie ou dans l'autre , sur la terre ou dans le ciel, d'une manière ou d'une autre, et toujours de la manière la meilleure pour nous. Je pourrais vous citer des exemples sans nombre pour vous montrer comment Dieu justifie toujours tôt ou tard la confiance de ses enfants. Je pourrais vous montrer des enfants de Dieu que leur père céleste s'est pld à laisser arriver jusqu'à la plus extrême détresse pour mieux faire éclater sa puissance, et qui se sont vus délivrer de la manière la plus merveilleuse et la plus inattendue, au moment même où tout semblait perdu

pour eux. Je vous montrerais des chrétiens recevant du Seigneur, par une espèce de miracle et comme de la main à la main , le pain quotidien nécessaire à la subsistance de leur famille. Je vous en montrerais d'autres échappant, par une protection visible de la toute-puissance divine , à des dangers qui semblaient inévitables, et réalisant dans leur personne cette promesse du Seigneur à ses disciples : « voici, je vous donne la puissance de marcher sur les serpents et sur les scorpions, et sur toute la force de l'ennemi; et rien ne pourra vous nuire. » Mais ici encore le champ serait trop vaste, et il faut finir. Je me borne à vous raconter un seul exemple de confiance en Dieu justifiée, et c'est par là que je termine.

Schwartz , missionnaire auprès des Indiens , avait travaillé trente ans, avec une foi et un dévouement apostoliques , sans voir aucun fruit de son ministère. Il était sur son lit de mort; il demandait à Dieu qu'un autre vînt moissonner oii il avait semé ; il se préparait à aller recueillir dans le ciel ce fruit de sa foi qui lui était refusé sur la terre. Tout-à-coup il voit entrer dans sa cabane un chef indien , connu par la haine qu'il portait au serviteur de l'Eternel. « Prépare-toi et fais ta prière , » lui dit cet homme en levant sa massue sur la tête du missionnaire, « car tu vas mourir. » Schwartz alors se met en prière , et dans cette prière suprême , où la paix du ciel se peint sur son visage, il n'oublie pas le malheureux

64 LA œNFIANCE EN DIEU.

qui en veut à sa vie. A celte vue , à l'ouïe de ces paroles d'amour , le cœur du meurtrier se brise — la massue échappe de sa maiu — il tombe à genoux devant le lit du missionnaire — il-demande à connaître une religion qui apprend à mourir dans de tels sentiments — il reçoit l'évangile dans son cœur — il le rapporte dans sa tribu — la tribu tout entière embrasse la foi chrétienne, — et Schwartz meurt, emportant avec lui la conversion d'une peuplade pour sa couronne de gloire devant le trône de l'Eternel!

Voilà comment Dieu justifie la confiance de seâ en- ' fants. Faites donc vous-mêmes, chers amis, la bienheureuse expérience de la fidélité de votre Dieu. Quelle que soit l'épreuve que vous ayez à subir, quelle que soit l'œuvre à laquelle vous travaillez en vue du Seigneur, « confiez-vous en l'Eternel à perpétuité; » etdussiezvous , comme Schwartz , arriver à votre lit de mort , dussiez-vous même être transportés dans l'éternité sans avoir cueilli le fruit de votre confiance, un jour viendra — quand tous les voiles seront levés, quand toutes les larmes seront essuyées — où Dieu sera justifié, où vous reconnaîtrez qu'il est fidèle, et où il vous sera fait selon votre foi ! Âmen.

Mat 4848.

Ik CRAINTE DE DIEU.

Voilé , la crainte du Seigneur est la sagesse.

Job. XXVm. 28.

Il existe en Ailem^oe uoe fête luea bette , qui se célèbre tous les cent aas : c'est le joUlé de notre sainte et glorieuse réformation. A l'occasion du dernier de ces jubilés, on a frappé à Berlin une médaille qui porte réunies, sur une de ses faces, les têtes de nos trois grands réformateurs, Luttier, Calvin et Zwingle : ces hommes généreux , ces chrétiens d'élite, à la mémoire desquels on a prodigué de nos jours les plus odieuses calomnies : injures impuissantes, qui ne salissent que la plume qui les distille ou la bouche qui les vomit! Au-dessus de la tête de chacun des réformateurs se trouve une légende, qui résume

dans un seul mot le trait saillant de son caractère. Sur la (été de Luther od lit : Tesprit de foi ; sur la tète de Calvin : Tesprit de science; et sur celle de Zwingle : l'esprit de crainte de Dieu. Si nous étions appelés à désigner dans celte sainte trilogie la place la plus belle, nous choisirions peut-être le trait qui peint d'une manière à la fois si simple et si élevée le réformateur de la Suisse : la crainte de Dieu. Ces simples mots représentent, ce semble, un caractère chrétien plus harmonique , plus complet que celui de Luther ou de Calvin. Cette crainte de Dieu qui a fait la gloire de Zwingle, et par laquelle, après trois siècles écoulés, il nous parle encore, tel est le sujet dont je viens vous entretenir aujourd'hui, mes chers frères, il est peu de mots qu'on entende ou qu'on prononce plus souvent que ceux de crainte de Dieu ; il en est peu qui reviennent plus fréquemment dans l'Ecriture; mais il en est peu aussi sur lesquels on ait généralement des idées moins claires et moins précises. Cette expression ne réveille probablement dans votre esprit qu'une idée plus ou mmns vague , et encore cette idée n'est-elle pas la même pour chacun de vous. C'est qu'en effet ces mots : la crainte de Dieu, n'ont pas toujours le même sens dans l'Ecriture sainte ni dans le langage chrétien. J'ai pensé qu'il serait utile de rechercher avec vous quelles sont les différentes acceptions de la crainte de Diçu dans l'Ecriture. Cette élude, si elle est fidèle, jettera du jour

sur un grand nombre de passages quejosqu'à présent peut-être vous avez mal compris; elle lèvera des œntradictions apparentes dans le langage des écrivains sacrés; elle vous aidera d'ailleurs à vous rendre mieux compte de la nature et du degré de votre vie religieuse, et nous fournira naturellement bien des applications pratiques , bien des leçons salutaires.

En comparant entre eux les différents passages de 1 Ecriture où il est parlé de la crainte de Dieu y il nous a paru que ces passages peuvent se ranger dans trois grandes classes; nous avons recohnu trois sortes de crainte de Dieu, ou plutôt trois formes^ trois degrés de cette crainte, qui correspondent à autant de degrés dans la vie chrétienne. Il y a une crainte du jugement, fondée sur la justice de Dieu; il y a une crainte de respect et d'adoration, fondée sur la grandeur de Dieu; il y a enfin une crainte filiale, fondée sur l'amour de Dieu. La crainte de Dieu , dans FEcriture, a toujours l'un ou l'autre de ces trois sens, à moins qu'elle ne les réunisse tous les trois , comine dans certains passages où cette expression désigne d'une manière générale une piété vivante, une vie consacrée au service de Dieu. Etudions successivement ces trois genres de craintes , qui ont cela de commun qu'elles sont fondées toutes les trois sur la connaissance de Dieu et de ses perfections ; nous reconnaîtrons facilement qu'il y a de l'une à l'autre une

gradation , qui représente fidèlement le développement sucœssif de la vie chrétienne.

Le d^ré inférieur de la crainte de Diea est la crainte de ses jugements. C'est cette crainte qu'éprouvait Adam après son péché , et qui le portait à se cacher y à rapproche de TEternel , parmi les arbres du jardin. C'est celte crainte qu'éprouvait Pierre, lorsqu'après avoir reconnu le Seigneur au miracle qui annonçait sa présence, il s'écriait : a Seigneur, retiretoi de moi , car je suis un homme pécheur ! » C'est cette crainte qu'éprouvent les démons eux-mêmes, suivant celte parole de saint Jacques : « tu crois quil y a un Dieu , et tu fois bien ; les démons le croient aussi, et ils en tremblent. » C'est cette crainte qu'éprouve tout pécheur qui rentre en lui-même, qui apprend à connatlre d'un côté ses péchés, de l'autre la justice de Dieu et les exigences inflexibles de sa loi. Une telle crainte de Dieu peut évidemment exister indépendamment de la piété; elle peut exister, elle existe en effet chez les réprouvés et les démons. Néanmoins, cette crainte des jugements de Dieu est le commencement nécessaire de toute vraie piété ; elle est la base première de la vie chrétienne; elle est indispensable pour que nous puissions apprécier pleinement l'amour de Dieu et le salut qui est en Jésus-Christ. Il faut avoir connu , contemplé , et jusqu'à un certain point senti la perdition qui est notre destination na-

Uirelle, pour pouvoir comprendre le salut , qui est le contraire de la perdition. 11 faut avoir tremblé au bord de l'abîme de la jusfice de Dieu, ou plutôt au fond de cet abîme , pour pouvoir se réjouir pleinement au soleil de son amour. Il faut avoir crié avec David : « O Eternel ! je t'invoque des lieux profonds! » pour pouvoir chanter avec lui le cantique de la rédemption : « Mon âme, bénis TEternel , qui pardonne toutes tes iniquités, qui garantit ta vie de la fosse , qui te couronne de gratuités et de tx)mpassions! » Plus nous aurons plongé profondément dans les eaux amères de la colère de Dieu et de la malédiction prononcée contre le péché, plus notre vie chrétienne sera solide, plus notre amour pour le Seigneur sera fervent , plus notre dévouement sera complet , plus la joie de notre salut sera vive et profonde. Aussi cette crainte des jugements de Dieu se trouve-t-elle toujours à la base de la conversion. Elle ne se manifeste pas toujours d'une manière également vive , ni au même moment de la vie chrétienne. Il y a des âmes qui n'arrivent à la joie du salut qu'à travers de longs jours et de longues nuits d'angoisse; et ce sont là, sans doute, les conversions les plus solides, les vies chrétiennes les plus fortement trempées. C'est ainsi que Dieu prépare ordinairement ses instruments d'élite, ceux qu'il destine à accomplir une œuvre importante, les Augustin et les Luther. It en est d'autres pour qui ce temps d'épreuve est

abrégé^ qai passent bientôt de la connaissance de leur misère à celle de Famour de Dieu y et du sentiment de la condamnation à la joie du salut II en est même qui sont attirés tout d'abord par l'amour de Dieu y qui n'apprennent que plus tard et peu à peu à sentir leur misère^ à connaître dans ce qu'elle a de redoutable la justice divine. Hais toujours faut-il que ce sentiment de la condamnation trouve place dans la vie du chrétien ; et ce n'est qu'autant qu'il a connu la malédiction prononcée contre le péché , qu'il peut mesura dans toute son étendue la profondeur de l'amour de Dieu et le prix infini du salut

11 y a plus encore. Il ne faudrait pas croire que ce soit uniquement comme base première de la vie chré-^ tienne que la crainte de la justice divine est nécessaire. Même pour le fidèle qui a déjà ouvert son cœur à l'amour de Dieu^ et qui est affermi jusqu'à un certain point dans les voies de l'évangile > il y a ' des moments dans sa vie , moments rares sans doute et exceptionnels , où l'amour seul ne suffit plus pour le guider , où il a besoin de se remettre devant les yeux la justice de Dieu y et d'éprouver de nouveau la crainte de ses jugements. C'est à des enfants de Dieu, à des hommes qui avaient connu la grâcer qu'un apôtre fait entendre ces exhortations redoutables : a Si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité y il ne reste plus de sacrifice pour le péché ; mais une attente terrible de

jugemeoi, et Tardear du fea qui doit dévorer les adversaires. Si quelqu'un avait méprisé la loi de Moïse y il mourait sans miséricorde , sur la déposition de deux ou trois témoins : de quel pire supplice pen* sez-vous que sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le fils de Dieu , et qui aura tenu pour une chose profene le sang de Talliance, par lequel il avait été sanctifié, et qui aura outragé FEsprit de la grâce? car nous connaissons celui qui a dit : c'est à moi que la vengeance appartient ; et je rendrai la pardlle, a dit le Seigneur. Et encore : le Seigneur jugera son peuple. C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant I » ' Gardons-nous de mettre entièrement de côté cette première forme de la crainte de Dieu , sous prétexte qu'elle est exdusiv^nent le partage du Juif ou de l'inconverti, et que nous ne sompies plus sous la loi , mais sous la grâce. Ne prétendons pas être plus sages que le Saint-Esprit , ni plus avancés que les apôtres , ni plus évangéliques que révangile même. Plaçons-nous qodquefois en présence de ce Dieu dont la justice est « un feu oon^ sumant , » de ce ce jugement terrible qui doit dévot rer les adversaires, )) de ce « ver qui ne meurt point » et de ce « feu qui ne s'éteint point » Il le faut, non-seulement pour nous &ire apprécier davan* tage cette grâce qui nous délivre à jamais d'une ai épouvantable condamnation, mais encore pour nous

« Hcb. X. «6-31. XII. SIS, 29.

fortifier contre la tentation et nous alTermir dans les voies de la sainteté. Il existe aujourd'hui , chez certains chrétiens , une tendance à laisser dans Tonabre la justice de Dieu, comme pour mieux exalter sa grâce. On voudrait résumer toutes les perfections de Dieu exclusivement dans l'amour ; on répudie toute une face de son caractère divin , on le montre iniquement sous les traits d'un père miséricordieux et tendre; parce que Dieu est amour, on oublie qu'il est juste , et qu'il ne peut pas , sans se renier lui-même, tenir le coupable pour innocent. C'est là une tendance funeste , parce qu'elle n'est pas conforme à l'Ecriture, parce qu'elle ne nous présente qu'un évangile incomplet et mutilé. Elle a pour résultat inévitable de nous faire rejeter le jugement à venir, la perdition éternelle, et même l'expiation opérée sur la croix. Elle rabaisse par le fait l'idée que nous nous faisons de l'amour de Dieu ; car un amour qui ne pardonne qu'au prix du sang du fils de Dieu est bien autrement merveilleux que celui qui pardonnerait sans sacrifice. Elle conduit tôt ou tard au relâchement dans la sanctification. Ce n'est pas pour riea que l'Ecriture parle de la colère de Dieu , et que l'Eternel a dit : a c'est à moi que la vengeance appartient. » Ce n'est pas pour rien que nous trouvons partout dans l'Ecriture, à côté des bienfaits de Dieu envers ses enfonts, ses jugements tombant sur ses ennemis, et dans l'évangile même, à côté des bénédictions répandues

sur les membres fidèles de Téglise naissaute , le châtiment terrible d'un Ananias et d'une Saphira. Mes frères , ne séparons pas ce que Dieu a joint ; et selon l'exhortation du Saint-Esprit , « saisissant le royaume qui ne peut être ébranlé , retenons la grâce par le moyen de laquelle nous puissions servir Dieu d'une manière qui lui soit agréable, avec respect et avec crainte ; car notre Dieu » — le Dieu de l'évangile, le Dieu de la grâce — « notre Dieu est aussi un feu consumant! »

Toutefois, comme je le disais en commençant, la crainte du jugement de Dieu n'est que le degré inférieur de la vie chrétienne, et il faut nous élever plus haut. Nous pourrions trembler devant la justice divine et n'avoir rien de ce qui constitue l'enfant de Dieu, puisqu'un Judas, puisqu'un réprouvé, puisque les démons eux-mêmes connaissent ce genre de crainte, qui est fondée uniquement sur la justice de Dieu. En pénétrant plus avant dans la connaissance de son caractère, nous découvrons en lui une majesté souveraine, une grandeur, une puissance, une science, une sagesse, une beauté infinies, qui éveillent en nous un second genre de crainte , une crainte de respect et d'adoration. C'est cette crainte là qu'éprouvait Jacob, lorsque réveillé de son sommeil miraculeux sur la pierre de Béthel il s'écriait : « que ce lieu est effrayant ! c'est ici la maison de Dieu , c'est ici la porle

des cieux ! » « L'Eternel règne ! » s'écrie le psalmisle, « que les peuples tremblent ! il est assis entre les ohérubins, que la lerre soit ébranlée ! L'Eternel est grand en Sion, il est élevé par-dessus tous les peuples et redoutable par-dessus tous les dieux. » « La majesté et la magnifiœnce marchent devant lui , la force et l'excellence sont dans son sanctuaira Familles des peuples, prosternez- vous devant FEternel avec une sainte magnificence ; vous tous les habitants de la terre, tremblez à cause de la présence de sa face ! » (( Le fils honore son père, et le serviteur son Seigneur : si donc je suis père, oii est l'honneur qui m'appartient ? et si je suis Seigneur, où est la crainte qu'on a de moi ? » Je pourrais multiplier à l'infini ces déclarations de l'Ecriture qui nous prêchent cette crainte de respect et d'adoration : c'est là un des devoirs sur lesquels elle revient le plus fréquemment Les perfecti(H)S de Dieu, telles qu'elles se manifestent dans la création et dans la rédemption, sont faites non-seulement pour nous toucher, mais aussi pour nous confondre; partout nous y retrouvons le caractère de l'infini ; la raison humaine se tait devant cet abîme , nous nous effaçons nous-mêmes, nous disparaissons à nos propres yeux pour ne plus sentir que notre misère et notre néant , nous disons avec le psalmiste : « ô Eternel ! qu'est-ce que de Thomme que tu te souviennes de lui , et du fils de l'homme que tu le visites ! » et avec sainl Paul : « ô profondeur des riches-

LA CRAL>TE DE MEt' 75

^es , et de la sagesse, et de la ooDoaissaace de Dieu ! » Saos doQte il est des moments dans notre vie où ce sentiment de crainte et de vénération prend une force loule particulière : cest ce qui arrive lorsque nous sommes l'objet de quelque dispensation extraordinaire y épreuve douloureuse ou délivrance admirable, dans laquelle nous ne pouvons méconnaître la main du Seigneur ; ou bien encore lorsque nous nous trouvons en présence de quelqu'une des grandes scènes de la nature : comme ce pauvre sauvage qui, amené pour la première fois devant la chute du Niagara , frappé d'admiration à la vue de ce spectacle magm'fique, à Fouie de ce bruit prodigieux et effrayant, se mit à prier à haute voix et se jeta la face contre terre, adorant (( le grand Esprit » Mais il feut que ce sentiment de respect et d adoration devienne habituel, permanent dans notre cœur. On sait que le grand Newton avait coutume , toute les fois qu'il entendait prononcer le nom de Dieu , de se découvrir aussitôt par un mouvement instinctif et spontané. II faut qu'à son exemple nous n'entendions jamais ce nom adorable sans nous prosterner par la pensée devant ce Dieu souverain. Les relations intimes dans lesquelles nous entrons avec Dieu par Jésus-€hrist ne doivent pas porter atteinte à notre respect, et l'amour pour notre père céleste ne doit jamais dégénérer en familiarité. C'est là un abus dont on a vu quelquefois des exemples , même chez des chrétiens sincères et fidèles : Luther,

entre autres^ s'adressait souvent à Dieu dans la prière sur un ton presque familier ; les Moraves, ces chrétiens si simples et si exceHents, sont tombés aussi quelquefois dans cet abus. Sans doute un tel langage annonce une confiance extrême dans notre père céleste : c'est le langage d'un enfant qui ne se gêne pas avec un père qu'il connaît indulgent et tendre : mais cet enfant oublie que son père n'est pas son égal , et que l'amour ne s'enrichit pas de ce qu'il retranche au respect. Loin de là , il n'est pas d'amour véritable et profond qui ne soit accompagné d'un sentiment de vénération. Prenez la plus forte et la plus intime de toutes les affections, l'affection conjugale ^ et vous reconnaîtrez que lorsqu'elle est complète, elle est toujours accompagnée de respect. Vous rœpeclez l'être que vous aimez, et du moment que vous avez cessé de le respecter, il manque quelque chose à votre amour. Cela est vrai même de l'amour que nous portons à nos enfants : nous respectons en eux l'image de Dieu empreinte dans une âme immortelle ; plus nous les aimons plus nous craindrions de profaner en eux cette image , par des exemples ou des principes corrupteurs; et ces deux sentiments, l'amour et le respect, bien loin de se contrarier, s'appuient et se fortifient mutjaellement. A plus forte raison ne faut-il pas les séparer lorsqu'il s'agit de l'Etre souverain. Eludiez- vous donc , mes frères , à craindre Dieu aussi dans ce sens-là. « Sanctifiez rEterneldans vos cœurs,

qu'il soil voire crainle et voire épouvauteinenl. » Dites-lui chaque jour, non-seulement de la bouche mais du fond du cœur : a que ton nom soit sanctifié! » Que jamais ce nom sacré ne passe légèrement par vos lèvres^ que jamais il ne soit mêlé à des conversations frivoles ni à de vaines exclamations. Aujourd'hui plus que jamais il est nécessaire de donner Texemple du respect pour le nom de Dieu : car jamais le nom de Dieu ne fut profané davantage; jamais il ne fut mêlé avec plus d'impudeur^ tantôt aux systèmes les plus monstrueux d'une prétendue philosophie ^ tantôt aux productions les plus frivoles d'une littérature immorale. Après avoir ébranlé successivement toutes les autorités humaines, on en est venu à ébranler l'autorité môme de Dieu. Après avoir cessé de respecter le souverain , le magistrat et le père, on a cessé de respecter Dieu. Il appartient aux chrétiens de protester par leur exemple contre la tendance du siècle , et de rétablir dans les cœurs la crainte du nom de Dieu.

Mais ce n'est pas là encore le degré le plus élevé de la crainte de Dieu , ni le dernier mot de la vie chrétienne. Ce qui caractérise proprement le chrétien, c'est la crainte filiale ^ la crainte d'offenser Dieu; cette crainte qui est fondée sur la connaissance de l'amour de Dieu pour nous , et qui se développe dans notre cœur à proportion de notre amour pour Dieu. Ne vous étonnez pas si nous rapprochons ainsi l'amour

et la crainte : ce rapprochement ^ qui semble si étrange au premier abord , revient constamment dans rEcriture. « il y a pardon auprès de toi , » s'écrie le psalmiste , (( afin que tu sois craint. » « Si vous invoquez comme votre père, » dit un apôtre, (c celui qui, sans avoir égard à l'apparence des personnes, juge selon l'œuvre de chacun , conduisez-vous avec crainte durant Je temps de votre séjour sur la terre. )) « Mes bien* aimés , » écrit saint Paul aux Corinthiens , « puisque nous avons de telles promesses, nettoyons-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu '. )) N'ètes-vous pas frappés comme moi , mes frères , de l'admirable beauté de ces déclarations ? Ne sentez-vous pas qu'il y a une profondeur véritablement divine dans cette alliance entre la crainte et la grâce , dans celte filiation mystérieuse et sainte , qui fait sortir du pardon même que Dieu nous accorde la crainte d'offenser Dieu I Ce sont là de ces paradoxes hardis et sublimes comme la bible sait en trouver, et qui 1 élèvent autant au-dessus de tous les systèmes humains que le ciel est élevé au-dessus de la terre. Oh ! qu'il connaissait bien le cœur de l'homme et les tendances intimes de notre nature , le Dieu qui substitue à la ftiiblesse de la loi la force de la grâce , et à l'impuissance de la crainte servile la toute-puissance de l'amour! « Tu

• Ps CXXX. 4; ^ Pierre I. 47; « Car. VU 1.

LA CRAINTE DE IHEt. 79

refuses d'accomplir ma volooté , » dit FEteroel aa pécheur : « ni la coosidératioD du devoir^ oi la crainte du châtiment ne peuvent te détoaroer du péché ; eh bien ! essayons d'un autre moyen : le pardon. Ce n'est plus au nom de ma justice que je te presse d'observer ma loi , c'est au nom de mon amour. Regarde, je t'ai aimé quand tu étais mon ennemi, je suis venu te chercher quand tu t'éloignais de moi , el te sauver quand tu étais perdu ; tous les péchés par lesquels tu m'as offensé , je les pardonne ; fussent-ils rouges comme le vermillon , ils seront blanchis comme la neige ; je ne m'en souviens plus , je les ai jetés au fond de la mer , je les ai éloignés de moi comme l'orient est éloigné de l'occident : reviens à moi, car je t ai racheté ! » Quel est Fhomme qui , à moins de porter dans sa poitrine une pierre au lieu d'un coeur, pourra résister à un tel langage ? quel est celui qui croira réellement de telles choses , et qui pourra continuer à offenser Dieu en vivant dans le péché ? comment ne craindrions-nous pas plus que toute chose au monde, plus que la mort et plus que l'enfer, d'affliger un Dieu qui nous a tant aimés? comment un tel amour ne nous forcerait-il pas d'aimer à notre tour ? et quand Dieu nous témoigne , à nous pécheurs , les sentiments d'un père, comment n'aurions-nous pas pour lui , le Saint des saints , les sentiments qui conviennent à ses enfants? Ah! plutôt nous renoncer nous-mêmes , plutôt sacrifier nos penchants les plus

chers , que de rester en opposition , par noire cœur et notre vie , avec la nature divine et sainte de notre père céleste! Plutôt nous couper un bras, plutôt nous arracher un œil , plutôt souffrir mille morts que de vivre dans le péché! Ce n'est plus la souffrance, ce n'est plus la mort, ce n'est plus la condamnation^ ce n'est plus l'enfer que nous craignons désormais : c'est le péché , ce péché que Dieu nous pardonne , et qu'il oublie dans son amour pour nous !

Mais il y a plus encore^ et ce n'est pas seulement parce que Dieu nous pardonne que nous devons craindre de l'offenser. Ce pardon, qui est absolument gratuit à notre égard, ne l'est pas à l'égard de Dieu : ce n'est pas sans condition , sans souffrance et sans sacrifice que Dieu nous pardonne. Il a fallu que même dans ce pardon sa justice fût glorifiée. Cette condamnation que nos péchés avaient méritée ne pouvait pas être anéantie; et pour être détournée de dessus notre tête coupable, il a fallu qu'elle retombât dé tout son poids sur la tête innocente du fils de Dieu. S'il nous a (( rachetés de la malédiction de la loi, » c'est en devenant « malédiction pour nous. » Sa vie de souffrances et d'humiliaUons , les outrages sans nom dont il a été abreuvé , sa sueur de sang en Gethsémané , sa flagellation , sa couronne d'épines , son sang versé goutte à goutte dans le supplice de la croix, ce cri d angoisse au-delà duquel on ne peut rien imaginer : « mon Dieu, mon Dieu,

LA CRAINTE UE ÏHEl. 81

pourquoi m'as-tu abaudooné ! » — voilà les élémeots dont se compose notre pardon. Ce pardoo oe ooiis prêche pas seulement l'amour de notre père céleste , il nous raconte aussi , il nous &it lire en traite de sang sa sainteté inviolable et son horreur pour le pédié. Et nous pourrions, en présence d'un pardon acheté à un tel prix , continuer à aimer ce qui est en abomination à Dieu ! nous pourrions ne pas haïr à notre tour ce péché qui a crucifié le Seigneur de gloire 1 nous pourrions, en restant dans le péché , autant qu'il est en nous le crucifier de nouveau et l'exposer encore à l'ignominie!.... Non, non, c'est assez de l'avoir livré une fois à la puissance des ténèbres et à la rage de ses bourreaux ; c'est assez d'un Gethsémané et d'un Golgotha! et s'il y a pardon pour nous auprès de Dieu, s'il y a pardon pour nous dans le sang de Christ , c'est afin que Dieu soit craint ; c'est afin qne nous redoutions plus que toutes choses de l'ofTenser encore et de le crucifier par nos péchés !

Tel est, mes chers frères, — autant qu'il nous a été donné, dans notre faiblesse, de parler de ces merveilles de l'amour divin , devant lesquelles l'imagination s'arrête confondue et la parole recule impuissante, — telle est cette crainte filiale qui est le développement le plus élevé de la vie chrétienne. Une telle crainte , vous le sentez bien, n'a rien d'incompa-* tible avec la confiance ni avec la joie du salut : bien loin de là , elle se nourrit au contraire de l'assurance

du salut, de la persuasion intime que Dieu nous aime , qu'il nous a tout pardonné et qu'il est poar nous le plus tendre des pères. Plus nous pénétrerons dans la œnnaissance et dans le sentiment de l'amour de Dieu à notre égard, plus aussi nous le craindrons dans ce sens-là. Plus un enfant est assuré de Famoor de son père et plus il l'aime lui-même , plus il tremble de l'affliger. Ainsi se trouvent expliquées ces apparentes contradictions de l'évangile, qui d'un o6té nous exhorte à la crainte de Dieu , de l'autre nous déclare « qu'il n'y a plus de crainte dans l'amour , » que « nous n'avons pas regu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte , mais l'esprit d'adoption par lequel nous crions : Père! » Il nous affranchit de la crainte servile, et nous inspire la crainte filiale. Puiasiez-vous, bien-aimés frères et sœurs en Christ, ctx)ttre en effet de jour en jour dans cette crainte si douce et si sainte! Puisque vous invoquez Dieu comme votre père; puisque vous n'êtes plus sous la 4oi , mais sous la grâce; puisque vous avez de si magnifiques pnmiesses ; puisqu'il y a pardon pour vous auprès de Dieu , pardon complet , absolu , sans réserve , sans retour, « conduisez- vous avec crainte pendant le temps de votre séjour sur la terre; » « travaillez à votre salut avec crainte et tremblement; )) (( servez l'Eternel avec crainte, et réjouissezvous avec tremblement ; » que votre conscience devienne de jour en jour plus délicate ; (( fuyez toute

apparence de mal ; » « soyez saints comme Dieu est saint ; )) (v soyez parfaits comme votre père céleste est parfait ; » <( que toutes les choses qui sont pures , justes 9 vénérables^ aimables, toutes les choses qui ^ont de bonne réputation soient l'objet de vos pensées )) et de vos efforts ; « ajoutez à votre foi la vertu , à la vertu la tempérance , à la tempérance la patience, à la patience Tamour fraternel , à l'amour fraternel la charité; étudiez-vous à affermir ainsi votre vocation et votre élection ; car en faisant cela vous ne broncherez jamais, et l'entrée au royaume céleste de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ vous sera abondamment donnée I »

Nous avons cherché, mes frères, à vous faire mieux comprendre la crainte de Dieu dans ses diverses manifestations, à vous en faire mieux sentir l'importance. Mais il est une autre voix, ^ plus forte que la nôtre et plus douce tout ensemble , qui vous prêche aujourd'hui la crainte de Dieu ; et il est temps que nous rentrions dans le silence , pour laisser parler la sainte cène. Cette table sacrée à laquelle Jésus vous appelle aujourd'hui vous redit à sa manière , dans son muet et pénétrant langage, dans ce langage d'action qui est plus puissant que tous les discours , combien le Seigneur doit être craint.

Elle vous prêche la crainte de son jugement, puîs-

< Prêché UD jour de communion.

qu'elle vous montre ce jugement tombant dans tout ce qu'il a de plus redoutable sur la tète innocente du fils de l'homme : ce pain qui est le corps rompu de Jésus-Christ^ ce vin qui est son sang versé sur la croix ^ vous disent assez qu'il y a une malédiction contre le péché ; et si cette première malédiction, subie par le saint et le juste à notre place, a été si terrible, que sera-ce du jugement final réservé pour ceux qui auront u foulé aux pieds le fils de Dieu, et outragé' l'Esprit de la grâce! »

La cène vous prêche également le respect et l'adoration en présence de la grandeur de Dieu. Dieu s'y montre d'autant plus grand, qu'il se voile sous des apparences plus humbles pour se mieux rapprocher de nous. Sous ces symboles matériels que nous voyons et que nous touchons , sous ce pain que nous mangeons et sous ce vin que nous buvons , il y a Dieu lui-même, présent d'une manière mystérieuse et spirituelle , mais réelle et vivante , avec toute sa puissance, avec toute sa sagesse, avec tout son amour, avec toute sa beauté divine. « Le pain que nous rompons n'est-il pas la communion au corps de Christ ? et la coupe de bénédiction que nous bénissons n'estelle pas la communion au sang de Christ? » Malheur à nous si nous pouvions approcher sans respect de ces saints mystères ! Si , toutes les fois que nous entrons dans la maison de Dieu, il faut « prendre garde à notre pied » de peur de la pro-

LA caàifiE DK md:. «

fener^ ' que serahoe lorsqw nom ^eacoB rnoofeer H boire à la taUe de Dîen?

Mais surtoal b saisie cène ¥oa» ^teb^ b oeanne filiale^ la crainte cTofiéiiser Dien , en f ok faffTMt iroir. toucher ^ goûter et saroorer kmi vm anoor. fBeert une représentalfOD Yi^aole de cette parole de nEeritore : « Dieu a tdieiiient aimé le moode qa'i a ferré son fils uniqoe^ afin qœ qoioooqoe croit es bî se périsse point, mais qoll ait b ¥ie élenieUe » Db vous crie de la part de votre père cébsie qall n'y a plas pour voos de condamnation. EUe vous redit avec l'apôtre : « Voyez quel amoor b père tow a témoigné , que voos soyez appelés eofiints de Dbu ! Mes bien-aimés, vous êtes dès à présent enbnts de Dieu ! » Elle voos montre votre Sanveor comme crucifié soos vos jeax.y et voos achetant an prix de son sang le droit d'appeler Dieo votre père. Comment vos cœars pourraient-ils rester insensiUes en présence de tels objets? comment ne seraiait-ils pas pénétrés tout à la fois d'un ardent amoor poor votre Dieu Sauveur, et d'une sainte frayeur de l'ofifenser?

Mais je m'arrête : car je ne fois que répéter en l'afFaiblissant ce que j'ai d^ dit Cest en vain que je me fatigue à chercher des expressions qui soient à la hauteur des sentiments que la cène doit faire nattre dans vos cœurs : c'est la cène elle-même, c'est le

' Eoclés. V. r

Sauveur lui-même présent à la table sacrée qu'il faut laisser parler. Oui , parle toi-même à nos cœurs, Sauveur adorable et bien-aimé — tes serviteurs et tes servantes écoutent! Nous sommes fatigués de raisonnements , et d'études^ et de lectures, et de prédications! C'est toi que nous voulons entendre, c'est dans ton cœur que nous voulons lire, c'est ta croix que nous voulons contempler, c'est dans l'abîme de ton amour que nous voulons nous plonger avec les anges pour y regarder jusqu'au fond ! Nous voulons nous placer sans intermédiaire en présence de cet amour , pour en ressentir dans toute son énergie native la salutaire influence. Gomme Marie, nous venons nous tenir au pied de ta croix pour adorer ta tête couronnée d'épines , baignée de sang et de larmes pour notre salut I Gomme le disciple que tu aimais , nous venons nous asseoir à ta table et nous pencher sur ton sein pour nous rédbaufler au contact de ton amour I Nous venons apprendre de ta croix à détecter ces péchés qui t'ont crucifié! Nous venons puiser la sainteté dans le pardon et la crainte dans l'amour! Nous venons te promettre de ne plus pécher , parce qu'il n'y a plus de condamnation pour nos péchés ! Amen.

Août 4850.

Pendant que Paul^les attendait à Athènes, son esprit s'aigrissait en lui-même en considérant cette ville tonte plongée dans Fidolâtrie. Il s'entretenait donc dans la synagogue avec les Joife et avec les prosélytes, et tons les jours dans la [riace publique avec ceux qui s'y rencontraient. Et quelques j^ilosophes Epicuriens, et des Stoïciens conférèrent avec lui ; et les uns disaient : c que veut dire ce discoureur ?» et les autres disaient : a il semble qu'il annonce des divinités étrangères ; » parce qu'il leur annonçait Jésus et la résur. rection. Et l'ayant pris ils le menèrent à l'Aréopage et lui dirent : c pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu annonces ? car nous t'entendons dire certaines choses fort étran* ges ; nous voudrions donc bien savoir ce que c'est. »

Or tous les Athéniens , et les étrangers qui demeuraient â Athènes , ne s'occupaient qu'à dire ou â écouter quelque nouvelle.

Alors Paul , se tenant au milieu de l'Aréopage , dit :

Hommes Athéniens I je remarque qu'en toutes choses vous êtes, pour ainsi dire, dévots jusqu'à l'excès. Car en passant et en regardant les objets de votre dévotion , j'ai trouvé même un autel sur lequel il y a cette inscription : au Dieu inconnu. Celui donc que vous honorez sans le connaître , c'est celui que je vous annonce.

Le Dieu qui a fait le monde et toutes les choses qui y sont , étant le Seigneur du ciel et de la terre , n'iiabite point dans les temples bâtis par la main des hommes ; et il n*est point servi par les mains des hommes , comme sMl avait besoin de quelque chose , lui qui donne à tous la vie , la respiration et toutes choses.

Il a fait naître d'un seul sang tout le genre humain pour habiter sur toute l'étendue de la terre , ayant déterminé les temps précis et les bornes de leur habitation ; afin qu'ils cherchent le Seigneur, et qu'ils puissent comme le toucha de la main et le trouver , quoiqu'il ne soit pas loin de chacun de nous. Car c'est en lui que nous avons la vie , le mouvement et l'être : selon que quelques uns de vos poètes ont dit que <x nous sommes aussi la race de Dieu. »

Etant donc la race de Dieu , nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l'or , ou à de l'argent , ou à de la pierre taillée par l'art et l'industrie des hommes.

Dieu donc , ayant laissé passer ces temps d'ignorance , annonce maintenant à tous les hommes , en tous lieux , qu'ils se convertissent; parce qu'il a arrêté un jour auquel il doit juger le monde selon la justice par l'homme qu'il a établi pour cela; de quoi il a donné à tous les hommes une preuve certaine , en le ressuscitant des morts.

Et quand ils entendirent parler de la résurrection des morts , les uns s'en moquèrent, et les autres dirent : nous t'entendrons là-dessus une autre fois.

Ainsi Paul sortit du milieu d'eux.

Il y en eut cependant quelques-uns qui se joignirent à lui et qui crurent; entre lesquels était Denys, jugede l'Aréopage, et une femme nommée Damaris, et d'autres avec eux.

' (AcTBS. XVIÏ. 46-34).

Le récit que nous venons de lire est assurément un des épisodes les plus remarquables dans l'histoire de l'église naissante. Nous y voyons cette église péné-

traat au cœur de la civilisation païenne^ et entrant en lutte pour la première fois avec le polythéisme sous sa forme la plus brillante et la plus redoutable. Dans cette lutte^ bien inégale en apparence , tout est grande nouveau , extraordinaire et riche en contrastes. Le paganisme y est représenté par la ville d'Athènes : Athènes la grande, la riche, la polie, la savante, l'illustre; Athènes la métropole des sciences, des lettres et des arts ; Athènes avec ses philosophes , ses orateurs, ses poètes, ses tableaux, ses statues, ses temples et ses palais de marbre et d'or. Le christianisme y est représenté par l'apôtre Paul : Paul qui n'avait rien à l'extérieur de ce qui commande l'attention des hommes ; Paul le faiseur de tentes ; Paul que l'évangile et la tradition nous représentent comme un homme de petite taille ^, affligé d'infirmités physiques ^, ayant probablement quelque défaut dans l'organe, et certainement un accent étranger ^. Telles sont les deux puissances qui vont se mesurer dans l'arène. Quelle sera l'issue de cette lutte si nouvelle et si étrange, qui commence dans la ville d'Athènes, pour se propager bientôt à Corinthe , à Ephèse , à Rome , à Alexandrie et dans tous les centres brillants

de la civilisation païenne? Le fait seul qu'un tel

homme entre en lutte contre une telle ville esjt déjà un présage de victoire : car son courage serait la

» % Cor. X. 10. —2 2 Cor. XU. 7,9; Galat. IV. 43-45. — 5 î Cor. XI. 6,

témérité d'un iosensé, s'il D'émanait d'un principe divin j et par là même tout-puissant. Et en effet , bien que ce faiseur dé tentes « au langage barbare, » u ce discoureur » de nouveautés religieuses, ne parvienne pas à convertir (( au Dieu inconnu » la foule frivole de ses auditeurs , toutefois il se fera du moins écouter, ce qui, dans de telles conditions, était déjà une victoire; et sa parole amènera du moins à Jésus-Christ quelques âmes précieuses devant le Sdgneur, gage et prémices de la riche moisson que l'évangile devait cueillir plus tard dans le monde païen.

c( Gomme Paul les attendait à Athènes, son esprit s'aigrissait en lui-même en considérant cette ville toute plongée dans l'idolâtrie. »

11 paraît que l'intention de l'apôtre était d'abord, ou de ne point prêcher dans la ville d'Athènes, ou du moins d'attendre pour cela qu'il fût secondé par l'arrivée de Silas et de Timothée ; mais il ne fut pas maître de contenir son zèle et sa sainte indignation, en présence du débordement d'idolâtrie qu'il avait sous les yeux. Athènes était un exemple éclatant de la vanité des efforts de l'homme dans le domaine de la vérité religieuse, en dehors d'une révélation divine. Cette ville, qui laissait toutes les autres derrière elle pour l'éclat des richesses, des talents et des lumières , ne les dépassait pas moins par la folie de ses superstitions ; les païens eux-mêmes nous apprennent qu'elle

était « remplie de temples » des faux dieux '. Les Athéniens s'étaient plu à rassembler dans leur ville toutes les divinités adorées par tous les peuples de la terre, pensant se concilier ainsi leur faveur ; et de peur d'oublier peut-être quelque dieu dont le nom ne serait pas arrivé jusqu'à eux, ils avaient élevé des autels consacrés par une inscription à une divinité inconnue. C'est cet état de choses qui soulève l'indignation de l'apôtre et enflamme son zèle. Il n'est plus maître de se contenir : il faut qu'il parle , quoi qu'il en puisse coûter, et qu'il fasse retentir le nom du Dieu vivant au milieu de ces temples d'idoles ; il entre en contestation d'abord avec les Jui&, pour arriver bientôt aux païens eux-mêmes.

Cette indignation sainte, produite par la vue de l'oubli de Dieu, fut toujours un caractère essentiel de la vraie foi , et nous la retrouvons dans tous les temps chez les serviteurs de Dieu. C'est ainsi que déjà sous Falliance patriarcale, le juste Loth, habitant une ville idolâtre et corrompue , « affligeait chaque jour son âme juste, » nous dit l'Ecriture, « à cause de leurs méchantes actions. » C'est ainsi que plus tard Elie s'abandonne à sa douleur solitaire dans la caverne d'Horeb, et répond à l'Eternel qui lui demande la cause de son afBiction : « j'ai été extrêmement ému à jalousie pour l'Eternel, le Dieu des armées, parce que les enfants d'Israël ont abandonné ton alliance. )) C'est ainsi que

* Fanorum referta. Gigéron

David trempe son lit de ses larmes dorant les veilles de la nuit^ et écrit dans son admirable psaume œnt dix-neuvième : « mes yeux se sont fondus en ruisseaux d'eaux^ parce qu'on n'observe point ta loi. » C'est ainsi que Jésus^ saisi d'une colère divine, chasse les profanateurs du temple de Dieu , et justifie ainsi cette parole que les prophètes avaient mise dans sa bouche : le zèle de ta maison m'a dévoré ^ »

Et nous, mes frères, connaissons-nous par expérience cette affliction véhémente que produit chez les âmes fidèles la vue de la superstition ou de l'incrédulité ? Quand nous nous trouvons dans une société où l'on parle légèrement de Dieu et de l'évangile, ce que nous entendons est-il pour nous le sujet d'une véritable douleur ? Notre esprit (( s'aigrit-il » d'une sainte indignation , comme celui de saint Paul , à la vue des superstitions qui nous entourent dans cette ville, à la fois si riche selon le monde et si pauvre selon Dieu ; dans cette ville où l'on adore à la place du vrai Dieu une créature faible et pécheresse , que dis-Je? l'image d'argent ou de bois de cette créature? et quand nous portons notre pensée au-delà des mers, quand nous contemplons en esprit cette masse de ténèbres païennes que nul rayon de lumière divine n'a percée encore, ces millions de pauvres idolâtres qui périssent loin de Christ, est-ce là pour nous le sujet d'une douleur amère et profonde?.... Nous sen-

1 t Pierre. II. 8 ; 4 Rois. XIX. 40 ; Ps. GXIX. 436 ; Jean. H.

SAKT PAO. A ATBÈSŒS. «3

tons-nous contraints , oomme TapAlre, de rendre lémoigoage à la vérité qoe nous oonnaêsons, de fiavailler par tons les moyens possibles à dissiper b superstition, à la oonversicMi des âmes , à FaTanoement du règne de Di^i ? Hélas ! combien n'avons-noos pas sujet de nous humilier à cet ^ard ! que nous sommes tièdes et indifférents pour la ^oire de notre Di^i ! Les païens eux-mêmes peuvent nous fadre honte à cet égard ; car ils avaient plus de zèle pour leurs idoles de bois et de pierre , que nous pour le Dieu vivant et vrai. Les enfants d'une église dégénérée doivent nous faire honte à cet égard ; car ils ont bien souvent plus de zèle pour leurs saints et pour leurs madones^ que nous pour le Dieu qui est esprit et vérité. 11 faut qu'à cet égard, comme à bien d'autres y un changement complet s'opère en nous ; il faut que nous connaissions par expérience la jalousie d'Elie, la tristesse de David, l'iodignation de saint Paul ; il faut que nous surpassions en zèle nos frères de l'église de Rome , autant que nous les surpassons en lumières.

« Il s'entretenait donc dans la synagogue avec les Juifs et avec les prosélytes y et tous les jours dans la place publique avec ceux qui s'y rencontraient. Et quelques philosophes Épicuriens et des Stoïciens conférèrent avec lui ; et les uns disaient : que veut dire ce discoureur ? et les autres disaient : il semble qu'il annonce des divinités étrangères; parce qu'il leur annonçait Jésus et la résurrection. »

Les Epicuriens et les StoïcieDS , qui étaient les deux principales sectes philosophiques de la Grèce, sont les représentants des deux extrêmes entre lesquels a constamment oscillé la raison humaine dans . le domaine de la vérité religieuse. Tous les efforts de la philosophie sont venus se briser contre Ténigme de la nature humaine, et de la place qu'elle occupe dans le monde moral. Il y a chez Thomme une double tendance qui le sollicite dans deux directions opposées : une tendance vers le ciel qui le rapproche de Dieu , et une tendance vers la terre qui le rapproche de la brute; quelque chose qui nous porte à rechercher tout ce qui est noble et généreux se trouve associé en nous à des inclinations basses et corrompues. Les philosophes , ne sachant comment concilier ces deux tendances opposées, ne pouvant expliquer ce monstrueux assemblage de grandeur et de bassesse , ont pris le parti de morceler la nature humaine ^et de s'attacher à Tune de ses faces à l'exclusion de l'autre; les uns ont pris la grandeur de l'homme, les autres sa misère pour base de leurs systèmes : il en est résulté des philosophies ou orgueilleuses ou dégradantes , qui se combattent les unes contre les autres , et qui n'ont de commun que le caractère d'être fausses. Les Epicuriens , s'attachant à la bassesse de notre nature, sont arrivés au matérialisme, à la morale de l'intérêt personnel , et ont fait consister le souverain bien dans la satisfaction des besoins du corps. Les

Stoïciens y s'attachant à la tendance qui nous rapproche du ciel j ont exalté la nature humaine au point de la diviniser / et sont arrivés à une morale à la fois orgueilleuse et impraticable. Cette énigme de notre nature qui a égaré les philosophes , la bible nous en donne le mot dès ses premières pages. Elle nous l'explique, il est vrai, par un mystère; mais, selon un mot profond de Pascal , a Fhomme est encore plus incompréhensible sans ce mystère que ce mystère n'est incompréhensible à l'homme. )> Ce mystère , c'est le péché originel. L'homme a été créé noble et pur; mais, par le péché de notre premier père, il est tombé dans la bassesse et dans la corruption. Toutefois, il n'est pas tellement misérable qu'il ne puisse avoir l'idée de sa félicité passée et la regretter; sa grandeur consiste en ce qu'il se connaît misérable; il marche dans les ténèbres , mais il se souvient tristement de la lumière; il est plein de misère, mais c'est la misère « d'un roi dépossédé. » Telle est la pensée profonde sur laquelle repose la philosophie morale de la bible. Le but du message de Dieu aux hommes est de nous rétablir dans cet état de pureté et de bonheur d'où nous sommes tombés par le péché. Cette œuvre divine rencontre dans le monde deux grands adversaires , qui sont les mêmes dans tous les temps , les mêmes qui s'élevèrent à Athènes contre la prédication de saint Paul : l'épicuréïsme d'un côté , de l'autre le stoïcisme; en d'autres termes, la sensualité et l'orgueil.

96 SÂIiNT PAUL A ATHÉiNES.

(( Les uns disaient : que veut dire ce discoureur? » Le dédain qui respire dans ces paroles est trop sou* vent l'accueil qu'on fait dans le monde à Févangile de vérité. Il est des hommes qui opposent à la prédication de cet évangile une inimitié violente et déclarée; et ce genre d'opposition n'est peut-être pas le pins pénible à supporter. Il en est d'autres qui se contentent de lever les épaules à l'ouïe des doctrines évangéliques , et de traiter ceux qui en font profession de discoureurs fanatiques ou de cerveaux exaltés; ce mépris dédaigneux et froid, qui se joue de tout ce qu'il y a pour nous de plus sérieux , est peut-être ce qui exige le plus de renoncement de notre part. Préparez-vous par la grâce du Seigneur, vous qui voulez faire profession de l'évangile, à souffrir la haine éternelle du monde contre cet évangile, sous quelque forme qu'elle se présente; faites votre compte, nonseulement de donner s'il le fallait votre vie pour le nom de Christ , mais d'être (c fous pour l'amour de Christ, )) à la manière de saint Paul; souvenez-vous que (( Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les sages, » que » son bon plaisir est de sauver les croyants par la folie de la prédication , » et que si « la parole de la croix est, pour ceux qui sont sauvés , la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu, » elle est « une folié pour ceux qui périssent '. »

» ICor. IV. 4; 4 Cor. 1. 27, Î4 , 18.

t( Et les autres disaient : il semble qu'il aononce des dieux étrangers y parce qu'il leur annonçait Jésus et la Résurrection ; )) celle-ci n'était sans doute à leurs yeux qu'une déesse de plus. Cette dernière circonstance nous montre que saint Paul , en prêchant révaagile à Athènes , s'exposait à un grand danger : car, annoncer des divinités étrangères était un crime que les lois athéniennes punissaient de mort. L'apôtre avait d'ailleurs affaire à des auditeurs qui ne devaient pas se contenter d'une prédication restreinte dans un cercle peu nombreux. Avides de tout ce qui pouvait offrir une pâture à leur insatiable besoin de nouveautés^ ils le conduisent à l'Aréopage pour l'obliger à exposer publiquement ses opinions. L'Aréopage était un lieu découvert et élevé ^ situé sur une colline, où se réunissait le tribunal chargé de connaître des crimes contre la religion. Toutefois comme rien, dans ce qui suit, ne rappelle une assemblée judiciaire, il ne paraît pas que Tapôtre ait eu affaire ici à des juges; son auditoire était une multitude confuse fournie par toutes les classes de la population , et le but de ceux qui le conduisirent à l'Aréopage n'était autre que la curiosité : c'est ' ce que prouve l'observation que saint Luc ajoute aussitôt après sui' le caractère des Athéniens.

(( Et l'ayant pris, ils le menèrent à TAréopage et lui dirent : Pourrions- nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu annonces ? car nous t'en-

9a SAINT PAUL A ATHÈNES.

tendons dire certaines choses fort étranges : nous voudrions donc, bien savoir ce qui en est. Or, tous les Athéniens et les étrangers qui demeuraient à Athènes ne s'occupaient qu'à dire ou à écouter quelque nouvelle. »

Cette peinture , à la fois si vive et si concise y du caractère des Athéniens , se trouve confirmée de la manière la plus frappante par les témoignages des historiens profenes. Démosthènes entre autres leur reproche souvent dans ses harangues cette avidité de nouvelles 9 qui détournait leur attention de leurs intérêts les plus pressants. <( Est-ce donc là toute votre ambition , » leur dit-il quelque part y a de vous promener sur la place publique en vous demandant l'un à l'autre : qu'y a-t-il de nouveau »? — Celte curiosité frivole y qui caractérisait le peuple d'Athènes , n'est que trop fréquente encore de nos jours. N'y a-t-il pas aujourd'hui encore des hommes dont la vie se passe en quelque sorte à recueillir et à répandre des nouvelles 1 n'y en a-t-il pas qui chaque jour consument bien des heures , ces heures si précieuses et qui ne reviendront jamais /dans la lecture des feuilles puUiques! Et quoi de plus vide/ de plus inutile au monde, quoi de plus indigne d'une créature immortelle qu'une pareille existence 1 Peut être y mes chers frères 9 ce reproche ne s'applique- t-il pas à vous^ et peut-ètre vous félicitez-vous intérieurement d'avoir une vie activement et utilement occupée ; mais pre-

nez garde : 31 celle adivilé n'a pour ofaiei que des avantages terrestres, vous ae valez pas mieux ao fiond qae les Athéniens , et voire vie est, an» bîea que la leur, une existence indigne d'élres immortels. Elevez vos cœurs et vos pensées au-dessos d'un monde qoi périt; « ch&rchez les choses qui sont en haut, 00 Christ est assis à la droite de Di^i; » enqoérez-vous , non pas seulement des moyens d'augmenter votre fortune, mais surtout de ce que vous avez à bire pour sauver votre âme. Et si , comme autrdœs les Athéniens, vous êtes avides de nouvelles, inquiétezvous avant toutes choses , non pas de ces nouvelles frivoles que chaque jour voit éclore et disparaître , non pas même de ces nouvelles du monde politique qui , quelle que puisise être leur importance dans les temps où nous vivons , ne se rapportait jamais après tout qu'à des intérêts périssables , mais plutôt de celte nouvelle si grande , si étrange , si merveilleuse , que Jésus est venue apporter au monde, et que les anges proclamèrent pour la première fois aux bergers de Bethléem : à savoir qu'un pauvre pédiieur comme vous et moi, perdu et condamné par ses péchés, peut être retiré de l'enfer, avoir le cœur changé et voir s'ouvrir devant lui les portes du ciel, tout cela par la mort du Fils de Dieu I

Voilà doue Paul dans l'Aréopage, et obligé de confesser sa foi devant la multitude des Athéniens. Jamais scène ne fut plus sublime que cette prédication ,

soH par le fond des choses, soit par les accessoires qui Tealoureni ; aussi bien par les grands intérêts qui s'y agitent, que par le théâtre magnifique où elle se déploie. Elle est sublime par le fond des choses : car, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, ce n'est rien de moins qu'une lutte qui s'engage entre le christianisme et l'idolâtrie , entre l'ancien monde et le nouveau, entre la sagesse de Dieu et la sagesse du monde, entre Christ et Satan , j'ai presque dit entre le ciel et l'enfer. Elle est sublime aussi par le théâtre où elle se déploie. Essayez de vous représenter le spectacle imposant que l'apôtre avait sous les yeux et qu'il offrait lui-même. Il est placé sur le sommet du rocher qui couronne la colline de l'Aréopage , et qui subsiste encore aujourd'hui : sa noble figure, embellie par l'amour des âmes, animée du feu de l'inspiration, se détache sur l'azur du ciel. Autour de lui se pressent les sceptiques disciples de l'Académie, les voluptueux disciples d'Epicure , les orgueilleux disciples de Zenon, et les flots mobiles de cette population athénienne , si frivole tout ensemble et si fanatique de ses faux dieux. Si les regards de l'apôtre tombent sur la ville qui s'étend à ses pieds, ils rencontrent partout les fastueux monuments de la superstition païenne ; et tous ces temples de marbre , merveilles d'un art qui ne fut jamais égalé, semblent porter un orgueilleux défi à sa foi au Dieu crucifié. Plus loin l'œil embrasse le port du Pirée, les gracieux contours de la côte ,

SAINT PAUL A ATHÈNES. m

un magnifique amphithéâtre dlles et de montagnes , et enfin la mer du Péloponèse ^ dont les flots bleus réfléchissent le beau ciel de la Grèce. C'est ainsi que toutes choses y dans les monuments de l'art comme dans Taspect de la nature , semblaient se réunir pour élever l'âme et la porter vers ce grand Etre que l'apôtre allait prêcher : vers ce Dieu (( qui a fait le monde et toutes les choses qui y sont ; » qui « n'est pas servi par la main des hommes , comme s'il avait besoin de quelque chose ; » « qui habite une lumière inaccessible » et pourtant ce n'est pas loin de chacun de nous ; )) « en qui nous avons la vie y le mouvement et l'être. »

Le discours que Paul prononça dans cette occasion y et qu'il nous reste à examiner, est une des pages les plus remarquables de la bible entière. Tout est digne d'attention dans ce discours : et le courage dont il fait preuve , et la modération qu'il respire , et l'élévation des vues de l'orateur, et l'art admirable qui s'y révèle. Il fallait assurément une rare intrépidité de la part d'un homme seul , sans autre appui que son zèle et sa foi, pour affronter ainsi les sarcasmes des philosophes et le fanatisme de tout un peuple. Paul courait d'ailleurs, comme nous l'avons vu , le danger d'une accusation capitale. C'est là un bel exemple de ce courage civil , bien plus rare et plus difficile que la valeur militaire. Ce courage est accompagné d'une modération et d'une hauteur de

vaes non moins admirables de la part d'un Juif de naissance. Point de reproches amers contre l'idolâtrie^ rien qui ressemble à ces déclamations violentes dont les Juifs étaient si prodigues en parlant des superstitions païennes. Paul montre bien ici qu'il savait se feire (( tout à tous , » comme il le dit lui-même : tour à tour « juif avec les Juifs ^ et grec avec les Grecs , afin d'en gagner du moins cpielques-uns. » S'élevant bien au-dessus des idées étroites de ses concitoyens , il a soin de se placer au point de vue de ses auditeurs, et leur accorde tout ce qu'il était possible d'accorder sans blesser la vérité et la fidélité. Il montre que le polythéisme, aussi bien que la vraie religion, repose sur l'idée d'une puissance supérieure , et que l'err^ir des païens consiste à s'arrêter aux forces de la nature sensible, au lieu de remonter à son auteur. Il est impossible de n'être pas frappé de la simplicité profonde et lumineuse, de la justesse parfaite de ses vues à cet égard. Enfin , il y a dans tout ce discours un art qu'on ne saurait trop admirer. Ce seul discours, ou plutôt cet exorde , car l'apôtre ne fut pas maître de l'achever, suffirait pour classer saint Paul parmi les grands orateurs , et pour montrer qu'il possédait à un haut degré -ce qu'on appelle éloquence dans le monda Nous y trouvons aussi la preuve qu'il joignait à des études approfondies un tact parfait, et la science du coBur humain. Quand il s'adressait à des Juifs , il tirait ses arguments de l'Âncien-Testament, qui lui

était aussi £sunilier qu'aux plus savants docteurs de la loi ; quand il avait en affaire aux grossières populations de la Lycaonie, il avait oonunenoé par fixer leur attention au moyen d'un mirade , en guérissant 80US leurs yeux un honune impotent ; mais id , on il se trouvait en présence de ces Âtbénims polis et savants y qui demandaient mdns des mirades que a la sagesse ' , » il fallait parler un autre langage. Et aussi ce discours de saint Paul ne ressemble-t-il à aucun de ceux qu'il a tenus jusqu'alors, ou qu'il tiendra dans la suite ; c'est un morceau tout-à-foit à part dans la littérature inspirée.

Considérez avec quelles précautions délicates il entre en matière pour ne pas blesser inutilement la susceptibilité de ses auditeurs , et comme il trouve moyen de se concilier leur bienveillance > au moment où il va leur dire des vérités dures à entendre. « Alors Paul, se tenant au milieu de l'Aréopage, dit : Hommes athéniens 1 je remarque qu'en toutes choses vous êtes, pour ainsi dire, dévots jusqu'à l'excès, » Le terme de l'original peut s'appliquer également à la superstition et à la dévotion véritable; l'apôtre choisit à dessein ce terme ambigu, afin d'insinuer, sous la forme la plus douce possible , le blâme qui se trouve au fond de ses paroles. Voyez ensuite avec quelle habileté il sait écarter , dès l'entrée de son discours ^

1 4 Cor. I. n.

la dangereuse accusation de prêcher une divinité nouvelle. « Ce n'est pas, » semble-t-il leur dire, c< un nouveau dieu que je vous annonce : c'est un dieu auquel vous-mêmes avez dressé des autels. Car, en passant et en regardant les objets de vos dévotions , j'ai trouvé même un autel sur lequel il y a cette inscription : Au Dieu inconnu. Celui donc que vous honorez sans le connaître^ c'est celui que je vous annonce. » Quel homme, parmi tous les auditeurs de l'apôtre , aurait pu se blesser d'un parât début ? Et pourtant ce début va conduire l'orateur , comme nous le verrons plus tard , à combattre directement^ avec une franchise et une fidélité admirables , tour à leur les erreurs des philosophes et les superstitions de la multitude.

Parmi les différentes explications qu'on a données de cet autel consacré au Dieu inconnu ^ la plus naturelle est celle dont nous avons déjà parlé, à savoir que les Athéniens , malgré cette multitude de divine tés qu'ils avaient accumulées dans leur ville, avaient craint d'en laisser quelqu'une de côté , et peut-être la plus importante, peut-être la seule véritable. Au milieu de cette profusion d'idoles , leurs besoins religieux n'étaient pas encore satisfaits; ils sentaient (rpp que ces divinités impuissantes , passionnées , orgueil^ leuses, sanguinaires, impudiques, n'étaient pas ce qu'il faut au cœur de l'homme; quelque chose leur disait qu'au-dessus de tous ces dieux de fabrique

humaine, et qu'ils ne connaissaient que trop bien puisqu'ils étaient faits à leur image, il devait exister on autre Dieu , un Dieu inconnu, un Dieu vivant et vrai, puissant et sage, saint et bon, dont les attributs répondissent à ce double besoin de justice et de pardon qui se trouve au fond de tout cœur d'homme. Cette vague aspiration vers un Dieu inconnu se retrouve plus ou moins chez tous les peuples de la terre; c'est ce besoin obscur sans doute, mais profond et universel , dont l'apôtre s'empare avec tant de bonheur, et qui lui ouvre un accès dans l'esprit de son auditoire.

Hommes du monde! vous qui ne vivez que pour les intérêts de la terre, ne ressemblez-vous pas à cet égard aux Athéniens? Votre cœur, comme l'ancienne Athènes , n'est-il pas en quelque sorte un temple d'idoles? Ces idoles ne sont pas des statues de bois et de pierre; mais pour n'être pas matériels, les objets de vos passions n'en sont pas moins les divinités auxquelles vous consacrez votre vie. Vos divinités sont le plaisir, la fortune, le travail, l'ambition, les affections du cœur. Voilà les faux dieux auxquels vous rendez hommage , auxquels vous brûlez chaque jour l'encens de votre activité , de votre zèle , de vos premières préoccupations et de votre premier amour. Mais ce culte mensonger ne vous suffit pas. Comme autrefois les Athéniens , vous sentez qu'au milieu de

itoutes VOS idoles, il vous manque encore qudque cbose ; et , dans un coin reculé de votre coeur , vous élevez un autel secret avec cette inscription : « Au Dieu inconnu I » Vous sentez que toutes ces passions divinisées ne satisfont pas aux besoins de votre cœor^ et qu'il reste dans ce cœur un vide qui ne peut être comblé que par un Dieu juste et bon tout ensemble , un Dieu dont les yeux sont trop purs pour voir le mal^ et dont pourtant le cœur est trop plein d'amour pour laisser périr le pécheur repentant. Eh bien ! ce Dieu que vous adorez sans le connaître, <( c'est celui que je vous annonce. »

Tout cœur d'homme est sous l'empire d'un double besoin qui ne peut trouver à se satisfaire en dehors de l'évangile : c'est un besoin de justice et un besoin de pardon. Vous sentez que vous êtes pécheurs et que, pour que votre cœur soit tranquille, il faut que vos péchés soient pardonnes ; mais vous sentez aussi que, pour que votre conscience soit satisfaite , U faut que ces péchés soient punis , expiés de quelque manière. Dieu ne répondrait qu'à la moitié de vos besoins, il ne serait qu'à moitié Dieu, s'il était seulement juste ou seulement bon : s'il punissait sans pardonner, ou s'il pardonnait sans punir. La conciliation de ces deqix exigences, en apparence inconciliables, est recueil contre lequel ont échoué toutes les religions d'invention humaine. Les unes n'ont vu en Dieu que la justice, et cette justice est devenue rigueur et

cruauté. Les autres n'ont vu en Dieu que la bonté , et cette bonté est devenue faiblesse ^ connivence avec le péché. Â l'évangile seul il appartenait de résoudre ce problème éternel y qui de siècle en siècle tourmente la pensée et le cœur de l'homme. Ce Dieu inconnu , vers lequel aspire l'humanité entière et qu'elle adore par pressentiment^ c'est le Dieu de l'évangile/ le Dieu crucifié. Allez au Dieu crucifié y et tous vos besoins seront satisfaits 1 Allez vous reposer de vos fotigues à l'ombre de la croix de Jésus-Christ, et plus rien ne vous manquera! Vous apprendrez, en contemplant celte croix, comment « la justice et la paix se sont embrassées^ » et comment le châtiment du péché a payé le salut du pécheur. Vous y apprendrez à aimer ce Dieu qui pardonne avec un si étonnant amour, et à détester ces péchés qu'il punit avec une si inflexible justice. Le Dieu vivant et vrai , le Dieu qu'on craint et qu'on aime, le Dieu de Moïse et de saint Jean , le Dieu dont « les jugements sont un S;rand abîme , » et dont « la bonté monte jusqu'aux eienx, » le Dieu de l'évangile, en un mot, ne sera plus pour vous un Dieu inconnu, et vous pourrez dire avec l'apôtre : « je sais en qui j'ai cru ! »

Et nous, mes frères, nous-mêmes qui avons éprouvé jusqu'à un certain point dans notre cœur la puissance de l'évangile, n'avons-nous pas aussi une leçon à recueillir de l'inscription gravée sur l'autel d'Athènes ? Le Dieu de l'évangile n'est-il pas encore pour nous à

bien des égards un Dieu inconnu ? Nous le connaissons comme celui qui a pardonné nos péchés ; mais le connaissons-nous comme celui qui occupe la première place dans notre cœur, que nous aimons de toutes les forces de notre âme , et dans la communion duquel nous vivons? Pouvons-nous dire avec saint Jean : (( nous avons vu de nos yeux , entendu de nos oreilles , touché de nos mains la parole de vie ? » Pouvons-nous dire avec saint Paul : « je suis crudfié avec Christ, et je vis, non plus moi, mais Christ en moi; ma vie est cachée avec Christ en Dieu? » Pouvons-nous dire même avec David : ce m'approcher de Dieu, c'est mon bien ! O Dieu fort^ je te cherche au point du jour ! mon âme a soif de toi , elle soupire ardemment après toi , comme le cerf altéré brame après les eaux courantes I mon cœur et ma chair tressaillent de joie après le Dieu fort et vivant? » Ahl que de régions pour nous encore inconnues dans le domaine de la vie chrétienne 1 et que nous méritons bien le reproche que Tapôtre adressait aux Hébreux : (( au lieu que vous devriez être maîtres depuis longtemps , vous avez encore besoin qu'on vous enseigne les premiers éléments de la parole de Dieu; et vous êtes dans un tel état , que vous avez plutôt besoin de lait que d'une viande solide. »

O « Dieu Sauveur qui te caches , » et qui pourtant es (( fort aisé à trouver ! » Dieu inconnu autrefois pour les philosophes d'Athènes , inconnu aujour-

d'bui pour les hommes du monde, et que nous-mêmes connaissons encore si imparfaitement! viens, par ton Esprit de lumière, te faire mieux connaître à nous de jour en jour ! a Illumine les yeux de notre entendement, a6n que nous connaissions quelles sont les richesses de la gloire de ton héritage dans les saints, et quelle est Fexcellente grandeur de ta puissance envers ceux qui croient ! » (( Fais-nous croître dans cette connaissance, la seule nécessaire, qui est Tamour et la vie , et prépare-nous ainsi pour ces demeures bienheureuses, où nous te contemplerons sans voile, où nous connaîtrons comme nous avons été connus ! » Amen.

Février 4846.

. ( ACTES. XVIÏ. «2-34 ).

« Le Dieu qui a fait le monde et toutes les choses » qui y sont^ étant le Seigneur du ciel et de la terre, » n'habite point dans des temples bâtis par la main » des hommes; et il n'est point servi par. .les mains » des hommes comme s'il avait besoin de quelque }) chose, lui qui donne à tous la vie, le mouvement » et toutes choses. »

Quelle grandeur , quelle élévation , quelle sublime simplicité dans ce début 1 II faut, pour comprendre l'impression que ces paroles durent produire sur l'auditoire de l'apôtre , nous transporter par la pensée dans l'antique Athènes , et nous représenter quelles étaient les dispositions religieuses de cet auditoire. Pour nous , à force de l'entendre prêcher depuis notre première enfance, nous sommes malheureusement blasés sur cette grande vérité d'un Dieu unique et

créateur du monde ; et cette pensée sublime^ qui fait l'admiration des anges ^ ne produit plus aucune impression sur nos esprits ni sur nos coeurs. Mais il en était bien difTéremment de cette population des Athéniens , qui étaient accoutumés à renfermer matériellement ridée de la divinité dans Tenoeinte d'un temple, qui multipliaient les dieux au gré du caprice de leur imagination ou des passions de leur cœur, et qui se représentaient ces dieux comme se nourrissant de l'encens des offrandes et de la graisse des sacrifices. Voici que, pour 1» première fois, ils entendent parler d'un Dieu unique, spirituel et tout-puissant, dont la volonté est sans rivale, dont l'essence infinie remplit le ciel et la terre, et dont la parole a créé le monde. Âb ! sans doute , ces grands objets durent commander leur attention avec une puissance irrésistible , et quelque chose dut leur crier que ce Dieu inconnu , prêché par un orateur inconnu, ce Dieu dont le caractère atteignait aux plus hautes conceptions de leur intelligence, était bien le seul vrai Dieu. Au reste, ce début du discours de saint Paul s'adressait aussi bien aux erreurs des philosophes qu aux supers^ iitions de la multitude. En efTet, aucune des sectes de la philosophie païenne n'admettait une création pro-* prement dite, une création tirée du néant; et toutes^ sans exception , croyaient à l'éternité de la matière. Les Épicuriens prétendaient que le monde s'était formé par la réunion fortuite des atomes dans l'espace ; sui-

vaat les Stoïciens^ Dieu n'avait fait que donner la forme et Tarrangement à une matière existante de toute éternité ; et enfin , d'après les disciples d'Anstote, le monde avait existé de tout temps tel que nous le voyons aujourd'hui. L'idée hardie d'un monde tiré du néant ^ d'un Dieu qui fait tout de rien, « qui appelle les choses qui ne sont point comme si elles étaient ; )> qui « a dit ^ et la chose a eu son être , qui a commandé , et l'univers a comparu ; » qui a a fait les cieux par sa parole , et toute leur armée par le souffle de sa bouche : » cette idée sublime est essratiellement biblique , et nulle part on ne la rencontre en dehors de la révélation ; jamais l'intelligenoe^ humaine n'osa s'élever à cette hauteur^ et ce fait seul « suffirait pour démontrer la divinité des Ecritures.

Cette idée d'une création tirée du néant , la seule qui soit digne de la toute-puissance y tient une place importante dans l'ensemble des rapports de Dieu avec les hommes, et particulièrement dans l'économie de la rédemption. Le Dieu tout-puissant, qui a tiré du néant la première création, pouvait seul accomplir une création nouvelle, plus difficile et plus étonnante encore, de la nature humaine dégénérée. Au commencement des temps , le Dieu créateur se trouve en présence du néant, qui reste indifférent à son œuvre , qui n'apporte à cette œuvre ni secours ni obstacle ; mais à l'époque de la régénération évangélique, le Dieu sauveur se trouve en présence d'un monde

SAIIVT PAUL A ATHÈNES. 413

déchu de son état primitif, d'one création pervertie, qui oppose à son œovre one résistance opiniâtre et permanente : qne ce Diea sauveor soit aossi le Diea créateur et tout-puissant, alors il pourra briser cet obstacle par sa seule parole , et foire éclore , non plus du sein du néant, mais du sein de la corruption même, ces « cieux nouveaux et cette terre nouvelle où doit habiter la justice, » ce « nouvel homme créé selon Dieu, en justice et en sainteté véritables. » Adressons-nous donc avec confiance, mes frères, à ce Dieu qui est à la fois sauveur et tout-puissant, assurés qu'il saura bien triompher de la dureté de nos cœurs pour nous convertir et nous sanctifier.

(( Ce Dieu qui a fait le monde et toutes les choses » qui y sont, étant le seigneur du ciel et de la terre, » n'habite point dans des temples faits par la main des » hommes. » Encore une de ces vérités simples et grandes, qui ont malheureusement p^du pour nous, par l'effet d'une longue habitude, leur puissance et leur beauté, mais qui, dans de telles circonstançes,confessée avec un si noble courage à la vue de cette multitude de temples qui faisaient l'orgueil des Athéniens, dut confondre les auditeurs de l'apôtre d'étonnement et d'admiration. « Ne rem]^lis-je pas, moi, le ciel et la terre? dit l'Eternel. Le ciel est mon trône et la terre est mon marchepied : quelle maison me bâtiriez- vous, et quel serait le lieu de mon repos ? ' » Combien tous

1 Jérém. XXHl. 24; Es. LXVI. 4.

les temples les plus magnifiques sont petits et mesquins auprès de ces grandes images ! En vain Fart humain^ déployant ses merveilles, dresse des colonnes, sculpte des bas-reliefs y élève des voûtes et des portiques comme pour enfermer dans ces symboles matériels Fidée de la divinité : cette idée sublime brise ces étroites prisons de pierre pour se répandre dans Fimmensité de l'espace, et si loin que puisse aller la pensée en s'égarant dans les régions sans li^ mites de Finfini ^ elle retrouve partout le Dieu de la bible, le Dieu que Paul prêcha dans FÂréopage. Tenons-nous en garde, mes frères, contre la tendance que nous avons tous naturellement à matérialiser la pensée de Dieu^ à la circonscrire dans un certain lieu déterminé; rappelons-nous que ce Dieu nous environne pn tout temps ^ en tout lieu^ qu'il « nous tient serrés par derrière et par devant , )) et que si les bemxLS d'une nature indigente et bornée nous oblig^t iei^bas à nous réunir dans des temples de bois et de pierre^ son vrai temple est l'univers — je me trompe, son vrai temple est un cœur animé d'une foi sincère et d'un ardait désir de le posséder, a Dieu est esprit^ et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en ei^rit et en vérité. )> C'est pour que nous ne perdions pas de vue cette grande vérité, que nos réformateurs, de biasJieurmse mémoire, ont voulu bannir de notre coite la pompe matérielle et les ornements esitérieiira Faut-il admettre qu'ils ont été entraînés un peu loin

dans cette réaction nécessaire contre les abus d'une ^lise dégénérée ? faut-il regretter qu'on n'ait pas cx>nservé dans nos temples réformés, comme dans ceux de nos frères luthériens, du moins le signe de la rédemption ? Quant à moi , bien que j'attache à ces choses extérieures fort peu d'importance, je necrain* drais pas de rencontrer du regard dans cette enceinte, j'aimerais à pouvoir montrer dans mes prédications ce boit maudit et béni , symbole d'ignominie et trône de gloire, sur lequel le Sauveur a versé son sang pour nos péchés, et dont l'absence entretient parmi DOS frères de l'église romaine cetle opinion calom* nieuseet trop répandue : que les protestants ont horreur de la croix* Ah! sachez-le bien, s'il se troayail des personnes dans cet auditoire qui eussent à notre «gard une telle pensée, non-seulement nous ne re* poussons pas la croix, mais c'est la croix qui fait toute notre espérance pour le temps et pour l'éternité ; c'est sous la croix que nous désirons vivre ; c'est en embrassant la croix que nous voulons mourir. Non pas sans doute une croix matérielle, un moroeaii d'ivoire ou d'ébène, dont le seul attouchement n'a Jamais sauvé et ne sauvera jamais un seul pécheur , mais cette croix spiritudie qu'on reçoit dans le coeur) qu'on embrasse par la foi , et qui n'est autre diose que la mort expiatoire de Jésus-Christ, donnant^ sa vi^ pour nos péchés. Voilà la croix que nous voQloot^ voilà celle qui a du prix à nos yeux, sans que pour-

tant nous prétendions exclure entièrement de nos temples le signe visible de la rédemption. Voudriezvous peut-être que nous allassions plus loin ? regretteriez- vous dans nos temples ces tableaux^ ces statues, ces lumières, cet encens, toute cette pompe matérielle qui dans les églises de Rome s'empare si vivement de l'imagination et des sens? trouveriez-vous notre culte et nos temples trop simples, trop dénués, trop pauvres peut-être?... Si telle était votre secrète pensée, écoutez une similitude.

Un peuple qui adorait le soleil voulut élever un temple en l'honneur de son dieu. Dans ce but on fit venir de loin et à grands frais un architecte habile et renommé. Cet homme, après avoir longtemps médité sur le genre d'édifice qui répondrait le mieux à la destination demandée, comprit que le temple le plus digne du soleil serait un temple de verre ; et ce fut en effet la seule matière qu'il fit entrer dans sa construction. Dans ce temple magnifiquement simple, dont les parois transparentes laissaient librement passer les rayons lumineux, il ne se trouvait pas un seul point de l'espace qui ne fût rempli par la présence de la divinité. Mais bientôt les adorateurs du soleil s'avisèrent de trouver leur temple trop pauvre et trop dénué d'ornements. Ils font venir des peintres, et les chargent d'enrichir les parois de l'édifice des chefs-d'œuvre de leur art. Insensés et aveugles ! ils reconnurent trop tard qu'en pensant enrichir leur

lemple , ils Tavaicat appauvri en réalité ; qu'ils n'avaient réussi qu'à en bannir la présence de leur dieu; ei que chacun des coups de pinceau de l'artiste arrêtait au contact de l'édifice un rayon de la divinité !

Eglise de Rome ! voilà ton image. Tu as cru enrichir ton culte en y introduisant une pompe et un éclat empruntés au paganisme : et tu n'as pas su voir qu'en rendant ce culte plus riche tu le matérialisais; qu'en portant l'attention sur le culte extérieur, tu la détournais du culte intérieur ; et qu'en faisant entrer dans tes temples les images^ l'encens^ les lumières^ la pourpre et l'or, tu en bannissais le soleil de justice, le Dieu qui est esprit et vérité! Quant à nous, notre culte est simple et nos temples sans ornements : mais ils en rappellent d'autant mieux que le vrai culte est celui du cœur ; et il seront toujours assez riches pourvu qu'on y sente la présence du Dieu invisible, ce Dieu qui « n'est pas servi par les mains » des hommes comme s'il avait besoin de quoi que oe » soit, lui qui donne à tous la vie, la respiration et )) toutes choses. »

(( Il a fait naître d'un «eul sang tout le genre hu- » main, pour habiter sur toute l'étendue de la terre. » Ici encore Tapôtre combat directement les opinions de ses auditeurs, dont les uns prétendaient que l'homme avait existé de toute éternité aussi bien que la terre qu'il habitait , tandis que d'autres s'imagi-

oaieot que les hommes étaient dans chaque pays un produit du soi : les Athéniens^ en effets mettaient leur orgueil à ne desœndre d'aucune autre race d'hommes , et se vantaient d'être nés du sol même de leur pays. L'unité d'origine de la race humaine est une de ces vérités aujourd'hui acquises à la science^ mais sur lesquelles la bible a devancé la science de quarante siècles. Le temps n'est pas encore éloigné où une orgueilleuse philosophie prenait en pitié les gens assez simples pour croire à Texistence d'une seule famille primitive , et pour admettre que le nègre stupide ou le grossier Hotlentot eussent la même origine que l'Européen civilisé. De nos jours^ des recherches plus approfondies ont fait justice de ces assertions téméraires, et démontré l'existence d'un seul couple primitif, ainsi que Tavait écrit Moïse il y a quatre mille ans. On a étudié les diverses races humaines, et Ton a reconnu que les différences qu'elles présentent s'expliquent sans peine par les altérations qu'apporte à la longue , dans l'organisa* tion , la différence du genre de vie et du climat. On a étudié les langues principales parlées dans les diffé^ rents pays du monde , et l'on a retrouvé dans toutes ces langues des racines communes, qui supposent l'existence d'une langue primitive et unique. On a étudié les notions religieuses des divers peuples , et l'on a constaté l'existence de certaines traditions communes à toutes les grandes nations , débris évidents

d'une révélation primitivement adressée à an petit nombre d'hommes. C'est ainsi ^ par exemple^ qu'on retrouve partout la tradition d'un déluge , celle d'un âge d'or et d'innocence , et celle d'une chute morale de l'humanité.

Le dogme de l'origine unique de la race humaine tient une place importante dans le système de la révélation biblique. C'est parce que les hommes descendent d'un même père ^ qu'ils peuvent et doivent s'aimer comme des frères, qu'ils sont sujets aux mêmes besoins moraux et religieux, qu'ils ont participé à la même chute, et qu'ils peuvent être relevés par le même salut ; et voilà pourquoi l'apôtre insiste sur ce point auprès de son auditoire, qui était imbu d'une doctrine opposée.

(( Il a déterminé, » continue l'apôtre, « les temps » précis et les bornes de leur habitation. » C'est Dieu qui fixe les bornes des peuples ; c'est sa volonté souveraine qui règle tous les changements que subissent le gouvernement et la circonscription des empires. Bien à cet égard n'est abandonné aux caprices du liasard , comme le prétendaient les Epicuriens. La même voix souveraine qui a dit à la mer : a tu iras jusque-là, et là s'arrêtera l'élévation de tes vagues, » est celle aussi qui dit de siècle en siècle aux vagues vivantes de la population : u vous irez jusque-là. )) Le philosophe étudie , dans l'histoire du monde et sur la carie du globe, les ]<hs qui président à la migratioa

IStO SAINT PAUL A ATHÈNES.

des peuples et aux révolutions des empires; mais le chrétien ^ s'élevant plus haut , aperçoit au-dessus de toutes ces agitations sociales la main du Dieu qui les dirige dans les vues de sa sagesse éternelle. Toutes les nations sont dans cette main divine de faibles instruments qu'elle manie à leur insçu^ faisant servir jusqu'à leurs passions à l'exécution de ses desseins. Disputez-vous , peuples et rois , une part plus ou moins large du globe étroit que vous habitez ; marchez les uns contre les autres dans votre ardeur insensée , et arrosez de sang un sol que devaient seules féconder les pluies et la rosée du ciel ; poursuivez vos fantômes de gloire ^ insatiables conquérants ; parcourez la terre en ajoutant triomphe à triomphe , et royaume à royaume : vous ne ferez jamais que remplir les cadres précis tracés d'avance à votre ambition par le maître souverain, et après les avoir remplis vous disparaîtrez de la scène du monde. L'un y après avoir achevé la conquête de l'Asie y mourra dans la fleur de l'âge au milieu de ses triomphes^ victime de son intempérance ; un autre , au moment où il aura ceint le diadème, but suprême de son ambition, tombera dans le sénat de Rome, percé de vingt-trois coups de poignard ; un troisième , qui naguère encore remplissait l'Europe du bruit de son nom ^ sera « brisé sans main, )> selon l'expression de l'Ecriture, vaincu au plus fort de ses conquêtes par les rigueurs d^un dimat meurtrier; et tous n'auront foit que passer sur

la terre pour servir les desseius de celte providence éternelle , qui fixe les bornes des peuples et leur destinée.

Dans ses voies envers l'humanité, dans la direction des événements du monde , Dieu n'agit jamais arbitrairement ni sans égard au bien de ses créatures. Le but qu'il se propose constamment, et qu'il poursuit à travers toutes les phases de l'histoire des peuples , le but en vue duquel il appelle les hommes à l'existence et les place sur la terre , c'est de les amener à sa connaissance, et par cette connaissance au salut C'est (( afin, » dit l'apôtre, « qu'ils cherchent le Sei- » gneur, et qu'ils puissent en quelque sorte lé toucher » de. la main et le trouver, quoiqu'il ne soit pas loin » de chacun de nous. » Dieu, en efTet, a donné aux hommes tout ce qui leur est nécessaire pour qu'ils puissent le connaître et le servir; il les appelle et les presse tous sans exception de venir à lui ; et s'ils restent étrangers à la lumière divine, ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Bien que, par suite du péché de notre premier père , la connaissance de Dieu se soit obscurcie parmi les hommes , tellement qu'au lieu de le contempler sans nuage , comme Adam au jardin d'Eden , ils sont réduits à le chercher en quelque sorte en tâtonnant comme des aveugles, néanmoins « il n'est pas loin de chacun de nous; )> chaque homme trouve encore dans la création déchue assez de lumière pour le condamner et le rendre

\n SAINT PAUL A ATHENES.

inexcusable s'il reste étranger au service de Dieu. « Ce qu'on peut connaître de Dieu a été manifesté parmi eux^ )) nous dit ailleurs l'éloquent apôtre, « Dieu le leur ayant manifesté. Car les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil , depuis la création du monde^ quand on considère ses ouvrages ; de sorte qu'ils sont inexcusables , parce qu'ayant connu Dieu , ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans de vains raisonnements , et leur cœur destitué d'intelligence a été rempli de ténèbres ^ »

Il n'est pas même besoin, pour apprendre à connaître Dieu , que l'homme contemple la création exté- ' rieure : il suffit qu'il porte son attention sur lui-mèma Car Dieu est tellement près de chacun de nous , que « c'est par lui, » continue l'apôtre, (ou plus exactement en lui) « que nous avons la vie, le mouve- )) ment et l'être : » non-seulement la vie, qui est le degré le plus élevé de l'existence , mais le mouvement qui est moins que la vie; non-seulement le mouvement , mais l'être , la simple existence , qui est moins encore que le mouvement : tout ce que nous faisons, tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes , nous le devons à Dieu , à la relation que nous soutenons avec lui ; et c'est par un renouvelle-

< Rom. I. 19-21.

SAINT PAIX A ATHEXES. f23

ment oontinoel de sod adXHi créatrice que nous cooiinuons d'exister. Id , comme toujours , la bible est d'accord avec les domiées de la saine philosophie. C'est une vérité trop habitoellement oubliée, que Di^i « soutient toutes choses par sa parole puissante ' , » et que s'il interrompait un seul instant cette action conservatrice y qui n'est autre chose qu'une création sans cesse renouvelée, Tunivers rentr^^t dans le néant

Puisque nous tirons ainsi notre origine de Dieu , puisque nous vivons par lui et en lui, nous sommes faits en quelque chose à son image ; et saint Paul appuie aussitôt cette assertion d'une autorité que ses auditeurs ne devaient pas récuser, a Selon que vos » poètes ont dit : nous sommes aussi de la race de » Dieu. » Cette citation est exprimée dans l'original par un vers , qui se retrouve en effet textuellement dans les écrits d'un ancien poète grec ^ ; d'autres écrivains de l'antiquité, Pindare par exemple, ont exprimé )a même pensée en termes à peu près semblables. L'apôtre applique au vrai Dieu ce que les poètes païens avaient dit de leur Jupiter , qui était pour eux le dieu suprême. Cet emprunt £Bdt à un auteur profane n'est pas le seul de ce genre qu'on trouve dans les écrits de saint Paul. C'est ainsi que dans l'épitre à Tite il cite un vers du philosophe Epiménide^

^Héb. I. 3.

2 Aratus , Poème sur rAstronomie.

124 SAINT PAtX A ATHÈNES.

el qu'au chapitre quinzième de la première épilre aux Corinthiens il va jusqu'à citer un poète dramatique ', dont quelques fragments sont parvenus jusqu'à nous. Ce fait prouve que l'apôtre possédait , comme nous le disions dans notre premier discours , des connaissances aussi étendues que variées, et qu'il n'avait pas dédaigné de se livrer à l'étude de la littérature profane. Apprenons de son exemple que la foi chrétienne est bien loin d'être amie de l'ignorance , comme on se l'est imaginé quelquefois ; et qu'il est une manière de sanctifier la science humaine en la faisant servir aux progrès de l'évangile. Plus les prédicateurs de l'évangile posséderont des connaissances variées et approfondies y mieux ils pourront servir la cause de la vérité ; et l'on a toujours vu dans l'église de Jésus- Christ le réveil de la foi donner la main au réveil de la science. La réformation du seizième siècle, en particulier, ofTre un éclatant exemple de cette sainte fraternité : c'est par la foi aidée de la science que les réformateurs ont accompli de si grandes choses; comme ce fut par la foi aidée de la science que saint Paul renversa les forteresses du paganisme , et créa tant d'églises parmi les Gentils. Ce grand apôtre, qui fut sans doute parmi les hommes le modèle le plus accompli de l'évangéliste et du missionnaire, était un homme de science autant qu'un homme de foi.

^ MéM ANDRE.

SAfNT PAUL A ATHÈNES. \%J

(( Etant donc la race de Dieu, nous ne devons pas » croiœ que la divinité soit semblable à de l'or ou à » de l'argent, ou à de la pierre taillée par l'art et l'in- » dustrie des hommes. » Quelle inconcevable folie n'y at-il pas dans l'idolâtrie, puisque par elle l'homme, cet être créé à l'image de Dieu , place Dieu au-dessous de soi-même , au-dessous même de la brute ; l'homme doué d'intelligence et de vie se fait un Dieu matériel, privé de vie et d'intelligence : comme si l'ouvrier pouvait être inférieur à son ouvrage ; comme si la matière pouvait donner naissance à l'esprit, et la mort enfanter la vie! Au reste, saint Paul s'adressait aux païens de la vieille Athènes ; c'est ici de l'histoire ancienne , il s'agit de choses passées dès longtemps. Sans doute, il faut l'espér'er pour l'honneur de l'humanité, jamais aberration semblable ne pourra se rencontrer dans un pays éclairé par la lumière de l'évangile ; janiais , espérons-le , des hommes se disant chrétiens ne transporteront à de vains simulacres, à des images de bois , d'argent ou de pierre, les hommages qui ne sont dûs quau Dieu vivant; jamais des hommes se disant chrétiens ne pourront arriver à ce degré de superstition et de folie , de promener de tels simulacres en pompe solennelle, de leur apporter des offrandes, de leur adresser des prières, de brûler de l'encens devant eux, et de se prosterner en leur présence comme à la vue de la divinité : mais si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise , pareille aberration pouvait se

rencontrer dans un pays chrétien et dans une église chrétienne , alors ]a parole de saint Paul ^ cette parole adressée aux païens de la vieille Athènes^ reprendrait toute son actualité, elle secouerait la poussière de dixhuit siècles et se relèverait , vivante et incisive, contre cette idolâtrie christianisée !

« Dieu donc , ayant laissé passer ces temps d'igno- » rance, annonce maintenant à tous les hommes, en » tous lieux, qu'ils se convertissent; parce qu'il a arrêté » un jour auquel il doit juger le monde entier selon la )) justice, par l'homme qu'il a établi pour cela; de quoi » il a donné à tous une preuve certaine en le ressac- » citant des morts. » Tout ce qui précède n'était dans la pensée de l'apôtre qu'un accessoire, une préparation au grand but de son discours , qui était d'annoncer à ses auditeurs l'évangile , la bonne nouvelle du salât par Jésus-Christ. Les jugeant suffisamment préparés, il essaie enfin d'aborder cette s^ule chose nécessaire, ce thème unique de toutes ses prédications , cette pensée qui remplissait sa vie entière, (c Dieu, » leur dit-il y (( qui dans les siècles passés a laissé marcher les nations dans les voies de la superstition et de l'ignorance, a pourvu désormais au moyen de les en retirer ; et c'est ce moyen de relèvement que je viens vous annonoar de sa part. Il est temps que l'humanité sorte de l'abtme de ténèbres et de corruption où elle est restée plongée jusqu'à présent ; il est temps qu'elle se prépare , par la conversion et la repen tance, au jugement

SAIJNT PAUL A ATHÈNES. 4t7

du Dieu souverain. Pour que ce jugement fût plus équitable, Dieu Ta confié à un être semblable à nous sauf le péché, à un homme ; c'est ce même homme qui peut seul nous délivrer du péché et de la condamnation ; et sa mission divine est hautement attestée par le plus éclatant des miracles, car il est ressuscité d'entre les morts. » Jusqu'ici l'apôtre avait été écouté avec attention , peut-être même avec un intérêt d'autant plus vif que les grandes vérités qu'il annonçait étaient entièrement nouvelles pour ses auditeurs. Mais dès l'instant que, laissant les considérations générales, il en vint à les mettre personnellement en cause pour les solliciter à la repen tance et à la conversion ; dès qu'il voulut aborder ces doctrines vitales de l'évangile, qui furent dans tous les temps « scandale au Juif et folie au Grec, » la sympathie de son auditoire l'abandonna , et on ne lui permit pas d'achever. « Quand ils entendirent parler de la résurrection des » morts , les uns s'en moquèrent et les autres dirent : » nous t'entendrons là-dessus une autre fois. Ainsi » Paul sortit du milieu d'eux. )>

Toutefois le maître qu'il avait confessé avec un si noble courage ne laissa pas son serviteur sans consolation. Il eut la joie de voir sa parole réveiller à salut quelques âmes d'élite , d'autant plus précieuses à ses yeux qu'elles étaient en plus petit nombre. « Il y en » eut cependant quelques-uns qui se joignirent à lui » et qui crurent : entre lesquels était Denys, juge de

» l'Aréopage, et une femme nommée Damaris , et » d'autres avec eux. » Avec quelle joie , en effet , l'apôtre dut serrer la main de ces nouveaux frères et sœurs qui venaient de naître à la vie de la foi ! quelle douceur pour lui de s'unir à eux dans une même prière, aux pieds de ce Sauveur qu'ils venaient d'apprendre à connaître I et quelle consolation, en quittant cette ville d'Athènes , plongée encore dans de si épaisses ténèbres , d'y laisser, dans la personne de ces nouveaux disciples , une étincelle de lumière divine , une semence de vie éternelle , un noyau d'église chrétienne ! Ce qui arriva dans cette occasion au grand apôtre des Gentils, n'est-il pas l'image trop fidèle de ce qui arrive souvent aujourd'hui encore aux ministres de l'évangile ? On les écoute volontiers , aussi longtemps qu'ils s'en tiennent aux vérités générales de la religion ; on les entend avec plaisir quand ils prêchent sur l'existence de Dieu , sa grandeur, sa puissance , sa bonté, sa sagesse, sa providence; on leur passe même sans difficulté la prédication de certains devoirs de détail : mais qu'ils abordent les doctrines vitales et caractéristiques de l'évangile; qu'ils annoncent le scandale éternel de la croix ; qu'ils insistent sur la nécessité d'une conversion immédiate et radicale, même pour les plus vertueux d'entre les hommes ; qu'ils prêchent la corruption.de la nature humaine , le salut gratuit par le sang de Christ , la régénération par le Saint-Esprit , le devoir du renoncement au

monde ^ — alors généralement la sympathie de leur auditoire les abandonne : les uns se soulèvent avec violence contre leur prédication^ les autres se contentent de hausser les épaules , comme autrefois les sages Athéniens ; on les accuse y comme le discoureur de l'Aréopage , de prêcher « des doctrines non- Telles; )) et leur courage faillirait bientôt s'il s'appuyait sur la sympathie de leurs auditeurs.

Toutefois le maître qu'ils servent ne les laisse pas non plus sans encouragement. Leur parole, méconnue du grand nombre, trouve pourtant le chemin de quelques cœurs ; il se trouve parmi leurs auditeurs quelques Denyset quelques Damaris, qui reçoivent la parole du salut dans des cœurs préparés par le Saint-Esprit, et qui deviennent leur joie dans ce inonde , en attendant qu'ils soient au dernier jour leur couronne de gloire.

Je parle de ce qui arrive en général, de ce qui est arrivé dans cette église même, mais à une autre époque. Â l'époque où nous sommes , ce que je viens de dire ne trouve déjà plus son application parmi nous. Nous n'en sommes plus, je le reconnais et j'en bénis Dieu , nous n'en sommes plus à cette première phase de la prédication évangélique, où cette prédication soulève l'opposition du grand nombre. Soit qu'on ait fini par s'accoutumer, à force de les entendre, aux doctrines évangéliques , soit qu'on en ait réellement reconnu l'excellence et la vérité , c'est un fait dont

nous devons bénir Dieu qu'aujourd'hui ia grande majorité de nos auditeurs écoute sans déplaisir , peutêtre avec sympathie 9 cette doctrine du salut par la foi 9 cette prédication de la croix et de la grâce , qui y Dieu soit loué 1 n'a pas cessé et ne cessera pas , espérons4e , de régner en souveraine dans cette chaire el de pénétrer tous les discours que vous y entendez prononcer. Mais de ce que le grand nombre de nos auditeurs nous écoutent avec sympathie^ faut-il en conclure que les âmes touchées à salut par le Saint- Esprit , les âmes qui vivent de la vie de la foi , son! devenues dans cet auditoire le grand nombre? Le temps est-il venu où il nous faut prêcher la sanctification plutôt que la conversion y et au lieu de travailler à ramener au bercail des brebis perdues, n'avons-nous plus qu'à paître, dans les pâturages du Seigneur, des brebis qui déjà lui appartiennent? Hélas! nous voudrions pouvoir le penser; mais, pour la plupart d'entre vous , nous le craignons, cette soumission à l'évangile dont je parlais n'est qu'une soumission purement extérieure , une simple adhésion de l'intelligence, qui n'est pas encore descendue dans les profondeurs de l'âme , qui n'a pas encore intéressé sérieusement la conscience, qui n'a pas renouvelé encore la vie morale. Il ne suffit pas de venir ici chaque dimanche écouter ta prédication de l'évangile à peu près avec le même plaisir que vous trouveriez à écouter une musique dont votre oreille a contracté

l'habitade : il faut que cet évangile soit devena pour vous une réalité vivante et personnelle ; il faut avoir senti et pleuré vos péchés; il faut avoir donné votre cœur au Seigneur ; il faut quitter les vanités du monde; il faut vivre en présence de rélernilé; il faut aimer et poursuivre sans relâche la sainteté. Est-ce le grand nombre, est-ce le petit nombre parmi vous qui se reconnaissent à de pareils traits? C'est à votre conscience toute seule que je veux laisser le soin de répondre. Si vous étiez obligés de reconnaître , mes bien-aimés frères, que, tout en ayant commencé de tourner vos pas vers la terre promise , vous n'avez pas encore passé le Jourdain; que, tout en vous étant rapprochés de la vérité chrétienne , vous ne possédez pourtant encore que l'ombre de cette vérité; si , tout en aimant et appréciant l'évangile, vous ne possédez pas encore personnellement la perle de grand prix , la seule chose nécessaire, le secret de mourir tranquille, l'assurance de votre salut éternel, — ah! s'il «n est ainsi, ne restez pas au point où vous êtes : faites un nouveau pas en avant dans cette bonne Toie; devenez chrétiens par le cœur et par la vie , comme vous l'êtes déjà par l'intelligence; après avoir admiré l'évangile de Jésus-Christ , pratiquez cet évangile; que la prière, la repen tance, la foi, la sainteté, deviennent pour vous , non plus seulement de belles et grandes idées, mais de vivantes réalités; et connaissez enfin par expérience la vérité de cette parole

de Fapôtre : « Si quelqu'un est ea Christ , c'est une nouvelle créature; les choses vieilles^ sont passées^ et voici , toutes choses sont failes nouvelles ! » Amen.

Mars 4846 et août 4851.

Après cela , Moïse fit partir les Israélites de la mer Rouge, et ils tirèrent vers le désert de Sçur ; et ayant marché trois jours par le désert , ils ne trouvaient point d*eau.

De là ils vinrent à Mara , mais ils ne pouvaient point bdire des eaux de Mara , parce qu'elles étaient amères ; c'est pour cela que ce lieu fut appelé Mara.

Et le peuple murmura contre Moïse , en disant : que boironsnous?

Et Moïse cria à l'Etemel , et l'Eternel lui enseigna un certain bois qu'il jeta dans les eaux , et les eaux devinrent douces.

Il lui proposa là une ordonnance et une loi , et il l'éprouva là , et lui dit :'si tu écoutes attentivement la voix de l'Eternel ton Dieu , si tu fais ce qui est droit devant lui , si tu prêtes l'oreille à ses commandements , si ta gardes toutes ses ordonnances, je ne ferai venir sur toi, aucune des infirmités que j'ai fait venir sur l'Egypte ; car je suis l'Eternel qui te guérit.

Puis ils vinrent à Elim, où il y avait douze sources d'eau et soixante et dix palmiers , et. ils campèrent là auprès des eaux.

(ExoDB XV. 22-27).

La bible entière n'a qu'un seul but, qui est de transmettre aux hommes les vérités évangéliques ; mais le Saint-Esprit a deux méthodes différentes

pour les enseigner. . Dans le Nouveau-Testament , il nous enseigne les vérités de l'évangile directement et sans figure; tandis que^ dans la plus grande partie de rAncien-Teslamenl , il emploie l'enseignement indirect et figuré. C'est ainsi que toute l'histoire du peuple juif est une image de L'église chrétienne, et que chacune des cérémonies de l'ancienne loi représente sous une forme sensible quelqu'une des vérités évangéliques. Ces deux manières d'enseigner la vérité qui sauve sont également dignes du Saint-Esprit qui les emploie; l'une et l'autre ont leur importance et leur utilité ; et , tout en nous attachant de préférence à l'enseignement direct 9 qui nous est plus particulièrement destiné y nous ne devons point pour cela laisser de côté l'enseignement figuré. Après que nous avons trouvé dans l'évangile cette doctrine de Christ, qui est la clé de toute la bible , nous devons nous servir de cette clé pour ouvrir l'Ancien-Testament , qui sans elle resterait pour nous un livre fermé et à jamais indéchiffrable. Sans doute, il nous faudra plus d'étude et plus de peine pour lire l'enseignement figuré que l'enseignement direct ; mais nous serons abondamment payés de notre travail par l'intérêt qui s'attache à ce genre d'étude. L'intelligence des symboles de l'Ancien-Testament est une des plus vives jouissances que notre esprit puisse goûter. On est saisi d'admiration lorsqu'on voit jaillir la lumière du sein de ces ténèbres apparentes, et une harmonie

parfaite se manifester eatre toutes les parties da code sacré ; quand on voit tontes ces . notes diverses qui se fondent pour ne former qu'un seul accord, toutes ces voix différentes qui s'appellent et se répondent à travers les âges comme les échos d'un même son. On aime à retrouver, sous le voile des symboles historiques et sous les ombres de la loi cérémonielle, ces mêmes doctrines éternellement salutaires, que Tévangile nous a montrées dans tout leur lumineux éclat. Après avoir contemplé Jésus sans voile sur la croix, où il a versé son sang pour nos péchés, on aime à le retrouver successivement dans l'agneau pascal, dans la nuée lumineuse, dans le rocher d'Horeb , dans le serpent d'airain, dans la manne tombée du ciel , dans les victimes lévitiques^ dans le bouc maudit qui emportait au désert les péchés du peuple, dans les pains mystiques exposés sur la table d'or , dans le propitiatoire qui couvrait l'arche sainte, et jusque dans cette couverture couleur de sang qui protégeait le tabernacle , image visible de l'église chrétienne. Plus un type est minutieux et re* butant quand on s'arrête à sa forme extérieure , plus il devient admirable quand on en pénètre l'esprit Quoi de plus minutieux, par exemple, à s'en tenir aux apparences , et quoi de plus significatif en réalité , que les vêtements sacrés prescrits par la loi au souverain sacrificateur : ces vêtements dont le bord inférieur portait alternativement une grenade et

une clochelte d'or : pour montrer que le ministre de Jésus-Christ doit unir au son de la prédication de l'évangile les fruits excellents des vertus chrétiennes^ ou y dans un sens plus général ^ que tout chrétien — car tout chrétien est sacrificateur sous l'économie évangélique — doit joindre à la profession extérieure de la foi la pratique des oeuvres de sainteté ! Quoi de plus minutieux en apparence, et de plus significatif en réalité , que les cérémonies ordonnées pour la purification du lépreux : ces deux passereaux dont Tun était immolé, tandis que l'autre était mis en liberté après avoir été baigné dans le sang du premier : double image de Jésus^hrist mort, qui a versé son sang pour nos péchés , et de Jésus- Christ ressuscité qui, délivré des liens de la mort, (( est entré dans le ciel même, )) nous dit l'apôtre, mais « avec son propre sang ! »

En général, les chrétiens d'aujourd'hui négligent beaucoup trop la lecture de l'Âncien-Testament , et ils se privent par là de bien des instructions précieuses. Nous voudrions, mes frères, vous faire mieux comprendre et mieux apprécier cette portion si étendue des oracles sacrés, qui nous présente la vérité divine enveloppée du voile des symboles; et c'est dans cette pensée que nous avons choisi, pour le méditer aujourd'hui , un des épisodes les plus intéressants du voyage des Israélites dans le désert.

Ce voyage, dans son ensemble, offre une image

fidèle de la vie humaine , et surtout de la vie cbrétieune. L'Egypte, avec sa dure servitude, figure l'esclavage du péché ; lé voyage à travers le désert, avec ses épreuves et ses délivrances, c'est la vie présente; la terre de Canaan, c'est le ciel; et si Moïse, le représentant de la loi, meurt à l'entrée de la terre promise sans pouvoir y introduire les enfants d'Israël ; s'il remet cette charge à un Josué, dont le nom est le même que Jésus et veut dire Sauveur, c'est pour nous enseigner que la loi est impuissante à nous donner la vie éternelle , et que son office est de nous conduire à Jésus, auquel seul il appartient de nous faire entrer au royaume des cieux.

Indépendamment de ces applications générales, chacun des détails de l'histoire des Israélites est le symbole de quelque vérité importante pour notre salut. Cette colonne de nuée qui servait de guide aux enfants d'Israël, lumineuse pour le peuple élu et obscure pour ses ennemis, est l'image de ce Dieu Sauveur qui se découvre à ceux qui l'aiment et se cache à l'incrédulité. Ce rocher qui, frappé de la verge de la loi , devenait une source d'eau vive pour les enfants d'Israël périssant de soif, c'est Christ frappé des coups de la justice divine, et devenant par là pour ses rachetés la source de la vie éternelle. Cet aliment mystérieux qui descendait du ciel pour offrir au peuple de Dieu une nourriture inconnue du reste des hommes, c'est encore Jésus, « le vrai paiu

du ciel, » (( la manne cachée, » dont se nourrissent par la foi tous ceux qui croient en lui. Ce serpent d'airain élevé à la vue de tout le peuple, et dont Taspect guérissait les Israélites en proie aux ravages d'un venin mortel , c'est toujours Jésus élevé sur la croix, et délivrant de la maladie mortelle du péché tous ceux qui tournent vers lui }e regard de la foi. Le temps nous manquerait si nous voulions seulement énumérer tous les types historiques qui se rencontrent dans le voyage du désert. Quant à ceux que le Saint-Esprit a cachés dans les ordonnances relatives au tabernacle et au culte lévitique, ils sont véritablement innombrables : plus on creuse cette mine féconde, plus on y découvre avec admiration de mystérieux trésors; et c'est une chose merveilleuse de voir comment la doctrine de l'évangile transforme cette masse dé prescriptions si minutieuses et si rebutantes, en un enseignement touchant et sublime. Un jour peutêtre nous essaierons, avec l'aide du Seigneur, de lever un coin du voile qui couvre aux yeux de la chair les cérémonies lévitiques. Pour aujourd'hui bornons-nous à développer, dans son application chrétienne, le trait si remarquable qui est raconté dans notre texte.

« Après cela , Moïse fit partir les Israélites de la » mer Rouge, et ils tirèrent vers le désert de Sçur; » et ayant marché trois jours par le désert, ils ne » trouvaient point d'eau. »

Les Israélites venaient de sortir d'Egypte , affranchis à main forte et à bras élendo, par ieor tout-puissant libérateur, de l'esclavage qui avait longtemps pesé sur eux : image de l'âme qui, par sa conversion à Févangile^ échappe à la tyrannie du péché. La mer Bouge, entrouverte miraculeusement pour offrir un passage au peuple de Dieu, s'était refermée pour engloutir leurs persécuteurs : image peut-être des afflictions qui submergent et consument les méchants, mais qui portent les rachetés, en les purifiant, vers leur destination. Toutefois^ il restait encore aux enfants d'Israël de longues épreuves à subir avant qu'ils pussent entrer dans la terre promise. Pour y arriver , il leur fallait traverser un désert , un pays aride et désolé, où ils ne trouveraient aucune des choses dont ils éprouvaient le besoin. Quelle est lame d'homme^ si elle sent ses besoins et comprend sa destination, pour qui la vie présente ne soit pas un désert et comme une aride solitude? Cette âme , créée pour l'infini et l'éternité, ne trouve pas ici-bas de quoi se satisfaire; elle se sent étrangère et déplacée au milieu des agitations du monde, elle soupire après une patrie meilleure, une céleste Canaan.

Après avoir marché trois jours dans cette contrée aride, les Israélites sont tourmentés par une soif ardente : image de cette soif de Tâme qui consume tous les enfants d'Adam dans le désert de la vie, quels que soient leur âge, leurs goûts et leur carac-

UO LES ËÂUX DE MARÂ.

tère j et qu'ils s'efforcent d'apaiser par des moyens divers. Ce petit enfant qui demande à sa mère un jouet nouveau ; ce jeune homme qui se jette corps et âme dans le tourbillon des plaisirs ; cet homme fait qui donne au travail ses jours et ses nuits pour acquérir la fortune ; et celui-ci qui sacrifie tout à l'ambition , et cet autre qui demande aux affections du cœur des jouissances plus douces et plus pures ; et ce vieillard qui s'efforce de tromper les ennuis de sa vie par de futiles distractions, tous ces hommes livrés à des occupations si différentes obéissent à un même instinct y une même soif les dévore y semblables en cela aux enfants d'Israël dans leur voyage à travers le désert.

Au milieu de leur détresse y une heureuse nouvelle vient tout-à-coup ramener la joie dans leur cœur. On a trouvé de l'eau ! ils pourront enfin apaiser le besoin qui les tourmente, et déjà chacun savoure d'avance par la pensée cette boisson bienfaisante, qui doit leur apporter le soulagement tant désiré. Mais cette joie fut de courte durée, et la plus triste déception vint bientôt la faire évanouir. Cette eau si longtemps attendue est amère , et ils ne peuvent en boire ! « De là » ils vinrent à Mara , mais ils ne pouvaient point boire )) des eaux de Mara , parce qu'elles étaient amères ; » c'est pour cela que ce lieu fut appelé Mara. »

N'est-ce pas là , mes frères , une image trop fidèle de ces biens de la terre dans lesquels les hommes

croient trouver à étancher leur soif de félicité? De loin , ces biens semblent une eau vivifiante, où nos cœars altérés pensent trouver le soulagement quïls réclament ; mais quand nous approchons et que nous voulons puiser à cette source qui nous promettait le bonheur , nous n'y trouvons qu'une onde amère , qui trompe notre espoir et notre ardent désir. Quel est parmi tous les biens du monde celui qui tienne ses promesses , et qui n'ofTre pas à notre soif une boisson amère? Ce n'est pas seulement parce quils sont fragiles et passagers que les biens du monde sont impuissants à nous rendre heureux : c'est surtout parce qu'ils n'ont pas en eux-mêmes ce qu'il faut pour répondre aux besoins de notre âme. Fassent-ils permanents et assurés entre nos mains, ils seraient encore une source de déceptions et d'amertume. Prenons parmi tous les biens de ce monde les plus excellents , les plus purs , les plus relevés dans leur nature, les jouissances du cœur et des affections; admettons , par une supposition qui ne se réalisera jamais pour aucun homme, que vous goûtiez ces jouissances dans toute leur plénitude, et que rien ne puisse jamais les altérer; que jamais un seul des êtres que vous aimez ne réponde à votre dévouement par la froideur ou l'ingratitude, et que jamais vous ne connaissiez l'amèré douleur de les voir mourir sous vos yeux : même alors , ô mon frère ou ma sœur ! dans la réalisation de ce rêve d'un bonheur chiméri-

ut LES EAUX DE M ARA.

que , VOUS n'auriez pas trouvé encore ce qu'il faut à votre âme, votre soif ne serait pas apaisée, vous puiseriez à une source amère, vous sentiriez qu'il reste dans votre cœur un vide immense et douloureux , que l'affection de la créature ne saurait combler. Car votre âme fut créée avec des besoins sans limite, et rien de fini ne pourra jamais la satisfaire; ce qu'il lui fe^ut, c'est Dieu lui-même, c'est la possession de l'être infini et l'assurance de sa faveur. Que si même ce bonheur chimérique et impossible ne serait après tout qu'une source de Mara , que sera-ce de ces joies si fragiles, si fugitives, si mélangées, que nous présente la vie réelle! Ah! quil est bien vrai que toutes les joies de cette vie , séparées de Dieu, ne sont à nos cœurs altérés qu'une source amère, une Mara dans le désert! Je vous le demande à vous tous qui ne connaissez pas encore la paix de l'évangile, quelle que soit votre position dans le monde, quelles que soient les jouissances dont le créateur a semé votre vie , n'est-il pas vrai , si vous descendez au fond de votre conscience, que vous n'êtes pas heureux ? Ces plaisirs , ces richesses , oes honneurs, ces affections ne vous ont pas apporté le bonheur que vous en attendiez ; votre cœur n'est pas satisfait, votre soif n'est pas apaisée, vous sentez qu'il vous faut d'autres joies que celles du monde , d'autres richesses que l'argent et l'or, une autre gloire que l'approbation des hommes, un autre amour que celui

des créatures 9 et tous ces biens sur lesquels se fondait votre espoir se sont changés en une boisson amère. Eh! comment pourriez- vous être heureux quand vous n'êtes pas réconciliés avec Dieu , quand vous ne savez pas ce que l'élernité tient en réserve pour vous dans ses mystérieuses profondeurs ! Votre conscience vous crie que vous êtes pécheur , et qu'un jugement est suspendu sur votre tête , un jugement dont les suites peuvent être éternelles : et vous ne savez pas quelle sera l'issue de ce jugement, si ce sera un ciel ou un enfer ! En présence d une pareille incertitude, comment toutes les joies de cette vie ne seraient-elles pas insuffisantes , comment ne seraientelles pas amères ? Comment pourriez- vous savourer tranquillement la coupe des biens de la vie , quand vous sentez que vous n'êtes pas dans l'ordre , que vous avez offensé Dieu et que vous ne pouvez pas compter sur sa faveur? L'incertitude sur le sort de votre éternité , voilà la goutte de fiel qui répand son amertume inexprimable dans la coupe de votre félicité ; voilà ce qui transforme pour vous en Mara toutes les sources vives auxquelles vous pensiez puiser le bonheur. insuffisance, ô vanité, ô amertume des biens de la vie! Non^ ce n'est point là ce qu'il faut à nos cœurs ! comme les enfants d'Israël dans le désert ^ nous avons bien trouvé des eaux , mais ces eaux ne peuvent pas étancher notre soif; nous n'en pouvons point boire , car elles sont amères !

(( Et le peuple murmura œntre Moïse, disant : )) que boirons-DOus ? )) C'est aiosi que les hommes , trompés dans leur espoir de bonheur, au lieu de s'humilier sous la main de Dieu et de s'adresser à lui pour trouver le remède à leur misère , s'en prennent aux causes secondes, et se révoltent contre les dispensa tiens de sa providence. Toutefois ce Dieu , dont les compassions sont infinies, ne veut pas laisser périr sans secours son peuple coupable et malheureux : sur la prière de son serviteur , il va faire un miracle pour le délivrer.

(( Et Moïse cria à TEternel. » A son exemple , mes bien-aimés frères , apprenons à crier à l'Eternel dans notre détresse. Si vous n'êtes pas encore heureux dans le vrai sens du mot, si vous ne goûtez pas cette paix de l'âme sans laquelle les biens de la vie n'ont aucun prix , n'accusez pas les causes secondes, ne murmurez pas comme les Israélites, humiliez-vous sous la puissante main de Dieu , et criez à lui seul pour qu'il vous délivre. Criez : c'est-à-dire ne vous contentez pas d'une requête froide, languissante, sans ardeur et sans désir, comme sont, hélas I presque toujours nos prières ; mais que votre prière s'échappe du fond de votre âme comme un véritable cri de détresse. Criez vers le Seigneur comme des malades qui ont besoin d'être guéris, comme des coupables qui ont besoin d'être pardonnes , comme des malheureux angoissés qui ont besoin de trouver la paix,

comme des naufragés prêts à enfoncer dans Tabîme , et qui ont besoin d'une main divine pour les sauver ! Le Seigneur ne fit pas attendre sa réponse à la prière de son prophète. « Et l'Eternel enseigna à )) Moïse un certain bois qu'il jeta dans les eaux^ et les » eaux devinrent douces. » Ck)mbien est simple et merveilleuse tout ensemble la délivrance que Dieu accorde à son peuple! Il ne les transporte pas dans une autre lieu^ il ne change pas les circonstances extérieures qui les entourent, il ne les fait pas puiser à une autre source : il se contente de changer la nature des eaux qu'ils ne pouvaient boire , et de les rendre douces d'amères qu'elles étaient. Image frappante du changement que produit l'évangile à l'égard de ceux qui le reçoivent dans leur cœur. Tout est changé ^ tout est renouvelé autour d'eux, parce qu'eux-mêmes 80Dt changés. « Si quelqu'un est en Christ, c'est une nouvelle création , et toutes choses sont faites nouvelles. ' » Ce bois miraculeux, qui a la vertu de rendre douces les eaux amères , c'est la bonne nouvelle du salut par la foi. Ce n'est pas ici le seul endroit de l'Ecriture où l'évangile est représenté par une image de ce genre. Ce bois mystérieux que Moïse jeta dans les eaux de Mara, c'est cette « plante célèbre » que l'Eternel promet, par la voix du prophète Ezéchiel, de susciter à ses brebis pour leur

»2Cor. V. n.

Ua LES EAUX DE MAHÂ.

nourriture et leur guérison ; c'est cet arbre que le même prophète vit croître sur les bords du torrent qui sortait de dessous Tautel^ et dont le feuillage doit servir de remède ; c'est cet « arbre de vie » que Fapôtre saint Jean aperçut des deux côtés du fleuve au milieu de la cité céleste^ et dont (( les feuilles sont pour la guérison des Gentils; » c'est enfin cet arbre de la croix, sur lequel un Dieu Sauveur a voulu porter nos iniquités. ' C'est la croix de Jésus-Christ qui peut seule nous rendre la vie vraiment douce et vraiment heureuse. Pour que cette vie n'ait plus pour nous de déceptions ni d'amertumes, il faut que nous soyons réconciliés avec Dieu ; il faut que nous possédions la bienheureuse assurance de notre éternd

salut; il faut que nous sachions avec la plus parfaite certitude que le jugement à venir n'a plus pour nous de condamnation, que l'éternité nous réserve une félicité sans fin , et qu'après que notre corps de poudre sera devenu la proie des vers, nous verrons Dieu de nos yeux. Et voilà ce que nous annonce la croix de Jésus-Christ. O puissance de l'évangile pour transformer et renouveler la vie humaine ! Comment tout l'aspect de cette vie ne serait-il pas changé pour un pauvre pécheur , quand il apprend que ses péchés sont pardonnes et que Dieu lui donne gratuitement la félicité éternelle ! comment une vie qui aboutit à une

1 Ezéch. XXXIV. 29; XLVII. \% ; Apoc. XXII. 2

telle perspective ne reprendrait-elle pas à ses yeux un intérêt tout nouveau et un charme tout divin ! comment ces biens terrestres^ si insuffisants et si amers quand il y cherchait sa souveraine félicité, ne seraient-ils pas la source des plus douces joies, maintenant qu'il en jouit en vue de Dieu , en rendant grâces à son divin bienfaiteur, et en y voyant une faible image des biens mille fois plus excellents qui lui sont réservés dans les cieux! Ah! si vous êtes encore étrangers à la paix de Jésus, ouvrez seulement votre cœur à cette bonne nouvelle du salut par sa croix , et vous verrez si toutes choses ne seront pas renouvelées à vos yeux ; vous verrez si cette précieuse assurance que vous possédez la faveur de Dieu , que vous êtes l'objet de son éternel amour, ne répandra sur votre vie entière un reflet de paix et de bonheur! Pour trouver ce bonheur dont la soif vous consume, il n'est pas besoin d'un long travail ni de pénibles efforts ; il ne s'agit pas de vous transporter au loin , ni de vous enfermer dans un cloître , ni de modifier les circonstances extérieures de votre vie : tî'est dans la position où Dieu vous a placé, c'est tel que vous êtes qu'il veut vous rendre heureux. Ayez seulement recours à ce dictame de l'évangile, à cette plante céleste que Dieu a voulu faire croître à côté de vous dans le désert de ce monde, et les eaux de Mara deviendront douces, u le désert et le lieu aride se réjouiront, le lieu solitaire s'égaiera et fleurira comme

la rose. » Vos occupations , ces mêmes oocopations naguère si arides et si rebutantes , consacrées désor* mais à la gloire de Dieu , acquerront pour vous un charme inconnu et divin, et vous comprendrez cette étonnante parole , adressée à tous ceux qui croient en Jésos-Christ : « Soyez toujours joyeux I ))

Oui y toujours joyeux I L'évangile ne borne pas ses bienfaits à nous faire trouver un véritable bonheur dans la jouissance des biens de la vie ; il fait plus : il ôte leur amertume aux épreuves même dont elle est semée. Je n'ai parlé que de l'impuissance des biens terrestres pour étancher notre soif de bonheur; mais que d'épreuves directes et personnelles, que de souffrances positives nous rencontrons dans le désert de la vie! Quel est celui d'entre nous qui n'ait puisé à quelqu'une de ces sources amères ? quel est celui qui n'ait rencontré sur son chemin des eaux de Mara ? Pour l'un , c'est la souffrance du corps ; pour l'autre, la perte d'un être bien-aimé; pour cdui*» ci, des revers de fortune; pour celui-là, l'ingratitude des objets de son affection. Sous une forme ou sous une antre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il nous faut tous faire connaissance avec la douleur, et c'est à bon droit qu'on a nommé cette vie « une vallée de larmes. ' » Mais ici encore Dieu a placé le remède à côté du mal , et ce remède est infaillible.

» Ps. LXXXIV , 6.

Mes frères affligés, quelle que soit l'épreuve doat vous gémissez , quelle que soit la Mara dans laquelle vous puisez des eaux d'amertume, il dépend de vous de changer cette amertume en douceur, et votre épreuve en bénédiction. Gardez-vous de murmurer contre la dispensation douloureuse dont vous êtes l'objet; hnmiliez-vous' sous la main du Seigneur; criez à lui comme Moïse, et il vous fera trouver dans l'évangile le remède dont votre âine a besoin. Apprenez de l'évangile à voir dans les épreuves qui vous dfQigent les dispensations de l'amour d'un père , et dans celui dont la main vous frappe celui-là même qui vous a donné son fils unique et bien-aimé, quii'a livré pour vous à la mort de la croix. Gomment, après un don pareil , ne vous aimerait-il pas du plus tendre amour, et comment, avec Jésus, ne vous donnerait-il pas toutes choses? s'il vous afQige après que Jésus est mort pour vous, comment douter qu'il vous afQige par amour , comme un père châtie son enfant , et que cette soufTrance d'un moment doit tourner à votre étemel bonheur ? comment ferait-il couler une seule larme de vos yeux qui ne fût nécessaire à votre salut, et qui ne fût de sa part un témoignage d'amour? affligés de cet auditoire ! je voudrais pouvoir discerner entre vous tous celui dont la croix est la plus pesante , dont l'amertume est la plus amère ; car je suis cbaiigé pour lui d'un message de consolation de la part du Seigneur. S'il est quelqu'un parmi vous ,

bien-aimés frères et sœurs, qui succombe sous le poids d'une épreuve toute spéciale et dont les hommes ne comprendront jamais toute la profondeur ; s'il est quelqu'un qui pleure sur un deuil pour lequel la terre n'a point de consolation, sur une maladie plus cruelle que la mort même , ou sur une séparation plus douloureuse que celle du tombeau; s'il est quelqu'un qui voudrait dire à tous, comme la mère de Ruth , dans son angoisse sans égale : a appelez-moi Mara, car le Tout-Puissant m'a rempli d'amertume, » — c'est à lui, c'est à elle que je m'adresse en ce moment, et que je viens dire de la part du Seigneur : moucher frère, ma chère sœur, je vous annonce une bonne nouvelle : Dieu vous aime , et l'épreuve même qui vous accable est un témoignage de son amour.

Il est dans l'évangile de la croix une vertu toutepuissante pour adoucir votre coupe d'amertume. Croyez seulement, et vous verrez la gloire de Dieu. i< Ne vous inquiétez de rien ; » déchargez-vous sur le Seigneur de votre fardeau tout entier; abandonnezvous sans réserve, sans hésitation, les yeux fermés, à sa direction paternelle, et dites-vous que sa volonté, quoi qu'il en soit , est nécessairement « bonne, agréable et parfaite. » Dans cette foi vous goûterez dès à présent au sein de l'épreuve une paix divine, en attendant le grand jour où. les voiles seront levés, où vous reconnaîtrez avec admiration que véritablement

il VOUS est « bon d'être afQigé, » et que « toutes choses travaillent ensemble pour le bien de œux qui aiment Dieu! »

Après avoir accordé à son peuple cette délivrance merveilleuse , l'Eternel en prit aussitôt occasion de le rappeler à l'observation fidèle de sa loi. « Il lui pro- )) posa là une ordonnance et une loi , et il lui dit : <( Si » tu écoutes attentivement la voix de l'Eternel ton )) Dieu y si tu fais ce qui est droit devant lui ^ si tu )) prêtes l'oreille à ses commandements et que tu gar- » des toutes ses ordonnances , je ne ferai venir sur » toi aucune des infirmités que j'ai fait venir sur » l'Egypte ; car je suis l'Eternel qui te guérit. »

Dieu ne délivre que pour corriger; il ne sauve que pour sanctifier. S'il nous affranchit de la malédiction de la loi , ce n'est pas pour nous dispenser de son observation , c'est au contraire pour nous mettre en état de l'accomplir ; c'est pour que nous ayons horreur de ces péchés qui ont crucifié notre Sauveur, que nous aimions à notre tour celui qui nous a aimés le premier , et que nous lui témoignions cet amour par notre obéissance à sa loi.

Vous donc, mes frères, qui avez éprouvé la douceur et la puissance de la croix de Jésus-Christ, vous qui avez trouvé dans l'évangile ce remède céleste qui guérit tous les maux de la vie , souvenez-vous de l'ordonnance que l'Etemel donna à son peuple auprès de la source de Mara. Donnez votre cœur et votre vie à

f52 LES EAUX DE M ARA.

celui qui vous a guéris et sauvés; offrez-lui vos corps et vos âmes en sacrifice vivant et saint; que chacua des jours, que chacune des heures de votre- pèlerinage terrestre ait pour but de le servir et de le glorifier; marchez dans la charité, dans la pureté , dans l'humilité, dans le renoncement, dans le sacrifice, dans la patience, dans l'activité chrétienne , dans toutes ces vertus excellentes dont votre Sauveur vous a laissé le parfait modèle. C'est alors seulement que vdUs goûterez dans sa plénitude cette joie de l'évangile y cette (( paix de Dieu qui surpasse toute intelligence , » et qui « garde en Jésus-Christ l'esprit et le cœur de ses rachetés. »

Que si vous voulez connaître quelle est la souroe à laquelle vous devez puiser pour entretenir en vous ces saintes et bienheureuses dispositions , les dernières paroles de notre texte vont vous l'apprendre : <( De là ils vinrent à Elim, où il y avait douze souroes » d'eau et soixante et dix palmiers ; et ils campèreot » là auprès des eaux. »

Ces douze sources d'eau vive et ces soixante et dix palmiers doivent avoir , comme tous les détails de ce récit, une signification symbolique; autrement on ne s'expliquerait pas l'importance que met l'écrivain sacré à compter le nombre exact de ces arbres et de ces sources. D'ailleurs ces deux nombres, douze et soixante et dix , sont des nombres en quelque sorte consacrés^ et qui reviennent dans l'Ecriture sainte

LES EAUX DE MARA. t53

avec une persistance évidemment intentionnelle et significative J'ai pris la peine de rechercher et d'examiner tous les passages de TEcrilure où l'on voit reparaître l'un ou l'autre de ces deux nombres ; laissez-moi vous communiquer un résumé de ce travail. Des recherches de ce genre, tout arides qu'elles semblent au premier abord, ne sont pas sans utilité; elles apportent un éclatant témoignage à l'harmonie admirable, à l'unité parfaite de la parole de Dieu. Le nombre soixante et dix revient quarante-cinq fois dans l'Ecriture, et le nombre douze ne s'y trouve pas moins de quatre-vingt-quatre fois. Voici quelques exemples. U y a douze ]fils de Jacob , et douze tribus d'Israël ; douze pierres précieuses sont enchâssées sur le pectoral du souverain sacrificateur, douze pains de proposition sont exposés dans le tabenaade sur la table d'or ; douze pierres composent le monument élevé par Josué pour perpétuer le soutenir du passage miraculeux du Jourdain ; il esï est de même de l'autel construit par Elie pour confondre les prêtres de Baal ; douze bœu& soutenaient la mer de fonte dans le temple de Salomon , douze lions ornaient les degrés de son trône d'ivoire; le service de la musique du temple était confié à douze familles , chacune de douze membres ; les sacrifices ordonnés par la loi , ou prescrits par l'Eternel dans quelque circonstance spéciale , se composent souvent de douze victimes ; les restes des pains multipliés par

la puissance miraculeuse du Seigneur remplissent douze corbeilles ; douze étoiles brillent sur la tête de la femme qui représente l'église dans l'Apocalypse ; la nouvelle Jérusalem a douze portes ; l'arbre de vie qui est au milieu d'elle porte douze fruits ; et enfin il y a douze apôtres du Seigneur K D'un autre côté, la postérité de Jacob qui descendit en Egypte se composait de soixante et dix personnes; Moïse, lorsqu'il monta sur le Sinaï pour la promulgation de la loi , prit avec lui par l'ordre du Seigneur soixante et dix anciens d'Israël ; plus tard , il en choisit encore soixante et dix pour gouverner et juger le peuple avec lui ; Ezéchiel, dans une de ses visions, voit paraître encore soixante et dix anciens qui oifi*ent le parfum dans le temple ; la captivité de Babylone dure soixante et dix ans; soixante et dix semaines d'années s'écoulent entre le retour de cette captivité et l'apparition du Sauveur ; et enfin nous trouvons dans l'évangile, à côté des douze apôtres , soixante et dix disciples , qui , sans être marqués du sceau de l'apostolat , étaient pourtant inspirés, comme saint Luc et saint Marc ^ En présence de ses rapprochements , il est impossible de méconnaître une intention symbolique dans

« Exod. XXVm. n-21; Lév. XXIV. 5, 6; Jos. IV. 20-24; 4 Rois XVIII. 31 ; Exod. XXIV. 4; 1 Rois VII. 25; X. 20; ^ Chron. XXV ; Apoc. XII. i ; XXI. 12 ; XXIÏ , 2.

«Exod. I. 5; XXIV. 1 , 9; Nomb. XI. 16, 17; Ezéch. VOL 11 ; Dan. IX. ?, 24; LucX. 1, 17.

les douze sources d'eau vive et les soixante et dix palmiers d'Elim. Il me semble qu'on peut y voir une image des douze apôtres , et de ces soixante et dix disciples qui ont contribué avec eux à la rédaction du Nouveau-Testament. Dans un sens plus général , ces arbres et ces sources représentent l'Ecriture sainte, la parole de Dieu. La parole de Dieu , voilà notre Elim, notre paradis terrestre, notre oasis dans le désert de la vie ; voilà le jardin toujours arrosé et toujours fertile , qui produit en abondance de quoi pourvoir à tous nos besoins. Quel trésor ne possédons-nous pas dans cette précieuse parole 1 Ce n'est jamais en vain que nous nous adressons à elle. Quelles que soient les circonstances de notre vie, quels que soient les besoins secrets de nos cœurs, il suffit d'ouvrir la parole de Dieu pour y trouver des consolations dans nos épreuves , des lumières dans nos difficultés, des forces contre la tentation, des actions de grâces pour les bienfaits du Seigneur. Comme un ami qui ne nous manque jamais , alors même que tous les autres nous auraient abandonnés, elle nous accompagne à travers toutes les dispensations , douces ou amères , de cette vie d'épreuves , et ne nous laisse pas même pendant le dernier combat ; elle répand sur la sombre vallée de la mort la douce lumière d'une espérance éternelle , et fait éclore sur nos lèvres défaillantes le cantique de triomphe de Fapôtre : a mort , oii est ton aiguillon ! ô sépul-

cre, OÙ est ta victoire! » Le secours qu'elle nous offre est toujours présent , toujours sous notre main. Les hommes peuvent être absents , ils peuvent être indifférents, ils peuvent être impuissants à nous secourir ou même à nous comprendre ; mais la parole de Dieu est toujours là, toujours à notre disposition, toujours ayant tout ce qu'il faut pour tous les besoins de nos âmes, toujours appropriée aux plus mystérieux désirs de nos cœurs , toujours prête à nous entendre et à nous répondre. Ah! mes bien-aimés frères, mettons à profit cet inestimable privilège , ne négligeons pas un si précieux trésor ! Gomme les Israélites dans le désert, fixons notre tente de pèlerin auprès de ces eaux qui jaillissent en vie éternelle dans les pages inspirées du livre de Dieu. Passons notre vie à lire et à méditer ces pages divines où s'est épanchée la faveur d'un David , la foi d'un saint Paul , la charité d'un saint Jean. Et tout en faisant notre nourriture habituelle de ces portions de l'Ecriture qui nous «nsdgnent les vérités du salut d'une manière plus directe et plus facile à saisir , ne négligeons pourtant aucun des livres inspirés; attachons-nous à sonder les Ecritures suivant l'exhortation du Sauveur; étudions les prophètes , creusons les types de l'ancienne loi ; cherchons , à travers ces enveloppes historiques €^t cérémonielles, les enseignements spirituels que le Saint-Esprit y a cachés comme pour stimuler notre zèle.

Oui , sainte et précieuse parole de notre Dieu , c'est toi que nous choisissons pour a le rocher de notre cœur, et notre partage à toujours! » Nous nous réjouissons à Tombre de tes promesses , comme les enfants d'Israël sous les palmiers du désert! Nous nous rassasions de tes fruits de vie, nous nous abreuvons à tes sources de grâce , comme les enfants d'Israël aux sources d'Elim ! (( Tu es à nos yeux plus désirable que l'or, même que beaucoup d'or fin ; et plus douce que le miel , même que ce qui distille des rayons de miel! » Tu es « une lampe devant nos pieds, et une lumière sur notre sentier! n Avec tes déclarations dans nos mains , avec tes promesses dans notre cœur, nous triompherons des épreuves de la vie, nous traverserons sans crainte la sombre vallée de la mort , et nous entrerons enfin dans l'Elim éternel , dans ces campagnes du ciel où le berger divin rassemble ses brebis dispersées, pour les abreuver aux sources vives du paradis! Âmen.

Septembre 4846»

effet et en vérité! » Quelle sympathie expansive et tendre que œlle de tout homme qui accomplirait dans toute son étendue ce précepte simple et sor blime : (( soyez dans la joie avec ceux qui sont dans la joie^ et pleurez avec ceux qui pleurent ! »

C'est ce précepte que je viens méditer avec vous , mes bien-aimés frères. Â cette méditation de la charité et de la sympathie chrétienne, puissions-nous apporter des. cœurs pénétrés de cette charité qui, bien mieux que toutes les lumières du siècle , nous rend intelligents dans les choses de Dieu I

(( Soyez dans la joie avec ceux qui sont dans la joie , et pleurez avec ceux qui pleurent )) La charité chrétienne se compose de deux devoirs, ou plutôt de deux dispositions du cœur : la sympathie pour les joies de nos frères , et la compassion pour lairs souffrances. De ces deux devoirs de la charité, lequel estimez-vous le plus difficile à remplir ? 11 peut sembler au premier abord que le plus difficile soit la compassion , qui comprend nécessairement le soulagement de la souffrance. Pour soulager les souffrances de nos frères, il faut de notre part des sacrifices positifs et matériels, sacrifices de notre temps, de notre argent , de notre bien-ètra^ Tandis, que la sympathie pour les joies de nos frères n'exige de notre part qu'une bienveillance du cœur que la bouche exprime , et qui n'a rien , ce semble , de bien difficile

LA SYMPATHIE GHRËTfENNE. 161

ni de bien pénible. Mais il suffit d'iin inslant de rMexiofn pour se <x)ûvaiDcre qa'citi pareil jngemetit esr précipité et sans fondement. La compassion ponr la souffrance exige un sacrifice matériel , cela est vrai ; mais la sympathie ponr les joies demande un antre sacrifice bien pins difficile que tons lés sacrifices matériels : c'est celui d'une passion de notre cœur mauvais 9 celui de notre égoïsme et de notre envie. DWIIenrs, le désir de soulager les sonffrances dont nous sommes témoins est un sentiment tellement inhérent à notre nature^ que l'homme qui ne l'éprouverait pas serait un véritable monstre moral. Mais il en est l^en difTéremment de la sympathie pour les Joies de nos fr^*es. Il est facSle sans doute d'avoir cette sympathie sur les lèvres, et d'adresser aux autres des félicitations sur tous les événements heureux qui pravent survenir dans leur vie : c'est là ce qu'on entmd faire dans le monde à chaque pas. Mliis possédei* cette sympathie dans les replis les plus cachés de notre ooaur; trouver réellement notre bonheur dans le bonheur des autres ; nous associer sincèrement à leurs petites jouissances comme à leurs grandes joies; savoir oublier nos propres souffrances pour nous r^ouir avec eux ; faire, en un mot , de leur joie notre joie, — voilà ce qui est , je ne dirai pas difficile, mais absolument impossible à l'homme naturel; voilà ce dont notre cœur n'est rendu capable qu'après qu'il a été transpercé du glaive de la parole divine, et régé-

lent LA SYMPATIflE CHRÉTIENNE.

Déré par la toute-poiasanoe du Saint-Espril; aprèa qae noua avoua appris oe que c'eat qae d'aimer, an pieds de oelui qui noos a aimés le premier quand il a versé toat son sang pour nos pédiés.

Qae diacan de nous s'exanûoe sérieusement el profondément à cet égard. N'est-il pas vrai que, sans cesse préoccupés de nos intérêts personnels , noua ne savons pas preodre aux joies des autres une pari sincère et sentie? n'est-il pas vrai que les bonMS nouvelles 9 que nous accueillons avec un si vif intérêt quand elles nous concernent personnellement , nous laissent le [dos souvent indifférents el froids quand il s'agit des autres? n'est-il pas vrai que notre boudie, si prompte à se répandre en félicitations j si prodigue en témoignages de sympathie, va prévue tonjoufB au-delà de ce qu'é{MK)uve notre cœur? et si nos paroles étaient toujours l'image fidèle de nos pensées , n'exprimeratent-dles pas qudquefois , le plus souvent peut-être , en présence du bonhrair des antres, l%i^ diffi^ncela plus glaciale?.... Je ne prononce pas, je ne juge personne , je laisse à la conscienee de dmcun le soin de se juger elle-même.

Mais ne devrais-je pas aller plus loin edeore dans ces interrogations que j'adresse à nos consdenoes? Est-ce tnen seulement de l'indiffér^ice que nooà éprouvons pour le bonheur des autres? n'aurionsnous jamais ressenti un secret et honteux déplaisir en voyant les antres plus heureux que nous dans les

LA SYMPATHIE CHRETIENNE. iU

méoies cirooQsUiDoes, en les voyant réussir où nous avions échoué, en leur voyant des avantages, naturels dont nous étions privés ^ ou- des jouissances de fortune qui nous étaient refusées par la Providence ? y a-trii un seul d'entre nous qui osât se dire entièrenrat à Tabri de cette pasmop la plus hideuse de tontes, celle qui nous rapproche le plus du démon , oette épouvantable passion de Tenvie , qui rend mal-

heureux du bonheur des autres? Je ne pro*

noace pas , je ne juge personne , je laisse à la conscience de chacun le soin de se juger elle-même.

O mes bien-aimés frères I qu'il est diffidied'acoom- (dir dans toute son étendue le premier devoir de la dbarité, ce devoir qui semble d'abord si facile et si naturel; et qu'il est nécessaire que notre cœur soit changé pour que nous puissions obéir à l'exhortation de l'apôtre I Et si cela est difficile dans tous les temps, ocMmbien* plus lorsque nous avons, comme il arrive souvent, des souffrances personnelles à oublier pour prendre part à la joie des au très l Hâasl S^gneur , qui est suffisant pour ces choses? Quand nous ssk^ combons sous le sentiment de notre impuissance, viens mettre toi-môme dans nos coeurs cette charité divine don t^ tu nous as laissé lOr-modèle^ et que nons ne pouvons pas nous donner!, viens nous inspirer toinn^e une bienveillanoa sincère , profonde^ inépuisable, universelle 1 viens nous apprendre le secret de dooUer nos propres joies et d'oublier nos prof)res

464 LU STUPAtlnE OmËnENNË.

«boffranoé», «d naos fiiisanl nu bonhènir de celui de hM frèftt^ eu étant ^Aritdbteoievit daoe la joie avec max qftti BQQt dans la joie!

(( Plearez avec ceox qui pleurent. » Ceat en ces termea que Tapôtre exprime le second devoir d6 M charité , celui qui consisle à prendre ^rt aux aonffrancea des antres et à s'eflbrcer de les soulager. D fttut eu effet que la compassion , si elle est sincère ^ se traduise bu-^ehors par des actes qui ont pour objet la consolation et le soulagement des malheureM; Mais cei actes , Ixen quils scnent une conséquence nécessaire de ta diarité chrétienne , n'en sont pas pitK promeut l'essence : elle est dans son essence un sentiment <iu cœur, une disposition de Tàme qui itait q«e nous ttous mettons à la place des autres, et que nous sottfftons de leurs douleurs coumie nous étions heu* t^ux de lebrs joies. Les actes de ta diarité peuvent ëe trouver dftns ta vie sans que ie sentiment de la cbatité soMt dans le eceur. On peut trafvaiUer au aou^ tagement des walbeureux par de tout autres molife qu'un véritable amour pour eux. On peut le ftiire par acquit (te conscience, pour se décharger. dHin dofoîr q^ pèserait à nette cœur. On peut le fhire par babi* lude t)U pat respect humain , pour inûter ce qu>Mi v^ ftiire SfUtcNir de soi. On peut le ftiire par orgueil, pour se créer un mérite devant Dieu; ou par ostentation, pour s'en créer un devant les hommes. On

Là SYilFàlll» CWUfclUWIE. m

{loqi le Sûre par éffeame^ poqr M élémnamBr 4a bi vue importuna de la sooffiraiioa U art dop) d'une importaoce extrême d'examiner quel eat le principe de nos œavres de charité^ et si elles sont véritafafer ment inspirées par cette compassion du corar que Tapôire peint si admirablement en deux mots : (( pleurer avec ceux qui pleurent » C'est là, penses- Tous peut-être, une chose bien naturelle et bien facile; et de tous les devoirs de la charité, la compassion proprement dite est sans doute , à Vos yeux , oAm qui coûte le moins d'eSbrt au coMur de l'homme Erreur, mes frères, illusion qui peut être aatorQlles mais qu'une connaissanoe plus appn^ondie) d? ^otrct oœur ne tardera pas à dissiper Nous n'bé^itoos paa à le dire, il est plus difficile et plus rare d'éprouver 9ne compassion sincère et profonde pour les sonf*' franco? de nos frères, que de dépenser notre temps et notre fortune pour tes soulager.

Qui osera dire* quHl prend une part véritable et sentie aux souffrances d'un si grand noinb^re d'hom^ mes qui, près de noua et loin de noua ^ gémissent incessamment dans les angoisses de la douleur pbysîr» que ou de l'affliction morale? à qui n'arrivort^ P98 d'oublier sans cesse qu'il est ^viropné d'un 9ery* de immeùse et continuel de souffrances? qui esA-oe qui prie chaque jour avec ardeur, dana le seore|.4e son cabinet , pour le soulagement de tant de douleurs? et sans aller ipôme jusqu'à ces souSTr^Aces

éloignées, auxquelles il peut sembler que nous ayons le droit jusque un certain point de rester étrangers , ne nous arrîve-t-il pas trop souvent d'oublier , dans notre sollicitude et dans nos prières , les souffrances qui sont à notre porte , celles qui nous touchent de plus près j celles de nos amis y celles des membres de notre famille?.... Je ne prononce pas, je ne juge per* sonne , je laisse à la conscience de chacun le soin de se juger elle-même.

Oserai-jé ici encore aller plus loin? U est une observation effrayante par sa profondeur , à laquelle sont arrivés d'un commun accord les moralistes qui ont pénétré le plus avant dans l'étude de la nature humaine et de leur propre cœur. Je pourrais dter entre autres Kant, le fondateur du rationalisme en Allemagne, l'un des plus étonnants génies qui aiisnl paru sur la terre; LarochefoucauM , cet esprit si fin, si délicat , si clairvoyant , qui a jeté de si tristes clartés sur le côté mauvais de la nature humaine ; et enfin Lavater, l'humble pasteur de Zurich, le chré* tien simple , doux , naïf, charitable s'il en fut jamais. €es hommes, qui ont sondé dans ses mystérieux replis, guidés chacun par un flambeau différent, Tabfme du cœur humain, se trouvent d'accord pour déctorér qu'il y a quelque chose dans les malheurs qui arri* vent aux autres, même à nos meilleurs amis^ qui nous cause je ne sais quel secret plaisir. Ne vous hftteE pas, mes frères, de crier ici à la caloomie; ear

une telle accusatioa n'a pas été foite à la 1^^ oonto la nature hamaiiie. Ce n'est pas que je prétende soutenir indistinotemeni contre tout oœor dliomme odUe effrayante aocosation ; je n'ose pas m'en porter garant, tant elle m'épouvante moi-mèma Mais du ttoinSy que chacun de nous se sente pressé de s'examiner lui-même avec une sévérité inflexible; quil sonde son propre cœur à la iaveur de cette sinistre clarté qui vient en éclairer les profondeurs, et qu'il sécrie avec le prophète : « le cœur est rusé et désespérément malin par-dessus toutes choses; qui le connaîtra ? » Que diacun reconnaisse id encore combien il est diffidle, combien il est impossible à L'homme naturel de pratiquer dans toute son ét^idue la charité diréUenne , de nous mettre véritablement à la place des autres pour souffrir de leurs souffrances y d'être les imitateurs de celui qui a ce pris sur lui nos langueurs et qui s'est chargé de nos douleurs; » en un mot, de a pleurer avec ceux qui pleurent! n

Mais ce n'est pas assez de compatir aux souffrances de nos frères. Si cette compassion est sincère , elle 8e manifestera nécessairement , nous l'avons dit , par des actes extérieurs pour le soulagement des malheureux. Parmi ces œuvres extérieures de la charité les plus difficiles , celles qui ^Ligent le plus de renoncement , ne sont pas les dons pécuniaires , où l'on ne paie que de sa bourse : ce sont les démarches per-

f^ LA SYMPATHIE GHBÉTifiNNE.

soQDelIes , où Ton paie de son aclivité, de 60q iempsy de son bien-être. C'est uo des caractères esseatieb de la vraie charité^ qu'elle ne se borne pas à foire le bien par procaration , mais qu'elle se dépense eUe^^ mêoie pour le soulagement de ceux qui souffrent; qu'elle va leur apporter en personne des consolations et des secours. Vous n'avez pas oublié de quels traita le Sauveur peint la cbarité dans sa description da jugement dernier. 11 ne dit pas^ remarquez-le bien :^ ^( j'étais pauvre , et vous m'avez envoyé des auai6* ues , » mais il dit : u j'ai eu faim et soif, .et von» m'avez donné vous-même à manger et à boire; j'étais malade y et vous m!avez visité; j'étais en. prison, efc vous m'êtes venu voir; j'étais étranger, et vow» m'avez recueillk » Ainsi, um& frères, œ a'est paa assez d'envoyer nos secours aux pauvres par des mains étrangères : il fout , si nous voulons mardier sur les tracas du Sauveur et suivre les. préceptes de l'apôtre , aller nous-mêote visiter le malade et -codso- 1er l'affligé; il faut interrompre nos habitudes de bien-être et les douceurs de notre vie de famille,, pour aller contempler des scènes de deuil et de. août* franco ; il faut quitter nos logements sains et commodes pour aller visiter les tristes réduits, queiquefoi» infects, où la misère lutte contre les angoisses du. froid et de la foim; il fout, en un mot, que noufr allions en personne et en réalité pleurer avec ceox; qui pleurent Ces démarches personnelles peuvent

LA 8YIIPATU1£ CHBÉTUiMNfi. H9

saules donner du prix à nos oaavres de diarité , boqseulement devant Dieu eA devant notre conscience , nais encore aux yeux de ceux qui en sont Tc^et. CNei a dit avec vérité que la manière dont on donne est plus importante encore que le don lui-même. Si voQS Vous ccmtentez d'envoyer de loin à l'indigenl fostques miettes de votre sup^fla , vous Taurez sou* lag^ peot-éire , mais vous ne Taurez pas consolé , vous ne Taurez pas relevé mcn^alemenl , vous ne loi animes pas dit que vous êtes son ami et son frère , que vmis sentez et pleurez avec lui. Ah I que phitôt il: vxHis voie lui apporter vous-même les dons de votre obarité; qu'il lise sur vos traits et daifô vos yeax ôette sympathie du cœur, qui &it [rfus de bien^ que Kii^ent et For; qu'il enlende sortir ée votre boocèe dsS' paroles de consolation et d'amour chrétien; qu'il neçoive le pain de l'âme en même temps que le jpain' dn corps, et qu'il trouve en vous, non-seulemeqt un bienfaiteur mais un ami , un être qui sait se mettre en rapport avec lui , descendre à son niveau, se faire petit avec les petits , pauvre avec les pauvres , souffrant avec ceux qui souffrent, pleurant avec ceux qui ptonrent. Alors en le soulageant vous le relèveree à ses propres yeux y vous lui ferez un ïnen Inoral plus^ ptédeux mille fois que tous les secoure tenipor^y ek. vous aurez fait la charité en chrétien. Aloi» aussi vous goûterez les joies divines et ptores ile'kr vraie Parité ; et après vous^ être asseoies à ier sonf^

110 Là SYMPAf iilfi GHBÉtlMf^NE.

fitMce de vi» frères, vous partidperez à la jcûe que V008 avrez raneaée dans leurs cœurs.

Voilà ce que nous devrions faire ; mais est-ce ià ce que nous fiiisons ? Est-il un seul d'entre nous quà dans ce sens obéisse {rieinesient au précepte de l'apàtre, et qui sache ce que c'est que d'aller jpJewer avec ceom qui pleurent? Sans doute nos devoirs à cet égard orient suivant la position où Die» noua a placés : il peut sa trouver teHes ciroonstaiwea qui ne ncMM permettent pas d'aller visiter ei^ personnelles malades et les affligés ; mais y a-^tril un seid d'être nous qui puisse se rendre le témoignage qnU fiafeà œl'égard tout ee qu il pourrait dans sa position % at^ n'avonsHious pas tous à nous reprocher d'avoir (dna d'une fois sacrifié le devoir dont je parle, uniquement peut-^ètce a la crmnte de nous déranger, à l'UMMr^ denos aises, à notre paresse, à notre sensuaKté ^*ii une partie de plaisir?.... Se ne prononce pas,* je ne jnge personne , je laisse à la conscience de ciNisini te sfân de se jog^ elle-mèfne.

Enfin, Je dernier des devoirs de la diarité> c'est Uànmône proprement dite, k chwité qui consiste à {donner. J'ai gardé à dessein ce devoir pour, le de^» nier^ parce qu'il est le plus facile de tous^ et le (rfusf évidemmaH obligatoire Envoyer , sans nen prendre sur nos' afiiaires «i sur nos loisirs, une partie de noife super&i à eeox qui manquant du nécissairei

LA SYMPATHIE CIiftÉTi£NN£. 471

ism&r tomber sans nous déranger une offrande légère dans ia bourse qui nous est tendue à la porte du temple^ ou qui vient nous chercher dans nos naisems^ avec la certitude que ces dons , fidèlemmt gérés par d'autres mains que les nôtres, iront, sans que nous nous en occupions en rien , porter du pain^ à ceux qtd ont faim , des vêtements à ceux qui ont froid , des moyens de guérison à des malades indigente, une éducation morale et chrétienne à de pauvres enfants qui sans cela fussent devenus la proie do vice : en un mot faire le bien , un bien néces^ aaire, un bien immense, sans qu'il y ait de notre part d'autre sacrifice que celui d'un argent dont après tout, nous n'avons pas besoin : en vérité c'est là une OMivre si facile , si naturelle, si obligatoire, si indispensable, qui coâte si peu, qu'il est étrange qu'on d»e quelquefois s'en faire un mérite à ses propres yeux et aux yeux du souverain jugà Ce qui serait Men plus étrange encore, ce serait qu'on pût élever des difficultés en présence d'une œuvre pareille , ou répondre par un refus à ceux qui nous sollicitent d*y contribuer.

Et pourtant nous la voit-on fidèlement accomplir ^ cette œuvre si facile et si naturelle? cette charité dé Taumône, qui est la plus facile de toutes, l'exerçons-^ BOUS réellement selon nos moyens? nos offrandes sont-elles vraiment dignes d'une église de rachetés de Jésus-Christ? Oui, dites-vous peut-être en vous-

BilmQS , en .ivoua^ eomparanl à taUe ou telle aufare église ^1 doioie peotrétre moins qœ tou& Mwà nous QOiBpaFOQs iKM offrandes à celiesxdes cbréiieM du praittier âge , oombîeQ n'aurons pas à rougir du rapprocbement 1 Vous connaisses^ tous cet admiii^ (iUeau tracé par saint Luc au livre des Âotos : « Im «lultitttde de ceux qui croyaient n^était qq'un cœuf. et qu'une âme ; et personne ne disait que oe qu'il possédait fût à lui en particulier ; mm tocitea choMft: étaient communes entre eux. Et il n'y avait peiacmiie parmi eux qui fût dans Tindigence^ parm qœ^ tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des mai?? sons les vendaient^ et apportaient le prix <Jte:oe.qu% avaient vendu ; ils le mettaient aux pieda des ap^trea^ et on le distribuait à tous selon que chacun en a.v«îi Iws^ttn. 9 Que sont les plus belles de nos oolleoles a»f»fès fie cette cbarité-làl C'est là, pense^-vo^uai «^r état de dbioses exceptionnel, un âge d'or qui ne doîl plus revenir daiis l'église : mais que direis^voua quand ji» vous montrerai d^à sous l'économie jndai^piie de quoi faire bonté à nos charités? Il résulte d'uuiicalr cul établi par le plus célèbre de nos prédimleurs .\ qu'en réunissant les diverses offrandes .que chaque kraélite était tenu de prélever sur ses bi^s^ imi^ pour le sonlagemsnt des pauvres que pour l'entretien du c(dt0 divin, la somme tot^e s'éievaH (^aquOiannéia à près date moitié de son revenu^ Que sont toutea

LA SYWATHIE CHMlTmPIfi. m

008 offrandes d'ane année aBprèd de cette obarilé^! Il est vrai que cette cbarité «'était pas volontaire , qne toutes les offrandes da Jnîf étaient flsées d'avance par nn commandement précis et rigOQreax; ttais paroe que le chrétien est sons une économie de grftoe M de liberté, doit-il être moins disposé à donner qoe le inif, i^acé sous le joug sévère et inflexiUe de la foi? et reniant de Dien fera-t-il moins par amonr tpie Tenfent d'Abraham par obéissance?

Mais quittons ces généralités , et entrons dans «m examen précis et sévène de nos anmdnes , ponr voir si elles sont en rapport avec nos moyens et noire devoir. Deux principes , dont la vérité est inoonlesta* ble pour tout chrétien , vont servir à . nous diriger dans cet examen.

le premier de ces principes , c'est qne les biens (jKi sont entre nos mains ne nous appartiennent pas M propre, et que non» en «sommes seulement les économes , ponr les employer'à la gloire de Dieu H an bien de nos frères^ Tel est le point <ile "vue sons lequel l'évangile nous présente constamment la jouis* tance des biens de la fortune : c'^est moins une jowîs* sftnce qu'une charge, c^sl xme gestion dont nona Mrons à rendre un compte exMt et «évène. C'est 41 ce qui nous est clairement enseigné dans phiaienrs des paraboles du Sauveur , notamment dans Oeile des talents et de l'économe infidèle.' 11 sait de là que toot fêtant qne nous consacrons à des œuvres cbnétien*

Ms ôa obaritable&r n'esi pas une foveur de notre p«t^ mais bien une restitution que nous foisons au* Seigneur de ce qui lui appartient ; et qu'au oontraîre, toat oelui que nous employons pour nos intérêts personnds est une faveur que le Seigneur nous accorde dans sa gratuite bonté. Est-ce en effet sous ce point de vue, mes chers frères, que nous envisageong généralement nos dépenses et nos charités, ou n'ést-œ pas plutôt sous uri point de vqe tout contraire? en est-il beaucoup parmi nous qui considèrent leurs biens œmme une propriété de Dieu , dont ils 8cmt (âMjrgê^ de &ire une gestion fidèle ? en est-il un seul qui, lorsqu'il prend part à une œuvre de charité, ne pense pas accorder une faveur, mais faire une restitution ? ou qui , lorsqu'il dépense son bien pour ton avantage personnel , se sente obligé de rendre grftoe an Seigneur comme d'une faveur qui lui est accordée ? en est^il un seul qui pense rédlemeot qu'il ne lai est. permis de garder pour son avantage peraoBr nel que la partie de ses biens nécessaire à l'entretiea de sa fttmilie, et qui se croie dans l'obligatioQ de consacrer le reste à des œuvres d'édificatioa on de charité ?.... Je ne prononce pas, je ne juge persoiiM, je laisse à la conscience de chacun le soiade se juger dle-mème.

Il est un autre prindpe qui doit également préai-* der à nos œuvres de charité : c'est qu'aussi loogtemps que nous ne sommes pas allés jusqu'à nous

LA. gTMMTfflE €»MfelKNNE. I7i

imposer quelque privaUoo pour fiure dm bien à aos {itères ^ nous n'avons pas encore assez donné. En elkA y de quel chroil laissmons^nous dormir enire nos mains nn argent qui nous esl inutile , qui ne sert pas même à nos jouissances, tandis qnll est auprèade nous des enfonts du Père céleste à qui manquent les néoessiiés de la vie? Jusqu'à ce que nous ayons attmnt la limite de la privation , nous avons donc à élargir encore le cercle de nos charités. Les demandes de la charité auront beau aller chaque jour en augmentant , les œuvres qui réclament nos seooors auront beau se multiplier autour de nous d'année, en

année , nous n'avons pas le droit de refuser une seule de ces demandes , de négliger une seule de ces esnvres ; nous devons même , tout, en soutenant les ceuvj^es nouvelles qui peuvent se présenter , augmenter sncore les contributions que nous donnions d^ pour les andennes; nous devons &ire tout cela et ne croire cjne remplir strictement notre devoir, aussi longtemps que nous ne nous sommes pas imposé quelque privation pour exerce la charité: Eb bien 1 mes freines , je vous le demande , conune je le demande à qmmmême, la main sur la conscience et devant Dieu y vous êtes- vous jamais imposé des privations pour oontribuer à une œuvre de charité? vous étes-vous jamais privés, je ne dis pas d'une partie de votre nécessaire f mais seulen^nt d'une des jouissances^ de votre superflu? avez- vous retraact^ quelque diose

17$ LA SYMPATHIE CimÉTIENNfi.

sar la variélé de vœ plaisirs y sur la délicatesse de votre table, snr rélégaooe de vos meubles oa de vos vêtements? Je ne crois pas me tromper en répondant pour vous négativement Non , vous n'avez pas encore atteint la limite qne tracent à vos charités la misùa et l'évangile; vous ponvez encore, du moins la plupart d'entre vous, donner beaucoup et donner longtemps avant d'en venir à entamer un seul de vos besoins, je dis plus, une seule de vos jouissances, tt pourtant, ôtes-vous disposés à élargir d'année en année , de jour en. jour , le cercle de vos charitést aceueiilez-vous avec empressement les collectes ncm* vdles,ou le retour périodique des collectes anciennei^ voye:&-vous arriver avec plaisir dans vos maisons les personnes dévouées qui se font les représen* tants et les solliciteurs des pauvres? ne vous arrive-* tA\ jamais de murmurer tout bas , si vous ne vous plaignez pas tout haut, de la multiplicité des deman^ des qni^ Dieu en soit bénil car c^t un signe de yîé danp notre ^lise, vont croissant d'année en année t.i^ Je ne {Ht>nooce pas, je ne juge personne, je laisse à ia conscience de diacun le soin de se ji^er elie^ même.

Hais pourquoi le tairions-nous plus longtemps , ce jugement qui s'échappe comme un seul cri de tontes les consciences de cette assemUée? Ce jugement ifoe je œe suis abstenu de prononoer , votre conscience à

LA STMPÂTBIE CHRETIENNE. 477

tous l'a pronoDcé dès loaglemps , el c'est âne seoience de condamnation. Oui j Seigneur I nous le reconnaissons humblement et soieonellemCTt devant te», nous sommes condamnés sur tous les poiols par l'examen que nous venons de faire ; nous avons violé dans toute son étendue le précepte de la ^rité.

Non-seulement nous l'avons violé. dans son essence, qui est la compassion et la sympathie, mais nous l'avons violé dans ses applications , et dans la plus &cile de toutes, qui est l'aumône. Non-seulement nous ne savons pas aimer, mais nous ne savons même

pas donner.

Et pourtant , Seigneur ! c'est toi qui nous a tout donné! Cette faculté d'aimer que nous refusons d'employer au service de nos frères et que nous réservons égoïstement pour nous-mêmes, c'est toi qui l'a mise dans notre cœur. Ces biens dont nous murmurons de t'accorder quelques oboles dans la personne de ces pauvres qui sont tes représentants, c'est de ta main que nous les tenons, et c'est à toi en réalité qu'ils appartiennent. Mais cette main libérale de notre père céleste a répandu sur nous d'autres bienfaits encore mille fois plus précieux , et cela quand nous n'avions mérité que sa colère. Quand nous étions « morts dans nos fautes et dans nos péchés , » il a pris pitié de notre misère, et il a voulu nous en tirer au prix de

sa propre félicité. Riche de tous les trésors du cieU

m LA SYMPATHIE CHRÉTIENNE.

« ii s'est fait paayre pour iioas afin que par sa pan* rreté nous fussions enrichis. » Du sein de la gloire éternelle , il est desœndu sur notre terre de malédiotkm ; il s'est anéanti lui-même , en prenant la ressemblance d'un homme et la forme d'an serviteur ; il s'est abaissé lui-même et rendu obéissant jusqu'à la niort , à la mort même de la croix , — et tout oda pour nous ; tout cela pour que nous , qui ne pensions pdnt à lui, nous qui étions ses ennemis par no8 péchés, nous puissions être délivrés de la condamnation et rendus participants de sa félicité éternelle. Mes frères! quelle qu'ait pu être jusqu'ici la dureté de nos cœurs, pourraient-ils bien jusqu'à la fin rester indifférents à un tel amour? et y aurait-il parmi nous quelqu'un assez dur , assez égoïste , assez ingrat pour refuser son superflu , une faible partie de son superflu, à celui qui lui a tout donné, pour le corps et pour l'âme, pour la terre et pour le ciel, pour le temps et pour Téternité?

Non , Seigneur ! tu ne permettras pas qu'il en soit ainsi ; tu nous préserveras d'un si grand péché et d'un si grand malheur ! Triomphe aujourd'hui de œs cœurs trop insensibles : qu'ils se brisent aux atteintes de ta grâce, qu'ils se fondent au feu de ton amour! qu'ils apprennent la charité au pied de cette croix où tu t'es oiïeti toi-même en victime de charité ! Que nous apprenions enfin à donner eb chrétiens , largement, sans regret, sans arrière pensée , sans oalcal

d'avarice, sans retour secret d'égoïsme ! Que désormais nous voyions revenir avec joie ces collectes annuelles où tu viens nous visiter dans la personne des pauvres, des malades et des orphelins! Et puisque tu nous offres aujourd'hui même une occasion de réparer nos infidélités passées et de marcher , selon notre petitesse, sur les traces de ton immense charité, que nous accueillions avec empressement l'appel que tu nous adresses , que nous y répondions de manière à nous satisfaire nous-mêmes et à réjouir ton cœur paternel! Que nous mesurions nos offrandes à la même mesure dont tu te sers, ô notre Dieu Sauveur! pour nous dispenser tes grâces; et que les collecteurs de nos charités reçoivent aujourd'hui dans leur sein cette « bonne mesure » que tu nous promets dans ton évangile, cette mesure libérale, remplie > « pressée et secouée, et qui se répapd par-dessus k» bords! ' » Amen.

Décembre 4844.

Luc. VI. 38. Prêché un jour de collecte.

Tiens ferme ce que tu as , afin que personne ne Venlève ta oouronne.

(Apog. ni. 44).

Je vous demande la permission pour aujourd'hui de m'adresser d'une manière spéciale aux catéchumènes. N'en concluez pas toutefois que vous n'ayez rien à vous appliquer dans les exhortations qui vont suivre. Peut-être même ces exhortations adressées à la jeunesse acquerront-elles pour vous, sous cet^ forme indirecte , quelque chose de plus saisissant et de plus doux tout ensemble ; comme on trouve un charme particulier, parvenu à la maturité de la vie, à lire un livre écrit pour l'enfance. Les engagements que ces jeunes gens viennent prendre aujourd'hui, vous les avez tous pris autrefois ; il est bon de vous demander de temps à autre comment vous les avez tenus ; et les considérations où nous sommes appelés à entrer, dans un jour comme celui-ci, sont faîtes

pour VOUS aider dans cet examen. D'ailleurs nous sommes toute notre vie catéchumènes à l'école du Seigneur ; et nous avons besoin de renouveler d'année en année l'engagement de lui être fidèles. Nous avons besoin sans cesse de nous refaire enfants devant le Seigneur ; car il est écrit : (( si quelqu'un ne reçoit le royaume de Dieu comme un petit enfant, il n'y entrera point. » Venez donc , mes frères , allons tous , comme des enfants humbles et dociles , écouter les instructions de notre père céleste; allons nous placer par la pensée au rang de ces jeunes néophytes, « dépouillons-nous » avec eux , selon l'exhortation de l'apôtre, a de toute fraude et de toute malice, désirons avec ardeur, comme des enfants nouvellement nés , le lait spirituel et pur, afin que nous croissions par son moyen , » et disons tous d'un cœur sans fraude : « Parle, Seigneur, tes serviteurs écoutent ! »

CuBRS Catéchumènes,

Les paroles que nous avons choisies pour en faire le sujet de nos exhortations , font partie de l'avertissement adressé par le Seigneur à l'église de Philadelphie. Philadelphie était. la plus humble et tout à la fois la plus fidèle des sept églises auxquelles s'adressent les épitres de l'Apocalypse. Elle en était encore, à ce qu'il parait, aux premiers commencements du . christianisme : « tu n'as que peu de force, )> lui dit le

Seigneur. Mais ce peu de force elle en avait fkit un usage fidèle ; aussi le Seigneur promet-il de la garder à rheure de l'épreuve et de la tentation : « parce que* tu as gardé la parole de ma patience , je te garderai* aussi de Fheure de la tentation qui doit arriver dan^ tout le monde, pour éprouver ceux qui habitent sur la terre. » Cette heure de la tentation , c'était d'abord les persécutions sanglantes dirigées par les empereurs romains contre le christianisme .naissant ; c'était plus tard 9 tentation bien plus dangereuse, l'invasion du Mahométisme. En présence de ces épreuves redoutables, le Seigneur, tout en promettant son secours à l'église de Philadelphie, lui rappelle qu'elle a quelque chose à faire de son côté, et que sa victoire est au prix de sa fidélité, de sa persévérance : « tiens ferme ce que tu as, afin que personne n'enlève ta couronne ! » L'église de Philadelphie retint en effet sa couronne, et les promesses de Dieu s'accomplirent à son égard. Comme elle est la seule des sept églises d'Asie pour laquelle les avertissements du Seigneur n'aient pas été mêlés de reproches et de menaces , elle fut la seule aussi d'où le chandelier de l'évangile n'ait p9fi été ôté , et où le christianisme ait conservé sans interruption des représentants jusqu'à nos jours. Sans doute ce christianisme n'est pas sans mélange d'erreurs ; toutefois nous pouvons espérer que le Seigneur a eu de tout temps quelques serviteurs fidèles à Philadelphie, et qu'il en a encore aujourd'hui. Gib-

AUX GATÉGHUMÉiNES 183

bon y bistorieu incrédule, constatant involontairement Taccompliasement des prophéties dans, la destinée des s^i églises, dit en propres termes que « Philadelphie, seule préservée entre toutes les autres, est encore debout comme une colonne sur un théâtre de ruines, noble exemple qui atteste que le sentier de la prospérité se confond parfois avec celui de l'honneur K »

t « La ruine des septégUses d*Â8ie fl^ consommée , par les Otto- » mans, Tan \S\% de notre ère ; et aujourd'hui encore les chefs » barbares d'ionie et de Lydie foulent aux pieds les monuments » de l'antiquité profane ou chrétienne. Les chrétiens ont pleuré » dans la ruine d'EpHfesE la chute du premier ange , la perte du T» premier chandelier de l'Apocalypse ; la dés(^ation de cette villi » est complète ; et le temple de Diane , comme l'église de Marie , » défient également la curiosité du voyageur qui voudrait en » rechercher les débris. Le cirque et les trois théâtres de Lao- » DicÉE n'ont plus pour tout public que des loups et des renards ; » QD misérable village occupe la place de Sardes ; le Dieu de m Mahomet est invoqué sans rival dans les mosquées de Pkrgaub » et de Thyatire ; et Smtrne ne se soutient que par le commerce )) étranger des Francs et des Arméniens ; seule Philadelphie a été j» préservée par la prophétie , ou par son courage Eloignée de la » mer , elle fut oubliée par les empereurs ; plus tard , entourés et » pressés de tous , côtés par les Turcs , ses fils valeureux repoqs- » sèrent , durant quatre-vingts ans , toutes les attaques dirigées » contre leur religion et leur liberté , et ils forcèrent enfin à capi- » tuler les plus fiers des Ottomans. Au milieu des colonies grec- D ques et des églises d'Asie , Philadelphie est encore debout, » comme une colonne sur un théâtre de ruines , noble exemple D qui atteste que le sentier de la prospérité se confond parfois » avec celui de l'honneur. »

(Gibbon , hUt, de la Décadence et de la Cfmte de l'empire ttmmn) •

184 AUX CATÉCHUMÉiNES.

Mes jeunes amis , votre position actuelle ressemble à plusieurs ^ards à celle de relise de Philadelphie. Gomme Philadelphie, vous possédez par la grâce de Dieu cet évangile qui est dès cette vie une couronne de paix et de joie, en attendant qu'il devienne une couronne de gloire dans la vie éternelle. Gomme Philaddphie vous n'avez que peu de force, vous en êtes encore aux commencements de la vie chrétienne , et livrés à vous-mêmes vous ne pourriez manquer de succomber dans la carrière où vous vous engagez à peine. Gomme Philadelphie, nous l'espérons du moins, vous désirez sincèrement être fidèles au Seigneur ; autant que nous en pouvons juger par vos déclarations , et par les entretiens particuliers où nous avons cherché à lire dans votre cœur, ce cœur est droit devant Dieu ; vous n'avez en ce jour solennel qu'une pensée , celle de vous consacrer au service de celui qui vous a sauvés. Comme Philadelphie enfin , vous avez devant vous des épreuves et des tentations : les unes qui viendront du dehors et du monde où vous allez vivre ; les autres plus dangereuses, dont la source est en vous-mêmes.

A la pensée de ces tentations et de ces dangers ,

notre .cœur s'émeut pour vous d'une vive sollicitude;

instruits par l'expérience, nous frémissons à la pensée de ce qui vous attend ; après avoir entretenu avec vous pendant longtemps des rapports de toutes les semaines et presque de tous les jours, c'est avec peinQ

et comme eri tremblant que nous nous séparons de vous ; et au moment de vous laisser aller pour vous aventurer sur la mer orageuse de la vie , nous nous sentons pressés de vous adresser un dernier avertissement, de vous signaler encore une fois les périls qui vous entourent, de vous redire encore une fois, à chacun en particulier, cette parole si sérieuse du Saint-Esprit : « tiens ferme ce que tu as, afin que personne n'enlève la couronne ! »

Je voudrais, pour être plus utile, ne pas me borner à des généralîtés, mais vous donner quelques directions de détail, simples et pratiques, applicables à votre vie de tous les jours. Les considérations générales, qui peuvent être très-justes et très-élevées , mais, qu'un grand nombre peut-être ne comprennent pas , qu'un nombre plus grand encore ne s'appliquent pas, me font l'effet de flèches que nous aiguisons et polissons avec soin , pour les tirer ensuite par-dessus les têtes de nos auditeurs , tandis que c'est au cœur qu'il faudrait viser. C'est ce que je désire faire aujourd'hui avec vous , mes jeunes amis. Je m'efforcerai" de me mettre à votre portée en ne vous disant que des choses claires, simples, facilement applicables à votre vie réelle. El s'il m'arrive en vous parlant d'user d'une liberté de langage plus grande que d'ordinaire , ne l'attribuez qu'à l'ardent désir de Vojqs être utile, et de vous mettre en garde contre les dangers qui vous menacent.

Ces dangers sont de deux sortes. Deux ordres d'eDoemis en veulent à votre couronne , et s'efforce» ront à l'envi de Tarracher de votre front. Les uhb sont hors de vous, c'est le monde avec ses exemples el ses maximes; les autres sont en vous-mêmes ^ oe sont vos passions.

En entrant dans la vie active , vous allez inévita^r blement vous trouver en contact avec le monde ; et là vous rencontrerez des habitudes, des exem^des^ des maximes qui sont en opposition complète avec tont ce qui vous a été dit dans votre instruction religieuse.

Nous vous avons dit que la chose la plus impor^» tante , la seule chose vraiment nécessaire , c'est votre salut ; qu'il vous faut chercher avant tout le reste le royaume des cieux et sa justice > et subordonner toujours la recherche des avantages temporels à celle des biens éternels. Dans le monde, vous trouverez établie une maxime tout opposée. Là on sacrifie tout à la poursuite des biens de la terre , on ne vit que pour ces biens là, on ne s'inquiète pas des autres; le jugement, l'éternité , le ciel , l'enfer, le changement du cœur par la foi , cette nouvelle naissance dont le ' Seigneur déclare qne « si un homme ne naît de nou^ veau , il ne peut voir le royaume des cieux , » œ sont là autant de choses dont on ne parle point .dans le monde , el auxquelles m ne pense même pas.

Nous vous avons dit que c'est un devoir povr vooa^

AUX GÂTECHUMÉNE&. 497

en même temps qu'un privilège, de prier, de lire la parole de Dieu, de fréquenter assidûment nos saintes assemblées, de participer régulièrement à la cène, d'user de tous les moyens d'édification qui vous sont offerts, de professer hautement la foi qui est dans votre cœur. Dans le monde, vous entendrez souvent jeta* du ridicule sur les exercices religieux , surtout pour les hommes , ou tout au moins vous trouverez à oel égard une complète indifférence ; vous aurez affaire tous les jours à des hommes, qui tout en s'appelant chrétiens n'ont rien de la foi chrétienne , et dont toute la religion consiste dans une vie laborieuse et extérieurement honnête ; on vous dira que travailler c'est prier; et que toutes les pratiques religieuses, bonnes pour satisfaire les esprits faibles et les intelligences vulgaires , n'ont point de valeur réelle pour des esprits éclairés.

Nous vous avons dit qu'il est de votre devoir de combattre vos penchants naturels , de a fuir les désirs de la jeunesse , » de vaincre vos passions, de ne pas « marcher comme votre cœur vous mène ni selon le regard de vos yeux , » de supporter patiemment les injures, de vivre enfin d'une vie de renoncement» de lutte et de sacrifices. Dans le monde , on vous dira qu'une pareille vie, est contre nature et ridicule ; que les passions n'ont paaété mises ea nous pour les mor^ tifier, mais pour les satisfaire; que la jeunesse est le temps des plaisirs , et que l'employer à vous vaiMre

vous-mêmes ce serait la perdref. On vous dira que se laisser outrager impunémeut est une lâcheté , et qu'il y a telle circonstance où la vengeance est une obligation d'honneur.

On vous dira tout cela^ non pas dans ce langage froid et décoloré que j'emploie en vous en parlant, mais avec des paroles animées, convaincues, entraînantes ; et de plus toutes ces maximes si sédaisantes par elles-mêmes , si bien d'accord avec vos penchants naturels, seront accompagnées d'exemples vivants qui vous les présenteront sous une forme plus dangereuse encore ; vous trouverez dans le monde , ce que trop souvent vous cherchez en vain chez les chrétiens , des hommes conséquents avec leurs principes. Tandis que les chrétiens , tout en professant qu'il faut chercher en première ligne les biens du ciel , se laissent absorber tous les jours par les intérêts de la terre , et qu'ils ont trop souvent une marche indécise, vacillante, faisant ce qu'ils n'approuvent point , prêchant ce qu'ils ne pratiquent pas , infidèles à leurs propres maximes, vous trouverez au contraire dans le monde une vie constamment en harmonie avec les princtpes qu'on y professe, vous trouverez des hommes qui savent bien ce qu'ils veulent, qui marchent d'un pas ferme vers un seul bat; et les inconséquences de la vie chrétienne , et les infidélités des chi*étiens , conspireront avec les entraînements et les exemples dii monde pour vous détourner de la voie étroite où nous nous

sommes efforcés de vous engager^ pour vous faire entrer dans le chemin large .à la suite de la multitude. 11 ne faut pas vous le dissimuler, chers amis, ce ne sera pas chose facile que de résister à ces séductions. Je le répète, vous ne pouvez pas vous faire une juste idée des dangers qui vous attendent de ce côté là , d'après ce que je puis vous en dire aujourd'hui. Il faudrait , pour que nous pussions vous faire connaître tout le danger des séductions du monde, que nous fussions nous-mêmes imbus de ses maximes ; il faudrait que nous n'eussions pas d'autres espérances que celles de cette vie; il faudrait que nous pussions parler des biens de la terre comme vous en parleront ceux qui ne connaissent que ces biens là, ceux qui ne cherchent pas la vie éternelle, et qui disent par leurs actes plus encore que par leurs discours : « mangeons et buvons , car demain nous mourrons ! »

Mais si je ne puis pas — et que Dieu en soit bénil — vous donner une idée complète des séductions dont je parle, je puis au moins vous mettre en garde contre elles et vous indiquer les moyens d'y résister, avec le secours de la grâce de Dieu. Laissez-moi vous rappeler quelques considérations qui pourront vous aider à repousser, quand elles se présenteront, ces tentations du monde , bien plus redoutables que vous ne pouvez l'imaginer aujourd'hui.

Avant tout , rappelez- vous à cet égard les déclara-

tioDS de la parole de Diea y et relisez-les à l'heure de l'épreuve. Voira croyez à cette parole sainte, voua avez reconnu la force des preuves qui en établissent la divinité; bien plus, vous avez, du moins jusqu'à un certain point , éprouvé la puissance de cette parole dans voire cœur , et sa divinité vous a été démontrée par une expérience intime , plus puissante mille fois que tous les raisonnements ; c'est sur les dédaratioDS de l'Ecriture , vous n'en doutez pas , et non sur les maximes du monde que vous serez jugés au dernier jour. Eh bien ! que vous dit-elle , cette parole de Dîeo que vous Connaissez et que vous croyez , cette pande de Dieu qui vous jugera ? « Ne vous conformez pœnl au siècle présent. Que ceux qui usent de ce monde soient comme n'en usant point ; car la figure de oe monde passe. Marthe , Marthe ! tu t'inquiètes et to t'agites pour beaucoup de choses ; mais une seule chose est nécessaire. Affectionnez-vous aux choses qui sont en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Ne suivez point la multitnde pour faire le mal. EfForcez-vous d'entrer par la porte étrmte; car la porte est étroite et le chemin est étroit* qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent; mais la porte large et le chemin spacieux conduisent à la perdition , et il y en a beaucoup qui y mardient. Le monde est plongé dans le mal. Ne savez-vous pas que l'amour du monde est inimitié contre Dieu? Çeiui donc qui voudra être ami du monde se déclare ennemi

de Dieu. N'aimez point le rnoode , ni les cfaoees qui sont dans le monde ; si quelqu'un aime le monde , l'amour du Père n'est point en lui. Car ce qui est dans le monde, savoir la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgudl de la vie, n'est point du Père, mais du monde. Et le monde passe avec sa convoitise; mais celui qui fait la volonté de Dieu d&akGave éternellement K »

Tel est le langage de la parole de Dieu. C'est à vous , chers amis , de choisir entre ces déclarations «le la Parole qui dure éternellement, et les maximes de ce monde qui passe avec ses convoitises.

Bappelez-vous aussi , quand vous serez en butte à ces tentations du dehors, l'impuissance du monde à i^ous rendre heureux. Même au milieu de la prospé*rité , même lorsque tout va bien pour vous , les joies du monde ne sauraient vous donner un vrai bonheur. Il y a un ver rongeur au cœur de tous ses plaisirs ; tous les biens qu'il vous présente , fussent-ils réunis ensemble et accumulés sur votre tête , ne parviendraient pas à satisfaire les besoins de votre âme im* mortelle , à combler le vide immense de votre cœur. C'est de Tétourdissement qu'il vous offre , non de la jofô véritable ; et tous ceux qui font l'expérience de oe qu'il peut donner arrivent tôt ou tard à la conclusion de ce roi d'Israël , qui avait connu plus que nul

< Rom. XII. 2; 1 Cor. VII. 31 ; Luc X. 42; Col. III. 2; Matth. VII. 43 , 14 ; 1 Jean V. 19 ; Jacq. IV. 4 ; 1 Jean II. 15, 16.

aulre homme TenivremeDi des trésors et des [plaisirs: c( même en riant le cœur sera triste , et la joie finit par l'ennui K »

Mais il y a plus. Cet état de prospérité que J'ai supposé est une situation exceptionnelle dans cette vie^ et qui ne dure jamais longtemps. Queilie que soit votre position dans la société^ vous ne tarderez f)as à connaître ces épreuves qui ne sont épargnées  aucun fils d'Adam. Vos espérauces terrestres seront renversées; vous aurez ou des revers de fortune, on des maladies douloureuses , ou des déchirements de cœur. Allez donc , quand vous en serez là, demander du soulagement au monde, à ce monde si empressé de vous ranger à son service quand Taveoir vous souriait; allez lui demander des forces contre la douleur^ des consolations pour votre cœur brisé, et vous verrez ce qu'il vous répondra. Le moude n'a rien à vous offrir pour vous soutenir contre Tépreuve, pas même une sympathie stérile , car elle dérangerait ses plaisirs. Le monde n'est à Tusage que des gens heureux. Dès que vous ne l'êtes plus il vous abandonne , il vous oublie , et vous laisse chercher ailleurs les appuis dont vous avez besoin.

Il y a plus encore. Une dernière épreuve , inévitable autant que terrible , vous attend tous : c est la mort, et après la mort le jugement. Si jeune que

*Prov.XlV. 13.

V008 puissiez être aujourd'hui, bientôt il vous faudra quitter tout ce que vous aimez et possédez ici-bas; il faudra passer par ces angoisses inconnues, inexpri-^ mables, qui accompagnent la séparation de l'âme d'avec son enveloppe mortelle; il faudra, ce qui est bien plus redoutable encore, paraître en jugement devant le tribunal du Dieu vivant, affronter une science dont les suites seront éternelles. Que pourra le monde pour vous dans ces moments-là ? que ferat-il pour vous quand vous serez couché sur votre lit de mort , quand vous passerez le seuil de Téter^ nité, quand vous paraîtrez devant le tribunal de Dieu? Je vais vous le dire : le monde alors vous abandonnera comme un lâche et faux ami qui fuit à rheure du danger; il retournera^ lui , à ses fêtes et à ses plaisirs ; il vous laissera régler seul Taflaire de votre destinée éternelle , vous débattre seul avec les angoisses de la mort et avec les terreurs du juge^ ment!

Voilà ce que vous pouvez attendre du monde dans les différentes circonstances de votre vie, si vous cédez à ses suggestions. Quant à Tévangile, vous savez quelles sont ses promesses , et vous savez aussi que ces promesses sont infaillibles. C'est à vous de choisir entre cet évangile , qui seul vous fait goûter une joie pure et durable dans la prospérité, qui seul vous console dans Tépreuve, qui seul vous soutient à rheure de la mort, qui seul vous affranchit des ter-

194 AUX GAtÉGHUMÉNES.

reors du jugement^ et le monde qui , de l'aveu même de ses partisans, ne peut rien de tout cela ; le monde qui^ après vous avoir trompé en vous promettant le bonheur , vous abandonnera lâchement dans 1^ preuve.

riTest^il pas vrai, cbers amis, que votre oboîx ne saurait ^re douteux? n'est^il pas vrai que tout bien considéré^ puisqu'il faut choisir, et que k nul m peut servir deux maîtres, » c'est Dieu que vous vouh lez servir et non pas le monde? Faites donc aujoOT^ d'hni votre choix; faitesJe librraient, volontairement, avec connaissance de cause, et pour toujours. Renoi»* eez au monde , dans le sens chrétien , avec une iréso^ hition tdiement inébranlable que rien , dans la suîls^ ne puisse vous faire revenir sur cette résolution , et que toutes les. séductions qu'il voudra exercer sut vous restent sans prtee sur votre cœur, (c Tenez ferme ee que vous possédez , tellement que rien ne poisse vous ravir votre couronne ! »

Toutefois ces séductions du monde , ces tentations extérieures ne sont pas les plus dangereuses, ni celies qui vous coûteront les plus grands efforts, il est d'ash très ennemis qui en veulent à votre couronne, et ces ennemis vous les portez an-dedans de vous. 11 est des tentations intérieures bien autrement à craindre q^m celles du dehors , et qui seules font la force et le danger des séductions du dehors : ce sont vos passions.

AUX CATÉOiUMÈNES. 493

C'est tortout dans la jeunesse, dans cet âge où vous entrez, que les passions exercent leur empire; et nous ne pouvons pas ne point vous mettre en garde contre elles dans un jour comme celui^^i, quand nous vous signalons les dangers qui vous attendent. Les vrais dangers sont au-<]edans de vous. Le monde extérieur ne serait pas à craindre , s'il ne trouvait pas dans les passions de vos coeurs un monde intérieur qui répond à sa voix, et qui se porte de luimême à sa rencontre.

:■ Ce n'est pas que je veuille ici vous décrire en détail les passions avec leurs conséquences funestes : de tels développements nous entraîneraient bien au-delà des limites que l'heure nous impose, et d'ailleurs ilfi^ n'auraient peut-être pas une grande utilité pour vous. Fidèle à la règle que je me suis tracée en commençanty je laisse les généralités, je cherche uniquement ee^ui peut vous être utile et directement applicable. Aussi me bornerai-je, parmi toutes les passions, à vous en signaler deux qui me paraissent être surtout Ifécueil de la jeunesse, et contre lesquelles je dois vous mettre en garde comme étant vos plus dangereox ennemis.

La première de ces passions caractéristiques de la jeunesse est l'orgueil. Rien n'est plus fréquent chez les jeunes gens que la confiance en eux-mêmes , une haute idée de leurs lumières et de leur dignité. On a dît avec raison qu'il y a deux choses qui sç rencon*-

treat difficilemeot dans le monde : un vieillard satisfait et un jeune homme humble. L'orgueil est la source amère d'une multitude de péchés. Par cela seul qu'il nous rend contents de nous-mêmes, il nous empêche de travailler à notre perfectionnement moral y il nous endort dans une sécurité trompeuse et nous prépare à toutes les chutes. Il ferme l'oreille des jeunes gens aux avertissements salutaires; il les rend incapables de supporter un conseil ; il les porte à secouer tous les freins ; il engendre chez eux- crt esprit d'indépendance qui est si dangereux dans la jeunesse, parce «qu'elle n'a pas encore l'expérienca L'orgueil est incompatible avec la charité, et il dé* truit dans son germe cette vertu divine. C'est lui qoi pousse les jeunes gens, par le désir de briller au^ dessus des autres ou seulement de ne pas se mon* trer au-dessoi]» d'eux , à prodiguer en dépenses folles ou coupables des ressources qui auraient pu être em* ployées si utilement pour soulager la veuve et l'or^ phelin ; c'est lui qui creuse les gouffres dans lesquels le luxe engloutit tant de fortunes , et souvent tant de victimes. L'orgueil , le désir de briller est bien soiîvent la première séduction qui engage la jeune fiUe dans cette voie fatale, où elle marche par le déshonneur à l'abtme. L'orgueil est le père des querelles, des vengeances et des meurtres; c'est lui qui nous empêche de reconnaître nos torts quand nous avons oflensé quelqu'un, et de pardonner quand nous som-

AUX CATÉCHUMÉflES. 197

mes offensés nous-niémes ; c'est lai qui , au nom d'un absurde point d'honneur, met aux prises deux hommes, deux amis peut-être , et les oblige à s'égorger mutuellement pour le motif le plus futile. Cest enfin Torgueil , la vanité , le désir d'être loué des hommes , la (^^inte d'un jugement défavorable de leur part , qui nous entraîne à faire , par concession au monde , une foule de choses que noire conscience condamne aussi bien que la loi divine.

Il est une seconde classe de passions contre lesquelles les jeunes gens doivent tout particulièrement se tenir en garde : ce sont les convoitises de la chair, et pour tout dire d'un seul mot , l'impureté. Je sais qu'il n'est pas d'usage de parler librement de ce péché-là , qu'on ose à peine Faborder , même dans la chaire de vérité, et que, lorsqu'on se hasarde à en parler , on le voile ordinairement sous des périphrases plus ou moins obscures, plus ou moins atténuantes. Mais je ne vois pas que la parole de Dieu , qui est la sainteté même, soit à cet égard aussi scrupuleuse que les hommes pécheurs, ni qu'elle se gêne

pour nous dénoncer le mal en l'appelant de son vrai nom. Je ne vois pas non plus qu'avec cette crainte excessive de parler ouvertement de Fimmoralilé, la ^nération actuelle soit pour cela plus morale. Je <n^ins bien plutôt qu'à force de voiler le mal et d'en atténuer l'expression, on ne finisse par amoindrir iidée même du mal et l'horreur qu'il doit inspirer.

C'est pourquoi, rejetant ici toute fausse délîaiteflse) imitant la sainte franchise de la parole de Died/et déchirant d'une main ferme le voile qui pourrait vous cacher l'abîme ouvert sous vos pas , je vous dirai sans détour, chers amis, que l'impureté est, plus &h core que l'orgueil , la passion dominante chez les jea^ nés gens, celle qui fait le plus de victimes, celle qoi perd le plus grand nombre d'âmes. Plus j'avanee dans la vie , plus j'apprends à connaître les hommes^ plus une expérience amère détruit pour moi les illusions du jeune âge et soulève ce vcnle trompeur que les convenances de la vie civilisée jettent sur la vie réelle, plus je suis effrayé de l'empire immense exercé par cette passion funeste , et des maux incalculables qu'elle verse à grands flots dans les sociétés humaines. Cela est vrai surtout dans les grandes villes , parce que les tentations y sont plus nombreuses et plus difficiles à éviter; et la nôtre, hélas! sous ce rapport , doit être mise au premier rang. Oiii sontils autour de nous les jeunes gens qui ont échappé à l'empire d^adant des passions de la diair, et qui ont gardé intacte , au milieu des souillures du monde , ki pureté de leur enfance? Il en -est quelques-uns, sai» doute , pour l'honneur de l'évangile et de la cons^ cience , pour témoigner qu'après tout l'âme , quand elle le veut bien, maîtrise le corps et le fait obéir en esclave docile; mais ces jeunes gens restés purs sontils le grand nombre , ou sont-ils au contraire de rares

exceplioos? J'en appelle à la consdeDce de ceux qui

m'écoulent! Le grand nombre, il &ut bien le dire,

sont engagés dans ces liens honteux et tyranniques

dont Salomon, qui les connaissait par expérience,

déclare que « cest une chose plus amère que la

mort ^ » Le grand nombre se jettent à Fenvi dans la

gueule de ce monstre dévorant qui, s'emparant de

rhomme tout entier , brise du même coup la force

physique et Fénergie morale , suce tout à la fois le

aang des corps et la vie des âmes.

. Mais mon but n'est pas de vous décrire les effets

terribles qu'entraînent les passions de la chair , soit

pour la vie présente , soit pour la vie éternelle. Ici

encore il y aurait trop à dire , et je n'ai ni le temps

ni le désir d'entrer dans de tels détails, ici encore je

^ais au plus pressé, au plus utile; et le plus utile ,

c'est de vous indiquer les moyens de combattre vos

passions et de les vaincre.

La première chose à faire pour y parvenir , c'est d'éviter autant qu'il dépend de vous les occasions d'être tentés. La meilleure manière de combattre la tentation et la plus sûre , la seule efficace , c'est de la fuir. Dans la guerrexiue vous avez à livrer au péché y il n'y a ni lâcheté ni déshonneur à fuir devant Fen^ nemi; et bien au contraire, la fuite est presque toujours le secret de la victoire. Quand la tentation est

« Ecclés. VU. U.

devant voiis, qaand elle vous presse, et vous environne , et vous enlace de ses séductions , il est bien difficile que vous y résistiez; et vous y succomberiez assurément si vous l'aviez volontairement cherdiée, je dis plus, sr vous n'aviez pas fait ce qui dépend de vous pour l'éviter; car alors vous ne pourriez pas compter sur le secours du Seigneur , et sans oe secours vous ne pouvez qu'être vaincus, a Celui qui aime le danger périra dans le danger. Quelqu'un peut-il prendre du feu dans son sein^ sans que ses habits brûlent ? quelqu'un marchera-t-il sur de la braise sans que ses pieds en soient brûlés? ^ » Me» chers amis, fuyez donc la tentation ; veillez avec la prudence du serpent sur toutes les circonstances qoî pourraient vous entraîner au mal.

Veillez sur vos sociétés. Apportez un soin extrême au choix de vos amis ; ne faites jamais votre ami in-time , ni votre société habituelle, d'une personne qui pourrait vous donner ou de mauvais conseils ou de mauvais exemples, a Les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs : » c'est une maxime tne» simple et bien vieille, mais cpii en vieillissant n'a rien perdu de son importance ni de son éternelle vérité.

Veillez sur vos plaisirs. Abstenez- vous y non-seulement des plaisirs qui sont décidément coupables-»

•"Prov. VI. 27^ 2&.

mais de tous ceux que vous savez par expérience être dangereux pour votre âme ; de tous ceux qui vous forceraient à oublier momentanément la pensée de Dieu, que vous ne pourriez pas goûter en sa pré* sence, et sur lesquels vous ne pourriez pas appeler sa bénédiction. Je me borne à cette règle générale : c'est à votre conscience à l'appliquer suivant votre caractère, votre tempérament et les circonstances où voij^ êtes placés.

Veillez sur vos lectures. Parmi les séductions que le démon emploie pour perdre les âmes , une des plas dangereuses est assurément dans les mauvais livres. Bien des hommes, descendus plus tard au dernier degré du vice ou même du crime, ont commencé par de mauvaises lectures. Mais à côté des livres décidément reconnus comme mauvais , il en est un grand nombre qu'on tolère dans le monde et qui, sans afficher ouvertement l'immoralité, ont pourtant une tendance immorale , d'autant plus dangereuse qu'elle est plus voilée; et ces livres-là, aujourd'hui , sont partout; il n'est pas besoin de les aller chercher, ils viennent d'eux-mêmes s'offrir à vous, ils se raé^ tent complaisamment à la portée de toutes les bourses , et il faut une volonté déterminée pour ne les pas lire. Rejetez sans hésitation , mes chers amis , ces tristes productions de la littérature moderne qui montrent le vice à découvert, non pour en inspirer l'horreur, mais bien plutôt pour le rendre intéressant^

rejetez aussi tous les ouvrages qui ont pour éSei de mettre le trouble daos votre cœur , d'exalter trop vivement votre imagination , de vous &ire perdre le goût des choses sérieuses et des devoirs tranquilles. Ce sont là autant de sentiers détournés et perfides, par lesquels Fennemi des âmes vous entraîne peu à peu dans la voie large qui mène à la perdition.

Veillez sur vos regards. Les yeux sont une porte par laquelle entrent dans Târoe une multitude de péchés. L'Ecriture partage toutes les tentations en trois classes ; et lune de ces trois grandes classes de tentan tiens est la convoitise des yeux. ' Il y a tel regard qui, devant Dieu, est un adultère; tel autre regard qui est un larcin ; tel autre qui est un meurtre. Du regard à l'acte, la pente est rapide et glissanta Un regard est bien souvent pour notre cœur porté aH mal ce qu'est l'étincelle pour le baril de poudre. Le commencement du péché d'Eve, et par conséquent de tout le mal qui est dans le monde , fut un regard porté sur le fruit défendu. Encore une fois^ veillez sur vous sous ce rapport ; ne jouez pas avec cette arme dangereuse, et, comme le fidèle Job^ a faites on pacte avec vos yeux. ^ ». Sans affectation, et tout en conservant à votre conduite ce secret qui en fait tout

* Jean. IL 16. Comparez Gen. IH. 6, et la triple tentation de Jésus-Christ , Luc. IV.

' » Job. XXXl. 4 ; Prov. IV. 2o.

AUX CATÉOaUMÉNES. tOS

le prix, détournez vos regards de toat ce qai pour* rait vous eutrainer au mal.

Veillez sur vos pensées ; et , pour qu'elles ne puissent pas s'égarer dans des voies mauvaises , fuyez Toisiveté. Voulez- vous sincèrement rester maîtres de vous-méoies et triompher de vos passions? livrez* V0IIS à un travail assidu, manuel ou intellectuel, peu importe , pourvu qu'il occupe sérieusement vos facul'- (^dtés. Le travail , comme moyclb de fuir la tentation et de vaincre le péché , est une des bénédictions les plus précieuses que Dieu ait accordées à Thomme dand 800 état de chute et de misère morale. Quand le corps et l'esprit sont activement et sérieusement occupée, il ne reste plus de place pour les pensées mauvaise, pour les suggestions du péché; et presque toujours le mal est un fruit de l'oisiveté. Ce fut dans un moment d'oisiveté que David fut entraîné, sur cette pente rapide et fatale dont je parlais, d'un r^ard de convoitise à l'adultère, et de l'adultère à l'homicide.

Tels sont les points essentiels sur lesquels il faut porter votre attention pour n'être pas vaincus dans cette guerre sainte où vous vous engagez aujourd'hui, eo jurant fidélité à votre divin chef. Sans doute cela ne suffit pas encore : les précautions que je viens d'indiquer ne sont que le côté négatif de la lutte contre le péché ; il restera toujours, quoi que vous fassiez, des occasions où vous aurez la tentation etk face de vous, où il vous faudra la combattre directement et

en quelque sorte corps à corps. Mais si vous avez été fidèles et sincères dans vos efforts pour fuir la tentation j alors quand elle se présentera malgré vous , vous pourrez en triompher. Alors vous pourrez dire à Dieu avec confiance : a Seigneur! ne nous laisse pas succomber à la tentation , » et cette prière sera exaucée parce qu'elle sera sincère. Alors, tout faibles que vous êtes, vous serez forts ; et ne pouvant rien par vous-mêmes , voils pourrez « tout par Christ qui vous fortifie. » Alors vous trouverez dans la parole de Dieu un bouclier que vous pourrez , comme Jésus- Christ dans le désert , opposer avec confiance aux attaques du tentateur , et contre lequel viendront se briser tous les traits enflammés du malin. Alors vous sentirez que l'ardeur même de votre âge, lorsqu'dle cesse d'être détournée de son vrai but, lorsqu'elle se porte vers Dieu et vers le bien, devient un secours précieux pour résister au mal. La jeunesse , qui est l'âge des passions , est aussi l'âge où il y a le plus de force chez l'homme pour vaincre la passion. Quand cette ardeur, trop souvent déréglée, qui emporte les jeunes gens dans les voies du péché , se tourne en généreux entraînement vers le bien, en noble enlhcmsiasme pour la vérité divine, pour la beauté morale ; quand les passions encore dans toute leur force , sont contenues et réglées par une passion supérieure et sainte , mais non moins ardente ; quand un fou sacré embrase le cœur tout entier et y consume les affec-

AUX CATÉCHUMÈNE». t05

tioDS impures 9 — qai pourrait dire alors la puissance qui est doonée à l'homme , dans de telles conditions, pour résister au mal et pour vaincre le péché ? C'est là y mes amis, le privilège qui est réservé à votre jeunesse, si vous voulez la donner à Dieu. Il n'y a qu'un temps dans la vie pour éprouver cette ardeur sainte , cette passion céleste ; et si vous laissez passer ce temps sans en profiter, plus tard vous le regretteriez vainement. Plus tard vous ne pourriez plus que vous traîner languissamment et froidement dans les voies de la sagesse, au lieu de vous y élancer avec ardeur comme vous le pouvez aujourd'hui.

Allez donc , jeunes serviteurs et jeunes servantes de Jésus-Christ, allez combattre ce bon combat de la foi qui s'ouvre aujourd'hui devant vous ! « Saisissez la vie éternelle, soyez de ces violents qui ravissent le royaume des cieux ; ne regardez point en arrière après avoir mis la main à la charrue ; offrez à Dieu vos corps et vos esprits en sacrifice vivant et saint; fuyez les désirs de la jeunesse, crucifiez la chair et ses convoitises, coupez et jetez loin de vous le membre qui vous fait tomber dans le péché; ne tous laissez pas vaincre par le mal, mais surmontez le mal par le bien ; lenez ferme ce que vous avez , afin que nul ne ravisse votre couronne ! »

Vous le voyez , et nous n'avons pas voulu vous laisser dans l'ignorance à cet égard , dans cette voie sainte oii vous vous engagez aujourd'hui , il y aura

%Q% AUX GATÊGHUMÈNE8.

deB renoncements , des combats , des sacrifiées qui parfois poniTont coûter à votre cœur naturel. Mais tout cela sera plus que compensé par les joies qui vous attendent au service du Seigneur. Vous éprouverez de plus en plus, si vous êtes fidèles, que a les voies de la sagesse sont des voies agréaf^ Mes, et que tous ses sentiers ne sont que prospé* rite* » Quelle joie de savoir que vous êtes enfont de Dieu , réconciliés avec lui par Jésus-Christ , objets de son étemel amour, gardés par sa puissance au milieu des épreuves de la vie; que pour vous Tét^r* nité n'a plus de condamnation , la .mort plus û'êigmèf* Ion f que vos noms sont écrits dans le livre de vie, el vos places déjà marquées auprès de Jésus dans la maison de son Père! Quelle joie de sentir que vous êtes dans Tordre, que vous remplissez votre dea*^ tînation , que vos (daisirg sont sans remords et v« épreuves sans am^ume, que votrQ conscmiee voaa approuve , que vous vous êtes vaincus vous-mêmes , que la plus noble partie de votre être occupe la place qui lui appartient, que l'âme commande et le corpa obéit! Qudle joie surtout de pouvoir, au prix de votre vie tout entière , témoigner votre amour à ce Sauveur qui vous^ a tant aimés ; de pouvdr racore lui consacrer, non les restes d'une vie usée déjà dam les convoitises dn péché, mais votre jeunesse, votre force , votre ardeur , ce que vous avez de meilleur , la fleur de votre vie; de pouvoir répandre aux pteds

AUX CATÉCHUMÈNES. «ff

de votre céleste époax , comme une vierge chaste^^ votre vase de parfum pur encore des souillures du monde; de pouvoir donner tout à celui qui vous a tout donné t Ah ! c'est surtout au nom de cet amour d'on Sauveur mourant pour vous sur la croix que nous vous conjurons de lui donner votre vie et votre cœur. C'est dans 4a croix qu'est votre force ^ c'est par la croix que vous vaincrez , c'est au pied de la croix qae vous irez de jour en jour retremper vos ftoies poar soutenir votre saint combat. La coimnunioii du pain et du vin, à laquelle vous allez participer , n'est que l'image de cette autre eommunion spirituelle ^ de tous les jours et de tous les instante , qu'il vous fiiodra désormais^ entretenir avec Jésus^Christ crucifié. La croix de Jésus-Christ sanctifiera vos joies, elle con* eolera vos épreuves, elle soutiendra votre feiblesse, die relèvera votre abattement, elle illuminera vos ténèbres, elle anéantira vos péchés , elle transformera votre lit de mort.

Mes chers amis, que vous dirai-je encore , etcom* ment faire passer dans vos cœurs ce qu'éprouve ie nôtre dans un tel moment ? Il y a des moments oit le cœur déborde , où il dierche vainement pour &'épan* cher des paroles qui se trouvent trop impuissantes, et trop pâles, et trop froides.... EHeu nous est témoin que vous n'êtes point à l'étroit au-dedans de nous , et que nous éprouvons pour vous toute là sollicitude craintive et tendre d'une aflection paternelle. Dieu

nous est témoin que nos paroles ont été dictées, du commencement à la fin, par un ardent désir de vous faire du bien , de travailler à votre salut et à votre vrai bonheur. Dieu nous est témoin que nous n'avons dans ce moment qu'une pensée et qu'un désir, votre fidélité dans cette vie et votre salut dans Téternité ! Mes chers amis , mes bien-aimés enfants selon Dieu , n'est-ce pas que vous ne tromperez pas notre espérance ? n'est-ce pas que vous ne ferez pas comme tant d'autres, qui après avoir comme vous, dans un jour comme celui-ci, pleuré et tremblé devant là table du Seigneur, après avoir, comme vous allez le faire, promis au pied de sa croix de lui être fidèles , bientôt après ont oublié tout cela pour marcher comme leur cœur les mène et selon le regard de leurs yeux? n'est-ce pas que lorsque vous serez en butte aux séductions du monde ou aux entraînements de votre cœur mauvais, lorsque la tentation sera pressante, lorsque l'ennemi de votre âme croira déjà vous tenir en sa puissance, lorsqu'il triomphera déjà de votre chute, vous vous rappelerez alors ce jour, cette heure, ces larmes, ces promesses, ce serment devant l'église et devant Dieu ; et que vous trouverez dans un tel souvenir, vivifié par le Saint-Esprit, la force de dire au péché : arrière de moi ! et d ajouter avec l'apôtre : (( qui nous séparera de l'amour de Christ ? en toutes choses nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés ! car je suis assuré que ni la mort

ni la vie y oi les anges ni les démons , ni les choses présentes ni les choses à venir, ni la hauteur ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour que Dieu nous a témoigné en Jésus-Christ notre Seigneur ! » Amen.

Mai l8o2

LE

C'est pourquoi ie royaume des cieux est semblable à un roi , qui voulut compter avec ses serviteurs. £t quand il eut commencé à compter, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents. Et parce qu'il n'avait pas de quoi payer , son seigneur commanda qu'il fOlt vendu , lui , sa femme et ses enfants , et tout ce qu'il avait , et que la dette fut payée. Mais ce serviteur se jetant à ses pieds, le suppliait, en disant : seigneur , aie pitié, et je te rendrai le tout. Alors le seigneur de se serviteur, touché de compassion, le relâcha et lui quitta la dette.

Mais ce serviteur étant sorti rencontra un de ses compagnons de service, qui lui devait cent deniers; et l'ayant pris , il l'étranglait en lui disant : paie-moi ce que tu me dois. Mais son compagnon de service se jetant à ses pieds , le priait , en disant : aie patience, et je te rendrai le tout. Mais il n'en voulut rien faire; et il s'en alla , et le mit en prison jusqu'à ce qu'il eût payé la dette. .

Or ses autres compagnons de service voyant ce qui était arrivé, en furent extrêmement touchés , et ils s'en vinrent, et déclarèrent à leur seigneur tout ce qui s'était passé.' Alors le seigneur le fit venir , et lui dit : méchant serviteur , je t'ai quitté toute cette

clette , parce que tu m en as prié : ne te fallait-il pas atisci avoir pitié de ton compagnon de service, comme j'avais eu pitié de toi? Et son seigneur étant en colère le livra aux sergents , jusqu'à ce qu'il lui eût payé tout ce qui lui était dû.

C'est ainsi que vous fera mon Père céleste , si vous ne pardonnez de tout votre coeur, chacun à son frère, ses fautes.

(Matth. XVm. 23-33.)

Je viens vous parler du pardon des offenses. C'est là un sujet dont on peut dire qu il est aussi ancien que le monde , et cependant toujours nouveau. Aussi ancien que le monde : car dès la chute de nos premiers parents il y a eu des offenses parmi les hommes , et le pardon est devenu nécessaire. Mais en même temps ce sujet est toujours nouveau et il ne vieillit jamais : car le cœur de Thomme est aujourd'hui encore ce qu'il était aux jours de Caïn ; et malgré toutes les améliorations extérieures que les progrès de la civilisation ont fait intervenir dans les rapports entre les hommes, le fond de leurs dispositions est toujours le même. La haine, le ressentiment, l'esprit de vengeance vivent toujours au fond de leurs cœurs, et ils ont toujours le même besoin qu'on leur prêche le pardon. Cette nécessité ne regarde pas seulement les hommes encore étrangers à l'influence de l'évangile , elle existe également , avec des degrés différents , pour les chrétiens, pour chacun de nous tous tant que nous sommes. Tous tant que nous sommes, nous sommes portés naturellement à rendre le mal pour le

ut LE PARDON DES OFFENSES.

oial ; et nous avons besoin qu'on vienne de lemps en temps nous remettre devant les yeux ce devoir du pardon que nous oublions si facilement.

Ce sujet d'ailleurs est d'une importance capitale, et il n'en est aucun qui touche de plus près à nos intérêts les plus précieux. Il n'importe pas seulement à notre bonheur dans ce monde, il se rattache immédiatement à notre salut éternel; car une bouche qui ne peut mentir a dit : (( Si vous ne pardonnez point aux hommes leurs offenses, votre Père céleste ne vous pardonnera pas non plus les vôtres. » Il ne pardonnera pas! parole terrible et dont on peut dire à bon droit, avec un ancien père de l'église, que celui qui ne se réveille pas au bruit de ce tonnerre n'est pas endormi, mais il est mort. Il ne pardonnera pas! Et savez-vous ce que c'est que n'être point pardonné ? N'être point pardonné , c'est rester ce que nous sommes naturellement, cest-à-dire l'objet de la colère et de la malédiction divines. N'être point pardonné, c'est entendre au jour du jugement oette épouvantable sentence : k allez , maudits , au feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges ! d c'est être jeté dans ces « ténèbres de dehors, où il y a des pleurs et des grincements de dents , là où le ver ne meurt point et où le feu ne s'éteint point!» Sans la charité qui pardonne à nos ennemis , tout le reste ne servirait de rien pour nous sauver. Quand nous aurions mené la vie la plus pure et la mieux

réglée^ et passé avec justice aax yeux du monde pour honnête et vertueux ; quand nous aurions scrupuleusement pratiqué tous nos devoirs religieux , fréquenté assidûment les saintes assemblées, lu la bible ^ chanté les louanges de Dieu en public et dans nos maisons ; quand nous aurions possédé une exacte connaissance des vérités et des devoirs du christianisme, ainsi que des preuves de sa divinité, <]ue nous l'aurions défendu par la parole ou par écrit , et fermé la bouche à ses adversaires par des ^i^uments sans réplique ; quand nous aurions distribué en aumônes tout notre bien ; quand nous serions monté sur un bftcher pour confesser notre foi, — si nous n'avions point pardonné à nos ennemis, tout cela ne nous servirait de rien , et une condamnation éternelle serait notre infaillible partage. En vain les entrailles de la miséricorde éternelle se sont émues •en notre faveur , en vain Christ est mort sur la croix pour nous acheter au prix de son sang le pardon de Dieu : le refus de pardonner nous-mêmes à nos ennemis rend l'œuvre de Christ inutile; il fait rentrer en Dieu ses miséricordes, si j'ose m'exprimef ainsi; il fait revivre tous les péchés qui nous étaient déjà pardonnés ; il ferme son cœur de père, et le force à faire tomber sur nous une condamnation d'autant plus terrible, que sa miséricorde avait été plus grande à notre égard. C'estià ce qui résulte clairement , entre antres passages de l'Ecriture, de la parabole que

214 LE PARDOiN DES OFFENSES.

nous avons choisie pour notre texte. Ce récit figuré s'explique de lui-même : le roi de la parabole^ c'est Dieu; le débiteur insolvable, c'est chacun de nous, ce sont tous les hommes, sans en excepter un seul; la dette énorme qui pèse sur ce serviteur, ce sont les péchés sans nombre que nous avons commis contre Dieu ; la dette légère que son compagnon de service a contractée envers lui , ce sont les oflenses de nos frères à notre égard. Le roi remet la première dette à son serviteur, et au nom de la compassion qu'il vient de lui témoigner, il lui demande de remettre la seconde à son frère. Dieu nous pardonne sans condition et sans réserve la masse énorme de nos iniquités, et au nom de l'amour qu'un tel amour doit faire naître dans notre cœur, il noua demande de pardonner aussi à nos frères. Ainsi , dans le système évangélique, c'est le pardon de Dieu qui précède celui de l'homme : il en est le principe et le moyen. Dans son état naturel , le cœur de l'homme n'est pas disposé à pardonner; et bien malheureux serait notre sort , si Dieu n'avait de charité pour nous qu'à proportion de ce que nous avons eu de charité pour nos ennemis. Mais quand nous savons que Dieu nous a pardonné le premier; qu'il nous a aimés sans attendre que nous l'aimassions ; que , pour pouvoir nous sauver, il a tout sacrifié, même son fils unique et bien-aimé , — alors la reconnaissance et l'amour pénètrent notre cœur et le renouvellent;

ailors il devient facile de pardonner à des ennemis qui sont nos frères , et pour lesquels Christ est mort comme pour noos. Alors aussi Dieu exige que nous leur pardonnions en effet ; et si nous refusons de le faire, il nous retire son propre pardon.

Ce n'est donc pas seulement au nom de la crainte du 4diàtiiiient , mes bien-aimés frères , que nous vous demandons de pardonner à vos ennemis : c'est aussi y c'est avant tout au nom de la reconnaissance et de l'amour. vous qui trouvez que c'est une chose pénible et dure de renoncer à votre haine et de pardonner, venez au pied de la croix de Jésus-Christ, contemplez le spectacle qu'elle vous présente, et comparez Je pardon que Dieu vous demande au pardon qu'il ^OQS a donné. Mettez dans la balance , d'un côté les fécbés sans nombre et sans mesure que vous avez commis contre Dieu, Dieu qui ne vous a jamais fait que du bien,. de l'autre la légère offense que vous Teproehez à votre frère, offense qui peut-être fut provoquée par des torts de votre part ; d'un côté la grandeur et la sainteté de celui que vous avez offensé, de l'autre votre petitesse, votre néant, et par-dessus tout votre indignité; d'un côté ce que pourra coûter à votre cœur le pardon qu'où vous demande, c'est-à-dire la répression d'une passion mauvaise, de l'autre ce que votre pardon a coûté à Jésus-Christ, c'est-à-dire toute une vie d'humiliations et de souffrances , et après celte vie l'agonie de

s 16 LE PARDON DES OFFENSES.

Gethsénmné, et les outrages de la ooiîr de Caïphe^ et les longues tortures de la croix ; entendez du haut de oette croix la voix mourante de votre Sauveur qui vous crie : « aimez- vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ; si Fun de vous a sujet de se plaindre de l'autre , comme je vous ai pardonné , vous aussi faites de même , » — et après eela~, conservez encore dans votre codur, si vous Tosez, des sentiments de haine et de vengeance; après cda, rendez à votre frère le mal pour le mal , et l'injure pour l'injure ; après cela , faites-vous uq point d'honneur de vous venger , et ne croyez votre réputation à couvert qu'après que vous aurez lavé l'outrage dans le

sang du coupable Quoil sera-t-il nécessaire, pour

vous engager à pardonner, de vous parler de crainte et de châtiment, à vous qui faites prdession de croire à un Dieu Sauveur? à vous « auxquels Christ a été si vivement dépeint et comme crucifié sous vos yeux , » pour parler avec l'Ecriture? à vous qui naguère encore vous êtes approchés de la table de Jésus , qui avei tenu dans vos mains et porté à vos lèvres ce pain et ce vin qui ne vous parlent que d'amour, de. pardon et de charité ? N'y a-t-il là rien qui pénètre votre cœur, rien qui vous presse d'aimer Jésus et de pardonner comme lui? Quand votre intérêt le plus solennel ne vous y engagerait pas, ne suffirait-il pas, pouc.vous y décider , d'un motif plus noble et plus pur, la reconnaissance, le dévoûment, le besoin na*

torel à rhomme de répondre à Taïuour par l'amour? Ah! mes frères , si en présence de la croix de Jésos-Ghrist vous ne pardonnez pas , je ne dis pas senlemmt que voos attirez sur vous la condamnation, je dis jAm, vous n'avez rien à faire avec l'évangile, il n^ a rien de commun entre vous et Christ , et quand, dans notre dernière solennité, vous vous approdiiez de la table sacrée , vous avez bien pris dans vos mains et porté à vos lèvres du pain et du vin, mais vous n'avez point participé au corps et au sang du Seigneur; vous avez mangé et bu, mais, vous n'avez pas communié ; et c'est à vous que s'appliquerait alors avec justice cette sentence terrible de l'apôtre : (( Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur Jésus- Christ, qu'il soit anathème! ))

Mais le pardon des offenses est-il donc réellement une chose dure et pénible, qu'il faille tant solliciter les hommes pour les y décider? Non, mes frères, et je me hâte de retirer la concession que j'avais paru faire pour un moment à cet égard. Le pardon des offenses n'est pas seulement la voie la plus sûre et la plus chrétienne, c'est encore la voie la plus douce, la plus en harmonie avec les vrais besoins de notre cœur. Au premier moment, je l'avoue, la vengeance a quelque chose de doux , et elle aussi répond à un besoin de notre cœur. Pour une âme échauffée par la colère, la vengeance est comme un breuvage rafraîchissant ; il y a une espèce de bonheur féroce et

infernal à traiter notre ennemi comme il nous a traités, à lui rendre le mal pour le mal. Mais ce bonheur est illusoire et passager. A peine Tacte de vengeance est consommé, la douceur se change en amertume ^ et ce breuvage rafraîchissant que nos lèvres trouvaient délicieux devient une liqueur corrosive qui nous brûle les entrailles. Que ne donnerait-on pas alors pour ne s'être pas laissé aller à Tesprit de vetigeance, pour qu'il fût possible encore de pardonner! Mais il n'est plus temps, et le sentiment de cette impossibilité reste comme une épine dans notre cœur. Quand on pardonne, c'est tout le contraire. Le premier moment coûte , il est vrai , des efforts soutenus et quelquefois pénibles. Il faut lutter violemment contre le penchant de la nature : il faut remporter une victoire, cette victoire dont la sagesse de Dieu a dit : a Celui qui est lent à s'irriter vaut mieux que l'homme vaillant, et celui qui est mattre de son cœur est plus grand que celui qui prend des villes. » Mais quand une fois on a triomphé de sa passion ; quand on a prononcé avec sincérité, non pas des lèvres seulement, mais du fond du cœur, ce mot divin de pardon , alors cette victoire porte des fruits dont la douceur paie abondamment ce qu'ils ont coûté. Alors une joie délicieuse, ineffable, permanente vient inonder le cœur, et Ton éprouve que la charité « a les promesses, de la vie présente aussi bien que de celle qui est à venir. » D'ailleurs , Ja charité est le plus sûr moyen d'agir

snrnolre eanemi, de le dompter, et, par une sainte violence, de le mettre dans riropossibilité de continuer à nous faire du mal. C'est dans ce sens qu'il hui expliquer an passage remarquable de l'épttre aux Romains, dont la forme présente au premier abord quelque chose d'étrange et de paradoxal : « Si tOD minemi a faim , » nous dit l'apôtre , « donne-lui à manger; s'il a soif, donne-lui à boire; car en faisant cela , tu lui amasseras des charbons de feu sur la tête. » C'est-à-dire, tu le dompteras , tu le mettras dans l'impossibilité de te nuire , aussi sûrement que si tu l'écrasais sous une pluie de feu. En effet , il n'y a rien de plus puissant, de plus irrésistible que la charité. Quand on répond à la haine par la haine, OQ renforce cette disposition dans le cœur de Tennemi ; mais quand on n'oppose à la haine que la charité, l'ennemi le plus acharné perd le courage et la force de haïr. 11 résistera longtemps peut-être; il cherchera par tous les moyens à exciter dans votre cœur cette haine dont il a besoin pour faire vivre la sienne ; mais si vous persévérez à lui rendre le bien pour le mal , tôt ou tard il se confessera vaincu , et courbé comme par une main divine , il viendra enfin prosterner sa haine aux pieds de votre charité. Ce que n'ont pu ni la force, ni la sagesse, ni l'éloquence, ni les miracles, la charité l'a obtenu. D'où vient que Seul , ce persécuteur acharné de David , qui naguère avait soif de son sang, qui le poursuivait sur les mon-

JîO LE PARDON DES OFFENCES.

lagnes et daos les cavernes comme ane bête sauvage, toQt^-coap renonce à sa haine , s'humilie devant son ennemi, et appelle David son fils en versant des larmes de repentance? Le pouvoir royal est-il échappé de ses mains ? n'a-t-il plus une armée sous ses ordres? David aurait-il remporté la victoire? Non, rien de (out cela : SaUl est toujours le roi tout-puissant, David rhomme sans pouvoir et sans défense ; mais David a tenu entre ses mains la vie de son ennemi , et il Ta généreusement épargnée. Voilà ce qui a brisé le cœur de Saiil ^ voilà ce qui réduit à Hnaction sa puissance royale et ses soldats. Et pour citer un exemple qui vous touche de plus près , transportez-vous par la pensée dans ces temps cruels et glorieux où l'église chrétienne , jeune encore , étendait chaque jour ses conquêtes sous le feu de la persécution. Savez-vous ce qui contribuait le plus efficacement aux victoires de la foi chrétienne? Ce n'était pas la supériorité de l'évangile sur les systèmes de philosophie; ce n'était pas l'éloquence des docteurs de l'église; ce n'était pas même le courage indomptable des martyrs : c'était leur charité. Quand on voyait ces hommes condamnés à périr sous la dent des bêtes féro^ ces , se mettre à genoux sur le sable qu'ils allaieot rougir de leur sang, et prier pour ceux qui le fai-^ ^ent verser : pour l'empereur qui avait promulgué l'édit de persécution , pour les magistrats qui avaient ordonné le supplice , pour cette foule qui se jH^essait

LE PAHDON D£S OFF£i\CES. %%f

8or les degrés de l'amphilhéâtre, avide de voir mourir ces dirétiens déteslés , -^ alors il se trouvait dans celte foule des hommes, poussés par une foroe irrésistible, (foi s'écriaient : et moi aussi je veux être chrétien 1 le lendemain , ils descendaient à leur tour dans Farène pour mourir en confessant cette foi d'un jour; et c'est ainsi que, suivant Tadmirable eipresâon de TertuUien , (c le sang des martyrs était la semence de Téglise 1 » Par une conduite semblable , mes frères , nous obtiendrons aujourd'hui encore les mômes résultats. Nous aussi , par la charité nous triomjdierons de nos ennemis : victoire bienheureuse et sainte 9 qui, non-seulement profite à celui qui la remporte, mais qui n'est pas moins salutaire au vaincu; sur les ruines de la haine s'élève dans son cœur le repentir ; il sent que la vérité est du côté de la chanté, et il vient embrasser à son tour une foi qui porte en nous de tels fruits.

Ce sont là, sans doute, mes frères, des motifs Suffisants , bien que nous pussions facilement en indi- C|uer d'autres, pour vous engager au pardon des offenses. Mais ce n'est pas assez de sentir la nécessité de pardonner y il faut encore se foire une juste idée de ce devoir, en bien comprendre la nature et l'étendue. Trop souvent, tout en admettant en principe le devoir de pardonner , on le restreint dans l'application d'une bien opposée à l'esprit de l'évangile. U est

t%% LE PARDON DES OFFENSES.

donc nécessaire que dous examinions avec vous jusqu'où s'étend , pour le disciple de Christ^ robligalion de pardonner les offenses. L'apôtre saint Paul nous fournit à cet égard une règle sûre et d'une application facile : « Si l'un de vous a sujet de se plaindre de l'autre, » nous dit-il, « pardon nez- vous réciproquement comme Jésus-Christ vous a pardonné. » Dans le pardon, "éomme en toutes choses, c'est la conduite du Seigneur qui doit servir de règle à la nôtre, c'est la perfection suprême que nous devons prendre pour modèle. Nous devons pardonner comme Dieu nous pardonne : c'est-à-dire que notre pardon à l'égard de nos frères doit être aussi général, aussi complet, aussi spontané, aussi persévérant que celui de Dieu à notre égard.

Il doit être aussi général. Dieu^ ne fait pas une distinction entre nos péchés pour pardonner les uns et punir les autres. Il ne dit jamais : telle faute est d'une nature trop grave pour être pardonnée; je pardonnerai jusque-là, et là s'arrêtera ma miséricorde. Sa grâce ne connaît point d'exception : elle coule sur toutes nos iniquités comme les flots de la mer , sans demander si elles sont plus ou moins criminelles de leur nature. Ce n'est pas ainsi qu'on en use dans le monde, et trop souvent même parmi ceux qui portent 1^ nom de chrétiens. U y a certains genres d'offenses qu'on met en dehors de la loi de la charité , et qu'on croit de son honneur, j'ai presque dit de son dévoir

de ne point pardonner. On admet qu'il faut pardonner les offenses contre la fortune , contre le bien-être temporel , contre la vie même; mais pour les offenses contre l'honneur, on se fait une sorte de devoir d'en tirar vengeance. Bien des hommes pardonneraient un coup de poignard , qui ne pardonneront pas un geste injurieux. Us vous diront que l'honneur est plus prédeux que la vie , et que l'outrage qu'ils ont reçu les a déshonorés; peut-être même, adoptant jusqu'au boat les abominables maximes du monde à cet égard, ils ajouteront qu'une tache de cette nature ne se lave qu'avec du sang. Vous êtes déshonorés ? dites-vous : mais quand cela serait vrai , quand vous seriez en rffet privés de votre honneur, ce plus précieux des biens , où prenez-vous dans l'évangile le droit de vous venger? parce que l'offense que vous avez reçue est la plus grave de toutes, est-ce une raison devant Dieu pour ne point pardonner ? Nulle part la morale de l'évangile ne pose des bornes au devoir de la charité; l'évangile vous dit : pardonnez comme Dieu voas pardonne, sans réserve et sans limite. Que si le monde vous tient un autre langage , si l'opinion du inonde est opposée à la loi de Dieu , arrière l'opinion do monde ! Mais serait-il vrai qu'en effet vous fussiez déshonorés par un outrage? votre honneur serait-il quelque chose de si peu solide , qu'il dépendit de la conduite d'un autre ? et parce qu'il plaît à ira homme méprisable de me traiter avec indignité ^

tu LE PARDON DES OFFENSES.

celte indignité me rendra*! -elle méprisaide moî* même ? Non , mille fois non : à défout de la consci^[iQe et de l'évangile^ le bon sens ferait justioe de paréos maximes, plus absurdes encore, s'il est possible» qu'elles ne sont criminelles. J'en appelle à vous-mômeSb Vous connaissez le trait de cet homme charitable qui allait de porte en porte solliciter en foveur des pau* vres. 11 arrive à un homme riche , mais avare, qui le refuse avec dureté. En vain l'ami des pauvres insiste, il ne fait que s'attirer de nouveaux refus, jusqu'à ce qu'enfin cet homme brusque et insolent, excédé de ces instances importunes , s'oublie jusqu'à lui donner un soufQet Vous savez ce que fit alors le martyr de la charité chrétienne?' il prit un air riant, et dit à celui qui venait de le flétrir d'un sanglant outrage : « cela c'est pour moi y mais mes pauvres!.... » Que vous semble de cette conduite? Cet, homme vous fait-il l'effet d'un lâche ? est-il déshonoré à vos yeux ? ou bien , au contraire , votre oceur tressaiUe-t-il d'attendrissement et d'admiration comme à l'aspect d'un acte glorieux et sublime ? Aussi l'insoiteur se jeta-t*il en plâtrant aux pieds de celui qu'ï avait injurié, et lui présenta sa bourse en lui demaadant mille ftxs pardon; et Tincrédule Diderot, qoi nous raconte ce trait , y ajoute cette réflexion : « On est plus grand quand on porte l'évangile dans son cœur , que lorsqu'on le renfenne dans le fourreau de son sabre. » Voulez-vous un exemple plus grand

LB PiflDON DES OFFBNBES. M5

eMmt QauHl Jésus, oeint d'ane couronne d^pines, {■ré d'om poarpre et d'an sceptre dérisoires , était m batte mx plus yih outrages qui furent jamais ; qoand les soldats romains lui donnaient des soufflets, qoand las valets du sanhédrin lui crachaient au visage, penBeBE*voas qu'il fftt déshonoré par ces outrages ; et voDB fBdt-il l'effet d'un làdie, parce qu'au lieu de rendre injure pour injure , il n'eut à la bouche que dee moto de charité et de pardon ? Que le monde ftase doDO ici l'application de ses prindpes , et qu'il cae dire que 'Jésus est mort déshonoré..... Mais le inonde lui-même dément ses propres maximes en présence de la diarité qui les brave ; il est forcé de noonnaltre que Jésus ne fut jamais plus grand qu'au Min de son humiliation, et que cette prière qui s'échappail de ses lèvres mourantes : — mon Père, pardonneleur ! «M est le trait le plus sublime de sa gloire.

n est une autre classe d'offenses que, dans le monde, on se fut souvent un devoir de ne point pardonner i «sent celles qui ne s'adressent point à noua-mlmet^ auâs à nos amis ou à nos parente. C'est liaat que Madame de Staël se fiûsait gloire de répéter qà-élé psordonnait tout à ses propres ennemis , mais 9» jamais eHe œ pardonnerait aux ennemis de son père. Et combien de parents qui pardonneront volontim un tort qui les touche personnellement , mais fii tefiMmat de pardonner le mal qu'on ftiit à leurs «tlmtol La même disposition se rencontre ches te

ne LE PARDON DES OFFENSES.

mari à l'^rd de sa femme , ou chœ la femme à l'égard de son mari , ou chez l'ami à l'égard de son ami. C'est encore là une disposition contraire -à l'esprit de. l'évangile. Sans doute, nous devons ress^tiUr plus vivement les offenses dirigées contre nos parents que celles qui nous touchent personnellement ; sans doute l'oifense , dans le premier cas , est plus grave que dans le second; mais, encore une fois, la nature ni la gravité de l'offense ne sont jamais un motif légitime pour ne la point pardonner. Nous, devons pardonner comme Dieu nous pardonne^ c'est-à-dire sans réserve et sans exception.

Ce ne sont pas seulement les offenses les plus graves qu'on se croit trop souvent dispensé (te pardonner : ce sont aussi — quelqu'étrange que puisse paraître au premier abord cette assertion — les plus légères. De même qu'il est moins rare et moins diffir cile penuètre de supporter chrétiennement les grandes afiQictions que les petits contre-temps de la vie , parce que dans les grandes épreuves on aperçoit plus immédiatement la main de Dieu , de même ce qu'on pardonne le plus difficilement, ce qui exerce le plus la patience chrétienne , ce ne sont pas les ofifenses graves ,. ce sont ces mille petites offenses qui souvent n'ont pas de nom et qu'il serait impossible d'&iumérer, qui naissent comme des épines «un notre sentier de chaque jour ; ces médisances, ces railleries^ ces froissements d'amour-propre , ces défouts de sup-

port, œB manques d'égards , oes contradictions, ces andpatfaies que nous rencontrons chez les personnes avec leaqudles nous entretenons des rapports habitoeia : ùShoBdè qui, pour être minimes, n'en sont pas moiiia seuaibleB , qui compensent par leur multiplicité 06 qui leur manque en gravité , et dont le pardon est d'autanl plus difficile qu'il s'opère dans l'ombre, sans éclat 9 sans que personne nous en sache gré; si ce n'est le Seigneur, aux yeux duquel il n^ a rien de grand ni rien de petit , et qui juge de l'importance de nos cravres , non pas sur leur apparence extérieure , mais sur les sentiments secrets de nos cœurs. C'est sortoot pour ces ofTenses-là que nous avons besoin de veîUer sur nous-mêmes, et de nous rappeler sans œsse que le devoir de pardonner ne connatt point d'exception.

J'ai dit encore que notre pardon à l'égard de nos frères doit . être aussi complet que celui de Dieu à notre éganL Pardonner n'est pas seulement s'abstenir de la vengeance. Pour bien des hommes, le pardon n'est pas autre chose. Us consentent à pardonner, disentrils^ à celui qui leur a fait tort, c'est-à-dire qu'ils ne lui rendront pas le mal pour le mal : mais qu'il se garde bien de paraître en leur présence; ils ne veulent plus ni le voir ni rien avoir à faire avec loi; et si malgré eux ils le rencontrent, leur maintien froid et compassé lui dira trop qu'ils n'ont pas oomplètement ni réellement pardonné, et que le sou-

Sl$ LE PAIU>C»^ I>ES OFFENSES.

veiiir de l'offeoM est toujours vivaat au fond de hmr cœur, &trce là, cbers frères , pardonner gooubo JUm. pard^^nne? Ah ! combien sa œnduite à notre égard est différente 1 Ecoutes la voix du prophète, qui noua annonce le pardon de Dieu : « Consoles^ oonaotoB mon peuple, a dit votre Dieu. Parlez à Jérasc^loBi selon son cœur , et lui criez que son iniquité est pair donnée, qu'elle a regu de la main de i'Etmnel oo^ double grâce pour tous ses péchés. » Une doubla grâce ; c'est-à-dire que non-seulement il dispeoai^ du châtiment , mais il accorde la bénédiction. Noar seulement il retire sa colère, mais il nous rétablit dans sa faveur, comme si jamais nous n'avions péché) non-seulement il nous délivre de l'enfer, mais il nous donne le ciel. Ecoutez encore : « J'ai efbcé tes &rr faits comme une nuée épaisse, et tes péchés oomme une nuée; on cherchera l'iniquité d'Israël, mais il n'y en aarft point; e( les péchés de Juda, mais ils ne seront point trouvés; car je pardonnerai leup ipiquité, et je ne me semiendrai plus de leurs péchés, m U ne s'eç^ Si9tivient plusl tel est le pardon du Seigneur. Quand l'eufaat prodigue revint à son père, oelui^ ne se contenta point de ne pas le punir de sa ooiiduite passée ; mais à l'instant même il se jeta à sop cou et le baisa; il fit oheorcher la plus belle robe poor l'en revêtir ; il lui mit au doigt ua anneau d'or ; il le fit asseoir à sA t^le richement sef^ie , commo si jar mais il ^'ei^t quitté la maison pateriielle. Voilà Qom:»

Lfi PARDON ras OFPBIfSES. SI»

mmd Dîea nous pRfdonne^ et voilà arasai oommeDt il fto nous perdonnioiis à nos frères. Ce n'est pas de ne pae lear reùdre le mal pour le mal : il jfaat remh^ le bien pour le mal G'eM pen de ne pas le# lulSt, il finît les ainier. Il faut ouMrêr leur condtdte' paaaée comme Dieu oublie nos propres pédiés, et agir à leor égard comme s'il ne nous avaient jamms cÊI&BÊiéB'y i\ fàvA le ftiire, non-setilemmt en actes it en pannes, mais du fond du cœdr; il feut que ce sfrit riatr» cœur qui pardonne, et non pas seulement notre bburihe oi» même notre conduite. Tant qu'il rea- Im dalM votre eosor quelque germe secret d'inimitié, ne fftt-il connu que de IKeu et de vous seul, ditesvode bien que vous n'avez point pardonné dans le S6BS' enrovien.

ngoute que ce pardon doit être spontané et sans (Mmdition. Il ne manque pas de personnes qui consinteet à pardonner à ceux qui les ont offensées , mais à condition cpn oeux-^ci leur ftMent des excuses , ou tout avt ismoê te reconnaissQnt coupables : ce n'est point là pardonner à cause de Dieu , et ce n'est pas rinsi hm plus que Dieu nous a pardonné à nousmêmes, n nous à prévenus par sa miséricorde dang notre înqiénitence, il est v<enu noœ chercher et nous antver quand nous étions perdus. C'est quand nous étione ses etanemis que Christ est mort pour nous ; c'est (Mir lit puissance même du pardon qu'il brise nôUv coeur , qu'il y fait naître la componction et la

repentaoce, qu'il nous feil recounaitre et confesser DOS péchés. Allez et feites de même à l'^rd de cens qui vous ont offensés. N'attendez pas qu'jls se reconnaissent coupables; pardonnez-leur sans restriction et sans condition j en vue du Seigneur et non des hommes ; prévenez-les par votre pardon , comme le Seigneur vous a prévenus vous-mêmes. Si vous attendez que celui qui vous a offensés vienne vous confesser sa faute ^ et que ses amis se joignent à lui pour intercéder en sa faveur, vous risquez de ne lui pardonner jamais : car peu d'hommes sont disposés par eux-mêmes à se reconnaître coupables ; et quand bien même ce cas favorable se présenterait, vous auriez pardonné alors- à votre frère seulement à cause de sa soumission et de l'intercession de sea amis y ce qui ôte à votre pardon son plus beau caractère ; mais lorsque vous lui pardonnez sans qu'il ait fait aucune démarche j sans qu'il ait même senti sa faute, alors véritablement vous pardonnez pour le Seigneur et comme le Seigneur ; et c'est d'ailleurs le plus sûr moyen, comme nous l'avons déjà feit observer, de faire rentrer votre frère en lui-même et de le porter à s'avouer coupable.

Enfin , notre pardon à l'égard de i^os frères doit être aussi persévérant que celui de Dieu à notre égard.^ Essayez , je ne |dis pas de iaire le compte , mais de vous représenter ce que pourrait être le compte de nos offenses envers Dieu. Si aux péchés

d'actioa Toais ajoutez ceux de parole et de pensée;

aax péchés déclarés les œuvres bonnes en apparence qœ nous avons faites en vue de nous-mêmes, au lieu de les foire en vue de Dieu ; aux péchés que notre mémoire nous rappelle le nombre bien plus considérable de ceux dont nous avons perdu le souvenir , quelle ne sera pas là masse énorme de nos transgressions ! Cesi après toutes ces transgressions que Dieu nous pardonne. C'est après toutes ces transgressions qu'il vient à nous avec toutes ses grâces , comme le père de l'enfant prodigue; qu'il nous reçoit à sa table et dans sa famille , comme si nous n'avions jamais pédl& Comme nous ne nous lassons pas de pécher , loi né se lasse pas de pardonner ; où le péché abonde, sa grâce abonde par-dessus ; et si nos péchés sont comme les grains de sable de la mer, que nul ne peut compter , son pardon est comme l'océan qui les œuvre. A cet égard aussi nous devons imiter , dans notre petite sphère, la charité divine. « Seigneur 1 » disait saint Pierre à Jésus-Christ , « combien de fois pairdonnerai-je à mon frère qui m'aura offensé? sera-ce jusqu'à sept fois? et en fixant ce nombre , il croyait sans doute faire un effort magnanime, et donner une haute idée de sa disposition à pardonner. Mais que lui répondit le Seigneur ? a je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois. » C'est-à-dire que jamais , jamais la répétition de l'offense n'est un motif légitime pour ne

sas LS PàlOKNi MES OffiJBMSE&.

poîattiMrckHiiier, et cpie i&dîieifte de Jésus neddti mettie aucune borse à l'esercioe de ce devoir.

l'ai eherobé^ mes bien^méa frères , à tow coa* vaînere de. la nécessité dn pardoa dles offisasesi; uns je ne me flatte pas d'ai/»ir réussi à bM&irde tbua les ccBurs tous les seutimeuls contraires à la charité* fi en est sans doute; encore parmi vous, nefût-c»que deu ou trois^ uefûtK» qu'un seul , qui ^ ea dépit, de tarai ce que nous avons pu dire , refuse intérieur^nent do pardonner quelque of&nse, et dont le cœur gards ^core qodqoe amer levain de vengeance ou ^wàt»r tion. A cdui où à cdie d'entre vous quipoorrait. se reoomiaître ici, je voudrais encore, en t^miaanti^ présenter une dernière con^ération poar l'eggagsr a» pardon. C'est celte demande de la priàce d» S» gneur que vous prononcez cbaqitô jour, el qua^ yooa allée répéter avec nous dans peu d'instants : a. Far^ donne-nous, nos offiuises, comme nom faréMmorm à cens: qui nous ootoiensés. n Prenez-y garde : ai ^ œ ^tmonoant cette d»nande> vous' ^ves la eorax ulcéré d'un secret ressentiment! contre ua de vos. fcè* resi^ oette prière de pardon se chmge en une priera de malédiction ^ el vous ne devez la proocmcer qa'en tremblant; elle devient pouc voua une sentence éa mùrtf et l'anathème le plus terrible qui puisse tomber sur ^nofens tète. Que; signifiât, eur effet, ces parolesc « Seigneur! patdonne-nous conuae nous pardoBr

I£ PARDON MS OPFEI^ES. ta3

mm, Vf lersqne réeUemeDt et dans la pratique noas oepoiifoiis BOQS résoudre à pardonner? Essayons de la développer cette prière &ite dans un tel esprit ^ et je m'assure que vous en serez effrayés. Voici donc es que yom demandes à Dieu , 6 vous qui prononcez roraisaii dominicale et qui conservez dans votre oceur an secret ressentinient. Vous lui dites : a Seigneur ! oonuaae je porte dans mon cœur une , aversion que lieD n^en peut arracher , aie pour moi la même haine ; et comme je ne veux jamais voir cet ennemi al qaH aie voie^ ne souffre pas que moi-même je te mejamais dans ton royaume. Travaille à ma perte oomme îe tfavaille à la sienne, au moins par mes déntB , et couvre-moi dans l'enfer d'une confusion élemdle^ comme je voudrais sur la terre le couvrir ^fopprobres : pardonne-moi comme je pardonne! » Voua lui dites : <c Ne me pardonne pas mieux , Seigneur, que je ne pardonne; et comme cette récon- (âliatîon à toqudie on m'engage n'est qu'apparente de ma part> ne* le réconcilie pas autrement avec moi. Je sois tMjmm ennemi , sois toujours le mien ; l'occasion seule me manque pour me venger, sers-toi peoT' me punir de toutes celles qui se présenteront et qm ne te manqueront pas : pardonne-moi comme jepardcmnel » Vous lui dites : « De même, Seigneur, que je m& contente, en paixlonnant, de ne point agir contre mon ennemi^ et que du reste je prétends ne te servir en rien, ne lui porter aucune

affection et ne Jamais oublier son offense ^ toi aussi abandonne tous mes intérêts , ne prends part à au* cune chose qui me concerne, prive-moi de tous tes dons, refuse-moi toute faveur et tout secooi*s, et garde éternellement dans ton souvenir la méiQoire de mes iniquités : pardonne-moi comme je pardonne 1 » Ëstce ainsi , mon cher frère, que vous entendez votre prière? du moins c'est ainsi que vous la dites, et c'est ainsi que Dieu, dans son juste jugement, Taccomplira. Cette pensée n'a-t-elle rien qui vous épouvante? et voulez-vous attendre que le Seigneur, en vous rejetant de sa présence , vous dise au dernier jour : « Méchant serviteur , c'est par tes propres paroles que tû es condamné. 11 ne faut point d'autre juge que toi-même; cet arrêt de ma justice qui t'éioigne de moi, cet arrêt qui te consterne et te désespère , c'est toi-même qui me l'as dicté , et tu l'as en cent fois toi-même dans la bouche. De quoi te plaindrais-tu ? je suis la règle que tu m'as tracée ; je te pardonne comme tu as pardonné; ou plutôt, parce que tu n'as jamais pardonné n'attends pas que je te pardonne jamais I »

C'est à vous à méditer sur cet arrêt, ô vous dont le cœur est fermé à la charité , et c'est à vous à prendre sur cela votre parti. Car il n'y a point de milieu entre ces deux alternatives : ou pardon de votre part, ou réprobation de la part de Dieu ; dioisissez de l'un ou de l'autre. Mais quoi ! voudriez-vous

^ miitet :prix' VOUS donner une satisfaction si vaine? Vous œt-il ai important de venger une injure, que voue vouliez sacrifier à cela votre âme , votre salut y votre létemité? en poursuivant un ennemi et en le ba'ûisaiit, ne seriez-vous pas mille fois plus encore enuCToi de vous-même? et en repoussant un mal, ne seraitoe'pas attirer sur vous le plus grand de tous les maux ? comment en jugerez-vous sur votre Jit de mort^ et comment en jugent tant d'autres qui sont maintenant au lit de la mort? oseriez-vous mourir alors dans l'état d'inimitié où vous vivez? ne voudriez-vous pas alors faire appeler celui qui vous a offensé, lui dire que vous lui pardonnez, et pouvoir vous rendre à vous-même le témoignage que vous n'êtes pas assez endurci pour emporter avec vous votre inimitié dans le tombeau ? Pourquoi donc ne pas faire maintenant ce qu'il faut bien faire une fois, si vous voulez mourir tranquille; ce que vous n'êtes pas assuré de pouvoir faire plus tard, puisque votre mort peut être subite? pourquoi ne pas faire aujourd'hui utilement ce que vous feriez probablement sans fruit au jour de votre mort? Car, qu'est<5e que ces réconciliations du lit de mort? et que peut-on se promettre d'un acte qui n'est inspiré le plus souvent que par le respect humain ou par la crainte de l'enfer, où le cœur n'a point de part , et qui n'a ni valeur aux yeux des hommes ni prix devant Dieu? S'il y a quelque difficulté à surmonter, quelque victoire à remporter sur

936 LE Pkmm DBS OFFENSES.

tona^Béme^ combiefi n'en smw-voas pas dédommagé ptr la joie divine dont elles seront suivies ! Jamais Joseph ne se sentit plus heureux que lorsqu'il embrassa ses frères , qui Favaient vendu. Il en pleura , non pas de douleur y mais de la joie la plus pure et la plus profonde...... Heureux , mes frères^ si vous

avex quelque chose à pardonner , puisqu'il dépend de vous do goûter une telle joie ! Amen.

Avril 4S39.

Si l'homme meurt, revivra-t-il?

(Job XIV. 44).

L'homme qui §6 |iosait à lui-même cette question 8(doQnelie était parvenu au dernier terme que puisse atteindre le malheur sur la terre. 11 avait perdu en on seul jour d'immenses richesses. Il avait vu toute sa &mille bî0a-ain)ée, sept fils et trois filles, mois-* sonnés subitement dans la fleur de l'âge par un fléau exterminaleun Frappé lui-même d'une maladie cruelle et humainement inourable, abandonné de ses pro* (Aes^ accusé et calomnié par ses amis, dans cette position désespérée on tout lui manque sur la terre , od il n'a devant lui d'autre perspective que la mprt, et une mort précédée d'affreuses tortures , il exhale l'angoisse de son cœur dans celte question terrible y,

OÙ l'on sent tout à la fois l'espéranoe du croyant et les doutes de rincrédulité : « Si rhomme meurt, revivra-t-il?.... »

Cette question est de tous ies temps. Quarante siècles ont passé depuis le jour où , dans le pays de Huis y elle s'échappait d'un cœm* angoissé ; et aujourd'hui encore >. toi^tep^lfâtante, d'actualité, elle vient réveiller un écho vivant dans nos propres cœurs. Quel est celui d'entre nous qui , aux prises avec la douleur , sous une forme ou sous une autre , couché sur un lit de souffrance ou penché sur la tombe de ceux qu'il aima, n'a pas répété intérieurement avec Job : « Si l'homme meurt , revivra-t-il ? »

Job lui-même a répondu à cette question dans un moment où sa foi , dépouillée de tous ses nuages , ^nbrassait sans réserve les promesses de son IMeu Sauveur ; « Je sais, » dit-il, « que mon Rédempteur est vivant, et qu'il demeurera au dernier jour mr la terre; et quand même, après ma peau, les vers auront détruit ce corps mortel, je verrat Dieu dans ma chair; je le verrai moi-même, mes yeux le verront,: et non un autre ^ » Ces paroles caractérisent clairement la doctrine biblique de l'immortalitééU ne s'agit pas seulement d'une vague immortalité de l'âme dépouillée. de' son enveloppe terrestre : doctrine qui n'appartiendrait pas en propre à ta reUgîon révélée,

- <'M»iX1Xv M-tT'. - -i-

el qQ'on retrouve dans la plupart des religions humai- Bes^ depuis le polythéisme des Grecs jusqu'au déisme des philosophes modernes : il s'agit d'une résurrection proprement dite , d'un retour à la vie de ce corps de poudre qui va se mêler à la poudre du tombeau ; il s'agit de cette doctrine essentiellement biblique^ dont nous faisons profession quand nous répétons chaque dimanche : « je crois la résurrection de la chair. »

Telle est la doctrine dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui, mes chers frères. Il y aurait peu d'utilité à vous parler de l'immortalité de l'âme dans son sens le plus général : sur ce point là il ne peut rester, je m'assure, aucun doute, aucun nuage dans vos esprits. 11 n'est pas un seul d'entre vous qui se puisse imaginer qu'après sa mort il deviendra la proie du néant; pas un seul qui ne croie d'une manière générale à une autre existence après celle-â. Mais il est un autre point sur lequel votre foi n'est probablement ni aussi claire , ni aussi ferme : c'est la résurrection du corps. Peut-être n'avez-vous jamais arrêté sérieusement votre pensée sur cette vérité si étonnante, et tout ensemble si consolante, que ce corps, qui fait une partie si essentielle de votre individualité, ne sera pas exclu de la vie du del; que vous retrouverez de l'autre côté du tombeau ces organes admirables , momentanément glacés et suspendus par la mort; que vous aurez encore.

no LA RÉSUaiiEGTlON.

daoB la vie à venir , des mains pour agir , des pour entendre, des lèvres pour louer le Seigneur des yeux pour contempler ses merveilles. C'est ce £Biit, merveilleux mais réel, mystérieux mais ini testable , que j'appelle aujourd'hui votre attention. . t

Si je voulais me borner à établir la résurrectîoi^^ par des déclarations de FËcriture, ma tâche serai facile et bientôt remplie. L'Ecriture, en effet, ne sftr pare jamais l'immortalité de l'âme de la résurrection du corps. Elle considère l'homme comme un tooti composé du corps el de Fâme , et c'est cet homme tout entier qui doit revivre. Déjà dans l'Âncien-Tes^ tament, bien que la doctrine d'une autre vie y tienne beaucoup moins de place que dans l'évangile , je trouve bien des passages qui établissent clairement le relèvement du corps. Cette espérance d'une résur^ rection glorieuse, que nous avons vue chez Job, nous la retrouvons chez David : « Pour moi, » dit^il, «c je verrai ta £ace en justice , et je serai rassasié de ta ressemblance, quand je serai rétmUé. » Nous la x^ trouvons en Esaïe : a Tes morts vivront, » s'écrie«Ml dans un saint transport, « même onm corps mort vivra, ils se relèveront. BéveiUeas-vous et vous ré^ jouissez avec chant de triomphe, vous habitants de la poussière : car ta rosée est comme la rosée des herbes, et la terre jettera dehors les trépassés. » Nous la ree trouvons chez Daniel : « Ceux qui dorment dans la

LA RÉSURRECTION. t44

poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie élemdle, les autres pour les opprobres et pour l'infamie éternelle. » Nous la retrouvons en Ezéchiel : vous avez tous présente à la mémoire cette vision magnifique dans laquelle l'Etemel , enlevant pour un moment le prophète aux réalités visibles, le transporta en esprit au milieu d'une campagne pleine d'ossements desséchés. Sur l'ordre de l'Eternel, le prophète commande à ces os secs de revivre ; et aussitôt ils bruissent, ils se rapprochent, ils se rejoignent, ils se couvrent successivement de nerfs , de chair et de peau, et enfin l'esprit, soufflant des quatre vents, entre en eux , et ils revivent , et ils se dressent sur leurs pieds, devenus une armée immense. Prédication muette et sublime de la doctrine d'une résurrection M

Mais c'est surtout le Nouveau-Testament qui met cette grande vérité dans tout son jour. « Christ , » nous dit saint Paul , « a mis en évidence la vie et l'immortalité par l'évangile. » L'immortalité, dans l'évangile, c'est toujours la résurrection. Jésus luimême s'appelle la résurrection et la vie. « L'heure vient, )) nous dit-il, « à laquelle tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de l'homme , et ils en sortiront , savoir, ceux qui auront bien fait en résurrection de vie, et ceux qui auront

> Ps. XVII. 15; Bsafe. XXVL 19; Dan. XII. 2; Ezéch. XXXVÎI.

24i LA RÉSUHABCTION.

mal fait eo résarrectioa de condamoaiiOD. » Saàmi Paul, dans ses épUres, parle sans cesse de la résoiv rectioD. Dans le quinzième diapilre de la preouèœ épitra aux Goriatbieos ^ eu particulier, il expose kmr guemeot cette doctrine, rétablit par des aiigaflEieBla incontestables, qu'il emprunte sucoessivemeol à ta religion et à la nature , et n'oublie pas de répoadni aux objections qu'on élève contre elle.

L'Ecriture ne se contente pas d'établir cette docir^ie par des déclarations directes : elle nous la prêche bb action, elle nous fait assister dès cette vie à des résurrections d'entre les morts. Ainsi le fils da la veuve de Sarepta , ressuscité par Elie ; le fils de la Sunamite , ressuscité par Elisée ; Lazare , la fille de Jairus , le fils de la veuve de Nain , ressiiaeilés |Mr Jésus-Christ ; et enfin ce divin Sauveur lui-aiétte , ^rti vainqueur du tombeau par la puissance glorieuse de son Père, pour servir de gage, et é'avantcoureur à notre propre résurrec^on. Ds mltoie que les prémices des fruits de la terre étaient le gage de la moisson tout entière qui devait suivre > ainm itais « preoùer né )) de la résurrection « entre plusieurs frères, » anipuuice et garantit la résurrection àe ceux-ci.

Les grandes vérités du salut, l'incaraatioQ do Sauveur, l'expiation qu'il a &itede nos péchés, le juge- \nmt à venir, établisâmt d'une manière tnditecte la doctrine de la résurrection des corps. Si le fils de Dieu a daigné revêtir un corps pareil au nôtre , s'il a

voohi participer à la cbair el au sang^ c'est une preuve qoe cette diair et ce saog ont aussi part à sa grAœ; et sans doute ce corps de I homme, qui fut honœé par la présence de Dieu lui-même , ne sera pas la proie étemelle du sépulcre.

Si Jésus a souffert dans son corps aussi bien que dans son âme , pour faire l'expiation de nos péchés , c'est une jN'eave que notre corps , aussi bien que notre âme, est compris dans la rédemption opérée sur la crmx. Il fiiliait cela, en effet, pour que la rédemption flit parfaite. Pour que toutes les suites funestes du pédié fussent effacées, il ne suffisait pas que notre âme reçût son pardon et qu'elle fût nettoyée de sa souillure: il fallait, de plus, que notre corps fftt rétabli dans cette condition glorieuse et im- OKHlelle, d'odi le péché seul l'avait fait déchoir. Aussi le moment où le Sauveur expira sur la croix fuNl marqué par la résurrection de plusieurs saints. IHea montrait par là que cette mort rendait la vie à nos oarpê en même temps qu'elle rachetait nos âmes.

La doctrine d'un jugement à .venir suppose encore la résurrection. En effet, la justice divine demande que la personne tout entière qui a fait le bien ou le mal > reçoive dans une autre économie ou la récompmse ou le châtiment. Gomme le corps , aussi bien que rame , participe aux actions que nous commettoDS) fl fout que le corps, aussi bien que l'âme, parti-

cipe au jugement à venir : anlremeni il manquerais quelque chose à la justice de la rémunération.

C'est ainsi que tout se tient dans les vérités révélées : ces vérités forment entre elles comme ane chaîne d'or ^ dont le premier anneau entraîne à sa suite tous les autres; toutes se supposent réciproquement j s'appellent les unes les autres ; et cette doo trine de la résurrection , qui semblait d'abord une doctrine indépendante et isolée , se trouve être dans un rapport intime et merveilleux avec tout l'ensemble de la révélation.

Mais ce n'est pas seulement la révélation qui établit cette grande vérité : la raison nous conduit à Fadmettre^ les besoins de nos cœurs nous la prêchent^ et nous la trouvons écrite partout dans les œuvres de la nature.

Remarquons d'abord que Tâme humaine a besoin , pour pouvoir développer ses facultés , d'être unie à un corps quelconque. Le corps est à l'âme ce qu'est un instrument entre les mains d'un ouvrier. Si l'instrument est imparfait, l'ouvrier ne fera pas de bon ouvrage : ainsi l'âme, dans cette vie, unie à un corps infirme, ne remplit pas toute sa destinée. Mais si l'instrument lui était retiré , l'ouvrier ne ferait pas d'ouvrage du tout : ainsi l'âme , privée du secours d'un corps, ne pourrait pas déployer ses fecultés. Que feu^il pour que l'ouvrier tire le meilleur parti possible de

LA RÉSUlUŒCnOfl. Uli

gOD iadualrie? il but que cet instrument qui le seconde mal soit ramplfloé par un autre plus par&it : c'est-àlifl dire, il bat que oe corps de poudre y sujet aux infiril miles et qui répond mal aux besoins de TAme, soit, ff non pas anéanti sans retour, mais glorifié, transformé , affranchi pour toujours de ses imperfections préseniBB : en d'autres termes , il faut qu'il y ait une résunectkm. S vous niez Feidstence du corps dans une aulae économie , vous arriverez bientôt , par une ctMQiaéqiieDce logique et inévitable , à rejeter l'immor- (alité personnelle, l'existence individuelle de l'âme; l'âme alors ne sera plus qu'un souffle divin , qui après la mort retourne s'absorber et se perdre dans Je OieB de qui elle émane. La destruction de l'individualité , voilà le résultat auquel sont toujours arrivés ceux qui, tout en admettant une autre existence, ont :Dié la résurrection des corps.

Si la résurrection du corps est nécessaire à l'ftroe pour qu'dle puisse agir et se développer , elle ne l'est pas moins pour que son bonheur à venir soit complet Parmi les jouissances dont l'Ame humaine est susceptible, plus de la moitié lui sont transmises par l'intero^iaire du corps. Otez cette enveloppe visible, et l'âme ne peut plus, ni écouter les accents de l'harmonie, ni contempler les beautés de l'œuvre de Dieu, ni entrer dans aucune relation avec la création extétimre. Dans la vie du ciel , tout ce qu'il y a de vraiment bon sur la terre ne peut qu'être perfectionné,

246 LA RËStlHRECriON.

mais DOD pas anéanti, et il est impossible de suppo^ ser qu'il doive y avoir pour l'âme une diminution de jouissances. Ses jouissances actuelles seront sans doute épurées, ennemies, revêtues d'un caractère céleste ; mais il n'y aura d'anéanties que les jouissances coupables , parce que celles-là ne sont pas réellement des jouissances. Dans le ciel , tes œuvres de la nature seront sans doute infiniment plus, belles que celles d'ici-bas ; mais il y aura pourtant une natur# visible, qui sera le perfectionnement de cette nature terrestre que Dieu a faite pour nous, et pour laquelle il nous a faits nous-mêmes. Pourquoi n'y aurait-il pas des beautés visibles dans le second Eden ? pourquoi pas des accents mélodieux, des concerts divins? pourquoi les fidèles glorifiés ne pourraient^ils pas se voir les uns les autres et se reconnaître ? Gela semble nécessaire à notre bonheur , et cela est conforme à l'Ecriture. Quand l'Ecriture nous dit que nous retrouverons un jour Abraham, Isaac et Jacob ; quand elle nous donne l'assurance que nous verrons de nos yeux, « des yeux de notre chqir, » selon Texpression de Job , ce Sauveur que nous aimons sans l'avoir vu , cela suppose évidemment qu'il y aura des corps dans la vie à venir , qu'on pourra se retrouver et se réconnaître.

Aussi les aflections de nos cœurs, ces affections que Dieu lui-même a créées, et qu'il n'a pu mettre en nous pour nous tromper, nous fournissent un nou-

vel arigoment , qui est peul-étre le plus puissant de

tom^ en fiivenr de la résurrection. 11 faut, pour cfue

BOB afiéetions soient satisfaites y que nous retrouvions

tiD joar tout entiers ceux que nous avons aimés.

Satura là ce que vous nous promettez , ô vous qui

croyes à Fioimortalité de i'àme et non pas à la résur-

reelioD? Qooil je pleuré un père vénéré, une tendre

mère, u&é épouse bienaimée, un enfant qui faisait

le^dnrme de ma vie, — et vous viendrez me dire,

poor (Gâte consolation , que son âme ne peut périr

el^ qu'elle n'a pas cessé d'exister ! Mais ce n'est pas

wnleBieQt' son âme que j'aimais , c'est sa personne

tout entière. Ce corps qui fut aussi l'œuvre de Dieu

eioètt avait imprimé quelque chose de son image,

ce ooips où se reflétait si admirablement l'étincelle

divioe ^ui l'animait , cette voix , ce regard , ce sourire ,

ferme visiUe d'un être invisible, tout cela je l'aimais

aussi^ et j'ai besoin de le retrouver un jour I Rendez^

moi r— si les besdns de mon cœur ne doivent pas être

une amère déeqption — rendez-moi ces traits chéris qui

resteront gravés à jamais au fond de mon âme, et celte

voix que je crois entendre encore , et ce regard qui

parlait à mon cœur, et ce sourire que j'ai tant aimé I....

Oui, il -y a une résurrection : je le sais, j'en sm's sûr,

im atteste ce besoin profond^ impérieux, indestruc-

tiUe, que Dieu lui-même a mis dans mon cœur!

Ce que nous avons dit suffirait sans doute pour

établir la doctrine de la résarrection. Mais le Seigneur a voqIq que cette grande vérité reposât enoor^ sur d'autres bases , et il l'a écrite sous divers eoildè-' mes dans les œuvres de la nature. U y a une oorreapondance mystérieuse et admirable entre le monde visible et le monde invisible, entre la nature et la religion. Par cela même que ces deux mondes sont l'ouvrage du môme auteur, le Dieu qui les a créés a imprimé à ces deux parties de son œuvre le cacdiet de son unité divine ; et il a voulu que la nature visible fût comme un immense miroir où vint se dessiner, sous mille emblèmes divers, le reflet des dioses invisibles. Ce que la religion révèle directement à l'âme, la nature le montre à nos sens; et la religion naturelle j pour qui sait entendre ce langage de la création , ne difiGère pas de la religion révélée. C'est pour cela que la nature se prête avec une fecilité si merveilleuse à des comparaisons , à des rapprochements qui servent à éclaircir et à confirmer les choses de l'âme. Un cerf altéré qui brame après des eaux courantes , c'est l'image d'une âme qui cherche son Dieu ; le soleil qui s'élève graduellement dans le ciel jusqu'à ce que le jour soit parv^in à sa perfection , c'est l'emblème de la voie du juste ;. cet insecte diligent qui amasse en été de quoi pourvoir aux besoins de l'hiver, c'est une leçon que Phpoune doit lire pour apprendre la prudence et l'activité ; cet oiseau domestique qui rassemble sa couvée sous ses

ailes, c'est une parabole sublime qui nous prêche l'amoiir d'an Dieu Sauveur ^ L'enseignement que le Sauveur emploie de préférence et qui lui est le plus habituel^ c'est l'enseignement parabolique^ celui qui ftit sortir de la contemplation de la nature les vérités de la foi. En effet ^ toutes les grandes vérités de la foi , celles-là même qui semblent appartenir le plus exclusivement à la religion révélée, Dieu a voulu les écrire dans les œuvres de ses mains; comme il nous serait facile de vous le montrer si nous avions le temps d'entrer dans ces détails. Mais pour nous en tenir à la doctrine que nous méditons aujourd'hui , la Tésnrrection , sous combien d'emblèmes divers n'estelle pas écrite dans la nature !

La nuit qui^ chaque soir, se répand sur la terre, n'est-elle pas une sorte de mort? et l'éclat du jour, qui revient chaque matin , n'est-il pas une sorte de résurrection ? Ces ténèbres qui croissent de moment en moment et qui envahissent graduellement tous les objets; ce froid qui accompagne la disparition du soleil ; celte suspension de tous les travaux de l'homme , oe sommeil qui ferme tous les yeux , c^ silence universel de la nature, tout cela ne ressemble-t-il pas à la mort? Et le matin , quand le soleil, soulevant peu à peu le voile de la nuit, sortant du sein des ténèbres comme un mort de son tombeau , reparaît

» Ps XLII. I; Prov. IV. 40 ; VI 6-»; Luc XIII. 34.

250 LA RÉSUBRBCTION.

radieux sur l'borizoD ; quand il verse à grands flots sur la terre la lumière, la chaleur et la vie; quand toute la nature se réveille comme pour saluer son retour; quand le cbaot des oiseaux , les cris du bétail j la v(mx de Tbomme j tous les bruits de la vie édatent soudain comme un concert immense ; quand tout s'anime , tout se colore , et que l'éclat du jour transfwme en perles étincelantes toutes les gouttes de rosée suspendues aux plantes et aux fleurs, n'es^ ce pas là une résurrection ?

L'hiver n'est-il pas une sorte de morty et le retooi* du printemps n'estai pas une sorte de résurrection ? Quand la terre a dépouillé son manteau de fleurs pour se vêtir d'un linceul de neige;- quand les arbres dégarnis de leurs feuilles, agités par les vents d'hiver , entrechoquent leurs rameaux sans vie comme les ossements desséchés dans la vision du fMTOphète; quand toute végétation est suspendue, la plupart des animaux engourdis, les travaux de la campagne interrompus ; quand le sol, durci comme la pierre , résiste à la main du laboureur et refuse de

livrer les trésors qu'il renferme dans son sein , — tout cela n'est-il pas la mort ? Et quand la vie revient tout-à-eoup avec le printemps ; quand la sève recommence à circuler dans les arbres , et , trop à l'étroit dans les canaux qui l'enferment , s'épandie et jaillit au-dehors sous la forme de feuilles et de fleurs; quand les prairies et les champs , naguère mornes et

t Lk RÉSURRECTION. fSf

éMé»:^ M ooavreot comme par eDcbaotement d'une pnre plue riche que le vêtement royal de Salomon ; quand les germea endormis des animaux et des planto^^hrifiée par les brises du printemps , éclosent par idllkiofi»ïde Billions dans les airs, sur la terre et au aaiit des eaux ; quand le retour de la chaleur ramène la joie dans le cœur de l'homme, l'activité dans les aÉDapegnes , le mouvement et la vie chez tous les êtres anîméB , n'est-ee pas là encore une résurrection? Uesl une foule d'insectes qui nous offrent, dans la dooMe vie que le Créateur leur a départie , un em- Irtèflae j frappasit de la mort et de la résurrection. Yofez œ ver sans édat , dbîei de répulsion et de défpAtj tkmi la première vie se passe à ramper triste* BBnt sur la 4erre ou sur la tige de l'arbre qui le nourrit : quand -sa destinée terrestre est accomplie , itse oonstniit lai-même un tsercueil de soie sur la ieuilleci'oBiarbre, ou se creuse dans ta lerre un tombeau. Sans rîntérieur de ce sépulcre, il perd graduellement ses pieds, sa tête, la couleur, le mouvement, (outaaies apparences de la vie; il attend, dans llmm^dHlitéde la mort, de nouvelles destinées. Après an temps (dus ou moins long , pendant lequel s'accomplit le travail intérieur d'une mystérieuse transformation , tottt^-coup ce prisonnier de la mort s'agite dans ton cercueil, le brise et reparaît à la lumière. Doué de &cultés nouvelles, possesseur d'organes plus parfaits, parvenu à un degré supérieur de la vie, il dit adieu

à la poussière, et y papillon aux ailes colorées, s'élance libre et joyeux vers le ciel. N'est-ce pas là, je vous le demande , une véritable résurrection ?

C'est la contemplation de la nature qui a fourni à saint Paul la réponse à une objection capitale qu'on a élevée de tout temps contre la doctrine que nous prêchons.

On dit : la résurrection est impossible. En effet, qu'arrive-t->il quand un corps humain est mis en terre? Il se décompose : les parties matérielles qui le constituaient se séparent les unes des autres et vont se mêler à la terre ; cette terre est pompée par les racines des plantes , qui serviront à nourrir des animaux ; ces animaux eux-mêmes serviront peut-être à la nourriture de l'homme. En sorte que les mêmes parties matérielles entrent successivement dans la composition de plusieurs corps liumains différents. 11 est donc matériellement impossible que tous les corps se retrouvent au jour de la résurrection.

Voici la réponse de l'apôtre. « Sans doute, la résurrection serait impossible, si le corps ressuscité devait être identiquement le même que le corps actuel. Mais ce n'est pas là ce qu'enseigne le Seigneur. U déclare, au contraire, qu'il y aura une différence essentielle entre le corps actuel et le corps ressuscité, différence qui était nécessaire pour que le second fût affranchi des infirmités du premier. Dès-lors la résurreclion , bien que mystérieuse , n'a rien d'impossi-

LA RÉSURRECTIOiN. S58

l3le, et on peut la comparer à ce qui se passe dans la ^lennination d'une plante. 'Lorsqu'une semence est mise en terre, elle se décompose, précisément comme Je corps humain déposé dans le sépulcre. Mais au milieu de cette décomposition , de cette mort de la semence, Dieu fait surgir un germe , d'abord imperceptible, qui devient la base d'une plante nouvelle. Hi bien! le corps aussi est une semence qui doit germer pour l'immortalité. Ne craignez pas de l'abandonner au ^pulcre; laissez-le sans inquiétude se décomposer et mêler sa poudre à la poudre de la terre; la toute-puissance divine saura bien faire éclore, de oMte semence humaine, le germe d'un corps nonveau et immortel l » Ecoutons les propres paroles de Papdtre : « Quelqu'un dira : comment peuvent ressusciter les morts? et avec quel corps viendront-ils? Insensé! ce que tu sèmes ne prend point vie, s'il ne meurt auparavant; et à l'égard de ce que tu sème», tu ne sèmes pas le même corps qui doit naître , mais le simple grain comme il se rencontre, soit de blé , soit de qudque autre semence. 11 en sera de même à la résurrection des morts : le corps est semé corruptible, il ressuscitera incorruptible; il est semé méprisable, il ressuscitera glorieux; il est semé infirme, il ressuscitera plein de force; il est semé corps animal , il ressuscitera corps spirituel. ' »

» 4 Cor. XV.

254 LA RÉSURRBGTION.

Maintenant, en quoi consÎBtem prédaécneiit b dif* férenoe entre le corps tei-restf é et le oorps ^l^rifié? Mystère : c'est là nne de ces « choses caehécB i) dont l'Eternel s'est réservé la conaaiisaDca Mais ce que DûQs savons, c'est que le eorp» glorifié ne sera pins sujet à aucune des infirmités do corps terrestra Cle que nous savons encore , c'est que , qaelle cpie doive être la différence entre ces deux corps, il y aimt^ eof tre eux un lien étroit, un rapport intime, tdlemanl que le corps terrestre se reconnattra dans le corps glorifié , et que ^ nous conserverons le sentiment <te notre individualité. U y a là , sans doute, un pnc^nd mystère; mais il n'y a rien d'impossible, rien qui aoit contraire à la raison ni à l'expérience. Notre cwps actuel change lui-même continudtonent. A diaque instant il perd quelques-unes de -ses parties matérielles et il en acquiert de nouvelles ,tellefli9DA qu'au bout de quelques années il ne conservera pas one seule des parties qui le composent aujourd'hui. Et pourtant ce corps, qui diange sans ce^Oi eal ausa toujours le même; il est toujours no^a ccorps^ et nous ne perdons pas le sentiment de notre indivîéiiaUtéf H n'y a donc pas de raison pour que cette indiyidwlité soit détruite par le diangemenl que doit apfmtar la résurrection. C'est biai la laéme perseonei^ en «si^ et en âme, qui sera htrareuse ou malfaeureuas^^dans une autre vie , suivant l'usage qu'elle aura fait de celie-ci.

LA aÉSURRECnON. A55

M nie Biiis étenda longuement sur les preuves de

la résurrection , parce qu'il règne au sujet de cette

«fciotriae beaucoup d'obscurité, peut-être même beaiH

coup de doutes dans les esprits. Puissé-jé être par*

veau j sinon à dissiper toutes les obscurités , ce qui

eat impossible, du moins à effacer tous les doutes !

la fésurrection reste et doit rester pour nous , aussi

loogtemps que nous sommes de ce oôté-ci du tom-

heWy une doctrine pleine de mystère ; mais un mystère

n'est pas une impossibilité ; ce qui est au-dessus de la

raisQu n'est pas contre la raison ; et si nous voulions

fréter tout ce que nous ne comprenons pas , il nous

fiindrait renoncer à vivre : car nous ne pouypns &ire

un. pas dans la vie sans nous heurter à un mystère ,

et la vie elle*méme est un mystère insondable

Nous pouvons donc à présent répondre à la question solenpelle que pose notre texte : « Si l'homme meurt ^ revivra*t*il? » Oui , nous revivrons , dirons- WU8 ame cette même assurance qui dicta la réponse de Job: « nous savons que notre Rédempteur est vivant, et ^'après que les vers auront détruit notre corps mortel , nous verrons Dieu des yeux de notre chair! »

U me reste à peine le temps d'indiquer rapidement les applications pratiques de cette sublime vérité. ,

J'y trouve d'abord uq puissant stimulant à la conversion chrétienne et à la sanctification. Autant la

856 LA RÉSUBREGTION.

doctrine de la résurrection est encourageante pour ceux qui ont donné leur cœur au Seigneur et qui marchent dans ses voies , autant elle est redoutable pour ceux qui sont étrangers à la vie chrétienne. C'est la résurrection qui fait toute ^a force des considérations qui. se tirent du jugement à venir. Si ce jugement ne devait avoir pour objet que des âmes; si les peines et les récompenses de la vie éternelle devaient être purement morales , cette considération serait bien faible , soit pour arrêter le pécheur sur la pente du crime, soit même pour encourager le juste dans la voie de la sainteté. L'homme est un être double; «il est corps autant qu'esprit , et l'on n'aura pas véritablement prise sur lui, si l'on s'adresse exclusivement à l'une des deux parties de son être. (( J'ai cette espérance en Dieu , » dit saint Paul , (( qu'il y aura une résurrection des morts, tant des justes que des injustes : de&i pourquoi aussi je travaille à avoir toujours la conscience sans reproehe, devant Dieu et devant les hommes. » Sous un autre point de vue encore, la doctrine que nous méditons aujourd'hui doit nous porter à la* sanctification. Celui qui croit véritablement à une résurrection glorieuse et sainte ne peut pas vivre dans le péché. Puisque ce corps de poudre, qu'anime une âme iomiortelle, doit partager ses glorieuses destinées ; puisqu'il doit participer à la félicité céleste et devenir le temple éternel du Saint-Esprit, comment pourrions-nous le

profaner par les sooillQres da péché? Que ceux-là qui croient à Fanéantissement de cette enveloppe viable ne respectent pas leur corps et Fabandonnent à la souillure, ils sont conséquents avec leurs principes : mais nous qui avons d'autres espérances , nous respectons notre corps, nous nous efforçons de le gaider dans la pureté, et de le préparer ainsi à jouir de la présence éternelle du Saint des saints.

SK la doctrine de la résurrection est sanctifiante , die -n'est pas moins riche en consolations. Quelles ooQtdations le fidèle n'y puise-t-il pas dans les épreuves de la vie, et en présence de la mortl O vous sur qui pèse le fardeau d'un corps malade et souffrant; vous qui peut-être avez lieu de croire que le temps de votre délogement approche, et qui attendez ce moment dans la douleur, si Jésus-Christ habite dans votre cœur par la foi, prenez courage, ne vous affligez pas trop des infirmités qui ont atteint ce pauvre coi^ mortel. Portez plutôt vos regards sur le jour ou une résurrection bienheureuse l'affranchira pour jamais de ses imperfections et de ses souffrances, lornera d'une beauté nouvelle et impérissabla AccueîUez les progrès de la maladie comme les avant-coureurs de votre délivrance éternelle, et voyez .sans crainte /approcher la mort, qui n'est que liaurore de la résurrection. Dépouillez sans regret ce vêtement souillé et déjà déchiré qui vous charge, ce

corps > lassé par la souffrance et consumé par le

temps : car, en vous réveiUant ao dernier jour^ vous trouverez uû vêtement éclatant et pur , no corps céleste et incorruptible. Celte dépouille obscure , déposée aujourd'hui dans le eein de la terre > en sortira brillante au jour de la résurrection, comme Therbe nouvelle au printemps; et voire âme, ravie du cbaii>gement merveilleux accompli dans sa demeure \m^ ble, dira dans son étoonement : « d'où me vienneot cet éclat céleste , ces facultés nouvelles, et ce bieo-étre inconnu autrefois? » Alors vous verrez (c pari^tm le Fils de rhomme sur les nuées du ciel, » et vous-même, enlevé dans les airs à sa rencontre, vous serœ transporté dans le jardin du dernier Eden , dans le^jour glorieux de Téternelle santé, là oii la mort ne sera plus^ ou il n'y aura plcis m deuil, ni cri, ni travail, où (( Dieu loi-mâme essuiera toute larme de vos yeux! »

Et vous^ mes frères, qui pleurez sur d'autres douleurs ; vous que ie départ d'un être bien-aimé a laissés dans le deuil, il y a aussi urne consolation pour vous dans la doctrine de la résurrection. Hélas! combien nous avofts besoin de cetèe «spéraxice pour triompher de l'angœsse que laisse dans nos^iUBurs la mort de nos bien-aimésl Voir les progrès d'une maladie mortelle, avançant de moment en moment vers un dénouement fetal et ioévi table, déjouer tous les efforts de la science ei tous les soins de ^affection; voir des traits connus et aimés se contracter , se décomposer soos l'étreinte de

lA résurrection. i69

IftfoaâBfeanoe, dœ yeux naguère pleins d'éclat se terair et s'éteindre ^ et les couleurs brillantes de la vie finre pbœ graduellement à la pâleur glacée de la isort , ^— n'esi-^e pss^ ô mes frères et mes sœurs en ifflîetion) n^est-ce pas qu'on tel spedade est horrible, al gae le <eul souvenir de ces affreux moments nous

ftôl frissonner? Mais voici de quoi nous relever,

leh quoi changer notre angoisse en larmes de joie. Ne pkpro asi pas comme ceux qui sont sans espérance: cnr 48 jour de la résurrection va venir. Ceux que MW ipleupons ne sont pas perdus; rien n'est perdu deienr personne, nous les retrouverons tout entiers. Nraareverrons ce corps qui nous fut cher, non pas tel qnenops l'avons vu dans noti*e angoisse, luttant fiontpe la niaiadie , défiguré et glacé par la mort ^ nuris affranchi pour toujours de toute souffrance, brillant d'une santé immortelle et d'une beauté divine I Ah ! si les disciples retrouvèrent, sur le corps du Sauveur ressuscité, jusqu'aux marques des clous qui l'avaient percé, comment ne retrouverîons-nous pas f sur le corps glorifié de nos bien-aimés, les traits de leur visage, le sourire de leur bouche et le regard de leurs yeux 1.... Oui, nous vous reverrons, bienaimés de nos cœurs , vous dont la mort a emporté une partie de notre vie , vous que Dieu a voulu rappeler avant nous du séjour de l'épreuve , et que nous avons vus s'endormir dans l'espérance de la foi! Aussi sont-ils sans amertume les pleurs que nous

tW LA RÉSURRECTION.

Yérsons sur votre départ y et nous ne craignons pas de rappeler le sonvenir des joies qne nous causa votre présence : car à ce souvenir triste et doux est attachée l'espérance assurée de les retrouver un jour. Nous irons visiter le champ de repos où dort pour quelques jours votre dépouille mortelle; nous irons jeter sur vos tombeaux ces fleurs qui sont votre image ) qui meurent comme vous pour renaître plus belles ; nous irons sur la cendre de vos corps saluer la perspective assurée d'une réunion éterneUe ; car ces corps de poudre, dont le ver du sépulcre fait sa proie, se relèveront bientôt pleins de vie et d'édat, transGgurés à l'image du corps glorieux de Jésus- Christ. O mort! où est ton aiguillon? Osépulcrol où est ta victoire? Grâces à Dieu, qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus-Christl » Amen.

El il arriva, comme il s'en allait, quMl entra dans une bourgade; et une femme , nommée Marthe , le reçut dans sa maison.

Bile avait une sosur n(»nmée Marie, qui, se tenant assise aux pieds de Jésus , écoutait sa parole.

Hais Marthe était distraite par divers soins , et étant venue è Jésus elle dit : Seigneur , ne te ^ucies-tu point que ma sœur me hisse servir toute seule? dis-lui donc qu'elle m*aide aussi. Mais léius lui répondit : Marthe , Marthe ! tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses ; mais une seule chose est nécessaire ; et Marie a choisi la bonne part , qui ne lui sera point ôtée.

(Luc. X. 3a-42.)

Marthe et Marie peuvent être envisagées comme les types généraux de deux modes d'existence qui se retrouvent dans tous les temps y et qui sont l'un et l'autre un besoin profond de la nature humaine : la vie active et la vie contemplative.

Le germe de cette double vie se trouve dans notre nature. Nous sentons le besoin d'avoir une existence active, utile, marquée par des résultats pratiques; nous ressemblons tous dans une certaine mesure à

%6i LES DEUX VIES.

ce prince romain qui tenait sa journée pour perdue, lorsqu'il n'y trouvait pas le soir quelque œuvre bienfaisante pour rhumanité ; nous voudrions ne pas sortir de ce monde sans y laisser quelques traces durables el bénies de notre passage.

Mais à côté de ce besoin d'action se trouve aussi celui de nous recueillir/ de nous isoler au milieu des préoccupations matérielles et des bruits de la terre, de contempler le monde invisible et les réalités de la vie à venir ^ nous voudrions nous arrêter quelquefcHS^ par la pensée dans ce mouvement rapide qui emporte les générations humaines , et nous réftigier dans une région sereine et tranquille^ élevée au-dessus de toutes les agitations d'ici-bas ^ pour y vivre d'une vie de méditation^ de prière el de travail intéri^ir. Autant nous sommes mécontents de nous-mêmes quand notre vie s'écoule sans résultats pratiques et utiles , autant nous nous sentons mal à l'aise quand nous sommes absorbés tout entiers par l'activité extérieure, et que nous ne savons pas trouver du temps pour le recudltement

Sans dkmte les deux besoins dont je parle sont inégalement répartis entre les individualités humai-" nés. Il est des âmes qui ^ comme Marthe, sont portées davantage par leur penchant naturel vers l'activité extérieure ^ auxquelles il faut de grands efforts pour se soustraire au modde sensible et se replier sur elles-mêmes; il en est d'autres^ comme Marie, qui

LES DEUX VIES t63

80BI portéeei naturellement vers la vie intérieure y et auxquellea on pourrait reprocher parfois de ne pas 9a mêler assez à la vie active , au devoir pratique^ au mouvement social ; mais toujours y en pénétrant au fond des cœurs / vous y trouverez réunies dans ane certaine mesure, bien qu'avec des proportions dilSârentes, les deux tendances que j'ai en vue.

Cea deux besoins, que la miain de Dieu écrivit au fond de nos cœurs, apparaissent constamment dans f histoire des sociétés humaines. C'est le besoin d'action qui crée tout te mouvement du commerce , tous les INToduits de l'industrie ; c'est ce besoin qui est constamoient mis en relief dans toute notre organisation sqdale; c'est lui qui fait les hommes politiques, les commeo^^ants, les industriels et la plupart des profeasions de la vie civile.

D'un autre côté , c'est le besoin d'une vie contemplative qui crée les professions purement intellectuellea, comme celles du philosophe et du poète; c'est 06 besoin surtout qui , dès les premiers siècles de l'église chrétieooe, a porté certains hommes à séloigner de la société do leurs semblables, pour aller se recueillir dans la solitude des déserts ou dans \d silence des cloîtres. Quels que soient les abus inévitables qu'oDt entraînés les monastères, abus que nous serions des premiers à constater s'il en était besoin , et bien que dans^ le fait même qu'on se sépare de la société des hommes pour mener une vie qui

devient inutile au monde , il y ail une tendance contraire à t'esprit du diristianisme , toutefois non» ne saurions méconnaître qu^que chose de profondément respectable dans le principe qui a donné naissance à ce genre d'établissements. Ce principe n'est autre que le besoin d'une vie contemplative, se réveillant avec plus dé force à des époques ou de corruption ^néraie, ou d'agitation politique. La vie monacale a pris naissance au quatrième siècle de l'ère chrétiennes^ alors que l'empire romain chancelait sur sa base , travaillé qu'il était par des dissensions intestines y miné par des conspirations sans^^esse renaissantes, et déjà menacé par les barbares du Nord : c'est alors ^ quand la société politique n'offrait aucun point d'appui solide^ quand tout était incertitude et agitation , qu'Antoine, le premier cénobite , s'en fut chercher au fond des déserts de la Th^^aïde ce calme qu'il ne trouvait pas dans la vie civilisée; bientôt poussés par le môme besoin se groupèrent autour de lui de nombreux disciples , et la vie monacale fut créée. Sans doute ces hommes ne trouvèrent pas, même au sein des déserts , le calme après lequel ils soupiraient ; car la vie de l'homme est par elle-môme « un train de guerre continuel ; » le cœur de l'homme est un théâtre mobile d'agitation, de tumulte, de combats intérieurs, auprès desquels pâlissent toutes les guerres de conquérants et toutes les agitations sociales ^ * mais cette tentative inutile n'en est pas

moins la maoifestatioD de ce besoin d'une vie ooniemplative y qui est aa fond de la nature hamaine. Ainsi encore au moyen-âge , alors que l'église d^énérée était en proie à une corruption profonde et générale , on vit une recrudescence de la vie monastique : il se trouva des hommes, comme Bernard de Clairvatix , comme François d'Assise , qui s'efforcèrent d'échapper à cette corruption en s'isoiant , avec on certain nombre de disciples y derrière les murs d'un clottre, pour y poursuivre plus facilement la sainteté. Sans doute encore ces hommes ne parvinrent pas à leur but ; ils éprouvèrent que la corruption humaine n'est pas dans les choses du dehors, mais qu'elle réside au fond des cœurs ; il se trouva qu'en enfermant des hommes dans les murs d'un cloître, on n'avait fait qu'y concentrer les germes du mal , et les monastères eux-mêmes devinrent bientôt le théâtre des plus honteux désordres ; mais cette tentative inutile n'en est pas moins la manifestation éclatante du besoin que l'homme porte en lui d'une vie contemplative.

Il fiiut , autant que possible , réunir dans notre vie les deux tendances que j'ai signalées. Un caractère parfait serait celui chez qui ces deux éléments, divers mais non pas inconciliables , l'action et la contemplation, se fondraient harmonieusement, se développant ensemble et sans porter préjudice l'un à l'autre. Il fondrait, s'il était possible, être à la fois Marthe et

Marie : unir le sète actif de la première à la piélé profonde et coulemplalive de la seconde. Du moment qoe l'nne de ces deux tendances domine exclusive* mient ddn$ noire ftme> notre équilibre moral est rompu , et nous tombons dans un abus qui a des conséquences funestes. L'abus de la tendance contemplative se voit chez ces hommes qui se séparent de la société de leurs semblables pour vivre dan$ risole-> ment et la retraite : vie oisive, inutile, égoïste dans une certaine mesure puisqu'elle est stérile pour Thumanilé. <( Je ne te prie pas de les ôter du mondent mais de les préserver du mal y )> dit le Sauveur en |)arlant de ses disciples. C'est encore Texcès de la tendance contemplative qui fait les chrétiens mystiques y ces hommes qui , sans se séparer ostensibles ment du monde, laissent de côté les devoirs pratiques du christianisme et toutes les œuvres chrétiennes générales, pour s'adonner exclusivement à la méditation et à la prière. Mais un tel abus , il faut le dire, est bien rare de nos jours, et surtout ce n'est pas dans notre église protestante qu'il est nécessaire de le combattre. Nous avons b^en plutôt à nous préoccuper de l'extrême opposé, la prédominance de l'élément actif dans la vie ; nous avons bien plutôt à combattre cette tendance qui porte les hommes à vivre tout au-dehors, et qui ne leur laisse pas le temps de jeter un regard au*dedan$ d'eux-mêmes pour se recueillir et pour prier. Cet abus se voit chez les- mondains pro-

prônent dits, chez les hommes de plaisir , qui s'étourdissent dans la dissipatiou ^et oublient ainsi le vrai Imt de leur existence. On le trouve Clément chez les hommes de travail, qui, emportés de jour en jour par le tourbillon des affaires , oublient qu'il y a pour Tàme une autre vie que celle vie d'affaires, de luttes et de calculs, de gains et de pertes qui ne se rapportent qo'à la vie présente et qu'aux intérêts matériels. Cet abus se retrouve trop souvent jusque chez les chrétiens les plus fidèles et les plus zélés. Entraînés par le développement qu'ont pris aujourd'hui ce qu'on pourrait appeler les affaires publiques de l'église, les OHivres dirétiennes extérieures, les sociétés d'évangélisation et les institutions de charité, ils sont trop facilement portés à oublier la vie chrétienne individuelle, la communion secrète et silencieuse avec le Seigneur. C'est pourquoi nous croyons devoir aujourd'hui, comme au reste notre texte nous y appelle , insister surtout auprès de vous sur la nécessité de la vie intérieure et contemplative. Nous prenons Marthe comme un symbole de cette église entière , et nous venons avec le Seigneur proposer à votre imitation l'exemple de Marie; nous venons vous répéter avec lui , à chacun en particulier, ce sérieux avertissement : (( Marthe, Marthe 1 tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de dioses ; mais une seule chose est nécessaire ! »

Remarquez d'abord que la vie intérieure est une

chose émiaeamieDt raiioiiBeile daas les condiUoos où vous êtes placés ^ et que vous livrer exdtosive* ment à TacUvité extérieure, c'est manquer vcrfontairement à toutes les lois de la sagesse et de la raison. C'est là une vérité tellement évidente, que je me trouve embarrassé pour la démontrer par son évidence même. Je ne sais comment vous présent^ sous une forme nouvelle, pour fixer votre attention , des choses que vous avez entendues cent f(M8, dont vous ne pouvez contester la justesse, mais auxquelles malheureusement vos oreilles se sont habituées ei aussi vos consciences , en sorte qu'elles ne produisent plus sur vous aucune impression. Supposi^4in homme auquel est réservé dans l'avenir une fortune immense. Il est assuré d'obtenir un jour celte fortune, pourvu qu'il prenne à l'avance certaines mesures qu'on lui a fait connaître et qui dépendent de lui; il est sûr, au contraire, que cette fortune sera perdue pour lui , s'il néglige les faciles précautions qui lui ont ité indiquées. Dans une telle situation , avec une telle perspective devant les yeux, cet homme ne fait rien pour s'assurer la posses^on du trésor qui lui est offert ; il ne lui donne pas seulement une pensée, et concentre toute son attention sur des jeux puérils, sur de frivoles distractions. Où trouverez-vous des ex-

pressions assez fortes pour caractériser la folie d'une telle conduite ? Eh bien ! la folie de cet homme-là n'est rien auprès de la vôtre, mes frères, quand

VOUS négligez la vie oontemplative , la vie de Tâme , la vie de la prière et de la foi , pour vous livrer exclasivement à l'aclivité extérieure. Vous êtes des créatures immortelles , placées dans ce monde pour un peu de temps seulement, et qui marchez vers une autre existence , vers une existence éternelle. L'activité extérieure se rapporte à la vie présente et périssable : la contemplation intérieure se rapporte à cette vie à venir qui ne finira point. Vivre exclusivement pour l'activité extérieure — peu importe que cette activité soit consacrée aux plaisirs ou aux affaires --* c'est vivre .en matérialistes ; c'est vivre comme si tout devait finir avec Téconomie présente; c'est dire par vos actions , comme les incrédules le disent en paroles : « mangeons et buvons, car demain nous niourrons ; » c'est sacrifier l'éternité au temps , l'âme an corps , le ciel à la terre , l'invisible au visible , ce qu'il y a de plus excellent et de plus relevé à ce qu'il y a déplus fragile et de plus misérable; c'est perdre de gaité de cœur le trésor qui vous est offert dans le del /pour vous amuser pendant quelques jours avec des jouets d'entant. Si vous êtes persuadés qu'il y a une antre vie dont la vie présente n'est que la préparation ; si vous croyez réellement qu'il y a en vous une âme immortelle dont l'intérêt l'emporte infiniment sur tous les intérêts matériels , une âme qui pèse davantage à elle seule que le monde matériel ^t entier, occupez-vous de cette âme, travaillez à

s 70 LBS DEUX VIES.

soQ développement , écartez les obstacles qui s'opposent à ses progrès;assurez-vocis de son bonheur éternel; et, pour cela, mettez à part dans votre vie des moments consacrés exclusivement au soin de votre âme, à la contemplation de ses glorieuses destinées.

Que si, par la grâce de Dieu, vous n'en êtes plos à ces premiers rudiments du christianisme; si déjà la vie spiriiTClle a commencé dans votre co^ur ,, la contemplation est le seul moyen de l'entreleiar et de la développer. La vie religieuse ne consiste pas dans les œuvres extérieures : vous pourriez prendre une part active à toutes les œuvres chrétiennes extérieures , à toutes les sodéiés d'évangélisation , à toutes les institutions de charité, à toutes les pratiques du culte divin , à toutes les réunions d'édification ^ et n'avoir pas en vous une étincelle de vie religieuse. C'est dans le cœur qu'est cette vie-là; et tooies ces manifestations extérieures n'ont aucun prix, si elles ne sortent pas du cœur naturellement, sans effort, et par un besoin spontané, il faut qu'il y ait en noos une vie reiigiieQse inlérieure ^ profonde , cachée aux r^iards des hommes, qui rem [disse notre cœur cooime un vin généreux remplit un vase d'or ; et toutes les paroles religieuses et tous les actes religieux doivent n'être en quelque sorte que le trop ^in 4e cette vi&ià , débordant involontairement de ce cceur qu'elle

remplit toat entier, suivant cette parole du Sauveur : ft de l'abondance du cœnr la bouche parle. » C'est cette vie cachée dont saint Paul disait aux chrétiens de relise de Colosses : a vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. » Et comment V>aIeB-vou8 entretenir en vous cette vie cachée, sinon par la contemplation , par la recherche «urdente et silencieuse de la communion du Seigneur? Ah! mes Imn^ioiés frères, il est facile, trop fecile de prendre le diange sur notre vie chrétienne; il est fecile de 4MMI& laisser éblouir par l'activité extérieure, et de prendre le vain bruit de la vie pour la vie dlemftme : tenons-nous en garde contre cet épouvantable danger. Pour savoir si la vie de Christ est en nous , ne regardons pas au<lehors, mais auniedans; ne nous denMdons pas si nous sommes assidvs au culte dirâi, si nous prenons part à telle ou telle œavre extérieure, si ncms faisons partie de tel ou tel comité, si notce temps est activement et utilement employé : tout €^ est bon , sans doute , et ne doit pas être obligé, mais ce n'est pas asscs; tout cela peut exister sans la vie de Christ. Demandons-nous, avant toute chose , si la communion secrète avec le Seigneur est un besoin, une nécessité pour notre cœur ; si nous savons prier seuls, dans le secret de notre cabinet , et connus seulement de notre Pèi^ qui est aoxcîeux; m nous avons appris à conlempter par la kn les choses invisibles , si ces choses sont devenue»

m LES DEUX VIES.

pour nous des réalités personnelles et vivantes. Demandons-nous si nos manifestations religieuses extérieures correspondent à autant de réalités au-dedans |f de nous ; si notre âme chercfie Dieu , si elle a soif du lui « comme le cerf altéré brame après les eaux cou* rantes ; » si nous savons par expérience ce que c'eat que d'être mort au monde et d'avoir sa vie cachéa avec Christ en Dieu ; s'il y a dans la nôtre des moments où nous nous tenons, comme Marie , assis aux pieds de Jésus, avides de recueillir directement, sans intermédiaire humain, ses instructions divines. Demandons-nous si, sans nous séparer extérieurement de la société des hommes, nous savons nous isoler du monde par les dispositions de nos cœurs ; si, sans nous emprisonner dans les murs d'un monastère , nous {>ortons partout avec nous un monas? tère intérieur, un sanctuaire inviolable où ne pénètre que le regard de Dieu , où nous aimons à nous réfugier loin du bruit de la vie , loin des agitations bumah nés, loin des péchés de la terre, où nous avons dressé à Dieu un aqtel, sur lequel nous lui offrons de jour en jour Fençens d'un culte secret et sincère. Sans ce culte intérieur, je ne saurais trop le répéter, notre vie religieuse n'est qu'un vain mot ; les œuvres extérieures, non-seulement ne font pas vivre Tâme, mais elles ne font que la dessécher et la dissiper , lorsqu'elle ne se retrempe pas incessamment dans la source vive de la communion secrète avec le Seigneur.

LES DE(X VIES. tn

' Hais il y a {dus encore ; et la ooalemplatioQ n'est ^^pas seulement nécessaire à notre vie spirituelle : elle '«Bt à notre activité même. Pour que l'activité se soutienne , pour qu'elle ne laisse point d'accès au découlagement^ elle a besoin de se retremper dans la eoniemplalion. Une vie constamment en dehors ne ; nnrait avoir de force réelle ; elle n'est soutenue que par nue excitation lEactice^ qui ne manquera pas de raocomber en présence des obstacles. Il faut qu'il y ait en nous un foyer de force intérieure^ où vienne constamment se réchauffer et se raviver notre activité extérieure. Si notre force est toute au-debors , si Boas ne sommes pas soutenus par un principe d'action caché au fond du cœur, notre énergie, constamment dépensée à Teitérieur sans ôlre remplacée à mesure de son emploi , ne tardera pas à se dissiper et à se perdre. I^ seul moyen d'alimenter ce foyer intérieur qui peut seul soutenir notre activité , c'est la vie contemplative , c'est la méditation et la prière , c'est la recherche secrète et silencieuse de la communion do Seigneur. Cette assertion est abondamment confirmée par Fexpérience des fidèles. Les hommes qui ont marqué dans le royaume des cieux par l'activité la plus admirable, et qui ont accompli les plus grandes dkoses, étaient des hommes de méditation et de prière.

Tel était, déjà sous l'ancienne alliance, ce David

que INeu appelait « un homme selon son cœur, »

t74 LES DEUX VIES.

et quil choisit entre tous les Hébreux pour le placer sur le trône dlsraël. David eut assurément une vie active et bien remplie , soit comme roi , soit comme guerrier. 11 lui fallait pourvoir au gouvernement d'un peuple nombreux , difficile à conduire, et tout à la fois tenir tête à une foule d'ennemis qui étaient ceux de Dieu lui-même, et qui poursuivaient en lui l'élu do Seigneur. Mais ce roi, ce législateur, ce guerrier infatigable était en même temps un homme de prière ; c'était dans la communion du Seigneur qu'il puisait de jour en jour celte force qui se déployait si active-* ment au-dehors; de cette même main qui soutenait le sceptre et maniait le glaive, il « écrivait les doux cantiques d'Israël, » il amassait pour les fidèles de tous les temps ce trésor inépuisable de prières, d'actions de grâce, de confessions des péchés, d'aspirations vers le Seigneur. 11 « prenait son plaisir dans la loi de l'Eternel et la méditait nuit et jour ; » il « soupirait après le Dieu vivant , comme le cerf altéré brame après les eaux courantes; » il le louait « sept fois le jour; » il « se levait à minuit pour le célébrer, à cause des ordonnances de sa justice; » il H s'entretenait tout le jour » de cette loi du Sdgneur qu'il estimait (c plus précieuse que l'or , môme que beaucoup d'or fin, et plus douce que le miel, même que ce qui distille des rayons de miel. »

Tel fut plus tard, sous la nouvelle alliance, celui de tous les apôtres qui déploya l'activité la plus pro-

LES DEUX VIES. tf^

digieose , qui fonda le plus grand nombre d'églises , qai y en même temps qu'il se donnait tout entier à la prédication de f évangile y parcourant sans cesse dans séB voyages le vaste empire romain pour y planter parlont la croix de Jésns^Chrisl^ trouvait encore des moments ponr gdgner sa vie en travaillant de ses mains : saint Paul. Saint Paul ce plus actif des apôtres, ce chréti^ pratique s'il en fui jamais^ était aussi un homme de méditation et de prière. Il (( priait sans cesse, )> et nto-êenleinent pour ses propres besoins, mais encore pour ceux de toute Féglise; il mentionnait eu détail, dans ses prières secrètes , et les épreuves temporelles et les besoins spirituels de ses enfants dans la foi; et telle était l'ardeur avec laquelle il cherchait la communion du Seigneur , que sur les ailes de sa prière il s'âevaii(c jusqu'au troisième ciel , )) pénétrait jusqu'au Saint dés saints, et « entendait, ravi en paradis, des pâroieB ineffables, qu'il n'est pas possible à Fhomme d'exprimer.»

Tel fiiK encore, à une époque moins éloignée de la odire, cet homme qui accomplit dans le monde chrétien la' révolution la plus prodigieuse qu'on ait jamais vue 'dépois rétablissement de l'évangile; cet homme qdf, sans autre arione qu'une bible à la main, renouvela féglisé , renversa cette puissance blasphématrice qui prétend se slubstituer à la royauté de Jésus-Christ , triompha tout à la fois de l'empereur d'Allemagne et de l'évèque romain, et dont la vie , du jour de sa con-

version jusqa'à sa mQrl> fut un train dQ guerre coch tioqel; cet homme à Tindomptable énergie duquel nous sommes redevables d'avoir aiyourd'hui la Parole de Dieu entre les mains, de pouvoir librement y puiser les leçons de la vie éternelle , et d'être réanis dans un temple évangélique pour rendre à Diea un culte pur, un culle en esprit et en vérité : Luther. Cet homm^e si éminemment actif, si dévoué > si poissant dans sa vie extérieure , était un homme de méditatif) et de prière ; c'était dans la communion sitencieuso avec le Seigneur qu'il puisait cette activité infatigable qui se dépensait incessamment au-:dehors : Luther consaei ait régulièrement trois heures par jour à la prière secfète.

Mais il est un exemple plus grand que Ions ceux-là, et qu'il ne m'est pas permis de passer sous silence : c'est celui du Seigneur lui-niême , de ce Jésus qui allait de lieu en lieu faisant du bien. Cberchea et trouvez , si vous le pouvez, une vie plus active que celle de Jésus, plus dévouée, plus remplie, plus consacrée dans tous ses moments au bien des hommes et à Vavaneemenl du rè^ne de Dieu ! Ses journées étaient tellement rempbea par les travaux de ^n ministère, que 8£Miivent il ne trckuvait pas même le teibps de nd^mgor, œmme nou& l'apprend saint Marc; à plos forte raison un tel minisXère ne devait-^il pas lui laisser du temps pendant la jour pour la prière secrète. Et pc»rktnt, ^'il fut jaoaais un homme qui ait cher-

thé Dieu dans le secret et qui ait retœaipé ses foi'ces dans la prière^ Jésus est cet homine-là. Hais savez^vous ce que faisait Jésus quand sou ministère extérieur ne lui laissait pas le temps de prier ? il prenait sur son sommeil^ il devançait Taurore pour s'en aller à l'écart sur la montagne prier son Père; quelquefois méme^ api^ une de ces journées remplies par les travaux du plus actif et du plus laborieux des ministè^res, nous te voyous passer la nuit entière à prier.

N'espérez donc pas , mes frères^ pouvoir soutenir votre activité extérieure sans la prière , sans la méditation y sans la recbeix3he fervente et paisible de la communion du Seigneur. Si cette vie de méditation et de prière fut indispensable pour un David , pour un saint Paul , pour un Jésus lui-même , comment ne te serait-elle pas pour vous ?

Cotte vie intérieure est nécessaire dans tous tes temps ; mais elle semble Têtœ aujourd'hui plus que jamais, en raison des circonstances particulières de notre époque. Ne semble-t-il pas, en effet, qu'aujourd'hui tout soit calculé pour nous porter vers la vie extérieure, et notre siècle n'est-il pas éminemment un siècle d'action ? Il est difficile sans doute de nous représenter d'une manière exacte ce qu'ont dà être les siècles précédents , et de savoir quelles auraient été nos dispositions dans un temps qui n'est

us LES DEUX VIES.

pas îe nôtre; mais j'imagine que le moyen-âge, par exemple, devait prêter plus que le temps. actuel à. la vie intérieure. Alors les événements extérieurs étaieol moins considérables , la vie politique était comparativement peu de chose y. et les ân>es devaient être porr tées plus, facilement à se replier sur elles-mêmes., moins préoccupées qu'elles étaient par les affaires publiques. Alors la religion, l'Etat, la famille étaient encore debout sur leurs bases respectées ; les moyens de publicité et de communication étaient moins facir les et moins rapides ; chacun restait davantage chez soi ; la vie suivait paisiblement son cours monotone et régulier, et les esprits pouvaient se livrer à la mé-: ditation , sans être distraits à chaque instant par le mouvement et les bruits du del^rs. Aussi est ce l'époque tout à la fois des ntéditations silencieuses à Ibmbre des cloîtres , et des longs travaux d!une patiente érudition. Mais aujourd'hui les choses ont bien changé. Quand les événements les plus prodigieux se succèdent et se pressent dans la vie des peuples; quand nous marchons, depuis soixante ans, de révolutiojQ en révolution et de surprise en surprise ; quand tout l'ordre social a été ébranlé, tous les principes remis en question , et que nous ne pouvons compter en rien sur le lendemain ; dans cette époque essentiellement mobile et transitoire, où nous ne trouvons nulle part un terrain solide pour y poser le pied, placés que nous sommes entre Tordre social

ancien qni est englouti à jamais dans Tabîme du passée et un ordre social nouveau qu'enveloppent encore les ténèbres de l'avenir ; quand la vie privée n'a plus de murailles , et que tout se passe au grand jour de la publicité; quand la presse, qui au lieu de ces ouvrages de longue haleine oii se dépensait toule une vie d'homme , ne produit plus que des brochures et des feuilles éphémères, disperse chaque matin aux qua* tre vents du ciel la nouvelle de tout ce qui arrive dans le monde ; quand les moyens de communication , devenant de jour en jour plus faciles et plus rapides sans qu'on puisse a3signer de terme à cette progression indéânie , mettent à chaque instant chacun en rapport avec tous et tous avec chacun , — alors il feut vraiment faire un effort , il faut lutter contre le courant universel pour se replier 8ur soim^e et se livrer à la méditation; on n'a plus le temps de méditer , à peine a-t-on le temps de penser en présence de cette scène mobile et changeante qui , comme un torrent rapide, emporte incessamment 80Q8 nos yeux les événements et les hommes.

Les chrétieiis se ressentent naturellement de ce caractère général de Tépoque , ils en subissent jusqu'à un certain point l'influence ; et dans l'église aussi nous voyons dominer les œuvres extérieures aux dépens de la vie intérieure et spirituelle. Les institutions de charité , les sociétés d'évangélisation , les journaux religieux, les affaires chrétiennes en un mot, ont

tM LES DEUX VIES.

pm aujourd'hui un développemeni tel qu'on ae l'av«û4 vu à aucune autre époque dans rhisloire de l'élise ; niais ce qui n'est pas commun aujourd'hui dans l'Oise de Christ^ ce qu'il faut chercher avec soin pwr en trouver des exemples, ce sont les chrétiens qui s'ooc«h pent avant toutes choses de travailler à leur perfec-rtionnement individuel ; oe sont ceux qui donnent un temps considérable à la prière et à la méditation ^ ceux qui se tiennent comme Marie assis aux pieds de Jésus , satisfaits pour toute occupation de contempler sa beauté divine, d'ouvrir leur coeur à sa grâce el de recueillir ses instructions. Qui est-ce aujourd'bui qui sait prier ? qui est-ce qui sait méditer? qui est-oe qui sait se tenir aux pieds de Jésus? en est-il un seul parmi nous qui serait capable, je ne dis pas» comme Jésus ; de passer une nuit entière à prier; je ne dis pas, comme David, de méditer nuit et jour la loi de l'Eternel et de se lever à minuit pour le célébrer; je ne dis ps», comme saint Paul, de vivre dans un esprit constant de prière, et de s'envoler parfois jusqu'au troisième ciel ; je ne dis pas même , comme Lutheiv, de prier trois heures par jour : mais qui est-ce parmi nous qui serait capable de passer seulement . une heure entière à prier , je dis à prier i^Ilement, non pas des lèvres, mais du cœur, de cette prière qui nous &it entrer véritablement en communion avec Dieu, qui le fait descendre à côté de nous sur h terre ^ ou nous fait asseoir nous-mêmes dans les tieux

oélestea avec Jésus-Christ ? Âb ! tenoos-nous eu garde, niea frères 9 contre cette influence involontaire et inaperçue qu'exercent à chaque instant sur nous le temps où QOQS vivons^ les circonstances qui nous entourent; etpljua ces drconstances nous entraînent fortement vers les distractions extérieures , plus attachons-nous à rediei*cher la vie intérieure y la vie de la médita- Upo^ de la contemplation et de la prière. Forçons notre ftme, quoi qu'il en coûte ^ à rejeter loin d'elle de temps à autre toutes les préoccupations extérieures, pour se préoccuper de la seule chose nécessaire; pour contempler sans distraction et sans voile un seul objet ^ un seul ètré^ le seul qui soit vraiment digne de remplir toute la capacité de cette âme et d'absorber toutes ses facultés , le seul sage ^ le seul bon^ le seul beau, le seul vrai : Dieu !....

Bechercbez avec ardeur celte vie intérieure, ô vous que votre profession condamne chaque jour à un travail aride, monotone, et portant uniquement sur des travaux matériels. Prenez garde que ce travail , qui n'a pour objet que les biens de la terre , ne finisse par envahir tout votre être moral, et que la prière et la méditation ne vous deviennent enfin absolument impossibles. Dites-le moi , cette vie toute doccopations ipatérielles, de calculs arides, de gains ou de pertes qui ne se rapportent qu'à des intérêts périssables , une telle vie vous suffit-elle ? ne vous pèse- Irrtle jamais? ne sentez- vous pas quelquefois avec

angoisse qu'il faudrait à votre âme autre chose ? ne soupirez-vous jamais après des moments de rafrat-* chissement spirituel ^ des moments où vous pourriez secouer tout ce fardeau ' des affaires et des intérêts terrestres, pour vous occuper sans distraction de votre âme et de vos intérêts éternels? Eh bien ! ne vous contentez pas à cet égard d'un désir stérile : obéissez à ce désir ; suivez ce cri de votre âme , qui est un appel de Dieu ; mettez à part , dans votre vie de négociant , des moments consacrés à la lecture de la parole sainte, à la méditation, à la prière; apprenez, au milieu même de Tentratuement des affaires, à vous tenir avec Marie aux pieds de Jésus.

Cherchez avec ardeur cette vie intérieure, hommes de labeur^ vous que le Seigneur appelle à gagner de jour en jour la subsistance de votre famille au moyen d'un travail manuel. Ne laissez pas absorber votre âme immortelle par ce labeur physique et pénible qui fut dans l'origine un châtiment du péché, mais qui peut devenir une bénédiction , comme tontes les lois établies de Dieu ; mettez à part , dans votre vie d'ouvrier, des moments pour la prière et la communion du Seigneur , et apprenez vous aussi à vous asseoit^ avec Marie aux pieds de Jésus.

Cherchez avec ardeur cette vie intérieure, mères de famille, vous dont les journées sont remplies par les travaux et les soucis d'une maison à diriger. Que le soin de votre maison ne vous fasse pas oublier celui

de votre âme ; tout en faisant régner autour de vous l'ordre, la sérénité, la prospérité matérielle , entretenez soigneusement dans votre cœur le feu sacré de riuiM)ar.de Christ; mettez à part, dans votre vie de famille; des moments pour chercher dans le silence du cabinet ja communion du Seigneur ; et apprenez , tout (Bn déployant l'activité de Marthe, à vous asseoir de temps lea temps avec Marie aux pieds de Jésus.

Qui que> vous soyez et quelles que soient vos occupations , riches ou pauvres , maîtres ou serviteurs, livrés à .des occupations intellectuelles ou à des trar vaaic manuels, chargés ou non des soins d'une fiunille, recherchez avec ardeur cette vie intérieure doat nous nous sommes efforcés de vous faire sentir le prix et la nécessité. Vous le pouvez si vous le voulez. Ne dites pas que vous n'en avez pas le temps. C'QSt là une excuse sans valeur , quand il s'agit de ce qu'il y a de plus important pour vous , de la seule chose nécessaire, de vos intérêts éternels. Quand il serait yrai que , pour arriver à ce but , il faudrait sacrifier quelque chose de vos intérêts temporels , encore ne faudrait-il pas hésiter à le faire; car il s'agit de votre âme : et « que servirait-il à un homme de gagner le monde entier , s'il perd son âme? » Mais non : Dieu n'exige pas que vous fassiez à votre salut le sacrifice de vos intérêts temporels. La vie intér rieure n'est pas un obstacle à la vie active; c'est bien plutôt le contraire^ et nous vous l'avons prouvé abon-

tu LES DEUX VIES

damment l>âr rexemple des serviteurs de Dieu les plus dclifs et les plus dévoués. Le temps dooné à la prière ne sera point peixlu pour le travail : après avoir prié vous iravailiei^z mieux ^ et Dieu bénira davantage voire travail.

D'ailleurs^ il ne s'agit pas de consacrer chaque jour un temps considérable à des exercices religieux ; pour la plupart d'entre vous cela serait incompatible avec vos occupations, j'en conviens , et aussi Dieu ne Texige-t il ()as de vous. Mais ce qu'il exige et ce qui est indispensable, ce que vous ne pouvez négliger sous peine de tuer votre âme, c'est d'accorder chaque jour du moins quelques moments à cette âme immortelle; c'est de ne pas commencer la journée ni la finir sans avoir cherché le Seigneur par la prière ; c'est de ne pas vous asseoir à voire table de famille sans élever votre âme à Dieu pour le bénir de ces dons quil renouvelle chaque jour. Ces quelques moments employés sincèrement, sérieusement à chercher la communion du Seigneur , suffiront pour vous entretenir dans cette communion le reste du jour, et vous mettre en état de faire toutes choses avec sa pensée et sous son regard. C'est là surlout ce qui est important : vivre habituellement sous le regard de Dieu. Les exercices religieux , les moments consacrés spécialement au culte sont nécessaires , sans doute, et ne doivent pas être négligés ; mais ils n'ont de prix qu'autant qu'ils nous acheminent à faire de

LES DELX VIES. lÀ'ô

notre vie entière un culte , on sacrifice, uuc prière au Setgoeur. Il faut en venir à transporter la vie contemplative au cœur de la vie active, à mêler étroitement ces deux vies , tellement qu'elles se pénètrent mutuellement et se soutiennent Tune l'autre. Il faut en venir à « prier sans cesse, i> selon l'eipressioa de Fapôtre, à prier même en travaillant, par les dispositions que nous apportons à notre travail. Saint Paul avait sans doute des moments mis à part spécialement pour la prière ; mais indépendamment (le ces prières spéciales, dans les moments mêmes où il travaillait de ses mains , lorsqu'il cousait ensemble des peaux de chèvre pour en faire des tentes, son cœur était constamment olevo vers le Seigneur, cl son travail môme n'était qu'une autre forme de sa prière. Il faut qu'il en soit de môme pour vous , mes bien-aimés frères. Quelles que puissent ôtre les préoccupations de votre vie active , il faut que ces préoccupations ne pèsent pas tellement sur votre âme, qu'elle ne puisse déployer ses ailes pour s'envoler vers Dieu. A travers ce brouillard que les intérêts matériels épaississent trop souvent autour de vous, il &ut vous ménager toujours une échappée lumineuse pour regarder le ciel. Il faut dans ce cœur, trop souvent envahi par les soucis de la terre , vous réserver toujoure un dernier asile inviolable, oii se conserve, comme une flamme céleste, le culte du monde invisible. Négociants, ouvriers, mères de famille, servi-

tu

teors et servantes , ychis tous qui ^ d'une manière ou d'oiie antre , accomplissez cette loi divine imposée à notre premier père : « tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, » ne renoncez pas à votre vie active, ne négligez pas votre travail , puisque telle est la vocation que vous avez reçue du Seigneur; mais que votre activité s'épure , que votre travail s'élève et se sanctifie par le sentiment habituel de la présence de Dieu; et tout en vaquant avec Marthe aux. différents soins de la vie, cherdiez sans cesse avec Marie la communion de Jésus 1 Amen.

Janvier 4854.

Vous êtes la lumière du monde.

(Matth. V. U).

Les hommes possèdent les uds sur les autres deux genres d'influence : une influence active et volontaire, et une influence indirecte qui s'exerce à notre insu. L'influence volontaire a lieu par des eflbrts directs , par la parole, j)ar le raisonnement, par la persuasion y par les menaces , par des offres ou des promesses : l'influence volontaire émane de notre conduite sans effort et sans intention, en vertu d'une loi mystérieuse de contagion morale, qui est inhérente à la nature humaine. On insiste souvent auprès de vous sur l'importance des efforts directs pour faire le bien, sur l'obligation sacrée oii vous êtes d'employer utilement cette influence volontaire dont vous disposez; c'est dans ce sens que sont constamment dirigés

noas-mémes spoDtanéinent, reproduisaDt fidèlement au-dehors ce que nous sommes au-dedans, distri^ buant autour de nous, par d'invisibles canaux, desr éléments de vie ou de mort sortis du fond de notre cœur, et qui pénètrent jusqu'au fond du cœur de nos; semblables. 11 est donc impossible de mettre en doute que nous aurons à répondre devant Dieu, non-seu*; lement pour les résultats que nous produisons dans le monde par nos efforts volontaires , mais aussi , et bien plus encore , pour l'influence que nous exerçons sans le vouloir et sans y penser. C'est en vain que j'essaierais de vous donner une idée de l'étendue et de l'importance d'une telle responsabilité. La parole ne saurait la décrire, ni l'imagination la concevoir. Mais j'aurai gagné quelque chose si je parviens à vous faire soupçonner du moins la grandeur et la puissance infinie de cette action secrète, qui est le résultat spontané de notre caractère et de notre vie.

11 ne faudrait pas juger des effets qu'elle produit dans le monde par Taltention qu'elle y excite. Dans le monde on ne connaît , on ne mentionne que Les eflbrts volontaires et leurs résultats. L'histoire vous dira les batailles gagnées par les grands capitaines ^ les traités de paix conclus par les diplomates , le» créations du génie dans les lettres, les arts, les sciences et l'industrie ; mais elle ne juge pas digne de mention ce que les hommes font sans but, les résultats qu'ils produisent involontairement, par la

seule influence de leur caractère. Sembiablement, les

lois de l'état ne demandent compte aux hommes que

des choses qu'ils font avec intention ; elles tiennent

pour non avenu le bien ou le mal qu'ils accomplissent

par le seul fait de leur exemple , tour à tour nuisible

ou salutaire. 11 en est de même dans la famille, dans

Técole, dans l'église : on ne tient nul compte des

choses que nous faisons , à moins que nous n'ayons

voulu les faire. Ce que nous produisons par notre

influence involontaire passe inaperçu , parce que les

gouvernements humains ne peuvent pas apprécier

avec une certitude suffisante les résultats de cette

oalore.

Mais gardez-vous ' de conclure que ces résultais soient insignifiants, parce qu'ils n'excitent pas l'atten- Cion. C'est bien plutôt le contraire; et je n'hésite pas «à déclarer que les moyens d'action les plus énergic]ues dontjhomme dispose, résident précisément dans scelle influence insensible et inaperçue. Avez-vous remarqué que , dans la nature , les agents les plus puissants sont ceux qui agissent d'une manière cachée, insensible, et qui échappent à notre attention? Par exemple, nul homme n'a jamais vu, ni entendu, ni touché cette puissance prodigieuse qui, attirant les planètes l'une vers l'autre et toutes ensemble vers le soleil, maintient incessamment Tharmonie dans le système du monde. La foudre nous frappe davantage, parce qu'elle sillonne la nue d'un trait de feu, parce

:*9t LINFLUENCE INVOLONTAIRIT.

qu'elle étourdit nos oreilles, parce qu'elle brise oa consume ce qu'elle touche : et pourtant qu'est-ce que ta foudre et ses effets passagers, auprès de cette force insensible , mais infinie , qui fixe chaque monde à sa place , et qui , si elle interrompait ui^ seul instant son action, livrerait par cda seul notre univers au plus effroyable bouleversement, et le replongerait dans le chaos?

Une autre comparaison, qui m'est suggérée par tes paroles mêmes de mon texle, achèvera d'éclainclr ma pensée. Le Seigneur nous dit que le chrétien doit être la lumière du monde. Il est dans la natu?*e de la lumière de se répandre spontanément dans tous les sens et de remplir l^pace de ses rayons, sans qu'elle ait ellei&énie la conscience de l'effet qu elle produit. De même le chrétien, s'il est fidèle, brille et éclaire ,^ non point parce qu'il a l'intention de le faire, mais par cela seul qu'il est un objet lumineux. Nous som- Boes portés à considérer la lumière comme uq agenrt de peu de puissance , parce qu'elle agit sans secousse, d'une manière douce et insensible. Les agents qui produisent dans la nature des convulsions violentes, le tremblemeot de terre par exemple, nous semblent doués d'une bien plus grande énergie. Il est vrai que ce redoutable messi^er du Très-Haut se présente entouré de tout ce qui peut frapper l'attention. Il s'aanoQce par des tonnerres souterrains qui traversent toute une contrée , quelquefois tout un conti-

L 1NFL(J£NC£ INVŒLOJMTAIftE. ^Z

aent 11 fait oaduler le sol comme une mer , et le secoue,. avec ses forêts et ses viUes , comme la mmn d'un enfant secoue une feuille de papier. Il oindre subitement de larges abîmes, dans lesquels disparaisseat engloutis les monuments séculaires élevés par le génie de Thomme , et les hommes eux-mêmes qui les ont élevés. Mais ces résultats prodigieux, et terribles n'ont qu'un temps. Après quelques instants , la ^secousse s'apaise; après quelques jours, les bom* mes se rassurent ; après quelques années , ils ou- JUient; des mains industrieuses ferment le gouffre, <le8 édifices nouveaux s'élèvent du sein des ruines, et Jûeotôt on voit une génération nouvelle vivre, agir, travailler, trafiquer, danser sur la place même où la génération précédente fut engloutie. Comparez à ces 'effets violents , mais passagers , «eux que produit la lumière. Douce et inoffensive, elle nous arrive chaque moêkk sans secousse et sans bruit; et son approche fiaiaible n'éveillerait pas même un enfont dans son berceau. £h bieni cette lumière, aux allui^ si paisibles, est un agent mille fois plus puissant quer le tremblement de terre. Elle agit , non pas seulement sur une ville, ni sur une contrée, ni sur un couti- WtàX, mais sur la terre entière — que dis-je? sur notre système planétaire tout entier. Par elle chaque 45aatin tout se ranime , tout se colore , tout se rédiau£fe , tout se renouvelle , et le mondé est comme créé de nouveau.- Pour apprécier la puissance de la

inmière, essayez de vous représenter ce qui arriverait si elle cessait demain de nous apparaître, et si la nuit prochaine devait être une nuit éternelle. Les plantes 9 privées d'un principe vital, languissent et s'étiolent. Les animaux, trompés dans leur instinct, courent avec égarement dans les ténèbresw L'homme réveillé de son sommeil ne peut reprendre son travail accoutumé , et on affreux désordre s'établit dans la société comme dans la nature. Bientôt, la disparition de la lumière amenant la privation de la chaleur, un froid intense, terrible, que rien ne peut conjurer, se propageant des extrémités jusqu'au centre, envahit graduellement la nature entière. L'eau cesse de couler, la sève se glace dans les canaux des plantes, le sang dans les veines des animaux , tout s'arrête y tout se pétrifie, tout meurt; et iMre terre, notre terre aujourd'hui si riche, si belle, si éclatante de vie, de bruit, de mouvement^ de couleurs, n'est phis qu'ua globe ténébreux et glacé qui , avec toutes les planè^ tes ses compagnes, gravite dans le silence de la mort autour d'un soleil éteint 1

Voilà ce qu'est pour nous la lumière , et ce qui résulterait de son absence. Eh bien ! le monde physique est à cet égard, comme à bien d'autres, une image fid^e du monde moral. L'influence volontaire que l'homme exerce sur ses semblables agit par se^ eousses, à la manière de la foudre et du tremble* ment de terre : l'influence involontaire agit d'une ma-

L'INFLUENCE INVOLONTAIRE. i9S

nière insensible et continue, à la manière de la tamière. Et de même que, dans la nature, les agents ies plus paissants sont précisément ceux dont Faction est insensible et qui échappent à l'attention générale, de même dans le monde moral Faction exercée par lliomme au moyen d'efforts volontaires est faible et dé peu d'importance , auprès de celle qu'il exerce involontairement par la seule influence de son caractère. Combien sont superficiels dans cette matière les jugements du commun des hommes 1 On s'arrête aux efforts extérieurs des bons ou des méchants pour agir sur les autres , et l'on appelle ces efforts leur influence : tandis que , par le feit , ce n'est là qu'une fraction insignifiante du bien ou du mal qui découle spontanément, inévitablement de leur vie. C'^t trop -pea dire encore. Il arrive souvent que cette influence insensible du caractère moral d'un homme est tellement prépondérante , qu'elle paralyse totalement l'influence volontaire qu'il s'efforce d'acquérir; en sorte que tout ce qu'il fait pour agir sur les autres va précisément en sens contraire du but qu'il se propose. Qu'un homme sefforce d'agir sur ses semblables par la persuasion ou le raisonnement, et qu'il se présente en même temps avec un caractère moral qui le rend odieux ou seulement indigne de respect, son influence insensible sera trop puissante pour lui permettre de rien foire. C'est ce qui arriverait , par «xemple, à celui qui prêcherait la tempérance tout

2% L'INFLUENCE INVOLONTAIftE.

eo ae livrant lui-mêoie à l'excès qu il coodamoe. Ea pareil cas, rinfliieDee active et vokmtaire de rboaune ne constitue pas même une fraction minime de ce qu'il produit en réalité.

Si nous examinons en elle-même cette action insensible et irréfléchie y nous reconnaîtrons qu'elle doit en effet, par sa nature même, l'emporter à bien des égards sur l'action volontaire, qui s'exerce au moyen de la parole.

L'homme a deux moyeos de communiquer av^c ses semblaUes, et à ces deux moyens de communication répond une double influence. 11 peut communiquer par la parole, instrument admirable, dont on ne saurait contester ta puissance, et qu'on a vu accomplir des effets qui semblent tenir du prodige. Mais pourtant la parolo, par cela même qu'elle est un intermédiaire, doit nécessairem^it laisser perdre quelque chose de la force d'action qui est dans l'âme humaine. Si une âme pouvait communiquer avec une autre âme sans intermédiaire, sans parole, en montrant seulement ce qui est en elle, il y aurait là, ce semble, une force d'action bien plus puissante. £b bien I cette communication immédiate d'une éme à l'autre existe en effet. Dieu a fait tous les cœura humains tellement semblables qu'ils se comprennent spontanément, et qu'ils réfléchissent naturellement, eomme des miroirs fidèles, les sentiments les uns des^ autres. « Comme dans l'eau le visage répond aa

L'IMFLUËJNGE INVOLONTAIRE. Sf7

visage, ainsi le cœur d un homme répond au cœur

d'un autre iiqmme. ' » Pour révéler au cœur d'un

homme ce qui se passe dans le cœur d'un autre , il

fi'est pas besoin de paroles ^ tant est puissante, rapide,

contagieuse la sympathie secrète qui les unit : il

suffit du ^ regard , du geste , de la manière d'être ,

de la conduite générale de la vie; il suffit de mille

nens indéfinissables et auxquels nous ne prenons

pas garde, pour réveiller chez nos semblables tout

im nonde d'émolions et d'idées , qui deviennent les

mobiles de leur conduite. Cette action immédiate

«te l%ne sur Tâme , que nous exerçons sans y

penser, est bien autrement prompte et puissante

que celle qui est transmise par le véhicule de la

parole.

fie plus, cette influence insensible agit d'une manière continue , permanente , sans que nous le voulions, sans que nous puissions môme en interrompre les effioAs; tandis que l'action due à la parole de l'iuxnme ne s'exerce qu'à certains moments : il faut que nous ayons la volonté déterminée d'agir ; il £siut anssi que les circonstances soient favorables pour reaLécution de cette volonté : deux conditions qui ne se trouvent que rarement unies. Or, on sait assez combien une action continue est plus puissante que edle qui n'agit que par secousses et qu'à des inter-

»Prov. XXVH. 49.

valles plus ou moins éloignés. La gouUe d'eau qui tombe sans cesse, finit par creuser le granit.

Remarquez encore — troisième cause d'infériorité — que l'action volontaire ne s'adresse pas également à toutes les intelligences : tous ne sont pas en état d'apprécier le charme d'une parole éloquente, ni la logique d'une argumentation rigoureuse ; îl faut, pour sentir la puissance des moyens d'action de ce genre , un certain développement intellectuel ; au lieu que la conduite d'un homme, son caractère, sa vie, est une langue également intelligible pour tous, à la portée des simples comme des habiles, de l'ignorant comme du savant , de l'enfant comme du vieillard.

Enfin, par suite d'un esprit de contradiction iohérent à la nature humaine , les hommes se tiennent toujours sur leurs gardes lorsqu'on auoooce l'intention d'agir sur eux. Vous déclarez que vous allez leur démontrer telle vérité , que vous prétendez les engager dans telle ou telle voie : c'en est assez pour qu'ils s'arment d'avance de toutes les objections qu'ils pourront imaginer, et qu'ils se préparent à ne vous céder le terrain qu'après l'avoir disputé de tout leur pouvoir. Tandis que l'influence insensible, celle qui réside dans la conduite et dans le.caractère moral, prend les hommes au dépourvu, et les gagne d'une manière douce autant qu'irrésistible, avant même qu'ils aient eu le temps de s'en douter.

Mais c'est assez de théorie, c'en est trop peutêtre. Il me tarde d'en venir à l'applicaiion , et de FOUS démontrer par des faits la puissance de cette action insensible que nous exerçons constamment SI u tour de nous par notre caractère et notre vie.

Le premier fait de ce genre qui se présente à ma pensée m'est fourni par cet instinct d'imitation qui est si remarquable chez les enfants. Les enfants sont des liommes en germe , et nous pouvons juger par leurs dispositions des vrais penchants de la nature hu- .maina Or, qui n'a observé avec quelle facilité les enfants reçoivent des impressions en rapport avec la conduite de ceux qui les entourent, et avec quel entraînement irrésistible ils sont portés à les imiter? n n'est pas besoin de paroles pour agir sur l'enfant ; et longtemps avant qu'il puisse comprendre le sens des paroles^ il subit Tiniluence de ce qui frappe ses regards. Son âme est une cire molle qui attend des impressions; et ces premières impressions si importantes, si décisives pour la vie entière, dépendent presque uniquement du caractère de ceux qui l'entourent. On le voit reproduire dans sa vie naissante ou la vivacité ou la lenteur , ou la douceur ou l'impatience, ou la droiture ou la duplicité, ou la méchanceté ou la bonté des personnes chargées de le soigner. Placez-le dans un milieu d'immoralité , il deviendra presque nécessairement immoral luimême; mettez habituellement sous ses yeux des

scènes de craauéé , et eon cœur se fermera inévitablement aux impreâsicms douces ei tendres. Vous aurez beau lui inculquer les préceptes de la morale la plus pure , si vous n'appuyez pas ces préceptes de votre exemple , il prendra pour règle de sa conduite vos actions et non vos paroles. Toutes les leQons directes ne sooi rien pour lui, auprès de l'influeuce insensible qu'il reçoit constamment de son entourage.

Ce qui est vrai de Teofance Test aussi de la famille eo générai. Par le seul effet du rapprochement continuel entre les membres d'une même famille , ils exeroeot les uns sur les autres , sans effort et sans intention, une influence continue, puissante, incalculable. Qui n'a remarqué que les personnes qui vivent conslamn>ent ensemble acquièrent sans y penser les mêmes opinions , la même manière de sentir , les mêmes habitudes, la même tenue, les mêmes gestes, le même accent? Gette action involontaire, exercée par le rapprochefueni continuel entre des créatures humaines, est iellement puissante, qu'on voit sou veot, dans l'union conjugale par exemple , un caractère changer complètement par l'effet d'une longiie intimité avec un caractère différent : le plus fort des deux absorbe le plus faible, et le re£ait à son image.

Cette influence que les hommes exercent les uns sur les autres , par le seul rapprochement de leurs existences , se remarque également dans les établis-

LTNFLlîEI^iCE IKVOLO.^TAIRE. 301

seinenls publics d'éducâiion. On sait assez que le jeune hoaime ou la jeune fille qui entre dans un de ces étabiissemenls ne tarde pas à prendre, au pbysique el au moral ^ ce quon appelle le ton de la maiara ; et cela bien moins par leffet de leçons direcles cpie par une influence cacbée, mystérieuse , indéfiidfisable , qui réside dans la conduite générale de rétablissement ^ et qu'il serait impossible de prendre sur le fait. Cest surtout pour cela, bien plus qu'en ?iie de renseignement proprement dit, que le choix d'ue école ou d un pensionnat est d'une si grande importance dans l'éducation.

ie la retrouve, cette influence émanant du milieu moral où nous vivons, dans toutes les associations politiques, religieuses, militaires, scientifiques, littéraires, artistiques, ouvrières. Dans chacune on remarque ce cpi'on appelle un esprit de corps, un certain fonds Gommun d'habitudes, d'opinions, de sentiments : fonds commun qu'on adopte ou qu'on subit sans y penser, par cela seul qu'on entre dans l'association , par la seule action que les individualités humaines^ en se rapprochant , exercent les unes sur les autres. On se fait ainsi une seconde nature qui finit quelque- &ns par triompher complètement de la première : tel homme 7 par exemple, naturellement timide, devient courageux uniquement parce qu'il est entré dans un corps d'armée où la bravoure est générale.

Si nous nous élevons plus haut, et que nous con-

302 L1NFLUENCE INVOLONTAIRE.

sidérioDS des associatioDS plus vastes , nous retrouverons ce même esprit de corps , ces mêmes résultats involontaires mais inévitables des habitudes morales, chez les nations. Chaque nation a son caractère nettement accusé, caractère qu'adoptent plus oa moins, à de rares exceptions près, tous les hommes qui naissent dans cette nation. C'est ainsi que les Français' sont généralement vifs, communicatife et superficiels; les Anglais graves, positifs et froids ; les Allemands lents, sensibles et enthousiastes. Comment expliquer ces traits communs à tous les individus d'une même nation, si ce nest par cette influence cachée qui agit sans paroles, sans efforts, par le seul effet de l'atmosphère sociale que nous respirons?

Montons plus haut encore, prenons les nations dans leur ensemble , et nous trouverons que rhumanité elle-même, du moins l'humanité civilisée, a ses époques morales déterminées par un caractère dominant. N'a-t-on pas vu dans l'Europe entière se propager d'homme à homme et de nation à nation , par cette loi mystérieuse de contagion sociale , tantôt l'enthousiasme religieux , comme à l'époque des croisades; tantôt l'esprit de la guerre, comme au temps de l'empire; tantôt l'esprit de révolution politique et de nivellement social , comme de nos jours ? Je ne puis ici qu'indiquer les idées , et le temps qui me presse m'interdit d'entrer plus avant dans le vaste champ qui s'ouvre à nos yeux ; mais j'en ai dit assez

LÏNFLUENCE INVOLONTAIRE. 303

pour VOUS montrer la place importante , immense, que tient, dans l'histoire de Tesprit humain, cetle influence insensible et involontaire qui fait le sujet de nos réflexions.

Il me reste à monti*er , pour épuiser ce sujet , que ixiême dans 1^ occasions oii des résultats importants sont amenés par des efforts directs^ par l'influence ^volontaire des hommes, une grande partie de c^ Y^ultats, peut-être la partie la plus importante, est dae à leur influence insensible et involontaire. Prenons pour exemple un orateur qui , par la magie de JSOD éloquence, enlève les suffrages de toute une stssemblée. On rattache ordinairement le succès qu'il obtient à la seule puissance de sa parole, mais c'est là une grave erreur. Essayez de décomposer , dans ses éléments divers , cette éloquence qui vous subjugue : vous y trouverez , à côté de la parole proprement dite, bien des choses qui agissent avec elle et plus qu'elle. Il y a le geste , le regard , le caractère de la physionomie; il y a surtout l'émotion intime qui agite l'orateur, qui se traduit au-dehors par tout l'ensemble de sa personne , et qui agit immédiatement sur votre âme par une influence mystérieuse et irrésistible. Il faut, pour que l'orateur agisse sur son auditoire , qu'il soit convaincu luimême de ce qu'il dit ; il faut que le caractère de sa vie soit en rapport avec les paroles de sa bouche : c'est cette harmonie enire l'homme intérieur et l'homme

extérieur, entre le cœur et les lèvres , entre 1^ eflbrts volontaires et Finfluenoe involontaire, c'est cela seid qui fait la puissance de Torateur. C'est pour cela que Cicéron , dans son Traité de l'éloquence , met au nombre des conditions essentielles du bon orateur la qualité d'honnête homme. Qu'un hypocrite on qu'un, indifférent essaie de remuer les cœurs par sa parole^ ses regards, son accent ,. les traits de son visage, ses gestes affectés X)u exagérés , tout chez lui s'inscrira en faux contre les paroles qu'il prononce, et en neutralisera la puissance.

En général les résultats que les hommes prodiHsent, même par leurs efforts volontaires, doivent être attribués bien moins à ce qu'iis font ou à ce qu'ils disent qu'à ce qu'ils sont. Revenons un moment sur cet enthousiasme prodigieux qui inspira les croisades, et qui s'empara de tout l'occident avec une' telle puissance, que pour l'épuiser il ne fallut pas moins de deux siècles de combats, de sacrifices et de sang versé. Quelle fut letinœlle qui alluma cet immense enthousiasme? ce fut la voix d'un pauvre hermite des environs d'Amiens, nommé Pierre. Ce fut lui qui le premier alla de lieu en lieu , parcourant sqocessivement l'Italie, la France, l'Allemagne, appelant partout les hommes à la conquête des Lieux-Saints; et jamais parole d'homme ne fut suivie d'un plus grand succès. Mais ce n'était pas la simple parole de Pierre qui opérait de tels prodiges : c'était sa convie*

tion profonde ; c'était cet enthousiasme ardent qai éclatait visiblement dans toute sa personne et dans toute sa conduite. Quand on voyait cet homme épuisé par les austérités, amaigri par les jeûnes, vêtu en mendiant, pieds nus, tête nue, parcourant les villes et les campagnes un crucifix à la main , prêchant moins encore par sa voix vibrante d'enthousiasme et par le feu de ses regards que par sa vie d'abnégation, préchant la croisade dans les églises, dans les rues , dans les carrefours , partout où il se trouvait des hommes pour Técouter, cette éloquence en action propageait partout le feu sacré qui 1 inspirait , et fai- ^t surgir sur les pas de 1 hermite des armées de <;roisés. N'est-il pas évident que sans foi , sans conviction , sans enthousiasme, l'emploi des mêmes moyens n'auTait rien produit?

Voulez-vous un autre exemple plus illustre, et surtout plus pur? voyez saint Paul. Saint Paul aussi a fait de grandes choses. Saint Paul est entré pour une part immense dans cette régénération du monde, opérée par la prédication de l'évangile. Mais à quoi pensez-vous qu'il faille attribuer le succès merveilleux de la prédication de saint Paul? Est-ce au charme de sa parole, à la force de ses raisonnements , à son activité missionnaire , aux efforts prodigieux dans lesquels s'est dépensée toute sa vie? Tout cela tient, sans doute, une place importante dans les causes de son succès ; mais la cause essen-

tielle n'est pas là : elle est daos le caractère mordl de saint Paul Saint Paul était avant tout un homme de foi , d'enthousiasme et de dévouement. Son caractère naturel, déjà admirablement beau , exalté encore , porté à sa plus haute puissance par la foi chrétienne et par les communications de FEsprit saint, lui donna sur ses semblables une influence plus qu'humaine. Sans doute il était doué de facultés éminentes, puissant dans l'argumentation, éloquent, actif au suprême degré : mais, à tout prendre , il a remué le monde bien plus par ce qu'il a été, que par ce qu'il a dit ou fait. La grandeur et la beauté de son carac- ,tère ajoutaient sans cesse à son activité extérieure un élément de puissance cachée, silencieuse, qui élait la vraie cause de son succès. 11 convainquit, il persuada, il brisa les obstacles, il sauva les âmes par cette autorité presque divine qui éclatait dans toute sa conduite, et qui l'autorisait à dire : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Christ. »

Ce dernier trait me conduit naturellement à un exemple {dus relevé encore, qu'il m'est impossible de passer sous silence : c'est celui du fils de Dieu , descendu sur la terre comme fils de l'homme. Les hommes, nous l'avons dit, répugnent à se soumettre à une influence directe et Volontaire. Us sont jaloux du contrôle qu'on prétend exercer sur eux , et se laissent bien plus volontiers approcher par la seule autoritéde l'excellence morale. Qu'on leur prêche la bonté, la

LllHFLUENCE INVOLONTAIRE. 307

vérké, la sainteté, et le plus souvent ils les repous- %ront. Mais que la bonté elle-même s'offre à ledrs regards , ils accneilleront avec joie son sourire qui vient du ciel; que la vérité apparaisse dans une vie d'homme^ ils Tlionoreront d'un secret hommage; ^oe la sainteté s'approche d'eux, ils baisseront la ièle devant elle et reconnaîtront avec confusion leur iodignité; que le ciel descende sur la terre, ils céderont sans effort à son attrait divin. Eh bien ! c'est par <}e côté-là que Christ a abordé la nature humaine. Il -a voulu l'attirer à lui précisément par ce genre d'influence que l'expérience proclame le plus persuasif et Je plus irrésistible. C'est la grandeur du caractère de Christ qui fait la principale puissance de son ministère : ce ne sont pas ses enseignements ni ses miracles. Sans doute ses miracles étaient utiles pour fixer l'attentiim sur sa personne, et ses enseignelarals sont infiniment précieux, comme étant la révélation de la vérité la plus parfaite possible dans le langage humain ; mais la grande vérité de l'évangile , la vérité des vérités, c'est Jésus lui-même , un homme devenu l'organe visible de la nature divine, et manifestant la gloire de Dieu dans les conditions d'une vie mortelle. 11 est, nous dit TEcriture, « l'image du Dieu invisible. » C'est cette image de Dieu qui est le centre lumineux, le soleil de Févangite. Les voyages du Sauveur, ses enseignements, ses miracles, ses souffrances, sa mort, tout cela concourait ensemble pour

mettre en relief cette image de Dieu^ pour r^oidre visibles à des regards homaios le caractère de Dien et ses dispositions , tant envers le péché qu'envers les pécheurs. Ici est la puissance de Christ , à savoir que dans sa personne brillent de tout leur éclat la beauté , la vérité, la sainteté, la justice et l'amour de Diçii. Âh ! je vous le demande , mes frères , si Christ apparaissait dans ce moment au milieu de nous comme il

apparut à ses disciples après sa résurrection, aurionsnous besoin , pour éprouver sa céleste influence, de lui v(Mr opérer des miracles, ou même de lui entendre prononcer des paroles? Non, non, Jésus! les traits de ton visage , le regard de tes yeux , la majesté divine, la douce humilité, la sainteté, l'amour, toutes les vertus du ciel et de la terre empreintes dans ta personne, c'en est assez, sans miracle et sans parole, pour subjuguer tout notre cœur et nous faire tomber à tes pieds!.... Tant il est vrai que cette influence insensible et involontaire, qui émane du seul caractère moral, est plus puissante mille fom que celle dès actes ou des paroles !

Bien que l'expositiou de mon sujet m'ait entratné plus loin que je n'avais pensé , je ne puis me résoudre à le quitter sans indiquer rapidement quelques conclttsioiis pratiques.

Je conclus tout d'abord de ce qui précède qu'il est impossible de vivre dans le monde et d'échapper à

L*1NFLU£NCE INVOLONTAIRE. 309

la responsabilité morale. C'est à tort qu'on prétend faire peser exclusivement la responsabilité sur ceux qui occupent une position plus ou moins élevée^ qui sont appelés par état à diriger les autres ou à les enseigner. Vous êtes responsables, vous aurez un compte solennel à rendre devant Dieu , par cela seul que vous êtes homme; car, par cela seul que vous êtes homme, vous exercez une influence dont il est impossible de mesurer toute retendue. Votre caractère , votre conduite, vos goûts, vos principes, répandent autour de vous une contagion morale permanente, tout aussi active que pourrait l'être une contagion physique dont vous porteriez le germe dans votre corps. Exister seulement dans ce monde, c'est y exercer une influence , et une influence telle qu'auprès d'elle tous les efforts, toutes les paroles , toute l'activité extérieure paraissent de peu d'importance. Fussiez-vous un vieillard chargé d'années et d'infirmités , hors d'état de quitter sa chambre ou son lit , vous êtes responsable de l'exemple que vous donnez à ceux qui vous entourent, de l'influence que vous exercez en bien ou en mal par votre patience ou votre irritation , par votre sérénité ou votre aigreur , par votre foi ou votre incrédulité. Fussiez-vous un homme obscur , perdu dans la foule , dont la vie se dépense jour à «jour dans un travail monotone et ignoré, vous êtes responsable de votre exemple, de l'influence que vous exercez nécessairement , soil

340 LINFLUENCE INVOLONTAIRE.

par Tesprit plus ou idoîds chrélien dans lequel vous vous acquittez de votre travail, soit par remploi plus ou moins chrétien que vous faites de vos courts moments de loisir. Fossiez-vous une humble servante , dépourvue de l'instruction la plus élément taire, et dont le temps est absorbé du matin jusqu'au soir par des travaux manuels , vous êtes responsable , vous exercez autour de vous par votre fidélité' ou votre infidélité, par votre activité ou .votre paresse, par votre support ou votre impatience^ vous exercez, dis-je, une influence tout aussi importante dans sa sphère que celle du ministre de l'évangile, dn législateur ou du magistrat, et vous aurez aussi bien qu'eux à répondre de cette influence devant le Seigneur au dernier jour. En un mot, qui que vous; soyez , quelque place que vous occupiez sur l'échelle sociale , par votre seule existence vous répandez in^ cessamment autour de vous , chez vos enfants , chez vos parents, diez vos amis, chez vos connaissances'^ chez vos servitenrs, chez vos maîtres, chez tous ceux qui vous approchent, ou te parfum de la vie ott le poison de la mort. Une seule action , une seule démarche, un seul regard peut suffire^ par (es circonstances qui l'entourent, pour faire pencher du côté du ciel ou du côté de l'enfer la balance du sort éternel d'une âme. Loin de vous donc la pensée que vous puissiez vivre dans le monde sans encourir une responsabilité! Acceptez franchement cette nécessité

inévitable , préparez-vous pour le compte que vous aurez bientôt à rendre , demandez-vous de jour en jour si votre exemple ne fait de mal à personne^ si votre caractère moral n'exerce pas une influence faneste , si votre vie est^ toujours du côté de Dieu et du devoir.

La doctrine que j'ai cherché à développer nous fait connaître, en second lieu , la seule méthode vraiment efficace de travailler à Famélioration morale de nos semblables. Celte méthode, aussi simple qu'elle est infaillible, consiste à être nous-mêmes moralement bons, à posséder un caractère tel qu'il exerce par lui-même une bonne influence. Les hommes sont généralement portés à rattacher l'amélioration morale exclusivement à l'activité extérieure. A les entendre, il faut, pour faire beaucoup de bien , commencer par collecter beaucoup d'argent, puis fonder des sociétés, réunir des comités, publier des brochures et des rapports , en un mot dépenser beaucoup d'activité extérieure. Tous ces moyens extérieurs ont assurément leur utilité et ne doivent pas être négligés; mais ils ne sont jamais qu'un accessoire : notre vraie force pour faire du bien n'est pas là. Le vrai moyen d'exercer sur nos semblables une salutaire influence, c'est de A^ivre nous-mêmes sous l'influence du Saint-Esprit, et de devenir ainsi l'image du bien moral ; c'est de Vivre près de Dieu et de nous pénétrer des dispositions qui l'animent lui-même, en sorte que nous soyons comme

ait L'INFLUENCE INVOLONTAIRE.

eaviroonés d'une almosplière sainte. Pour que nous poissions distribuer aux autres des sources d'eau vive, il faut d'abord que, vases d'élection^ nous ayons regu cette eau vive dans nos propres cœurs ; pour que nous puissions répandre autour de nous la lumière de la justice, il faut d'abord que nous soyons nous-mêmes devenus lumière. Mes frères , la volonté de Dieu , le but de son évangile et l'œuvre de son Esprit , c'est de vous faire devenir la lumière du monde. Sa plus grande joie est de vous transformer à son image, de vous imprimer son propre caractère , de vous rendre participants de sa toute-puissance pour faire du bien. Hais , pour cela , il faut de votre part une consécration entière de vous-mêmes au devoir et à Dieu^ un désir continuel de sa sainte intimité ; alors vous participerez à l'excellence morale de Dieu luinnême , et vous répandrez le tûen autour de vous aussi naturdlement que le soleil répand ses rayons.

Ces réflexions s'appliquent en particulier à la propagation de ta foi chrétienne. L'esprit de foi se propage par le moyen de l'influence insensible, tout aussi bien que l'enthousiasme ou toute autre disposition morale. Sans doute la foi est un don de Dieu, die est l'œuvre de sa grâce dans le cœur de l'homme; mais cette œuvre divine s'accomplit toujours en barnK>nie avec les lois morales qu'il a étaUies lui-même» Si chaque disciple du Seigneur doit briller dans le

amende par la lamière de ses bonnes œuvres, le iBonde en le voyant doit nécessairement être amené à glorifier Dieu K Aussi a-t-on vu plus d'une fois un petit nombre de chrétiens fidèles , quelquefois an seul , allumer par la sainteté de leur vie la première étincelle d'un vaste réveil , et ameuer la réforme de toute une contrée. De tels hommes fournissent dans leur personne une preuve plus éclatante de la réalité de la foi que ne pourraient faire toutes les paroles et tous les raisonnements du monde. Sans doute ils ne négligent pas l'activité extérieure, ils font tous leurs efforts pour amener les autres à la foi ; mais leur principale puissance réside dans leur sainteté, et dans la conviction produite ainsi chez les autres qu'ils vivent dans la communion de Dieu.

Vous pouvez tirer de cette observation , mes frères, l'explication du peu de succès qu'obtient généralement la prédication de l'évangile. Nous faisons nos efforts, c'est un témoignage que vous nous rendrez ^ans doute, pour vous prêcher l'évangile d'une manière pare et conforme à la parole de Dieu ; nous nous effor- ^^118 aassi de vous le présenter d'une manière atta- ^ante, d'atteindre votre esprit par des raisonnements «olides , et votre conscience par de pressants appels. IPourquoi donc réussissons-nous si mal? pourquoi «ont-ils encore en si petit nombre ceux qui prennent

* Matth. V. 46.

sincèremeol l'évangile, Tévangile seul , l'évangile tout entier pour la règle de leur croyance et de lew vie?....

Ce fait y aussi incontestable qu'il est triste, peut être attribué à deux causes : Tune qui dépend de nous, l'autre de . vous-mêmes. Notre prédication a peu de succès^ d'abord parce que notre vie à nous ministres de l'évangile n'est pas à la hauteur de notre prédication. Bien que nous ne démentions pas grossièrement nos discours par nos œuvres , ce qui nous* ôterait toute espèce d'influence, toutefois nous parlons mieux que nous n'agissons : c'en est assez, chers frères et collègues dans le ministère, pour ôter à notre prédication une grande partie de sa puissance. Si nous étions en droit de dire à nos auditeurs , avec la sainte hardiesse de l'apôtre : <( soyez nos imitateurs comme nous le sommes de Christ , » alors , n'en doutez pas, notre prédication serait couronnée des plus beaux succès.

Mais nous ne sommes pas ici les seuls coupables ; et nous sommes obligés de rejeter une partie de la faute sur vous, frères et sœurs en Christ qui m'écoutez. Le ministre de Tév^angile a besoin de pouvoir appuyer sa prédication sur des exemples vivants dans son église et dans son auditoire. Nous prêchons l'évangile, mais combien de fois votre vie ne prêche-t-elle pas en sens contraire de nos paroles? Nous prêchons que l'évangile rend humble, et l'orgueil est dans

votre vie ; nous prêchons que Tévangile inspire la diarité , et vous vous laissez aller à Firritalion ; nous prêchons que l'évangile produit le renoncement , et vous êtes attachés aux vanités du monde; nous prêchons que levangile m^t la joie dans le cœur, et vous vous montrez dévorés de soucis et d'inquiétudes. Comment notre prédication ne serait- elle pas frappée d'impuissance en présence de ce démenti continuel^ qu'elle reçoit de vous-mêmes qui faites profession de la croire et de la goûter? Frères et sœurs en Christ , aidez-nous dans notre ministère en prêchant avec nous, et mieux que nous, par votre vie. Que nous puissions montrer votre vie à ceux qui n'ont pas encore connu la puissance de l'évangile, comme un exemple éclatant de cette puissance. Que nous trouvions en vous des arguments vivants, marchants, agissants, irréfutables, auxquels nous puissions toujours en appeler de la vérité de nos paroles. Que nous puissions dire de vous ce que disait saint Paul des chrétiens de Corinthe : « Nous n'avons pas besoin de lettre de recommandation auprès de vous , ni de votre part auprès des autres; car vous êtes vous-mêmes notre lettre de recommandation , connue et lue de tous les hommes ; car il est manifeste que vous êtes une lettre de Christ, écrite par notre ministère , non avec de l'encre , mais avec l'Esprit du Dieu vivant; non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair , celles du cœur. » Alors notre parole

316 LlNFLUENGB INVOLONTAIRE.

sera puissaDte^ parce qa'elle s'appuiera sur des faits ^ et qu'elle se traduira eu bonnes œuvres, seul langage compris du grand nombre. Alors toutes les objections | tomberont d'elles-mêmes, tous les opposants auront la , bouche fermée ] toutes les consciences rendront témmgnage à l'évangile, tous les cœurs seront attirés vers lui , et notre église , croissant de jour en jour dans la foi et dans la charité , réjouira les chrétiens, les anges et Dieu lui-même! Amen.

Février 4850.

L*idée fbndamentale de ce disooars , et quelqaes-ans des déye* loppements, sout empruntés à un sermon anglais du Rév. Horace Bushnelly docteur en théologie, des Etats-Unis.

Alors j'entendis une voix du ciel , me disant : écris : Bienheureux sont les morts qui désormais meurent dans le Seigneur ! Oui , pour certain , dit l'Esprit ; car ils se reposent de leurs travaux , et leurs œuvres les suivent.

(Apoc. XÎV. 43).,

C'est une disposition nalurelle au cœur de l'homme de plaindre ceux qui meurent ; et c'est ordinairement par des témoignages de compassion qu'on s'exprime dans le monde à leur sujet. Pauvre homme ! dit-on en parlant de cet homme qui a disparu 'tout à coup du milieu des vivants dans la plénitude de ses focultés et de ses forces , enlevé à l'amour de ses proches , à l'estime de ses concitoyens, à l'activité d'une carrière utile et bien remplie. Pauvre femme ! dit-on en parlant de cette mère de famille , qui laisse un époux dans le deuil et des enfants orphelins ; ou de cette jeune épouse , pour qui les premières joies mater-

nelles sont devenues un signal funèbre et comme une cloche de mort. Pauvre enfant ! dit-on encore en parlant de cet être charmant que Dieu a voulu rappeler dès son entrée dans la vie, et qui, du berceau que sa mère avait paré pour lui et où elle le contemplait avec tant d'amour^ a passé tout à coup , à Tinexprimable déchirement de ce cœur maternel, sur le lit glacé du tombeau. Mais le Saint-Esprit juge daprès une règle bien différente ces évènepaents si tristes

aux yeux du monde. Comme il estime (( qu'il vaut mieux aller dans la maison de deuil que dans la maison de festin, » il estime aussi que (( le jour de la mort vaut mieux que celui de la naissance. » Il déclare digne d'envie le sort de ceux qui s'en vont , si du moins ils sont morts dans la foi, et il ne parle d'eux qu'en les désignant par le titre de bienheureux : « Bienheureux, » nous dit-il , <( ceux qui meurent dans le Seigneur 1 » Et comme une telle assertion pourrait paraître étrange , comme on pourrait au preînier abord n'en pas reconnaître la vérité, il y revient aussitôt après pour insister^ sur son caractère de certitude parfaite et infaillible : « oui, pour certain, dit l'Esprit, » cet Esprit qui ne peut mentir puisqu'il n'est autre que Dieu lui-même. Qu'y a-t-il de plus certain au monde qu'une chose qui nous est affirmée solennellement par l'Esprit de Dieu? Doutez, si vous le voulez, de tout le reste ; douiez de toutes les prévisions, de toutes les probabilité^, de tous les calculs/ de tous

COCJP-D*0EfL DANS LE SIÈCLE Â VENIR. 3 19

les raisonnements de la sagesse humaine ; doutez isème de ce que vos yeux voient et de ce que touc^nt vos mains y car les organes de vos sens vous peuvent tromper et Ton en voit des exemples : mais ne doutez pas d'une affirmation solennelle du Saint- Esprit. Silence donc, mes bien-aimés f itères, à toutes tes plaintes sur le compte des fidèles qui meurent ou qui sont morts ; loin de vous ces vains témoignages d'une compassion sans objet ; apprenez à changer de langage à leur égard, et à dire avec le Saint-Esprit qu'ils sont heureux. Oui , heureux ce chrétien humble et fidèle qui est allé recueillir dans le ciel ce qu'il avait semé sur la terre ; heureuse cette mère de famille chrétienne enlevée pour toujours aux fatigues , aux douleurs et aux péchés de cette vie ; heureux ce jeune enfant moissonné avant sa fleur, et retiré pour toujours de devant le mal dans la maison du père oéleste! oui, pour certain, répétons-nous avec l'Esprit, ils sont heureux !

Pourquoi sont-ils heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ? Le Saint-Esprit en donne deux raisons , Kini doivent tour à tour fixer notre attention : a ils se i*eposent de leurs travaux » — « et leurs œuvres les suivent. ))

« Us se reposent. )) C'est là sans doute un bonheur qui a quelque chose de négatif, mais qui n'en est pas moins d'un grand prix. Qui ne connait par expérience

toat ce qa'il y a de douceur dans le repos succédaal à la fatigue? Il y a dans le repos une jouissance réelle, qui, si elle le cède en vivacité à des plaisirs d'un autre genre , remporte peut-être en douceur et en plénitude. Ce terme de repos , par lequel le Saint- Esprit désigne souvent la vie éternelle, est assurément un des traits les plus doux , les plus consolants, les plus attrayants dont il p&t la peindre. Qui d'entre nous, au milieu des épreuves et des soucis de la vie, n'a senti parfois son cœur pénétré , rafraîchi délicieusement par cette peinture si simple et si b^e de la félicité à venir : « Il reste donc un repos pour le peuple de Dieu ! » La vie présente est une fatigue de tous les instants , dont la mort est un repos étemel : repos du travail, repos des souffrances, repos du péché.

« Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage: » telle est la sentence prononcée contre toute l'humanité dans la personne de notre premier père. C'est une des grandes misères de la vie présente que nous ne pouvons pourvoir à notre subsistance, que nous ne pouvons exister sur la terre sans fatigue ; notre tftdie de chaque jour est une fatigue , l'accomplissement de chaque devoir est une fatigue, chaque jcjuissance même est une fatigue pour notre nature déchue. Et ici je n'ai pas seulement en vue, vous le sentez bien, la fatigue extérieure et physique; cette fatigue extérieure n'est pas la seule, ni la plus pénible à supporter. Mais il est une fatigue intérieure et morale

résultant des soucis de la vie, de ces préoccupa tious matérielles où notre âme se laisse malgré nous absorber , contre lesquelles il lui faut lutter constamment; il est une fatigue morale qui résulte du contraste perpétuel entre le corps et l'esprit, de la lutte sans cesse renaissante entre les besoins infinis de notre âme et les étroites exigences de la vie matérielle. Il esl des jours où cette fatigue morale arrive à un tel degré qu'elle nous semble comme impossible à supporter. Il est des jours où l'existence toute seule semble une fatigue, où la vie pèse sur nous comme un fardeau sous lequel notre âme est haletante, et où nous soupirons vaguement après un repos que nous cbercberions vainement sur la terre. Ce repos tant souhaité est le partage de ceux qui sont morts dans le Seigneur. Pour eux plus de travail pénible, plus de soucis, plus de fatigue. La vie leur est facile et légère; tout est harmonie dans leur existence ; tous les beaoins de leur double nature sont satisfaits sans effort et sans combat. Ils ne sont plus tourmentés ni par les regrets de la veille, ni par les soucis du lendemain , et l'éternicé coule pour eux comme un jour paisible et pur. vous qui les avez vus à l'œuvre et qui les pleurez aujourd'hui , voudriez-vous , si vous le pouviez, les ramener au milieu des fatigues et des soucis de la vie, et n'êtes-vous pas heureux de les sentir dans le repos éternel ?

Ils se reposent aussi des épreuves , des afflictions ,

n% COUP-Dd:iL DANS LE SIÈCLE A VENIR.

des souffrances, li n'est personne ici-bas qui n'ait son héritage de douleur , personne qui ne sache par expérience que la vie présente est une a vallée de Baca , » une vallée de larmes. Les uns pleurent sur des souffrances physiques et luttent contre les étreintes de la maladie; d'autres pleurent sur le renversement de leurs espérances terrestres , de leurs projets de gloire ou de fortune ; d'autres pleurent sur la mort des objets de leur affection , ou versient des larmes bien autrement amères sur leur perte morale y en les voyant s'égarer loin de la source des eaux vives à la poursuite des vanités du monde. Et encore ces souffrances qui paraissent au-dehors , et que les hommes connaissent, ne sont pas les seules ni les plus douloureuses. 11 y a pour tout cœur d'homme un monde de souffrances intimes, cachées, que nui ne connaît ni ne connaîtra jamais sur la terre, qui se passent entre lui et Dieu, et qui sont d'autant plus douloureuses qu'elles ne peuvent pas être comprises ni partagées par des êtres semblables à nous. Faites par l'imagination le compte de toutes ces souffrances, connues ou ignorées , et calculez , si vous le pouvez , la sommé de douleurs qui compose l'héritage terrestre de tout enfant d'Adam. Mais ceux qui sont morts dans le Seigneur se reposent de tout cela. Ils sont recueillis dans un séjour où la douleur est inconnue, oii le deuil n'a plus accès , où toutes les larmes sont essuyées , tous les désirs satisfaits , toutes les espé-

CQUP-D'œiL DANS LE SIÈCLE A VENIR. 3«3

ranoes réalisées ^ où le corps est affranchi de toute soaJFTraDce^ et Tâme de toate affliclion. vous qui avez vu tant souffrir ceux que vous avez aimés sur la terre et qui n'y sont plus ; vous qui les vîtes peutrétre se débattre sur un lit de maladie , sans pourvoir leur apporter de soulagement; vous qui les vîtes pleurer sur des douleurs dont vous aviez votre part , et qui derrière ces souffrances que vous partagiez deviniez d'autres souffrances plus profondes encore et plus amères , que le regard de l'homme ne pouvait sonder , — n'êtes-vous pas heureux à la pensée qu'ils ne souffrent plus, qu'ils ne souffriront plus jamais, et leur envieriez- vous ce repos qui est leur partage éternel ? ,

Ils se reposent enfin du péché. Le péché est le plus pesant des fardeaux sous lesquels nous avons à gémir dans cette vie d'épreuves. Le péché est un ennemi que nous portons partout avec nous , et contre léqud il nous faut combattre sans relâche. C'est le péché qui nous oblige à cette lutte parfois si violente et si douloureuse , que l'Ecriture dépeint sous les images les plus fortes et les plus saisissantes , qu'elle appelle un a combat jusqu'au sang, » une i( crucifixion de la chair , » un (( œil qu'il faut arracher, » un « bras qu'il faut couper et jeter loin de * nous. » C'est le péché que saint Paul représente comme un cadavre qu'il traînait partout enchaîné à son corps vivant, et qui le forçait à s'écrier dans son

3S4 COUP-D'dllL BANS LE SIÈCLE A VENIR.

angoisse: (( malheureux que je suis! qui me' délivrera de ce corps de mort? » N'est-ce pas là en effet de tous les travaux te plus pénible^ de toutes les fatigues la plus éprouvante , de toutes les souffrances la 'plus amère? Qu'y a-t-il de plus angoissant que de sentir constamment nos résolutions les meilleures frappées de stérilité , de voir si souvent nos efforts se perdre sans résultat; à mesure que nous terrassons le péché sur un point, de le voir renaître sur un autre sous une forme nouvelle ; à mesure que nous écrasons une des têtes de cette hydre , d'en voir une autre saillir à la place, et dé i-etrouver toujours , toujours en nous le péché, monstre vivant attaché à notre cœur comme à sa proie ? Sans doute le fidèle n'est pas sans faire de jour en jour des progrès dans cette lutie, où avec la grâce de Dieu il doit finir par triompher : mais au prix de quelle vigilance et de quels efforts! Vous connaissez cette fable antique d'un homme fort , auquel sont imposés successive* ment tous les travaux les plus effrayants que l'imagination puisse concevoir, et qui marche constamment de labeur en labeur et de fatigue en fatigue : eh Uen ! ce n'est là qu'un symbole affaibli de ce travail intérieur, imposé de jour en jour à l'Hercule moral qui est dans le cœur du chrétien. A l'égard de cette fiatigue-là encore ceux qui sont morts dans le Seigneur se reposent. Pour eux le péché n'est plus, la tentation a pris fin, le combat a fait place à la victoire.

COUP-D'OËIL DANS LE SIÈCLE A VEJNIR. 325

L'image de Dieu est rétablie en eux sans nuage ; leur nature morale est renouvelée et toute sainte ; Taccomplissement de la volonté divine ne leur coûte plus aucune lutte ni aucun travail , la sainteté est devenue leur élément et leur vie. vous q^ii luttez, encore péniblement contre le péché , voudriez-vous les ramener au milieu des tentations de la terre, et n'êtesvous pas heureux de les savoir abrités dans le port de la sainteté éternelle ?

Mais le bonheur de ceux qui sont morts dans le Seigneur n'est pas simplement négatif. Ils ne sont pas seulement affranchis des fatigues et des épreuves de la vie ^ ils jouissent d'une félicité réelle et immense. C'est ce que le Saint-Esprit déclare dans notre texte, en disant que « leurs œuvres les suivent. » 11 existe un lien étroit, une correspondance exacte entre la vie présente et la vie à venir : celle-ci est comme la continuation et l'accomplissement de celle-là ; le caractère de la vie à venir est déterminé pour chacun par celui de sa vie présente; il ne fait que moissonnei* dans Je ciel ce qu'il a semé sur la te;*re. Nous nous faisons peut-être des idées bien fousses au sujet de la mort , et du changement qu'elle doit apporter dans notre existence. On se représente généralement la mort comme une rupture violente dans notre destinée, une solution de continuité absolue entre la partie de notre existence qui s^écoule sur la terre ^

a26 COUP-D OEIL DANS LE SIÈCLE A VENIR.

celle qui doit s'écouler de Tautre côté du tombeau; il semble qu'il ne doive y avoir entre ces deux vies aucun point de contact, aucune analogie, aucune relation. Cette manière d'envisager la mort ne paraît conforme ni à la lettre , ni à l'esprit des déclarations de l'Ecriture. L'Ecriture nous représente constamment la vie à venir comme le résultat naturel et en quelque sorte la continuation de celle-ci. La vie à venir est à la vie présente ce qu'est la conséquence au principe, ce qu'est la moisson à la semence, l'œuvre accomplie au travail préparatoire ^ la fleur éclose au bouton qui la renfermait déjà tout entière : tellement que le ciel et l'enfer commencent en quelque sorte dès cette vie pour les justes et pour les mécbants ; la vie à venir ne sera que le développement complet et immuable de ces germes de bien ou de mal , de salut ou de condamnation qui se trouvent déjà dans tout cœur d'homme ici-bas. Les expressions de notre texte, en particulier, me semblent appuyer cette manière de concevoir la vie à venir. Quand le Saint- Esprit dit , en parlant des justes : « leurs œuvres les suivent , » il semble avoir voulu indiquer que la vie éternelle ne sera pour eux que la continuation de cette existence de dévouement au Seigneur qui a commencé ici-bas. Sans doute il y aura toujours , de la vie à venir à la vie présente, la distance immense qui sépare la perfection de l'imperfection , ce qui est infini et éternel de ce qui est fini et passager ; mais

il importe de De jamais perdre de vue que le caractère de celte vie éternelle sera pour chacun dans un rapport intime avec celui de sa vie présente.

 peine est-il nécessaire de vous faire observer que cette expression : « leurs œuvres , » doit être prise ici dans son sens le plus général. Il ne s^agit pas seulement de ce qu'on appelle ordinairement dans le monde bonnes œuvres : il s'agit de tout Tensemble de la vie du fidèle^ en y comprenant non-seulement ses actes et ses paroles , mais ses sentiments et ses pensées, et tout particulièrement sa foi^ source de tout le bien qui est en lui. Le langage, du Saint- Esprit^ qui est fondé sur la réalité des choses^ est bien différent de celui des hommes , qui est fondé sur les apparences; tout en employant les mêmes mots, il ne donne pas à ces mots le même sans. Les hommes, dont la vue est bornée par l'apparence extérieure et qui ne peuvent pas lire au fond des cœurs , appellent œuvres ce qui paraît au-dehors , les actes qu'on voit et les paroles qu'on entend ; mais Dieu , dont le regard plonge au fpnd de notre vie morale , apprécie cette vie dans son ensemble, dans sa plénitude/ dans sa réalité; les actes et les paroles, qui seuls motivent le jugement des hommes^ sont à ses yeux ce qui a le moins d'importance; c'est sur le dedans qu'il nous juge, sur notre vie profonde et cachée, et c'est cette vie-là qu'il appelle nos œuvres. C'est sur ces œuvres-là, parmi lesquelles, je le répète,

ia foi figure au premier rang, que dous serons jagés au dernier jour ; ce sont ces œuvres-là qui suivent le fidèle après sa mort , qui déterminent le caractère de sa vie à venir, et qui deviennent pour lui autant d'éléments de félicité. Sa foi, sa soumission à la volonté de Dieu, son amour pour le Seigneur, sa charité pour ses frères^ son humilité, sa sainteté^ son zèle, ses paroles bonnes et pures, ses œuvres de bienfaisance et de dévouement, toutes ces choses le suivent après sa mort et deviennent autant d'éléments de sa félicité éternelle. Essayons de faire comprendre^ par quelques exemples, comment les œuvres du fidèle le suivent dans la vie à venir et contribuent 'à sa félicité.

Sa foi porte ses fruits dans cette autre vie , et elle se change euiH^ue : il contemple et il touche ce qu'il avait cru. Id-bas, il voyait la vérité confusément et comme dans un refiet obscur; il était réduit bien souvent à marcher dans les ténèbres, et à se laisser conduire en aveugle par Celui auquel il avait cru ; it ne trouvait pas à satisfaire cet immense besoin de connaître et de comprendre, qui se trouve au fond de tout cxBur d'homme ; mais , soutenu par sa foi , il avançait en paix au milieu des obscurités de la vie, il attendait avec patience le grand jour des révélations, il acceptait comme bonnes et pleines d'amour des dispensations qu'il ne comprenait pas. Et maintenant, pour récompense de sa foi^ il voit fece à face^

il oonnaît comme il a été conna; pour lui tous les voi- Jes sont levés, toutes les obscurités sont dissipées. A ses regards illuminés d'en-haut se déploie tout entier le plan magnifique des voies de Dieu envers le monde ^ et partout il découvre des merveilles de sagesse et d'amour. Les dispensations les plus obscures, les plus insondables , les plus douloureuses de la vie présente 9 lui paraissent dans la vie à venir les plus sages et les plus paternelles ; et qui pourra dire les transports d'admiration et de sainte joie où le jette cette révélation des voies de Dieu !

A bien d'autres égards, sans doute, sa curiosité est satisfaite. Ge n'est pas seulement le monde moral dont il possède le secret, c'est aussi, j'ose le croire, l'univers physique. Le vrai système du monde se dévoile à ses regards. II connaît d'après quelles lois et dans quel but gravitent dans l'espace ces globes étincelants, dont la multitude confond nos regards et notre pensée. Tandis que le savant sur la terre ^ armé de ses instruments à la fois si admirables et si impuissants, s'efforce en vain de percer le mystère des cirax , et parvient tout au plus , à force de cal^ cols profonds et d'observations patientes, à découvrir de loin en loin quelque étoile nouvelle, quelque profondeur inexplorée de l'immense univers, quelque témoignage nouveau de son ignorance, — lui, l'habitant du del, sans effort et sans travail, aperçoit la vraie nature et la vraie destination de tous ces corps

330 GOUP-D'OEiL DANS LE SIECLE A VENIR.

mystérieux que la main du Tout-Puissant a semés dans l'espace comme une poussière d'or ; il sait si ce sont là des mondes et des mondes habités; il les parcourt peut-être, et volant d'étoile en étoile , il contente cette curiosité sublime que Dieu n'a pas mise dans notre cœur pour la laisser toujours insatisfaite ; sans doute il retrouve partout dans l'univers la vie, le bonheur, l'ordre, l'harmonie, la beauté, partout les témoignages éclatants de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu; il va de surprise en surprise et d'admiration en admiration. Je vous laisse à imaginer quelles jouissances inconnues et élevées il puise dans cette révélation de l'œuvre de Dieu.

Sa soumission à la volonté divine le suit également après la mort ; elle porte ses fruits dans la vie à venir , et elle se change en félicité. C'est trop peu de dire qu'il est délivré à jamais des épreuves de tout genre sous le poids desquelles il gémissait ici-bas : ces épreuves font place, non-seulement au repos, mais à des jouissances positives et ineffables. Ces jouissances du ciel, qui pourrait les dire, ou seulement les imaginer ? Comment ne pas succomber sous le sentiment de notre impuissance quand nous essayons de raconter ces choses « que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues , qui ne sont point montées au cœur de l'homme, et que Dieu tient en réserve pour ceux qu'il aime? » Jamais je n'ai senti mon imagination plus stérile, ni ma parole plus impuissante, que

COUP-D'OFJL DANS LE S[ÉCLE A VENIR. 331

lorsque j'ai voulu essayer de décrire aux autres, ou de me représenter à moi-iDême, la félicité du ciel. L'Ecriture elle-même ne peut pas raconter une telle félicité, elle ne peut que la figurer de loin par d'imparfaites et grossières images; parce que Dieu lui-même D'à à sa disposition , pour parler aux hommes, que le langage des hommes, et qu'il faudrait une langue toute nouvelle, la langue des anges , pour parler des choses du ciel. Un « héritage incorruptible qui ne se peut souiller ni flétrir ; )> des ce couronnes de gloire » que les élus « jettent aux pieds de l'agneau ; n un « trône de saphir, environné de Farc-en-ciel , » sur lequel ils sont assis avec Jésus-Christ ; des sceptres , des palmes, des fleuves de délices, des festins; un banquet nuptial où ils prennent place avec Abraham, Isaac et Jâcob, et avec Jésus lui-même; des sources d'eau vive, auprès desquelles Jésus les mène paître comme un berger ses brebis; un vêtement éclatant et pur, blandii dans le sang de l'agneau ; des cantiques de joie et d'amour, chantés sur les harpes de Dieu; une clarté toute nouvelle qui émane immédiatement de Dieu lui-même, et qui rend inutile à jamais l'éclat du soleil ou de ta lune; une cité céleste dont le pavé est d'or et les murs de cristal, dont les portes sont des perles et les fondements des pierres précieuses; et tout ce qu'il y a encore dans la parole de Dieu d'images riantes ou sublimes, touchantes ou magnifiques, — qu'est-ce que tout cela , que sont tous ces fai-

331 GOUP-D'OEIL DANS LE dUÈCLE A VENIR.

bles et pâles symboles pour nous dooner mie idée de la félicité du ciel ? Rassemblez par rimagiaatioQ tout ce qu'il y a de plus doux , de plus noble, de plus pur, de plus ravissant dans les jouissances dont Tàme humaine est susceptible y et vous n'aurez pas eocxH^ même une faible idée de la félicité que Dieu tient en réserve pour ses élus. Ici encore il faut cODsenUr à ignorer aussi longtemps que nous sommes sur la terre, et sans doute la révélation soudaine de ces joies, que nous ne pouvons pas même imaginer, sera un élément essentiel du bonheur à venir. — Toutefois il ne faudrait pas croire , et je rappelle ici Fc^sservation générale que j'ai faite en abordant ce sujet, il ne faudrait pas croire que le bonheur du ciel n aura aucun rapport , aucune analogie avec celui de la vie présente. Comme nous aurons encore, dai» l'économie à venir, des corps unis à nos âmes ; comme notre nature actuelle ne sera pas anéantie pour faire place à une nature entièrement difTérente , mais seulement perfectionnée et affranchie de toutes sea infirmités, de même il est probable que toutes les jouissances légitimes de la vie présente se retrouveront dans le ciel, mais seulement épurées, ennoblies, et élevées à nne plus haute puissance. Ainsi , j'imagine qu'il y aura dans le ciel quelque chose de plus doux que les saveurs les plus délicates et les parfums les plus suaves, de plus harmonieux à nos oreilles que la musique la plus mélodieuse, de plus charmante

DOS regaids que les aspects les plus enchaDteurs , de plus ravissant pour notre cœur que les affections les plus tendres , de plus saisissant pour noire imagination que les pensées les plus sublimes : en un mot , des impressions, des sentiments, des émotions qui rappelleront , tout en le surpassant infiniment , tout ce qui nous charme le plus sur la terre.

Aussi est-il quelques-uns des traits de ce bonheur à venir, dont nous pouvons déjà nous faire une faible idée d'après la vie présente. Quelle joie ne sera-ce point, par exemple, de trouver dans le ciel tous ces fidèles serviteurs de Dieu qui ont passé tour à tour sur la terre , que la bible ou l'histoire nous font connaître, et que nous aimons sans les avoir vus; quelle joie d'entrer avec eux dans des relations habituelles et intimes; de voir et d'entendre un Abel, un Abraham , un David, un Daniel; de pouvoir écouter un saint Paul , converser avec un saint Jean , prier avec une Marie; quelle joie surtout de connaître Jésus lui-même , de pouvoir nous rassasier de sa vue , lui parler comme un ami à son ami, et recueillir les paroles de sa bouche divine ! Si nous nous surprenons quelquefois à envier le sort de ceux qui ont vécu avec Jésus dans son état d'humiliation et de souffrance , que sera-ce de vivre avec lui dans la gloire!

Quelle joie encore de retrouver dans le ciel nos amis, nos parents, nos enfants qui seront morts dans le Seigneur ! Quelle joie d'y trouver les pécheurs qui,

par DOS exhortations y nos sacrifices ou nos prières , « auront été amenés à la foi qui sauve! Heureux alors, mille fois heureux ceux qui y suivant la parole de Jésus-Christ, se seront préparé « des amis pour les accueillir dans les tabernacle éteràels ; » ceux qui trouveront, pour leur souhaiter la bien-venue, des âmes transportées par leur moyen des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu ! Heureux aussi ceux qui trouveront des afQigés qu'ils auront consolés, des pauvres qu'ils auront secourus, des malades qu'ils auront visités , des malheureux que leur charité aura retirés du découragement, peut-être du désespoir et de la perdition ! Encore une fois , ne l'oublions pas,. la vie à venir sera pour chacun de nous telle que nous l'aurons préparée dans celle-ci. Le ciel sera la moisson de la terre. Bien que le salut soit un pur don de la grâce de Dieu , le degré de notre bonheur à venir sera déterminé par notre plus ou moins de fidélité dans la vie présente. C'est là une doctrine clairement état)lie dans l'Ecriture. « Ce que chacun aura semé , )) dit saint Paul , <( il le recueillera; qui sème peu moissonnera peu, et qui sème abondamment moissonnera abondamment. » Bien ne se perd dans le royaume des cieux : tout se retrouvera un jour dans la plus exacte proportion. Telles auront été nos œuvres dans cette vie, telles elles nous suivront dans la vie à venir. Ce que nous aurons semé , nous le recueillerons. Chacune de ces semen-

ces de foi , d'amour , de charité , de fidélité , de zèle , de sainteté que dous aurons déposée en silence, peut-être en pleurant, dans les sillons obscurs de cette vie d'épreuves , nous la retrouverons un jour transformée en épi d'or dans la riche moisson de la gloire éternelle. '

Mais il est un des éléments de la félicité à venir qui domine tous les autres : c'est la communion parfiaiite et permanente avec Dieu , cette source éternelle et intarissable de la joie et de la vie. Â cet égard encore la vie éternelle doit commencer sur la terre pour s'achever dans le ciel. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, » nous dit le Sauveur, « car ils verront Dieu ; » c'est-à-dire ils le connaîtront d'une manière intime, ils le contempleront dans son essence adorable, ils se rapprocheront de lui autant que la créature peut se rapprocher du créateur, ils s'uniront étroitement à lui , ils puiseront directement en lui la vie de leur âme. Voir Dieu, nous unir à lui, voilà pour nous la vraie source de la félicité. Notre âme est feite pour vivre près de Dieu , c'est trop peu dire, pour vivre en Dieu : en dehors de Dieu il n'y a pour nous que misère , quelles que puissent être les conditions extérieures de notre existence ; dans la communion de Dieu il ne peut y avoir que félicité, félicité immense, parfaite, insondable. Cette communion

« Ps. CXXVL 6.

336 COW-iyOElL DANS LE SIÈCLE A VBlflB.

avec Diea , qui est la vraie soarce de la joie^ et xioot nous avons déjà comme un avant-goût sur la terve quand nous vivons par la fqi, sera pleinement réalisée dans le ciel. Alors Dieu sera véritablement le centre et le but suprême de noire existence ; à Dieu se rapportera toute notre activité ; Dieu régnera sans partage sur tout notre être ; Dieu se retrouvera dans chacune de nos actions ^ dans chaque parole de notre bouche y dans chaque mouvement de notre ftme ; et cette présence continuelle de Dieu dans tout notre être, qui est Tétat normal et régulier, ce rétablissement complet en* nous de l'image divine qu'avait efTacée le péché , sera la source intarissable de la joie la plus pure et la plus profonde. Ici plus que jamais les paroles sont impuissantes : nous n'avons pas de langage humain pour exprimer une telle félicité; nous n'avons pas même ici bas de cœur pour la sentir, ni de pensée pour la concevoir. Mais n'y aurait*il jamais eu dans votre vie chrétienne des moments, fugitifs, hélas ! et bientôt passés, où sur les ailes de la prière vous vous sentiez enlevé à toutes les misères, à tous les péchés, à toutes les mesquines préoccupations de la vie présente ; où votre âme , dégagée en quelque sorte pour un instant de ses liens mortels, sentait ou plutôt voyait , non plus par l'intermédiaire du raisonnement ni par le témoignage d'autrui , mais par une intuition immédiate, que le monde de la foi est une réalité ; où il vous était donné enfin ,

xx)miDe à Moïse, de contempler sans nuage le Saint des saints, et de a voir Celui qui* est invisible?» Qu'étaient alors pour vous tous les trésors du inonde et toutes les félicités de la terre , et tout ce qu'il y a de plus excellent parmi ce que recherchent les hommes , qu'était tout cela auprès de cette joie divine et immense qui pénétrait et inondait votre cœur ? Ces moments d'extase , rares sans doute, mais qui pour«lant se rencontrent de loin en loin dans l'expérience des fidèles , peuvent leur donner comme une faible idée de ce que sera pour eux dans le ciel la commu-. nion parfaite et permanente avec le Seigneur.

Nous avons dit comment les œuvres des enfants de Dieu deviennent après leur mort les éléments de leur félicité ; mais il est encore un autre sens auqud on peut dire que ces œuvres les suivent dans la vie étemelle. Leurs œuvres les suivent encore dans ce sens qu'ils continuent dans le ciel cette vie de dévouement au Seigneur et d'activité pour son service qu'ils ont commencée sur la terre. La félicité du ciel ne sera pas une inaction stérile , ce sera un bonheur essentiellement actif, comme nous l'avons déjà fait observer à l'occasion de ce serviteur de la parabole qui avait été « fidèle en peu de chose, » et que son maître « établit sur beaucoup ^ , » c^t-à-dire auquel il confie un nouveau service , plus important que celui

^ Parabole des talents^ Matth. XXV.

338 OdlfP-D'CKiL DAIVS LE SIÉ€L£ A VCMll.

dont il s'éttlH acquitté jUfiqtTéiots. Trop «ouvrent' on représente la fie éèemelle comme nne exigence purement contemplative, et les élud comme uniquement occupés à chanter les louanges de Dieu ■; ce point de Tue exclusivement contemplatif, soûs leqnd on présente le bonheur du ciel, est- peut-être une des causes principales qui font que les tableaux qu'on nous ir&ce de ce bonheur nous laissent ordinairement si froids. Nous sentons trop qu'un |Mireil cid ne répondrait pas aux besoins intimes de notre nature , ettjue le vrai ciel doit être autre chose. Evidemment Dieu nous a créés pour Factivité, et non pour la pure contemplation. Lui-même est essentiellement iactif, it <ii agit continuellement, » nous dit le Sauveur, et il doit e»i être de même des créatures morales qu'il a formées à son image. Les anges , ces esprits célestes et purs y ne se contentent pas de jouir de leur félicité et de chanter les louanges de Dieu , ils intervientient activement dans son o&uvre ; ce sont, nous dît l'Ecriture , <t des esprits administrateurs , destinés à servir; » Dieu les emploie pour traùsm^ttre^ Ses ordres, pour accomplir ses desseins, pour exécuter seB jugenrents , pour i^liser ses miséricordes ; et cette acflivité qu'ils déploient au service ' de leur divin maîtt^ est sans doute un élément essentiel de leur bonheur. Il en sera de même dés fidèles dans la vie à venir. Leurs œuvres les suivront. Celte activité qu'ils déploient ici-bas pour le servicp -du Sel-

COUP-DOEIL DÀiNS LE Sl|:CL£ A VENia. 339

gneur, ils la retrouveroat de Tautre côté du tombeau , agrandie, épurée^ plus belle dans spa caractère et plus importante dans ses résultats. Ils interviendront d'une manière que nous ne pouvons pas nous représenter ici-bas , mais certainement d'une manière active , dans Tœuvre de Dieu et dans le gouvernement de l'univers; peut-être chacun d'eux aura-t-il , comme ici-bas, des aptitudes spéciales que Dieu fera valoir, en leur assignant à chacun des occupations particulières en rapport avec ces aptitudes ; nous ne pourrions ici que former des conjectures , et c est une raison pour nous arrêter. Quoi qu'il en soit, et quelque impossibilité qu'il y ait, dans noire ignorance présente , à imaginer ce que pourront êAxe les occupations des fidèles dans l'économie à venir, il m'est impossible de douter , soit d'après la nature de l'homme , soit d'après le témoignage de l'Eciiture , qu'il y aura pour eux des occupation» réelles et actives , et que cette activité sera un élément essentiel d^ leur bonheur.

Tel est, mes blen^aimés frères, autant que nojus avons pu ^ dans notre faiblesse , bégayer sur ces choses que l'œil n'a point vues et qui ne sont point montées au cœur de l'homme , tel est le sort réservé à ceux qui meurent dans le Seigneur. Qui meurent dam le Seigneur j ai-je dit avec mon texte : arrêtons-nous à ce mot , et considérons bien la nécessité, pour pou-

Toir nous appliquer ces douces et magnifiques promesses, de mourir dans le Sdgneur. Loin de nons^ cette doctrine relâchée et faussemrent charitable, qui voudrait appliquer à la mort en général ce qui est dit ici de la mort des justes , et en veroppcr tous les morts sans exception dans une même félicité, par cela seul' qu'ils ont quitté ce monde! Une telle doctrine peut bien sourire au penchant naturel de nos coeurs , elle peut bien avoir quelque chose de spécieux pour notre raison obscurcie par le péché , mais elle a contre elle une objection sans réplique : c'est qu'elle est contraire à l'Ecriture , comme il me serait facile de le montrer par des déclarations nombreuses et précises, que TOUS connaissez aussi bien que moi. Que s'il en est qui aflaiblissent les déclarations de cette parole divine, torsqu'elle contrarie les systèmes de leur raison ou les désirs de leur coeur ; s'il en est qui émoussent un des deux tranchants de ce glaive du Saint-Esprit ' , et qui , tout en exaltant les promesses de la miséricorde, rejettent ou laissent dans l'ombre les menaces de la justice, telle n'est point, grâces à Dieu , notre coutume ; et teUe ne sera point la vôtre , j'aime à le croire, mes bien^-ain^és frères. Ta parole, ô notre Dieu! la parole tout entière , et rien que ta* parole ; rien en deçà, rien au-delà de ce qui est écrit : c'est ià le seul asile assuré pour notre esprit et pour notre cœur.

^Hébr. IV. 42:.

Pour pouvoir nous appliquer les promesses de moo texte y il faut donc que nous mourions dans le Seigneur.

Mourir dans le Seigneur, c'est, avant tout, mourir dans la foi au Seigneur; c'est renoncer à toute espérance de salut fondée sur nous-mêmes , sur nos œuvres, sur nos prétendus mérites, et faire reposer nos espérances uniquement sur les mérites de Christ, sur Texpiation accomplie par son sang ; c est entrer dans l'esprit de ces belles paroles qu'un pieux évêque du onzième siècle, Anselme de Cantorbéry, adressait à un malade sur son lit de mort : u Aussi long- » temps qu'il te reste un souGQe de vie, » lui disait-il, (( n établis ta confiance que sur la mort de Jésus- » Christ ; et rejetant tout autre appui , fonde-toi tout » entier sur cette seule mort; qu'elle te couvre tout » entier , qu'elle t'enveloppe tout entier. Si le Seigneur » veut te juger, dis-lui : Seigneur ! je mets la mort » de notre Seigneur Jésus-Christ entre moi et ton » jugement , sinon je refuse d'entrer en compte avec » toi. S'il te dit : tu es un pécheur, réponds : » je place la mort de notre Seigneur Jésus-Christ » entre toi et mes péchés. S'il te dit : tu as mérité la » condamnation , crie lui : Seigneur I que la mort de » notre Seigneur Jésus-Christ soit entre mon crime » et toi , et que ses parfaits mérites tiennent la place » de ceux que je n'ai pas et que je devrais avoir. Et » s'il insiste encore et qu'il te dise : je suis irrité

U% COUP-D'QËIL DAiSS L£ SIÈCLE A V£N1R.

» contre toi , dis-lui eiKX>re : Seigneur 1 que la mort » de notre Seigneur Jésu.s-Cbrist vienne s'interpoeei* » entre moi et ta colère ! »

Mourir dans le Seigneur y c est aussi moMfir dans l'amour du Seigneur; c'est aimer celui qui DQQ0:a aimés le premier jusqu'à la croix ; c'est nous sentir attirés vers lui par une affection intime et puissante ; c'est y en mourant , allei* rejoindre ce qu on a de {dus cher dans le monde entier ; c'est pouvoir dire avec saint Paul : (( mon désir tend à déloger pour être avec Christ 9 ce qui m'est beaucoup meilleur. »

Mourir dans le Seigneur , c'est encore mourir dans l'obéissance au Seigneur. C'est mourir après avoir vécu ici-bas dans Timitation de Jésus-Christ, après avoir marché dans ce monde comme il y a mardbié lui-même y après nous être purifiés de jour en jour comme iui aussi est pur ; c'est avoir témoigné par nos œuvres de la réalité de notre foi et de 1^ sincérité de notre amour ; c'est avoir vécu , je ne dis pas dans un état de sainteté parfaite, mais du moins dans le désir constant de la sainteté, en faisant des eiforts continuels pour y parvenir, et en nous eu approchant de plus en plus.

Enfin, et pour tout dire d'un seul mot, mourir dans le Seigneur , c'est mourir dans la commuoiîon du Seigneur ; c est mourir après avoir vécu , mort au monde et au péché, d'une vie « cachée avec Christ en Dieu ; » c'est pouvoir dire avec saint Paul , sinon

œUP-D'dlIL DANS LE SiËGLE A VENIR. 343^

au même degré que le grand apôtre , du moins dans une certaine mesure : « je suis cruciBé avec Christ, et je vis , non plus moi , mais Christ en moi ; et ce que je vis maintenant en la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé, et qui s'est donné lui-même pour moi ; » c'est pouvoir dire encore avec le même apôtre : « nul de nous ne vit pour soi-même, et nul ne meurt pour soi-même ; maïs soit que nous vivions, nous vivons au Seigneur; soit que nous mourions, nous mourons au Seigneur : soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur; » c'est, en un mot, aller continuer dans le ciel cette vie d'union avec Jésus-Christ qui a commencé sur la terre.

Mes frères ! êtes-vous en état de mourir dans le Seigneur? Mourir dans le Seigneur, c'est te seul chemin de la vie éternelle , c'est la seule chose nécessaire, c'est la perle de grand prix pour laquelle il ftiut sacrifier tout le reste, c'est la bonne part qui ne sera jamais ôtée. Cette bonne part, l'avez- vous saisie? ce trésor plus précieux que le monde entier, ce bien seul nécessaire, le possédez-vous? Si vous deviez mourir demain , si vous deviez mourir aujourd'hui — et la chose est possible , car nul ne connaît ni sion jour ni son heure — votre mort quelle seraitelle? Pour mourir dans le Seigneur, vous l'avez vu, il faut vivre dans le Seigneur ; il faut vivre dans la foi , dans l'amour, dans l'obéissance, dans la commu-

344 GOUP-D*(«:iL DANS LE SIÈCLE A VENIR.

oion de Christ. Ab ! paiâsiez-vous sans retard entrer dans une telle vie, si elle n'était pas encore votre heureux partage ! Puisse cette étude que nous valons de faire du sort réservé à ceux qui meurent dans le Seigneur, vous inspirer un ardent désir de les imiter ! Puisse ce coup-d'œil jeté dans le siècle à venir élever vos pensées en haut, détacher vos affections du monde visible et de ses faux plaisirs! Une telle méditation avait sa place marquée naturellement à cette époque de Tannée, époque d'étourdissemenl, de dissipations frivoles et d'oubli des réalités é4ernelles. ^ C'est quand nous sommes environnés des bruyants éclats de la joie mondaine; c'est quand autour de nous tout est bruit , agitation , dissipation , ivresse , oubli de l'éternité; c'est quand les enfants du monde courent de fête en fête, dirai-je? ou de folie en folie, oubliant tout le reste pourvu qu'ils s'amii^mt, comme ils disent; oubliant que notre avenir à tous est incertain et que l'horizon politique se couvre de nuages ; oubliant que la vie est une chose sérieuse, et, à tout prendre, une chose triste; oubliant surtout, hélas! qu'il faut mourir , que le temps est court pour s'y préparer, et que leur âme, leur âme immortelle, est en danger de perdition : c'est alors qu'il est doux de reposer nos cœurs dans la contemplation des scènes paisibles du siècle à venir; c'est alors qu'on aime à

* Prêché pendant le carnaval.

parcourir par la foi celte cité céleste, asile éternel des justes, « Jérusalem, séjour tranquille , tabernacle qui ne sera point transporté , dont les pieux ne seront jamais ôtés et dont pas un des cordeaux ne sera rompu , » pour parler avec un prophète ; c'est alors qu'on aime à mettre en regard de C€S plaisirs d'un moment, qui laissent le cœur si triste et si vide, cette joie éternelle qui repose sur la tête des rachetés, ce bonheur seul réel, seul profond, seul assuré , seul approprié aux besoins infinis de notre âme, auquel on arrive en mourant dans le Seigneur! Mes frères, cherchons avant toutes choses ce bonheur là! Cherchons avec ardeur — tout en implorant cette grâce d'en haut sans laquelle nous ne pouvons rien , mais qui ne manque jamais à ceux qui l'invoquent — cherchons avec toujours plus de zèle ces œuvres selon Dieu, qui seules nous suivront quand il nous faudra quitter tout ce que nous aimons sur la terre; laissons les vanités de la vie pour nous préparera mourir dans le Seigneur, et que de nos cœurs à tous séchappe celte fervente prière : « Que je meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la leur! » Amen.

Février 1851.

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