CHAP. IL— LES CLOUS
Les changements introduits vers le XV^. siècle clans la manière de construire et de ferrer les portes, l'introduction d'assemblages compliques dans la menuiserie au lieu de la simplicité des vantaux primitifs, l'usage devenu général de sculpter la face extérieure des battants et de reléguer les ferrures sur la face intérieure, entraînèrent promptement la décadence de Tart du forgeron. Désormais les grandes pentures richement ouvragées au marteau, tombèrent en oubli, et les menus ouvrages de serrurerie, serrures, verroux, poignées devinrent seuls un motif d'ornementation. De môme que le charpentier fit place au menuisier sculpteur, de même le forgeron s'effaça devant le serrurier, qui dut exécuter des ouvrages délicatement découpés ou emboutis, exigés par le style qui dominait dès lors dans l'architecture. Souvent même les grandes pentures devinrent impossibles à l'intérieur des portes, parceque le revers des battans composés d'une infinité de panneaux, fut couvert de barres et de membrures entrecroisées formant une sorte de parquet. Alors les gonds se réduisirent à la forme la plus simple, et les grandes happes ou barres disparurent fort souvent. On inventa de nouveaux systèmes de pentures ; la menuiserie fortement assemblée d'elle-même sans le secours des ferrures, comporta des équerres et des pivots, ouvrages rarement ornés. Dans les travaux soignés, les simples gonds firent place aux fiches, aux couplets et aux charnières : les portes légères furent suspendues sur des paumelles. Dès le commencement du XVIP. siècle, Mathurin Jousse décrivit ces divers systèmes qui sont encore ceux usités de nos jours.
Cependant l'aversion pour les ouvrages légers qui semble avoir dominé les anciens constructeurs, le goût pour l'ornementation qui régna jusqu'à la fin du XVIIP. siècle et sans doute aussi l'empire des anciennes traditions, maintinrent sur la menuiserie des portes l'usage d'accessoires destinés à protéger le bois contre les chocs violents. Un semis de clous à têtes saillantes et ouvragées prit la place des anciennes pentures à enroulements sur les portes de beaucoup d'églises, de
' Clou: grec, fiKos, y6^(pos ; \a.t\n, clavus, clavulus ; ]ta\., chiodo ; espagnol, r/r/yo ; :i\]ema,nd, Jiagel ; anglais, nail ; hollandais, spijker, nageî.
châteaux et d'hôtels. Ces clous se distribuèrent sur les membrures les plus saillantes et rehaussèrent le centre des panneaux de menuiserie: ils faisaient un ornement d'un caractère mâle et vigoureux, en même temps qu'ils rendaient d'une solidité à toute épreuve la menuiserie qu'ils traversaient et dont ils reliaient puissamment tous les assemblages.
Les clous jouèrent dès lors un grand rôle dans Tart du serrurier. Bien loin de les dissimuler dans le bois, comme le font les ouvriers de nos jours, ou en tira parti pour la décor. tion monumentale, et leurs têtes en saillie devinrent un motif d'ornementation, dont les quatre planches suivantes offrent des spécimens nombreux.
Forger un clou est le premier exercice que Mathurin Jousse, dans sa Fidèle ouverture de l'art de serrurier propose à l'apprenti. Nul doute que de temps à autre les Febvres qui travaillai( nt sous la direction d'architectes, ne se soient évertués à fabriquer quelques chefs-d'œuvre en ce genre, au lieu d'employer des clous tout faits par les cloutiers. Mathurin Jousse, dans son chapitre xliii., comment on doit ferrer les portes de devant les logis, donne sur ces clous ornés des détails intéressants. Voici comment il s'exprime : —
" On y met pour l'ordinaire des clous rivez sur les barres, et queues d'aronde, avec des contrerivets, ou fausses pièces de fer par le derrière de la porte. Ces clous et autres que l'on met sur ces dictes portes, se font de plusieurs et diverses façons. Premièrement quarrez et à l'ouzange qui sont entaillez dans le bois, de l'espaisseur de la teste : autres les font en pointe de Diamans, teste de potiron, teste ronde canelée; autres teste ronde avec des Rozes et fuëilles de relief par dessous, testes quarrées découpées, en façon de fleurs- de-lys et plusieurs autres façons que l'on y faict, pour l'ornement des portes. Par dessouz ces clous, on y met des rozettes rondes et relevées simplement par dessouz les fuëilles, avec un poinçon rond par le bout pour les emboutir. On met quelques-fois deux ou trois de ces rozettes les unes sur les autres. On y met pareillement d'autres façons de rozettes doubles et simples qui sont vuidées avec la lime, qui ont 3, 4, 5, ou six fuëilles gravées & refendues avec le burin coulant, ou sizelet, et relevées avec le poinçon par le dessouz sur du plomb, autres en font de découpées et relevées comme je diray au chapitre des targettes. Tous ces clous et rozettes se doivent estamer en poisle, comme je diray cy après ou bien les polirez avec la lime douce avec de l'huille : mais
la polisseure ne peut guères durer quelle ne s'enrouille à cause de l'eau et humidité qui gaste incontinent le fer lorsqu'elle tombe dessus ^."
Le Dictionnaire universel de commerce de Savary des Bruslons'' contient au mot clou d'excellentes indications ; ou distingue parmi les différentes sortes de clous qui se fabriquaient en diverses provinces, notamment en Normandie, dans la Champagne, dans le Forez, à Charleville et dans le pays de Liège, les clous à serruriers qui ont la tête en pointe de diamant, et les clous à deux pointes, que l'on nommait aussi clous à tête de champignon.
Ce que l'auteur dit de ces derniers clous, que nous désignons quelquefois aujourd'hui sous le nom de clous à tête en goutte de suif, nous a paru assez intéressant pour être également cité ici. " Ce sont de grands clous, dit-il, dont la tête a plus d'un pouce de diamètre, et est extrêmement voûtée et élevée en forme de champignon. Ils ont deux pointes soudées ensemble, et faites d'un fer doux et facile à plier. Ces deux pointes sont faites pour, après être passées par le même trou de villebrequin, ou d'une petite terrière, être pliées et rivées à droite et à gauche. Ce sont de ces clous dont autrefois ou se servoit communément, à toutes les portes cochères des maisons de Paris. On n'en emploie plus guères qu'à la campagne, aux portes des fermes, où ils servent tout ensemble, et d'une espèce d'ornement, et à retenir les barres de bois qui les assemblent, ou les fortifient par derrière."
Les cloutiers formaient une des communautés des arts et métiers de la ville et fauxbourgs de Paris. Ils se nommaient dans leurs statuts et dans les lettres patentes de confirmation données par les rois, maîtres cloutiers, lormiers, estameurs, et marchands ferronniers. Les droits et privilèges de la communauté étaient conservés par quatre maîtres jurés et gardes. Chaque maître ne pouvait avoir que deux apprentis, qui devaient faire cinq ans d'apprentissage, et ensuite servir chez les maîtres deux autres années pour avoir droit à la maîtrise. Les compagnons forains, c'est-à-dire ayant fait leur apprentissage en province, et les apprentis étaient obligés au chef-d'œuvre, dont les fils de maître étaient exempts. Outre les clous de toutes sortes, les maîtres cloutiers, en leur qualité de lormiers et d'étameurs, avaient le droit de faire des gourmettes de chevaux, des boucles et menus ouvrages de fer pour les selliers, carrossiers, et coffre tiers-malle tiers, " faits avec
'' La fidèle ouverture de Vart de serrurier, par Mathurin Jousse, pages 91 et 92. ^ Dictionnaire de commerce, Paris, 1748, 3 vol. in-folio.
le marteau et enclume, et sans lime ni estoc." Saint Cloud est le patron des cloutiers, qui avaient à Paris une confrérie érigée en son honneur, et administrée par des maitres élus à la pluralité des voix '^.
Malgré l'ancienneté de l'industrie des cloutiers, nous ne pensons pas que les clous ornées fussent un objet ordinaire de commerce, ni qu'ils fussent fabriqués à l'avance comme marchandise d'assortiment. Nous croyons qu'ils étaient seulement ouvragés à la pièce, sur commande et d'après des dessins exprès, fournis peut-être par l'ordonnateur des travaux, ou imaginés plutôt par le serrurier. A ce titre ce sont presque des objets d'art, dignes de l'intérêt des amateurs. Nous avions déjà signalé l'existence de quelques uns de ces clous ornementés, et nous en avons recommandé la conservation dans nos Principes d'archéologie pratique appliqués à r entretien et la décoration des églises, o\\ nous en avons figuré quelques uns. M. Parker n'avait pas non plus oubhé ce motif d'ornementation dans son Glossaire d' Architecture, p. 177 et 181. Voici deux clous des portes de la cathédrale â Éâ
de Laon, deux autres de l'église S. Martin de la A^ 1|^^
même ville, et deux autres de la chapelle d'Henry c.uus a compte», Berk..
Vil. à Westminster, donnés dans le même ouvrage, p. 269, sous le mot Iron-work.
Porte de S. Aug Canterbury
Chapelle fie Heniy VI
Sous le mot Nail, p. 323, on a également figuré cet autre clou très curieux, dont la tête repose sur un quatre-feuilles saillant sculpté à même le bois.
Sur les vantaux de la porte de l'église Notre- Dame de la rue Froide à Caen, qui ont été sculptés à fin du XV^ siècle, l'ouvrier a simulé des têtes
d Savary, Dictionn, de commerce, in-folio v". Clouliers
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de clous en relief, qui sont toutes entières en bois. Ces faux clous semblent soutenir de fausses draperies.
Les clous, traversant le plus souvent l'épaisseur des menuiseries, étaient rivés sur la face opposée. Quand l'usage des vis se fut répandu, leur extrémité fut assujettie par des rouelles ou par des écrous carrés ou en losange, qui, chose singulière, furent employés dans certains pays pour composer des armoiries. Nous avons vu plus haut que les grandes pentures était également devenus, sous le nom de bris de porte, un emblème héraldique. De même l'écrou en losange devient la pièce de blason appelée Biistre. En effet, selon I\Ienestrier, ce nom donné à un losange percé en rond, viendrait '' de l'allemand y ^
Rutten qui signifie ces losanges percées, qui servent à arrêter les gros clouds à vis des serriu-es et des happes des portes ^"
Nous verrons au reste à l'occasion des planches suivantes que fort souvent les clous eux-mêmes affectèrent la forme de pièces de blason, fleurs-de-lys, coquilles, martiaux et autres emblèmes.
M. VioUet-le-Duc a consacré aux clous seize vignettes de son Dictionnaire de r architecture française ; deux de ces vignettes représentent de clous de bronze de l'abbaye de Yézelai et de la catîiédrale d'Ausbourg, clous du XIP. siècle, qui semblent continuer la tradition des clous également en bronze des portes du Panthéon et de Saint-Jean de Latran à Rome. " Ces traditions antiques, dit M. Viollet-le-Duc, se perdirent vers la fin du XIP. siècle, et depuis lors les clous simples ou ornés ne furent plus que des pièces de forge en fer. Parmi les clous de fer figurés par M. Vicllet-le-Duc, on en voit de la chapelle de Saint- Venceslas, à Prague, (XIP. siècle), de la cathédrale de Laon, de Saint-Eusèbe d'Auxerre, de Notre-Dame de Paris, de Schelestadt, de Rouen, et de Plaviç^nv."
^ Le P. Menestrier, La Méthode du blason, édit. aussi que — " Some ancient armour was cornposed de 1688, p. 60. Un auteur anglais a remarqué oï rustres sewed upou cloth."
T€T€/- :pa' cuoTx^.
Serriirerie, PI. XX.