‹ Sermons [microform]: sur l'impurété, sur la conversion de Madeleine, et sur le retardement de la pénitence;Chapitre 4 sur 12 · SUR L*IMPURETÉ 7I · texte numérisé non relu

SUR L*IMPURETÉ 7I

affecterez de ne me plus connaître et j'affecterai de n'être plus connu de vous, puisque, dans l'état d'abomination où le péché vous a réduits, la connaissance que vous auriez encore de moi ne serait qu'un surcroît d'outrage à ma sainteté ; mais aussi souvenez-vous que cet oubli doit mettre le comble à votre malice, et qu'il en sera, dès cette vie même, la plus terrible punition.

En effet. Chrétiens, y a-t-il rien de si affreux dans les ténèbres de l'enfer que cet aveuglement ? L'enfer a des ténèbres, il est vrai ; mais la même foi qui me l'enseigne m'apprend, d'ailleurs, que ce ne sont que des ténèbres extérieures : Mittite eum in tenehras exteriores : au lieu que les ténèbres d'une aveugle concupiscence sont des ténèbres renfermées et, pour ainsi dire, concentrées dans l'homme, et aussi intimes à l'homme -que l'homme l'est à lui-même. Les démons sont dans le séjour des ombres et de l'obscurité, mais ils sont eux-mêmes remplis de clarté ; car ils ne comprirent jamais mieux, ni ce que c'est que Dieu, dont ils ressentent la main vengeresse, ni ce que c'est que le péché, dont ils portent la peine éternelle, ni ce qu'ils sont eux-mêmes,- et pour quelle fin ils avaient été créés. Ils sont donc entièrement investis de ténèbres, mais intérieurement pénétrés de lumières ; et l'impudique, au contraire, est investi de lumières, et pénétré de

ténèbres. Il a hors de lui toutes les lumières de la foi, qu'il n'aurait qu'à consulter, et qui lui feraient voir la dignité de son âme sanctifiée par le sacrement de Jésus-Christ, l'opprobre du péché, qui la déshonore et qui la souille, l'excellence de Dieu, à qui il doit se soumettre, et contre qui il se révolte ; mais au dedans, ce n'est qu'une sombre nuit : et voilà pourquoi il ne voit rien. Ne faut-il donc pas conclure qu'il est encore dans de plus épaisses ténèbres que les réprouvés mêmes ?

Allons plus loin. Le désordre qui règne dans l'enfer règne-t-il également dans l'impureté ? Également, Chrétiens, et d'autant plus que le désordre de l'enfer est nécessairement accompagné d'un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque, dans la doctrine des Pères, l'enfer, tout enfer qu'il est, est le lieu destiné par la Providence, où Dieu, comme créateur de l'univers, rappelle toutes chose à l'ordre, punissant ce qui est punissable, et tirant de ses créatures rebelles les satisfactions qui lui sont dues ; au lieu que le désordre de l'impureté est simplement un désordre, et rien de plus Q-). De vous expliquer dans toute son étendue la nature de ce désordre, ce serait un discours infini. Saint Augustin le fait consister en ce que l'esprit de l'homme, qui, par un droit de supériorité naturelle, doit gouverner

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et régir le corps, se laisse au contraire gouverner lui-même par les sens. Ce qui n'arrive pas, dit-il, dans les autres vices, ni dans les autres passions, où l'esprit, au moins, s'il est vaincu, n'est vaincu que par soi-même, au lieu qu'il est ici vaincu par la chair. Ce sont les termes de ce saint docteur : In aliis qiiippe ajfectibus, animiis à se ipso mncitur ; hic autem pudet animum sibi resisti à corpore, quod ei inferiore naturâ suhjectiim est. Mais cette pensée est trop spirituelle pour exprimer le désordre d'un péché aussi grossier que celui-là. Saint Chrysostome nous en donne une idée plus sensible, lorsqu'il nous dit que le désordre de l'impureté dans l'homme est de porter l'homme à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Car il est certain que l'homme faisant servir sa raison, j'entends sa raison dépravée, à sa concupiscence, a inventé, pour se satisfaire, des crimes que la seule concupiscence ne lui aurait jamais inspirés ; et que, comme il n'y a que l'homme entre les animaux capable d'être chaste par vertu et audessus des lois de la iiature, aussi n'y a-t-il que l'homme capable d'être vicieux et emporté au delà des bornes de la nature même. Ainsi saint Chrysostome le déclarait-il, dans l'exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater l'ardeur de sa colère. Villes infortunées, dont l'exécrable péché

en a perverti tant d'autres 1 car combien Dieu n'en voit-il pas d'aussi criminelles, peut-être jusques au milieu du christianisme ? et s'il ne les punit pas en faisant pleuvoir sur elles le soufre et le feu, combien de vengeances secrètes, mais encore plus terribles n'exerce-t-il pas tous les jours sur ceux qui renouvellent de pareilles abominations ! N'est-ce pas ce que nous veut faire entendre saint Paul, quand il nous les représente abandonnés de Dieu et livrés aux passions les plus honteuses ? et quoique l'Apôtre n'ait pas fait difficulté de s'en expliquer ouvertement, oserais-je, tout ministre que je suis de l'Evangile, user ici des mêmes expressions ? Je craindrais que, toutes consacrées qu'elles sont, elles ne blessassent votre pudeur ; et plût à Dieu que le démon de la chair ne vous eût jamais ouvert les yeux pour comprendre ce que je puis dire, et qu'il fût toujours dangereux d'en parler, de peur d'apprendre aux chrétiens ce qu'ils ignorent ! Car malheur à moi si, sous prétexte de confondre les pécheurs, je scandalisais jamais une âme simple et innocente ! Mais disons la vérité, Chrétiens : où est aujourd'hui l'innocence et la simplicité ! Si l'on ne fait pas tout le mal, on veut le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la nature ne soit pas assez corrompue, et qu'il faille y ajouter l'étude, pour se faire une science de ses désordres

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mêmes. Paraît-il un livre diabolique qui révèle ces mystères d'iniquité, c'est celui que l'on recherche, celui que l'on dévore avec tout l'empressement d'une avide curiosité. Que l'imagination en soit infectée, qu'il fasse des impressions mortelles dans le cœur, que le venin qu'il inspire aille jusqu'à la partie de l'âme la plus saine, qui est la raison, il n'importe : c'est le livre du temps qu'il faut avoir lu, et cela sans égard au péril qui s'y rencontre ; comme si l'on était sûr de la grâce, et qu'on eût fait un pacte avec Dieu, pour avoir droit de s'exposer sans présomption aux occasions les plus prochaines. Car celle-ci, je dis cette curiosité de savoir ce qui doit faire horreur à penser, est une de ces tentations que nulle excuse ne justifie, et dont cependant, avec toute la prétendue réforme dont on se pique, on ne peut presque gagner sûr soi de se faire un point de conscience. Mais achevons, s'il est possible, de développer ce que j'appelle désordre de l'impureté. Tertullien semble l'avoir conçu d'une manière plus figurée, et par conséquent plus propre à un discours qui n'a pour but que votre édification. C'est dans le livre de la Chasteté Q), où j'avoue que ce grand homme, emporté par la force de son génie, parlait déjà en hérétique, mais en hérétique, remarquent ses commentateurs, qui ne l'était au moins que par un excès de zèle, et dont on ne

peut nier que les erreurs n'aient été mêlées des plus saintes et des plus solides vérités. Il dit donc, et c'est une de ces vérités, que l'esprit impur a comme une liaison nécessaire avec tous les vices, et que tous les vices sont, pour ainsi dire, à ses gages et à sa solde, toujours prêts à le servir pour le succès de ses détestables entreprises. C'est pour lui, par exemple, que l'homicide répand le sang humain, pour lui que la perfidie prépare des poisons, pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer, pour lui que l'injustice est toute-puissante quand il s'agit de solliciter, pour lui que l'avarice épargne, pour lui que le prodigue dissipe, pour lui que le parjure trompe, pour lui que le sacrilège attente sur ce qu'il y a de plus saint. Voilà, disait Tertullien, la pompe infernale que je m'imagine voir, quand je considère les démarches de cette dangereuse passion : Pompant quamdam atque suggestum aspicio mœchiœ. L'impudicité est à la tête de tout cela, et tout cela lui fait escorte. Pensée qui s'accorde parfaitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu'il nous représente, dans l'Évangile, l'esprit impur accompagné de sept autres esprits, ou aussi méchants, ou encore plus méchants que lui, puisqu'il est certain que le démon d'impureté est presque toujours suivi du démon de vengeance, du démon de discorde, du démon d'impiété, du démon d'injustice, du dé-

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mon de médisance, du démon de prodigalité, du démon d'effronterie et de licence : et combien pourrais-je en joindre d'autres ? Mais arrêtonsnous à ceux-là, pour vérifier même à la lettre la parole de Jésus- Christ : Et assiimit septem altos spiritus secum nequiores se.

Parlons sans figure. Avouons que ce péché est en effet le grand désordre du monde, puisqu'il attire après soi tous les autres désordres. Je dis que c'est pour lui que se répand le sang humain ; écoutez-moi. D'où sont venues les guerres les plus cruelles et les plus fatales aux peuples, sinon d'une passion d'amour ? Une femme enlevée par un insensé, fut l'étincelle qui excita les plus violents incendies, et qui consuma des nations entières (^). Parce qu'un homme était impudique, il fallut que des milliers d'hommes périssent par le fer et par le feu. Mais ne remontons point si haut pour avoir des preuves de cette vérité : notre siècle, ce siècle si malheureux, a bien de quoi nous convaincre ; et Dieu n'a permis qu'il engendrât des monstres, que pour nous forcer à en convenir. Nous les avons vus avec effroi, et tant d'événements tragiques nous ont appris plus que nous ne voulions, ce qu'un commerce criminel peut produire, non plus dans les États, mais dans les familles, et dans les familles les plus honorables. L'empoisonnement était parmi nous un crime

inouï ; l'enfer, pour l'intérêt de cette passion, l'a rendu commun. On sait, disait le poète, ce que peut une femme irritée : mais on ne savait pas jusqu'à quel excès pouvait aller sa colère, et c'est ce que Dieu a voulu que nous connussions. En effet, ne vous fiez point à une libertine, dominée par l'esprit de débauche : si vous traversez ses desseins, il n'y aura rien qu'elle n'entreprenne contre vous ; les liens les plus sacrés de la nature ne l'arrêteront pas : elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera. C'est par l'homicide, poursuivait Tertullien, que le concubinage se soutient, que l'adultère se délivre de l'importunité d'un rival, que l'incontinence du sexe étouffe sa honte en étouffant le fruit de son péché.

Je dis que c'est pour ce péché qu'on devient profanateur. L'aurait-on cru, si la même providence n'avait fait éclater de nos jours, ce que la postérité ne pourra lire sans en frémir ? auraiton cru, dis-je, que le sacrilège eût dû être l'assaisonnement d'une brutale passion ? que la profanation des choses saintes eût dû entrer dans les dissolutions d'un libertinage effréné ? que ce qu'il y a de plus vénérable dans la religion eût été employé à ce qu'il y a de plus corrompu dans la débauche, et que l'homme, suivant la prédication d'Isaïe, eût fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés ? Verumtamen servire me fecisti

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in peccatis tuis, et lahorem mïhi prcehuisti in iniquitatibus tuis (^). Disons des choses moins affreuses, et que celles-là demeurent, s'il est possible, ensevelies dans un éternel oubli. Je dis que c'est l'esprit impur qui entretient les dissensions et les querelles d'une ville, d'un quartier. Vous le savez : trois ou quatre femmes décriées, et célèbres par l'histoire de leur vie, en font presque immanquablement toute l'intrigue ; et de là naissent les inimitiés de ceux qui les fréquentent ; de là, les emportements de ceux qui s'en croient méprisés ; de là, les haines irréconciliables entre elles-mêmes ; de là, les discordes domestiques, les furies d'un mari à qui cette plaie, une fois ouverte, ne laisse plus que des aigreurs et le ressentiment le plus profond et le plus amer. Je dis que c'est l'impureté qui rend la calomnie ingénieuse à former des accusations, et à suborner des témoins : la mémoire n'en est que trop récente. Du moins n'estce pas de cette source empoisonnée que viennent les plus sanglantes railleries, les médisances atroces, les libelles injurieux et diffamatoires, mille autres attentats contre la réputation du pïochain et contre la charité ? Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toute puissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter ? On sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et

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l'on sait bien, au même temps, le moyen d'intéresser cette femme et de la gagner : c'est assez ; car avec cela il n'y a point de bon droit qui ne succombe, point de chicane qui ne réussisse, point de violence et de supercherie qui ne l'emporte. Combien de juges ont été pervertis par le sacrifice d'une chasteté livrée et abandonnée ; et pour combien de malheureuses, la nécessité de solliciter un juge impudique, n'a-t-elle pas été un piège et une tentation ? Je dis que c'est ce vice qui désole les maisons et qui en dissipe tous les biens ; n'en avez-vous pas vu cent exemples ? heureux si vous n'en avez pas fait l'épreuve, ou par votre propre péché, ou par le péché d'autrui. Le désordre ancien et commun était de voir avec compassion un insensé sous le nom d'amant prodigue, et prodigue jusqu'à l'extravagance, contenter l'avarice, et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il idolâtrait : mais le désordre du temps est de voir au contraire une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s'épuiser, s'endetter, se ruiner pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume ; le domestique

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s'y fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont respectés et suivis parce qu'on s'aperçoit de l'ascendant que son crime lui donne : tandis que celle-ci, ne gardant plus de mesures, et libre du respect humain dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer.

Ne vous offensez pas, Mesdames ; et quand il y aurait de l'imprudence à pousser trop loin ces reproches, souffrez, qu'à l'exemple de saint Paul, je vous conjure de la supporter : Utinam siistineretis modicum quid insipientice meœ, sed et supportate me. Dieu, témoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes, et avec quel zèle pour votre salut je parle aujourd'hui ; mais Dieu a ses vues, et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans effet. C'est de vous, Mesdames, le savez- vous, et jamais y avezvous bien pensé devant Dieu ? c'est de vous que dépend la sainteté et la réformation du christianisme ; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez l'être, le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendrait chrétien. Le désordre qui m'afflige est que l'on prétend maintenant, et peut-être avec justice, vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour ; et que l'on n'en

accuse plus simplement vos lâchetés, vos complaisances, vos faiblesses, mais qu'on l'impute à vos artifices et à la dépravation de vos cœurs. N'est-il pas étonnant qu'au lieu de cette modestie et de cette régularité que Dieu vous avait données en partage, et que le vice même respectait en vous, il y en ait parmi vous d'assez endurcies pour affecter de se distinguer par un enjouement et une liberté à quoi tant d'âmes se laissent prendre comme à l'appât le plus corrupteur ? L'excès du désordre, c'est que toutes les bienséances qui servaient autrefois de rempart à la pureté, soient aujourd'hui baimies comme incommodes. Cent choses qui passaient pour scandaleuses, et qui auraient suffi pour rendre suspecte la vertu même, ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le bel air du monde les autorisent, tandis que le démon d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir. Le comble du désordre, c'est que les devoirs, je dis les devoirs les plus généraux et les plus inviolables chez les païens mêmes, soient maintenant des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison, est le personnage que l'on joue sur le théâtre(^) ; une femme adroite à le tromper, est l'héroïne que l'on y produit ; des spectacles où l'impudence lève le masque, et qui corrompent plus de cœurs que jamais les prédicateurs de l'Evangile n'en convertiront, sont ceux

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auxquels on applaudit. Assujettissement, dépendance, attachement à sa condition, tout cela est représenté comme une espèce de tyrannie, dont le savoir-faire doit affranchir. C'est ce qu'on ne se lasse point d'entendre ; et tel qui, par sa triste destinée, y a le plus d'intérêt, est le premier à s'en divertir. Imaginez- vous d'ailleurs un mari qui, pourvu par le don de Dieu d'une femme prudente et accomplie, ne laisse pas de s'entêter d'une passion bizarre ; aime par obstination ce qui souvent n'est point aimable, et ne peut aimer par raison ce qui mérite tout son amour ; ne se rebute de ce qui lui est permis, que parce qu'il lui est permis, et ne s'attache avec ardeur à ce qui lui est défendu, que parce qu'il lui est défendu ; traite avec dureté et avec rigueur ce qui devrait être l'objet de sa tendresse, et adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous ses malheurs. Voilà ce que j'appelle désordres ; et combien encore y en a-t-il d'autres que je passe, et que je ne puis marquer. Cependant, à l'aveuglement et au désordre, l'impureté ajoute encore l!esclavage : troisième trait de ressemblance dans l'impudique avec l'état des réprouvés dans l'enfer. Car il n'y a point de péché qui rende l'homme plus esclave du démon. Dans les autres péchés, dit saint Grégoire pape, l'esprit de ténèbres nous attaque comme un ennerni, il nous sollicite comme un tentateur,

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il nous surprend comme un séducteur ; mais dans celui-ci il nous domine comme un tyran. S'il nous corrompt, poursuit ce Pèfe, par une autre passion, malgré sa victoire, il est toujours dans la défiance ; il craint toujours quelque changement, et que la grâce ne lui arrache sa proie : mais s'il nous a fait tomber dans une impureté, s'il nous a engagé dans un commerce criminel, c'est alors le fort armé de l'Évangile ; il tient une âme dans ses filets, il est sûr de sa conquête, et il s'en croit le paisible possesseur : Inpace sunt ea qucepossidet (^). Pourquoi, demande saint Augustin, suscitait-il dans les premiers siècles de l'Église tant de persécutions contre les chrétiens ? Ah ! répond ce. saint docteur, c'est que les chrétiens vivaient dans une entière pureté de mœurs, c'est qu'ils étaient chastes par état, et par conséquent affranchis de la domination du péché : comme donc le démon ne pouvait s'en rendre maître par l'amour du plaisir, il tâchait à les vaincre par l'horreur des supplices. Mais, depuis qu'il a trouvé moyen de s'introduire dans le christianisme par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé ; car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. En exerçant sa cruauté contre les martyrs, il tourmentait les corps ; mais les âmes étaient perdues pour lui : au lieu que l'impureté lui assujettit,' sans effusion de sang, et les âmes et les corps. Et je

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puis bien dire ici ce que disait saint Hilaire à l'empereur Constance, lorsque, par des flatteries dangereuses, il tentait et il ébranlait les fidèles : Plût à Dieu que nous eussions vécu au temps des persécuteurs ! Nous devons beaucoup aux premiers Césars, puisque c'est par eux que nous avons triomphé de l'enfer : Plus crudelitati debemus, quia diabolum vicimus. Mais maintenant nous combattons avec un ennemi d'autant plus à craindre qu'il le paraît moins ; il ne déchire pas la chair, mais il la flatte : Non dorsa cœdit, sed memhra palpât. En nous persécutant il nous donnerait la vie ; mais il nous chatouille pour nous donner la mort : Non proscrïbit ad vitam, sed titillât in mortem. En nous confinant dans une prison, il nous donnerait la liberté ; mais il nous retient dans son palais pour nous réduire en servitude : Non tradit carceri in libertatetn, sed intra palatium retinet in servitutem.

Ainsi parlait ce saint évêque. Et voilà le triste état où saint Augustin gémit si longtemps, et sur quoi il se fait de si sensibles reproches. Ce grand homme, avant sa conversion, sans être encore touché des puissants motifs qui, dans la suite, le ramenèrent à son devoir, soupirait néanmoins de se voir esclave de sa passion. Il ne voulait pas encore être à Dieu ; mais au moins eût-il voulu être à lui-même. Hé quoi ! Augustin, se disait-il,

seras-tu donc toujours maîtrisé par une aveugle concupiscence et dominé par les sens ? Demeureras-tu toujours plongé dans d'infâmes plaisirs ? Après avoir goûté les délices de l'esprit, suivras-tu toujours les appétits du corps ? Encore, si tu conservais quelque empire sur ta cupidité ! Mais que la chair te gouverne ; que, dans les plus nobles exercices de ton âme, elle vienne te gourmander par un sentiment brutal ; qu'elle ne te donne aucune trêve, ni aucun relâche Q, et que tu sois toujours prêt à lui obéir : ah ! c'est porter dans toi-même un enfer, puisque c'est -y porter un démon qui sans cesse te fait éprouver sa plus impérieuse et sa plus cruelle tyrannie.

De là naît le ver de la conscience et le trouble : quatrième et dernier rapport de l'impudique avec les réprouvés au milieu des flammes qui les brûlent. Car l'homme sensuel et voluptueux veut se satisfaire, et cherche un certain repos qu'il croit se pouvoir procurer en suivant ses désirs criminels ; mais, par un ordre tout contraire de la Providence, c'est en suivant ses désirs criminels qu'il perd le repos et qu'il se met dans l'impuissance de le trouver : Qucerens requiem^ et non inveniti^). D'où pourrait-il l'espérer ? du côté de Dieu, son créateur, et le juge de ses actions et de sa vie ? du côté de la créature dont il est adorateur, de cet objet malheureux de son attachement

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et de sa passion ? Or, l'un et l'autre, s'il raisonne bien, et même quand il raisonnerait mal, lui devient une source d'inquiétudes, de chagrins, de remords, de désespoirs : encore un moment de réflexion, et je conclus cette première partie.

Trouble du côté de Dieu, que l'impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Car prenez garde, s'il vous plaît : tout péché, par la raison générale qu'il est péché, met entre Dieu et le pécheur, tant qu'il est pécheur, une division, une guerre irréconciliable. Par conséquent, il est impossible que le pécheur, du moment qu'il se révolte contre Dieu, ne perde pas la paix : Quis restitit et, et pacem habuit Q). Mais il faut avouer que cela même convient encore singulièrement et plus proprement au péché de la chair : pourquoi ?. saint Chrysostome nous en donne la raison, et l'expérience la confirme. Parce qu'il n'y a point de péché, dit ce Père, que l'homme soit d'abord plus déterminé à se reprocher, point de péché où il lui soit plus difiîcile de se flatter et de se former une fausse conscience, point de péché dont la confusion et la honte lui soient plus naturelles, et où le prétexte de l'erreur et de l'ignorance ait moins de lieu : donc point de péché que le remords suive de plus près, et qui de sa nature soit plus incompatible avec le repos et la tranquillité de l'âme : Ouœrens requiem.^ et non invenit.

Dans les autres péchés, ajoute saint Chrysostome, à force de se préoccuper, on croit, en péchant même, avoir raison, et par là on s'affranchit au moins du trouble présent, que cause le péché quand il est commis avec une conviction actuelle de sa malice. Ainsi la haine, ainsi l'ambition, l'avarice portent-elles tous les jours l'homme à des excès qui le rendent criminel devant Dieu, mais qui dans lui-même ne l'empêchent pas de jouir d'un calme profond. Conmie ce sont des péchés plus intérieurs, l'amour-propre sait non seulement les déguiser, mais les justifier, jusqu'à les faire paraître honnêtes : et de là souvent on est rempli d'orgueil, on fait tort au prochain, on blesse la charité et la justice sans aucun scrupule : pourquoi ? parce qu'on n'en convient pas avec soi-même, et qu'il est rare qu'en tout cela on se juge dans la rigueur. Tel est, dit saint Chrysostome, le caractère des péchés de l'esprit.

Il n'y a que le péché de la chair où l'homme, pour peu qu'il ait de religion, ne trouvant nulle défense et nulle excuse, est obligé malgré lui de se condamner. Car ce péché est trop grossier pour servir de sujet aux illusions d'une conscience erronée ; et l'âme, par un reste d'intégrité que ce péché ne détruit pas dans l'instant qu'elle y tombe, est forcée de se reconnaître coupable, de prononcer elle-même son arrêt, et commence

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déjà à l'exécuter par les horreurs d'une réprobation éternelle dont elle est saisie. A peine donc l'impudique a-t-il goûté le fruit de son incontinence, qu'il en éprouve l'amertume ; à peine a-t-il accordé à ses sens ce que la loi de Dieu lui défend, qu'il demeure interdit, confus, livré comme Caïn à son propre péché, qui devient son supplice et son tourment. Il semble que le premier rayon de la foi qui l'éclairé aille à lui en découvrir l'énormité et la difformité pour lui en ôter le plaisir. Tandis qu'il- croit un Dieu vengeur des crimes, voilà son état : Qucerens requiem, et non invenit.

Je sais, et je l'ai dit, qu'à mesure qu'il se dérègle, il voudrait bien secouer le joug de cette foi qui l'importune, et qu'un des effets les plus naturels de la cupidité qui l'aveugle, est d'affaiblir dans son esprit la créance des vérités qui le troublent, et qui, en le troublant, le contiennent dans le devoir. Mais s'il se délivre par là du trouble salutaire de la pénitence, ce n'est que pour tomber dans un autre encore plus triste et plus affreux ; je dis celui d'un esprit emporté par la passion et chancelant dans la religion. Car, ou le démon de l'impureté qui le possède l'a rendu absolument infidèle, ou non ; c'est-à-dire, ou, malgré son désordre, il a encore quelque respect pour les oracles de la parole de Dieu, ou il n'en a plus :

or, s'il en a, comment peut-il les écouter et ne pas trembler ? et s'il n'en a plus, quelle assurance, du reste, peut-il avoir en n'écoutant que luimême ?

En effet, s'il cesse d'être chrétien, dans quelle autre misère ne tombe-t-il pas, exposé, non plus aux alarmes que lui cause sa foi, mais aux incertitudes cruelles où le jette son infidélité même ? Car cette infidélité ne l'assurant de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour trouver la paix ? au défaut de la loi qu'il a rejetée, quels témoignages son âme, cette âme naturellement chrétienne, ne porte-t-éîle pas contre lui pour le déconcerter, pour le désoler jusque dans son libertinage ? quels combats, quels retours secrets n'a-t-il pas à soutenir ? quelles difficultés à surmonter ? quels doutes à résoudre ? dans ces agitations et ces embarras, où est le prétendu bonheur qu'il se promettait ? Quœrens requiem^ et non invenit.

Trouble encore plus sensible du côté de l'objet qu'il adore : ne le voyons-nous pas tous les jours ; et en faudrait-il davantage que ce que nous voyons pour apprendre à nous préserver d'une pareille maladie ? Soit qu'on la considère dans sa naissance, soit qu'on la suive dans son progrès, soit qu'on en juge par l'issue, n'est-elle pas de tous les maux, sans exception, le plus inquiet ? Dans

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sa naissance : car, quel tourment, par exemple, est comparable à celui d'un esprit blessé, qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît ; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs ; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts ? Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir ; et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans l'impuissance de s'en aider ? En sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou en ont pitie.

Voilà, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle est sa déplorable destinée. Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment ? Qu'on n'y réponde pas également, car où y trouver un retour parfait ; et lors même qu'il se trouve, où sont ceux qui, pour leur repos.

veulent s'en tenir assurés ? En aimant, est-on jamais content de la personne qu'on aime ?

Qu'on n'y réponde pas sincèrement : car, dans ce commerce d'amitiés mondaines, et par conséquent impures, combien de fausses a.pparences ? combien de dissimulations ? combien de tromperies, de ruses, surtout quand l'ambition ou l'intérêt engagent l'une à jouer tel personnage ? et pour peu que l'autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légitimes, mais affligeants et désolants, doivent lui déchirer l'âme et le consumer ?

Je dis plus ; et dans la suite de cette même passion, que ne faut-il pas essuyer ? Ou celle dont on a fait son idole est vaine et indiscrète, ou elle est fière et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou elle est légère et inconstante. Or, à quelles épreuves, à quelles bassesses, à quelles misères n'est-on pas alors réduit ? Que la passion, comme il arrive immanquablement, se tourne en jalousie, quel enfer ! Dieu peut-il mieux se venger d'un impudique qu'en le laissant venir là ? Du moment que la jalousie s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bourreau que lui-même pour le mettre à la torture et à la gêne ? Que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent ! que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes et à se remplir de fiel et

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de venin contre des rivaux peut-être imaginaires ! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce qu'il craignait de voir, quoiqu'il le cherchât avec tant d'empressement et tant de vigilance, quels dépits et quelles fureurs ! et quelle image plus naturelle pourrais-je vous en donner, que les pleurs des damnés et leurs grincements de dents ! Flétus et stridor dentium. Enfin, quelle issue et quel dénoûment ordinaire ont ces criminelles intrigues ?" La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion finira, et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable, c'est-à-dire, qu'elle s'usera, et se changera en dégoût : mais ce que j'en dois plus craindre, c'est qu'elle finira par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera, par un mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion, qui me mettra hors d'état de paraître dans le monde dont je serai la fable, qui m'en bannira pour jamais : c'est qu'elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi, et qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort.

Ah ! mon Dieu, nous ne le comprenions pas ; mais il est vrai que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés. Il croit y trouver sa félicité, et il y trouve une réprobation anticipée. Achevons. Impureté, signe de la réprobation, c'a été la première partie. Impureté, principe de la réprobation, c'est la seconde.

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