‹ Sermons [microform]: sur l'impurété, sur la conversion de Madeleine, et sur le retardement de la pénitence;Chapitre 1 sur 12 · GONZAGUE TRUC · texte numérisé non relu

GONZAGUE TRUC

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ON a dit, on a répété sur tous les tons, parfois sur les moins aimables, que la vogue de Bourdaloue a été due à ses allusions, à ses attaques directes, à la façon dont il usait dans la chaire des événements ou des personnes, et l'on n'a pas craint de lui attribuer ainsi une sorte de succès de scandale. C'est un point sur lequel il faut d'abord s'entendre, et sur lequel je crains qu'il n'y ait beaucoup de superficiel et de convenu. On ne vit pas à travers les siècles de ce que l'on a pu piller à la surface de l'un d'eux.

Certes, la mode des «portraits « sévissait, et surtout avait sévi, au temps de Bourdaloue, et ne se localisait pas dans le siècle ; certes, nombre de prédicateurs empruntaient aux questions brûlantes du jour un intérêt qu'ils n'auraient su tirer de leur fonds et demandaient à la matière de les excuser sur la manière. L'auditoire les suivait avec un malin plaisir et

n'apportait sans doute pas à leur parole un zèle de charité propre à en adoucir les traits trop précis. Ces dispositions manifestes du public suggèrent un premier doute. Il se trouvait, par nature et par mode, tout prêt à mettre des noms sous les images les plus abstraites et à devancer, dans l'application, la réserve et peutêtre la pensée du prédicateur. Quelle est dès lors la part de celui-ci dans les personnalités et n'en a-t-il point réussi qui, pour rester exactes, n'en étaient pas moins gratuites ? Toute description morale, en effet, correspond à des réalités de même ordre, et ce n'est pas merveille, si, traçant une description de l'hypocrisie, il se trouve un hypocrite pour y répondre. Bien mieux, plus l'art du moraliste avance dans le concret, dans le détail, dans la vie, plus se multiplient les rencontres avec la réalité, voire avec les réalités du jour, et il se trouve que des identifications légitimes s'opèrent que l'on n'a ni prévues, ni voulues. D'oii les « clefs » de La Bruyère et les « portraits » de Bourdaloue. L'un a payé comme l'autre d'avoir trop bien fait, et celui-ci a délié plus qu'il n'aurait voulu sans doute l'esprit de ses auditeurs. Mais ses peintures, Feugère le note déjà (^), « n'a-

(a) Feugère, Bourdaloue. Sa prédication et son temps, p. 378.

vaient, le plus souvent, aucun caractère personnel )) — je souligne pour prévenir toute objection, — le plus souvent, et ce n'était pas sa faute si, emporté par son génie, il dépeignait si juste qu'on <( cherchait dïnstinct la ressemblance (a) » et que les yeux se portaient naturellement vers quelque malheureux qui semblait se trouver à point pour illustrer le discours.

Non, malgré le témoignage des contemporains, malgré une apparence qui nous séduit encore, les « peintures « de Bourdaloue « n'avaient le plus souvent aucun caractère personnel V. Il y a de cela des raisons, dont la plus forte semble le caractère même du prédicateur. Tout dans sa vie proteste contre l'imputation qu'on voudrait lui faire, d'avoir cherché le succès au prix du scandale, et la qualité de son œuvre interdit une telle pensée. Non seulement, en professionnel pour ainsi dire, il préparait de longue date ses sermons et ne pouvait y introduire le fait du joar qu'accessoirement, par convenance, par opportunité, par condescendance à plaire, et donc, toujours par surérogation , non seulement, dans la coutume qu'il pratiquait avec ses confrères de

(a) Id., loc. cil.

répéter les mêmes morceaux, il se trouvait lié par son texte et ne pouvait que le modifier en surface et par occasion ; mais encore des aubaines de ce genre qu'il laisse échapper montrent combien il semble peu « probable que l'orateur ait ainsi été à l'affût des premières actualités (*) » . Bourdaloue enfin se faisait une trop haute idée de son ministère pour en sacrifier le fond à une chance passagère de succès. Il sait ce qu'on dit de ses sermons et ce qu'il ne voudrait pas qu'on y vînt chercher. Il engage ses auditeurs à dépasser les circonstances pour retrouver le plein de la morale. Il leur demande de ne pas rechercher autrui dans les descriptions ou dans les exemples et de s'y reconnaître eux-mêmes. Il les semond de se soucier un peu moins des péchés d'autrui, un peu plus des leurs. Il entend leur donner enfin heu de se morigéner et non de se glorifier par une trop facile comparaison. « On ne veut plus, dit-il, qu'une morale délicale, qu'une morale étudiée, qui fasse connaître le cœur de l'homme, et qui serve de miroir où chacun, non pas se regarde soi-même, mais contemple les vices d'autrui {^). «

(a) Griselle, op. cit., p. 4oi, t. I. , , •

(b) Carême, Sermon pour le dimanche de la cinquième semaine. Sur la parole de Dieu, i« partie {m fine).

C'est assez dire qu'il faut, et ne pas prêter à Bourdaloue, et réduire sur ce que ses contemporains lui ont avancé. On ne voit pas le préjudice qu'on porte à un tel esprit en le remettant dans la perspective de l'heure et de la mode. Comme la plupart des grands hommes, il vaut mieux que son succès et il l'emporte, en qualité, sur les éloges de son public. S'il avait tant appartenu à son temps il appartiendrait beaucoup moins au nôtre. Il use de l'actualité, c'est entendu, il n'en vit pas, et la conception qu'il en prend et l'usage qu'il en fait, ne sont à la taille ni d'un nouvelliste, ni d'un médisant. Les « portraits », si portraits il y a, restent collectifs ; ce sont, si j'ose risquer cette expression baroque, des géographies et des géologies de vices, plus que des portraits. Au fond, la méthode de Bourdaloue suit celle des véritables u grands ))de son siècle. Comme Molière, il groupe en ensembles des observations dispersées ; comme La Bruyère, il rend au public ce que le public lui « a prêté », et il a moins qu'eux besoin de personnalités, en ce sens qu'il travaille une matière rtioins plastique. L'art du dramaturge et l'art du portraitiste exigent des aspects concrets que la parénétique doit s'interdire. Si Tartuffe s'impose à notre mémoire, si, précisément, Irène ou Ménalque gardent un

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certain flou dans l'accumulation des détails par le manque de traits capables de les individualiser, c'est qu'ils ressortissent à une forme d'art qui vise ayant tout le plaisir du lecteur, et, malgré des déclarations intéressées, n'atteint que par ricochet au souci de sa conduite. La prédication demande d'autres méthodes. On charme par les peintures : on instruit, ou du moins on croit instruire, par les raisons. Le rôle du prêtre consiste à déduire au peuple, du haut de la chaire, les raisons d'agir chrétiennement. Bourdaloue s'en persuadait plus que tout autre et sa parole n'a jamais failli à cette mission. Avant tout, il saisit les défauts et les vices et les soumet à la lumière de la vérité religieuse. Il en recherche le fondement, il les suit dans leurs transformations, il les signale dans leurs effets, il les ramène enfin à leur source : le démérite initial de la création, et à leur rôle essentiel, l'obstacle au salut. Et nulle complaisance pour soi dans cette^ laborieuse recherche ; nul dilettantisme, nulle concession au talent. C'est l'Évangile à la main que marche le prédicateur, c'est à l'Évangile qu'il confronte les agitations des hommes, c'est pour l'Évangile qu'il veut pratiquement travailler. Le moment fournit matière à son œuvre pour qu'il le corrige et non pour qu'il l'exploite. Il

lui emprunte un cadre, des images, des exemples, des sujets : il ne s'y condamne pas et la morale qui lui sert pour le régénérer, le domine l^our s'étendre à tous les âges de chrétienté. Car les formes du vice passent, transitoires et changeantes : le vice en sa racine demeure identique et perpétuel. Or, c'est au vice qu'en prêtre loyal en veut Bourdaloue, et c'est le vice, odieux au prêtre, qu'il poursuit à travers ses aspects changeants.

L'actualité d'ordre historique ne suffît pas h. motiver un jugement sur Bourdaloue. 11 vaut plus et mieux qu'elle ne laisserait supposer. Jusqu'où il arrive à propos de la psychologie de ses contemporains, nous allons essayer de le montrer en suivant une manière de gradation. Et peut-être nous sera-t-il donné de voir que l'homme rangé par une classification arbitraire parmi les grands hommes secondaires de son siècle et mal servi par le destin d'une forme qui n'a pu nous parvenir dans son intégrité, ne le cède à personne par lahau* teur des vues, par la pénétration de l'esprit, par le génie personnel et que son œuvre reste pour nous un trésor, où nous pouvons puiser comme dans les meilleurs.

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C'est une juste remarque de M. Griselle que « c'est se méprendre sur la condition vraie du sermon et en faire gratuitement et contre la vérité un genre littéraire que le traiter comme on jugerait un ouvrage écrit à loisir par un artiste de style, un écrivain de profession (a) ». C'est une juste Temarque, et toutefois je me demande s'il ne faut pas la retourner. Bourdaloue prédicateur a dû prêcher dans les conditions requises par son temps. L'intéressant me semble de connaître, par un renversement de la thèse de M. Griselle, non point par quoi peuvent l'expliquer ou le justifier les habitudes courantes, mais par où il les dépasse pour venir jusqu'à nous ; si paradoxale que cette position paraisse en histoire, je voudrais le restituer à son milieu pour montrer comment sa valeur brisa le cercle étroit des circonstances, l'en fît évader.

Nous ne pouvons nous figurer, en des jours où la parénétique a perdu tout éclat, ce qu'elle fut au siècle de Louis XIV. Alors se maintenait encore, entre l'église et le peuple, un peu

(a) Griselle, Boardaloue. Histoire critique de sa prédication, etc. (Lille, 1901).

^UfadltaÉfitlMMMliM

de celte familiarité qui les unit si profondément au moyen âge ; alors, si l'on se conduisait dans la cathédrale comme dans un lieu public découvert, on ne s'y promenait point avec une respectueuse indifférence. Les catholiques étaient là chez eux et la vie chrétienne se mêlait à la vie domestique. Le roi interrompait le P. Gaillard en chaire pour annoncer à haute voix la prise de Philippsbourg et le prédicateur aussitôt après improvisait des actions de grâces (»). La morale qui tonnait sous la nef n'était pas la vaine apologie d'une religion mise en doute. Elle parlait d'autorité, elle menaçait, et l'on pouvait y contrevenir, mais non la mépriser. Bien plus, elle osait ce que nul écrivain, nul orateur laïque, ji'aurait osé devant les puissances, contre les puissances ; et ses violences, ses allusions directes nous étonnent encore aujourd'hui. Elle fut la seule voix libre en ce temps de silence.

A première vue, Bourdaloue ne se distingue dans la prédication contemporaine que par la place suréminente qu'il y occupe. Lui aussi, lui surtout dirent ses auditeurs, et nous nous contenterons de lui aussi, taille dans l'actualité, dénonce les vices du jour. Les historiens per-

(a) Grisellc, op. cit., p. 706, n. 2.

dent beaucoup à ce qu'on ne puisse dater que très conjecturalement quelques-uns de ses discours et à ce qu'on ne soit jamais sûr de leur contenu exact, lors d'une occasion donnée.

Nous n'avons pas, du moins ici, à partager ces regrets. Il doit nous suffire d'abord de rechercher de quelle façon Bourdaloue traitait cette actualité, quelle part il lui donnait, et surtout quel parti il en tirait. Il semble, à cet égard, qu'on ne puisse mieux faire que d'examiner quelques-uns des sermons où elle se montre le plus et de conclure a minima pour les autres, ou plutôt de laisser conclure les textes. Il faut toujours revenir à l'œuvre pour trouver l'homme et le meilleur document historique ne remplace pas, du moins en psychologie, la parole du sujet.

Le sermon dit c sur l'Impureté » est un des plus étonnamment hardis dans cet ordre d'idées. Je suivrai, pour en parler avec quelque détail, l'édition officielle, la copie qu'en a publiée M. Griselle (») s'avérant, — chose piquante, — infiniment moins pleine, moins précise, moins suggestive. Je ne doute pas, d'après la comparaison du texte courant et de l'inédit, que Bourdaloue, tel que nous allons

(a) Sermons inédits, p. n5 à p, i5i.

le prendre, ne se répète et peut-être, et sans doute, ne se corrige. Cela n'importe pas à notre dessein.

L'orateur commence par ses divisions et subdivisions coutumières. Il montrera, dit-il « en deux mots u l'impureté signe de la réprobation et principe de la réprobation ». Il trouvera dans l'âme imbue de ce péché les « quatre choses » qui c expriment parfaitement l'état d'une âme réprouvée dans l'enfer, ténèbres et obscurité, confusion et désordre, esclavage et servitude » ; enfin a le ver immortel d'une conscience cruellement et continuellement déchirée ». Il tire ensuite, et de ces répartitions et des autorités théologiques mises en œuvre, ces déductions où nous lui verrons, en d'autres cas, déployer un sens psychologique touchant parfois à la plus étonnante subtilité. Vers la fin du premier point interviennent les applications directes. C'est d'abord un rappel explicite de l'affaire des poisons, ce sont, après, des allusions à ces sacrilèges où « suivant la prédiction d'Isaïe » l'homme « fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés » , proprement aux messes noires dont on ne peut être sûr, et d'après ce passage même, qu'il faille restreindre l'usage à M"** de Montespan. Viennentenfin ce qu'on pouvait appeler les portraits,

et je demande ici la permission d'anticiper sur le texte :

... Je dis que c'est l'esprit impur qui entretient les dissensions et les querelles d'une ville, d'un quartier. Vous le savez : trois ou quatre femmes décriées, et célèbres par l'histoire de leur vie, en font presque immanquablement toute l'intrigue.. Je dis que c'est l'impureté qui rend la calomnie ingénieuse à former des accusations, et à suborner des témoins : la mémoire n'en est que trop récente... Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toute-puissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter ? On sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et l'on sait bien au même temps, le moyen d'intéresser cette femme et de le gagner : c'est assez... Je dis que c'est ce vice qui désole les maisons et qui en dissipe tous les biens ; n'en avezvous pas vu cent exemples ? heureux si vous n'en avez pas fait l'épreuve, ou par votre propre péché ou par le péché d'aulrui. Le désordre ancien et commun était de voir avec compassion un insensé sous le nom d'amant, prodigue, et prodigue jusqu'à l'extravagance, contenter l'avarice, et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il idolâtrait : mais le désordre du temps est de voir au contraire une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s'épuiser, s'endetter, se ruiner pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle

en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume ; le domestique s'y. fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont respectés et suivis parce qu'on s'aperçoit de l'ascendant que son crime lui donne ; tandis que celle-ci ne gardant plus de mesure; 'et libre du respect humain dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer (a).

On conçoit après cela l'expression a frapper comme un sourd ». Elle ne serait inexacte que si l'on en concluait à quelque inconscience dans Bourdaloue. Il frappait, en effet, non comme celui qui n'entend pas, mais en homme qui ne veut rien entendre : le siècle étale des mœurs contradictoires à la doctrine qu'il prêche, le méchant triomphe avec son insolence ordinaire, l'impudique traîne son vice jusqu'au pied des autels. Il se dresse contre ces abus, il les appelle par leur nom, il les voue, faute de pénitence, à la perdition. Il ne se gênera point pour emprunter à des personnalités ses exemples ; il dénoncera on ne peut plus ouvertement l'immoralité de Molière Q>), il se plaindra, non sans quelque rudesse, des jansénistes, et il

(a) I" point. V. ci-dessous, p. 7g. C*^) Je me place, naturellement, au point de vue Bourdaloue. V. n. I, p. 82.

dent beaucoup à ce qu'on ne puisse dater que très conjecturalement quelques-uns de ses discours et à ce qu'on ne soit jamais sûr de leur contenu exact, lors d'une occasion donnée.

Nous n'avons pas, du moins ici, à partager ces regrets. Il doit nous suffire d'abord de rechercher de quelle façon Bourdaloue traitait cette actualité, quelle part il lui donnait, et surtout quel parti il en tirait. Il semble, à cet égard, qu'on ne puisse mieux faire que d'examiner quelques-uns des sermons où elle se montre le plus et de conclure a minima pour les autres, ou plutôt de laisser conclure les textes. Il faut toujours revenir à l'œuvre pour trouver l'homme et le meilleur document historique ne remplace pas, du moins en psychologie, la parole du sujet.

Le sermon dit « sur l'Impureté » est un des plus étonnamment hardis dans cet ordre d'idées. Je suivrai, pour en parler avec quelque détail, l'édition officielle, la copie qu'en a publiée M. Griselle (») s'avérant, — chose piquante, — infiniment moins pleine, moins précise, moins suggestive. Je ne doute pas, d'après la comparaison du texte courant et de l'inédit, que Bourdaloue, tel que nous allons

(a) Sermons inédits, p. iio à p. i5i.

le prendre, ne se répète et peut-être, et sans doute, ne se corrige. Cela n'importe pas à notre dessein.

L'orateur commence par ses divisions et subdivisions coulumières. Il montrera, dit-il « en deux mots « l'impureté signe de la réprobation et principe delà réprobation ». Il trouvera dans l'âme imbue de ce péché les « quatre choses » qui c expriment parfaitement l'état d'une âme réprouvée dans l'enfer, ténèbres et obscurité, confusion et désordre, esclavage et servitude » ; enfin « le ver immortel d'une conscience cruellement et continuellement déchirée ». Il tire ensuite, et de ces répartitions et des autorités théologiques mises en œuvre, ces déductions où nous lui verrons, en d'autres cas, déployer un sens psychologique touchant parfois à la plus étonnante subtilité. Vers la fin du premier point interviennent les applications directes. C'est d'abord un rappel explicite de l'affaire des poisons, ce sont, après, des allusions à ces sacrilèges où « suivant' la prédiction d'Isaïe » l'homme « fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés », proprement aux messes noires dont on ne peut être sûr, et d'après ce passage même, qu'il faille restreindre l'usage à M"'^ de Montespan. Viennentenfin ce qu'on pouvait appeler les portraits,

et je demande ici la permission d'anticiper sur le texte :

... Je dis que c'est l'esprit impur qui entretient les dissensions et les querelles d'une vilJe, d'un quartier. Vous le savez : trois ou quatre femmes décriées, et célèbres par l'histoire de leur vie, en font presque immanquablement toute l'intrigue.. Je dis que c'est l'impureté qui rend la calomnie ingénieuse à former des accusations, et à, suborner des témoins : la mémoire n'en est que trop récente... Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toute-puissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter ? On sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et l'on sait bien au même temps, le moyen d'intéresser cette femme et de le gagner : c'est assez... Je dis que c'est ce vice qui désole les maisons et qui en dissipe tous les biens ; n'en avezvous pas vu cent exemples ? heureux si vous n'en avez pas fait l'épreuve, ou par votre propre péché ou par le péché d'autrui. Le désordre ancien et commun était de voir avec compassion un insensé sous le nom d'amant, prodigue, et prodigue jusqu'à l'extravagance, contenter l'avarice, et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il idolâtrait : mais le désordre du temps est de voir au contraire une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s'épuiser, s'endetter, se ruiner pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle

en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume ; le domestique s'y. fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont respectés et suivis parce qu'on s'aperçoit de l'ascendant que son crime lui donne ; tandis que celle-ci ne gardant plus de mesure; 'et libre du respect humain dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer (a).

On conçoit après cela l'expression « frapper comme un sourd ». Elle ne serait inexacte que si l'on en concluait à quelque inconscience dans Bourdaloue. Il frappait, en effet, non comme celui qui n'entend pas, mais en homme qui ne veut rien entendre : le siècle étale des mœurs contradictoires à la doctrine qu'il prêche, le méchant triomphe avec son insolence ordinaire, l'impudique traîne son vice jusqu'au pied des autels. Il se dresse contre ces abus, il les appelle par leur nom, il les voue, faute de pénitence, à la perdition. Il ne se gênera point pour emprunter à des personnalités ses exemples ; il dénoncera on ne peut plus ouvertement l'immoralité de Molière (^), il se plaindra, non sans quelque rudesse, des jansénistes, et il

(a) I" point. V. ci-dessous, p. 79.

(") Je me place, naturellement, au point de vue Bourdaloue. V. n. I, p. 82.

saura trop bien montrer comment triomphe encore l'esprit d'orgueil dans l'extrême souci de la perfection (a). Il ne perdra pour se tenir si près du détail ou de l'actuel, ni en généralité ni en hauteur. C'est qu'un soin plus grave que celui du fait ou du moment, le guidera toujours. Et il nous étonne, plus encore que par son utilisation historique du siècle, par sa connaissance des secrètes misères du siècle. En conclusion du premier point de ce même sermon sur l'Impureté, il écrit une page d'analyse morale qui, vraiment, nous stupéfie sous une telle plume. Plongeant dans le plein de la vie mondaine il dépeint après tant d'autres, mieux que bien d'autres, le tourment d'aimer :

Quel tourment, par exemple, est comparable à celui d'un esprit blessé qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît ; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs ; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts. Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qi\i le fait misérablement et inutilement languir ; et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le

(a) Cf. par exemple le sermon sur la vérité chrétienne, des Dominicales,

met dans l'impuissance de s'en aider ? En sorte que tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent ou en ont pitié.

Mais que vaut l'amour, ajoute-t-il, même quand tout lui réussit :

Cette passion finira, et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable, c'est-à-dire qu'elle s'usera, et se changera en dégoût ; mais ce que j'en dois plus craindre, c'est qu'elle finira par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera, par un mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion, qui me mettra hors d'état de paraître dans le monde dont je serai la fable, qui m'en bannira pour jamais : c'est qu'elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi, et qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort.

En vérité cet homme connaissait le cœur des hommes.

On voit déjà combien cette façon de traiter l'actualité l'élevait au-dessus de sa valeur temporelle. Ces allusions, je le répète, n'étaient

pas des allusions, mais des exemples, ces analyses n'étaient pas d'ingénieuses descriptions, mais des enseignements. Le siècle fournissait la matière qu'un génie, un génie d'ordre psychologique surtout, pétrissait à son gré. Les transparences de l'histoire, qui passent en nombreux éclairs dans les sermons de Bourdaloue, ne me semblent pas ce qui doit nous y intéresser d'abord. Cette œuvre va plus loin et plus profond. Ne vient-on pas de voir qu'elle arrive au tableau de mœurs, au tableau de mœurs conçu à la grande manière, à la fois impersonnel et concret, qu'elle le dépasse, besogne infiniment plus difficile et plus ample dans son apparente humilité, pour atteindre le vif de l'âme .^^ Un autre sermon, où l'éditeur signale un écho du précédent, nous présente au moins un trait d'une portée significative. C'est celui sur la conversion de Madeleine [°). Dès le premier point, nous y entendons, sur un ton où ne laisse pas de percer l'amertume, et dansune digression nettement séparée, le plus curieux des plaidoyers pro domo, ou comme on disait alors, la plus déclarée des apologies. On s'est élevé contre le prédicateur, on lui a reproché la hardiesse de ses paroles. Il répond :

(a) Carême (jeudi de la cinquième semaine), au début du i'"^ point. V. ci-dessous p. 121 et n. 2.

Si dans un autre discours j'ai parlé plus en détail de ce péché, c'est des paroles toutes pures de saint Paul que je me suis servi. J'ai cru qu'étant consacrées, je pouvais, à l'exemple de ce grand apôtre, les employer dans un auditoire chrétien, et ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve, toutes consacrées qu'elles sont, hien loin d'en développer tout le sens, je n'ai fait que l'efïleurer... J'ai usé de la même précaution, et quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique, Dieii m'est témoin que le même zèle m'a porté à vous faire les mêmes réproches ou les mêmes remontrances.

J'avais droit de croire que je trouverais dans vous les mêmes dispositions, et qu'une morale que saint Paul avait crue bonne pour le siècle de l'Église naissante, c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvait l'être encore à plus forte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti que le nôtre. Je me suis trompé : ce siècle, tout corrompu qu'il est, a eu sur cela plus de délicatesse que celui de l'Église naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde ; et Dieu veuille que le monde, en me condamnant, ait au moins gardé les mesures de respect, de religion, de piété, qui sont dues à mon ministère : car pour ma personne, je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux, si, me voyant condamné du monde, je pouvais espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieu.

Ces révoltes d'un public, se retournant, par un soudain réflexe, contre son prédicateur favori, montrent à quel point il se sentait touché au vif. En bon médecin, Bourdaloue met-

lait le doigt sur la plaie et faisait crier le malade. Il se mouvait avec aise dans ce rôle de moralisateur évangélique auquel il donnait si pleine efficacité. Son exemple témoigne de l'ardeur qui alors animait encore la prédication. Le prêtre ne parlait pas du haut de la chaire à des foules indifférentes pour s'y dérober aussitôt : il connaissait la vie de ses ouailles, il s'y mêlait pour la condamner et la diriger ; il descendait parmi l'assemblée, il y écoutait l'écho de ses paroles, il y recueillait les fruits de son zèle ou y constatait ses échecs, et, qu'il le voulût ou non, il s'entendait juger à son tour par ceux qu'il venait de juger.

C'était enfin, malgré ses imperfections, un public chrétien qui venait écouter une parole chrétienne.

Limité à sa fonction et à sa carrière, Bourdaloue nous apparaît déjà en notable relief. Il a prêché les foules dans l'unique but de les édifier et leur a donné une solide nourriture. Il ne s'est pas borné à des corrections de détail et à des réprimandes d'actualité. A propos des défauts et des vices du jour, il a sondé les vices et les défauts, de tous les âges. Ses peintures, malgré des éléments domestiques, restent générales, ses portraits, si criants qu'ils paraissent, sont des portraits moraux. Parce qu'il a été

vivant; concret, intéressant, sous son appareil scolastique, on ne doit pas conclure qu'un demi-siècle le renferme tout entier. Ses personnages se perpétuent, et cela suffirait déjà pour lui garder un cachet classique. Sa connaissance des hommes ne gêne en rien sa science de l'homme, et sa précision ne borne ni son étendue ni sa profondeur.

Tout le monde à peu près s'accorde sur certaines qualités de Bourdaloue. On lui reconnaît généralement de grandes facultés d'observation et d'analyse, l'art de grouper les idées, et, tirant des textes tout le parti possible, d'épuiser son sujet par le point où il le touche, l'habileté enfin à plaire et à captiver. On suspecte un peu sa science théologique, et il n'eut pas à la manifester en plein dans son genre, on loue sans réserve sa doctrine.

Nous ignorons si, selon le mot méchant de ]y[me Cornuel, il donne « à bon marché dans le confessionnal » : nous voyons qu'en public il garde, sans «surfaire », une exacte mesure dans une juste sévérité. Un protestant, M. Tarrou, dans une thèse succincte et pleine de fortes

suggestions, résume en ces termes l'opinion commune :

Ainsi, puissance d'analyse et de synthèse qui suppose une connaissance approfondie du sujet, puissance épuisante du plan, comme disent les Allemands, art des constructions dialectiques ; voilà ce que les critiques ont reconnu et admiré dans Bourdaloue (a).

Et voilà, je le reconnais, Bourdaloue vu de Vextériear.

Il semble, en effet, qu'on ne lui accorde cette valeur technique et ces qualités d'organisation et de métier que pour lui marchander le fond et qu'on ne veuille le reconnaître habile qu'en le déclarant superficiel. Déjà Feugère, dans un parallèle où il le compare à Bossuet et sur lequel nous reviendrons, ne lui fait point sa part. Il lui concède une « faculté d'observation analytique et successive », et vraiment le borne trop à ses qualités les plus apparentes. Je crains bien que Bourdaloue n'ait été ainsi, plus d'une fois, victime de son succès. Saisie par l'heureuse disposition des idées, le naturel et la vivacité de l'accent, l'àpropos de la circonstance, et le coloris de la peinture, la critique n'a pas songé à regarder

(a) N. Tarrou, Élude sur Bourdaloue prédicateur. Strasbourg, 1857.

plus bas et a conclu sur ces vertus secondaires, niant ou négligeant le fond. Le même Tarrou reflète, de la façon la plus claire, cet état d'esprit. «J'ai dit de Bourdaloue, écrit-il, . qu'il épuisait les sujets. Là-dessus Yinet me paraît avoir fait une réflexion bien juste en disant que « Bourdaloue applique le tranchant de l'analyse à la notion plutôt qu'à la substance de l'idée ». Et if s'explique dans ce passage capital qui se place au nœud même de la question :

La substance des idées, c'est le sentiment de la vérité en nous, vérité qui est vraiment réalité. Ce sentiment peut exister sans l'idée, et c'est en quoi consiste le développement de notre esprit, savoir : que la vérité en nous devienne vérité hors de nous, que le sentiment de la réalité devienne idée. L'homme inculte à tous les sentiments de l'homme cultivé, la diflérence entre eux est, que l'un a les idées de ses sentiments et non pas l'autre. Qu'a donc voulu dire Vinet : Que Bourdaloue n'arrive pas jusqu'à ces idées qui sortent toutes vivantes du sentiment qui leur a donné naissance et qui, grâce à cette empreinte de vie qu'elles ont retenue, rappellent ce sentiment d'une manière plus vive, idées, si je puis parler ainsi, qui ont moins d'objectivité. L'homme les sent tout près de lui. La raison ne s'en est pas encore emparée, c'est l'âme qui les saisit. Voilà du moins ce que moi j'entends quand je dis que la logique de Bourdaloue n'a pas atteint cette profondeur de l'idée (a). ))

(a) Tarrou, loc.cit.,-p. 17.

Je ne m'arrêterai pas sur le problème de philosophie que pose, à propos de Bourdaloue, cette page pénétrante. Je me tiendrai au sens restreint de la critique et à l'examen de sa valeur, Vinet d'abord, puis M. Tarrou, plus explicitement, reprochent à notre prédicateur de nous toucher plus intellectuellement que sensiblement, de manier la forme du sentiment plus que sa matière, et un bergsonisant dirait d'utiliser le mécanisme cérébral plutôt que l'intuition. Dans un langage accessible à tous, cela signifie au juste que Bourdaloue s'adresse au cœur moins qu'à l'esprit, qu'il démontre au lieu de persuader, qu'il emporte le consentement théorique et non l'adhésion sentimentale, que, trop didactique et trop rationnel, il arrive à convaincre sans émouvoir, et qu'enfin, pour confondre, il ne convertit point.

Cette opinion me parait aussi ingénieuse qu'injuste et je m'explique parfaitement qu'elle revête ce double caractère. On ne se dépouille jamais de son parti, quand on appartient en toute sincérité à un parti, et quel que fût leur bon vouloir, Vinet et M. Tarrou ont jugé de Bourdaloue comme il convenait à des protestants d'en Juger. Je n'entends par là rien de blessant pour eux ; je dis simplement qu'il était naturel que la parole d'un prédicateur

catholique ne sonnât point juste à des oreilles protestantes, que la morale de l'Église ne fût pas accueillie sans réserve par la morale du Temple. Y a-t-il donc, me dira-t-on, deux morales ? Je crois qu'il y en a bien plus, mais pour nous en tenir à ce qui nous intéresse, il y a deux façons de prêcher la morale. Et c'est pourquoi, question de tempérament mise à jiart, les sermons de Calvin ne ressemblent point à cenx de Bossuet. Bourdaloue, catholique, rattache étroitement et profondément sa doctrine à la dogmatique de l'Église romaine, là est pour lui « la substance des idées » , là est pour lui la a vérité qui est vraiment réalité ». Or ces choses-là pour Vinet et pour ïarrou sont ailleurs. Rien de surprenant alors qu'ils ne les trouvent point où leur croyance même leur interdirait de les chercher, Il faut enfin se placer au point de vue catholique pour apprécier justement le jésuite Bourdaloue, et s'y placer encore pour voir comment il le dépasse.

De ce « lieu » du spectateur impartial, Bourdaloue, au contraire, apparaît singulièrement vivant et singulièrement profond. D'un coup il dépasse l'actualité transitoire du jour pour plonger dans l'actualité perpétuelle de l'homme. Ici les phrases s'aligneraient en vain et les faits s'imposent. Ouvrons le premier sermon

sur l'Ambition (»). « Il n'appartient qu'à Dieu, nous dit-on, de nous donner les véritables idées des choses. » De ce vice, couronnement de l'orgueil humain, quel est le principe ? La méconnaissance des desseins de Dieu auxquels nous voulons substituer les nôtres. Il y a en effet une vocation de Dieu, entendez choisie pour nous par Dieu, et notre, prédestination roule presque sur ce point, je veux dire, sur le choix des états que nous embrassons.

Delà dépend presque uniquement le bonheur ou le malheur de notre éternité, et en voici la raison : parce que la prédestination, disent les théologiens, n'est rien autre chose, de la part de Dieu, qu'un certain enchaînement de grâces qui nous sont préparées ; et, de notre part, qu'une suite d'actions sur quoi est appuyé le jugement décisif que Dieu fait de nous. Or, « la plupart des grâces que nous recevons sont des grâces déterminées à notre état, et presque tous les péchés que nous commettons viennent des tentations et des dangers où nous expose notre état. Or, il faut une grâce de vocation pour embrasser nne vie humble dans le cloître, on en convient ; mais pour s'élever aux premiers rangs, mais pour être assis sur les tribunaux, mais pour se charger des affaires publiques, mais pour exercer des emplois où l'on a entre les mains les intérêts de toute une ville, de toute une province, de tout un royaume, mais pour occuper des places

(a) Carême (mercredi de la deuxième semaine).

qui demanderaient, s'il était possible, la sainteté des anges, l'ambition d'un homnie et sa cupidité

suffît (a). »

L'ambition résume donc en son essence notre ignorance, notre présomption et, nous livrant à notre propre sens, nous éloigne de plus en plus de Dieu. C'est là, dira-t-on, de la théologie ! C'est là surtout de la psychologie. Otez le principe, la relation avec le divin, et voyez s'il ne vous reste pas, même alors, la plus véridique des peintures, la plus large et la plus profonde vue sur le caractère de l'homme. Cette vocation dont il est parlé, nous pouvons la considérer comme la connaissance de nos aptitudes réelles dont nous tenons si peu compte dans notre recherche effrénée des grandeurs, cette présomption qui nous fait regarder comme nos sièges naturels les plus hauts sièges, c'est la nôtre. Qui est en jeu ici ? l'homme, tout l'homme, l'homme avec son incurable présomption et ses violences déguisées. Ne voilà-t-ilpas, pour justifier ses excès, qu'il va se prévaloir, paraissant se désintéresser de lui-même, de l'honneur et de l'intérêt de sa charge.

Mais pourquoi ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres et lorsqu'il est question d'abaisser

(a) icr point.

BOUKDALOUE

les autres. et de prendre l'ascendant sur eux... Car, quelque subtil, que nous soyons à nous tromper nous-mêmes, voici, Chrétiens, le sujet "dé notre honte, et il faut que nous en convenions. Ne s'agitil que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure charité et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de maintenir son rang nous inquiète peu ; mais qu'il y ait une préséance à disputer, une soumission à exiger, une loi à imposer, c'est là qu'il se réveille tout entier (a).

Comme nous nous reconnaissons ! comme voilà bien notre légèreté, notre impudence et notre imprudence ! Nous courons ainsi vers tout ce qui grandit, sans nous soucier jamais de ce qui vraiment nous grandirait ; nous rôdons ainsi par le monde, demandant partout des ornements extérieurs, sans penser jamais à rentrer en nous-mêmes pour peupler quelque peu le désert que nous y laissons. Le prédicateur vient de nous pencher sur l'abîme de notre orgueil et de nous en montrer la désolante nudité ; il nous a rudement remis à notre place, nous éclairant sur nos vrais motifs, sur nos vrais désirs, il a dissipé les sophismes par lesquels nous nous déguisons, et il nous a rendus à notre laideur naturelle. Dépouillant l'être, peut-on dire qu'il n'a pas atteint le fond de l'être ?

(a) 3= point.

Ceci pour l'ensemble, mais quels coups, de solide dans le particulier. Voyez par. exemple, carie détaillerait infini, dans le deuxième ser^ inOn conservé sur la même matière («), « en quoi se résout enfin l'ambition » :

« Quel aveuglement de désirer toujours ce qu'il n'a pas (l'homme), de prendre plaisir à se charger de soins, de peines, de fatigues, et à s'en charger jusqu'à s'accabler s'il pouvait et kse faire une gloire de cet accablement (^). »

Et voici comment ce connaisseur montre qu'il connaît l'engrenage et les ricochets des passions.

« C'est que pour contenter une seule passion, qui est de s'élever à cet état, il faut s'exposer à devenir la proie de toutes les passions : car y en a-t-il une en nous que Tambition ne suscite contre nous ; et n'est-ce pas elle qui, selon les différentes conjectures et les divers sentiments dont elle est émue, tantôt nous aigrit des dépits les plus amers, tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés, tantôt nous enflamme des plus violentes colères, tantôt nous accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélaneolies les plus noires^ tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies ; qui fait souffrir. à une âme comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques. (c). »

(a) Dominicales.

(b) i« partie.

(°) I " partie.

En tout, sa spécialisation fonde une pratique et, dirions-nous aujourd'hui, un pragmatisme. Je ne sais s'il laissait à désirer en théologie, comme on Ta insinué de son temps. C'est aux professionnels de prononcer, et je me demande si le fait d'apprécier la théologie d'un prêtre d'après ses sermons ne part pas d'une injustice préalable. Mais peu nous importe pour le moraliste et le psychologue, du moins en tant que nous voulons les juger humainement. Or, Bourdaloue reste surtout cela. Il le reste au point de subordonner la vérité à ses conséquences pratiques et d'écrire sur la prédestination ces mots qui ont dû faire tressaillir de joie M. Brunetière et qui auraient charmé William James :

Car enfin, en quelque sens que nous prenions la chose, et de quelle manière que nous envisagions la prédestination dans Dieu, il en faut toujours revenir à celle règle, dont il ne nous est pas permis de nous départir, savoir : que si l'idée que nous nous formons de cette prédestination va à diminuer dans nous la ferveur chrétienne et à nous faire négliger nos devoirs, quelque spécieuse qu'elle nous paraisse, c'est une idée fausse (a).

Tout le sermon constitue une variation sur ce thème dont toute la prédication de Bourda-

(a) Carême. Sur la prédestination {loc. cit.).

loue développe une application continue. Peuton agir plus directement, plus profondément sur la conscience et peut-on y agir par une méthode plus appropriée ?

Et il faut voir comment Bourdaloue met en œuvre ces idées qui doivent ramener le pécheur, ces idées auxquelles il donne par sa manière, sans les soutenir du secours hasardeux de l'image, la force et la valeur d'un sentiment, et il faut le voir surtout dans le Sermon s uî' la pensée de la mort. Persuader les chrétiens de se détacher des choses du monde parla considération de leur fin et de tout examiner « sous l'espèce de l'éternité », n'était que se conformer à un point essentiel de l'enseignement des fidèles. Mais de ce thème classique, par la plénitude avec laquelle il le développe, par la pénétration dont il le fouille, Bourdaloue tire un incomparable parti. Si quelque chose, en effet, pouvait contraindre les passions qui neconnaissent d'ennemis qu'ellesmêmes, et ne craignent jamais que leur propre épuisement, « la pensée de la mort » ne donnerait-elle pas « le remède le plus souverain » pour en amortir le feu (a) ? Cette vue d'une si riche psychologie forme le premier point du

(a) E. Griselle, Sermon de Bourdaloue sur la Pensée de la Mort (Paris, 1901),

discours. Au pied du tribunal définitif de la mort sont traînées les plus grandes idoles humaines et, là, sommées de donner leurs raisons. Et les avares doivent assister vivants à la dispersion de leurs biens, et les vaniteux à leur chute dans l'oubli, et la voluptueuse au premier flétrissement de son corps. Tout cela pour que soient distinguées les œuvres de l'homme des œuvres de Dieu, que le vrai sens du mot : vie revienne au chrétien :.

Car ce terme, mourir, est un terme de privation et de destruction qui abolit tout, qui anéantit tout ; qui, par une propriété tout opposée à celle de Dieu, nous fait paraître les choses comme si elles n'étaient pas au lieu que Dieu, selon l'Écriture, appelle celles qui ne sont pas comme si elles étaient (a),

La suite montre combien la pensée de la mort intervient « pour conclure sûrement dans nos délibérations », et enfin « pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions {^) » . Le fidèle se sent ainsi pressé en tout sens par le rappel de sa condition et du principe de sa condition, il voit où il s'égare et par où il peut revenir, il aperçoit la vie qui change tout à coup sa perspective et s'éclaircit formidable-

(a) Id,, ibid., p. 4i.

(t>) Id., ibid., p. 26.

ment dans le lointain.. Le fidèle, dis-je, et d'autres encore, car ces vues dépassant la morale et le dogme frappent au plein de notre humanité, et, par une lumière inaccoutumée jetée sur les choses, nous arrachent à la quiétude indifférente oîi nous laissent les jours sans pensée, pour nous rejeter à l'angoisse de notre incompréhensible destin.

On peut maintenant, je crois, prendre quelque idée de la valeur de Bourdaloue. Cette valeur ne tient pas aux avantages extérieurs qui firent jadis son triomphe, mais à sa psychologie et au caractère comme à la qualité de sa psychologie. Ses déductions, dont on exagère d'ailleurs la scolastique {^), nous laisseraient froids si elles ne se montraient qu'habiles et si la matière, la plus nourrissante des matières, ne les étoffait ; ses actualités historiques ne nous toucheraient plus que d'une curiosité d'érudits, la plus sèche des curiosités, ■si elles n'atteignaient une autre portée qu'une portée historique. Il possède enfin une pratique sûre et personnelle du fond qu'il

(8') Sauf, pourtant, chose piquante, dans quelques-uns des inédits.

42 SERMONS DEBOURDALOUE

manie. On a naturellement essayé de s'en rendre compte par une inévitable comparaison ,

La pénétration de Bourdaloue, écrit Feugère, n'est pas cette prompte intuition qui est le propre de Bossuet et qui donne aux réflexions morales de cet orateur, je ne sais quel éclat de vérité saisissante. Bossuet d'un coup d'œil entre jusqu'au fond de l'âme... Bourdaloue observe plus lentement et de moins haut avec ordre et méthode, il passe en revue ce nombre infini de caractères qui forment la société humaine, il y démêle la trame compliquée des penchants et des intérêts, des passions et des vices (^).

Il y a de cela, mais je me demande si on ne fausse pas à peu près complètement le sens de Bourdaloue en ne disant que cela. Le parallèle, on a raison de l'établir quand on le sort du vain exercice littéraire oii il se confine d'habitude et qu'on le poursuit dans l'examen des ressorts psychologiques mis en action par les deux orateurs. Il enseigne toutefois autre chose. La psychologie de Bossuet reste morale et déductive. Elle part du principe, non du fait et garde l'impersonnalité la plus absolue. Elle se réfère à l'intelligence, et ne demande pas à la réalité les éléments de l'analyse. S'agit-il d'examiner la faiblesse de l'homme devant le

(a) Feugère, op. cit., p. 345.

mal ? « Deux obstacles, dit Bossuet, deux obstacles presque invincibles nous empêchent d'être les maîtres de nos volontés, l'inclination et l'habitude : l'inclination rend le vice aimable, l'habitude le rend nécessaire (a). » Cette phrase typique dispense de l'accumulation des exemples. Le rapprochement est génial, et Bossuet avait du génie : il rentre dans l'ordre général et discursif. Pour conclure ainsi, il n'a fallu ni suivre l'âme dans ses défaites, ni enregistrer ses lâchetés, il a suffi de remonter aux principes de l'être et d'en souligner, dans la qualité, les conséquences. C'était plus difficile, c'était plus profond, c'était plus grand, je le veux bien : c'était différent.

La psychologie de Bourdaloue procède par des voies plus terrestres. Bossuet saute directement de la conséquence au principe et réalise ainsi, on vient de le voir, des raccourcis saisissants. Bourdaloue déduit, quand il déduit, en passant par des intermédiaires qu'il relève, soutient et illustre par l'expérience du cœur ou l'exemple du jour. Mieux encore, sa vraie méthode, tout autre, cache en réalité, sous une apparence de déduction, un développement de séries inductives. Il arrive au vice par les

(») Sermon sur la pénitence, 2' point.

44 SERMONS DE B O U R JD A L O U E

degrés du vice et ne rattache le mal à sa racine qu'après en avoir épuisé les manifestations.

Parfois même ce rattachement se ramène à une simple indication, à un bref rappel de la doctrine et il semble qu'on tienne moins au but, qu'au chemin qu'on vient de parcourir pour y atteindre. C'est que le prédicateur se soucie moins de la théorie du péché que de la correction des pécheurs, et que l'induction qui part de la vie, qui chemine au long de la vie, qui collectionne les faits et les aspects de la vie pour en faire le fil conducteur de sa marche, intervient comme une méthode naturelle dans l'examen et l'amendement de la conduite quotidienne. Bourdaloue s'adresse à des fidèles, non à des théologiens ou à des philosophes. Il les mène au salut en leur inspirant la crainte de la damnation, il les engage dans la voie étroite en leur montrant les périls dissimulés de la grande route, il note les remèdes en décrivant les abus. Son ennemi, l'éternel ennemi du chrétien, c'est le siècle et ses séductions, l'intérêt mondain et sa dissimulation, 1 appétit et ses passions. Un voile impalpable couvre les yeux dç. l'égaré dans sa marche vers l'abîmé. D'une main délicate le psychologue évangélique soulève les plis de ce voile, restitue aux yeux leur puissance et parvient à dégager

l'esprit qui recule soudain devant la réalité de ses oçuvres et l'aveu de ses hontes. Ainsi travaille Bourdaloue. Il s'attache à décrire plus qu'à systématiser. Il corrige plus qu'il n'explique. Il touche le cœur par la pratique du cœur.

. Voilà pour le fond, et voici pour la manière, où il retrouve encore une originalité de fond. Il émeut, non par l'image et la formule comme le poète ou l'orateur, mais par la suite du discours. Il joue une partie unique dans la littérature et il là gagne : il atteint le sentiment par la raison, contredisant en apparence, lui, le grand psychologue, la loi élémentaire de la psychologie. Remarquez en effet qu'il s'abstient de tout appel à l'émotion sensible, de toute victoire purement sentimentale. Il montre le cadavre et il dit : « Venez et voyez. » Mais il n'entend point par là : Épouvantez-vous de l'horreur du spectacle et de l'aspect physique de la mort ; il suggère : Réfléchissez, comparez ; vous, avare, amenez là vos trésors et pensez à leur nature ; vous, ambitieux, portez jusqu'ici vos ambitions et soupesez leur poids ; vous, coquette, confrontez à cettefgçe les merveilles de votre face et voyez léùt- fragilité. D'ordinaire, décomposer c'est détruire, ratiociner, battre des doigts une marche sur l'airain des

portes qui détiennent le sentiment. Par la nature de sa psychologie Bourdaloué s'affranchit des limites de son procédé. Tant le procédé vaut ce que vaut l'homme 1 Son analyse reste vivante, son raisonnement, au sens fort du mot, convertit. Il croit, avec son siècle, que la vertu se trouve dans la raison, et que la raison doit régler la vie et cette doctrine — qui maintenant ne ferait que des infirmes — le soutient comme elle soutient Racine. C'est que, pour l'un et pour l'autre, « raison » signifie « connaissance » de la vie et « pratique de la vie » . C'est que l'un et l'autre ont bâti leur œuvre en puisant avec science et plénitude dans la réalité du concret.

On a méconnu Bourdaloué. Ses contemporains l'ont trop tiré à eux, et la postérité, comme toujours, l'a recueilli, embaumé dans des jugements tout faits. On lui concède la probité, la franchise, l'utilité ; dans la forme, l'art de la disposition, on ne va pas plus loin. « Lu aujourd'hui, dit Sainte-Beuve (a), Bourdaloué nous paraît avant tout fructueux. » Ses sermons, note Brunetière, abondent en leçons et conseils pratiques (i>). Certes ce sont là d'importants mérites et sur quelques-uns d'entre eux, par

(a) Lundis, t. IX et Revue Bourdaloué, X, 730. Q>) Art. de la Grande Encyclopédie,

exemple la probité, on ne saurait trop insister : il ne faudrait point cependant qu'ils nous aveuglassent, et Bourdaloue les dépasse, et ils n'en donnent même pas l'essentiel. Il est fructueux et pratique, soit, mais ses fruits ne se confinent pas dans l'austérité de la discipline, sa pratique ne le rive point au terre à terre. Il nous ouvre, je le répète, comme les grands, une vue en profondeur sur la vie, il nous élève en esprit, par la force delà pensée, à la jouissance de la pensée ; il est éternel, de la brève éternité des hommes, parce qu'il saisit et isole un moment de l'éternel humain. Je ne dis rien de son stylett par excès et non par défaut de matière. Je remarque seulement que les réserves qu'appelle sa langue, si loin de nous être parvenue dans son intégrité, le grandissent encore. Il faut, en effet, une singulière valeur de fond pour se maintenir sans la précellence delà forme, et corriger, par avance, les corrections qu'on devra subir.

Peut-être sent-on maintenant quel genre d'actualité on doit reconnaître et rechercher en Bourdaloue. Ce n'est pas le document, c'est le trait moral, saisi sur l'heure, et adjoint à la durée, c'est la généralité psychologique l'emportant sur le détail d'érudition. Il ne perd rien à ce que les faits trop précis par lesquels

ses auditeurs l'interprétaient malignement aieïit reculé dans la pénombre! A suivre ses «portraits » sans pouvoir les illustrer par un iiom ou par un événement, l'intérêt de curiosité peut en quelque mesure défaillir, le profit s'augmente. Bourdaloue, en un mot, dégagé du voisinage trop absorbant des circonstances, apparaît plus en relief sur la masse nuageuse du souvenir historique et, pour se déprendre un peu des siens, se range pour toujours des nôtres. Il appartient à l'homme en effet, non aux hommes, et c'est pourquoi il reste vivant.

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