‹ Serrurerie du moyen-âgeChapitre 33 sur 52 · PLANCHE XXV · texte numérisé non relu

PLANCHE XXV

CKOISILLES.

L'énorme clou représenté ici de grandeur naturelle est plutôt un boulon qu'un clou proprement dit. M. de Caumont en a publié une petite figure sur bois à la page 580 du tome 2 de sa statistique Monumentale du Calvados. M. Bouet a relevé cet objet de serrurerie ornée sur la porte occidentale de l'église de Croisilles, aux environs de Caen, oii il y en a deux exemplaires. Bien que l'église de Croisilles soit du XIIF. siècle, ces deux gros clous ou boulons sont évidemment beaucoup plus récents et probablement du XVP. siècle seulement : on voit sur la même porte une rondelle en fer percée de trèfles, qui autrefois devait recevoir un poignée.

Nous avons remarqué des boulons du même genre, également ornés de rosettes en tôle emboutie et repoussée, sur un certain nombre de vieilles portes cochères du XVIP. siècle, à Paris et à Rouen. Il y en a également beaucoup à Orléans : ils forment la tête du pivot de fléaux ou barres à bascule, qui servent de fermeture intérieure.

On mettait aussi de gros clous de ce genre, ainsi que le remarque Mathurin Jousse, à l'intersection des croisées ou membrures des fenêtres à croix, en grande vogue au XVIP. siècle. Dans l'Encyclopédie, on appelle rose un ornement rond, ovale ou à pans, qui se faisait ou de tôle relevée par feuilles, ou de fer en compartiments à jours, et qui se plaçait dans les dormans des portes cintrées, et dans les panneaux de serrurerie.

Les verroux, ^dXavoç, /lox^toi^y pessuius, ohex ^, joignant la force à la simplicité, ont naturellement joué un grand rôle dans la serrurerie gothique. Aussi, sur le revers de la porte des églises, rivalisent-ils avec les serrures, serœ^. Tandis qu'aujourd'hui les verroux, minces et peu apparents, sont tous à-peu-près sur le même modèle, autrefois il y en avait de toutes les formes et de toutes les tailles, et ils étaient parfois fort ornés.

Le Dictionnaire de Trévoux à l'article verrou, dit ceci : " pièce de fer coulante en des crampons qu'on appelle vertevelles, sur une plaque de tôle ciselée et gravée ... Il y a de petits verroux que l'on nomme targettes, attachés avec des crampons sur des écussons, pour les guichets des croisées. Ménage tient que ce mot vient du latin veruculus, . . Les anciens verrouils étaient ronds et rouloient dans les vertevelles. On les appelle encore en quelques provinces courreaux et tourroux!'

Le même dictionnaire définit les vertevelles, des "pièces de fer en forme d'anneaux qu'on fiche dans une porte pour faire couler et retenir le verrouil des serrures à bosse. Pessuli caudati annuli. Yertevella ex eo qiiod in Jiis foraminihus vertantur vectesT

Felibien au contraire donne le nom de vertevelles aux verroux plats ^

Les verroux ronds, glissants horizontalement dans de larges vertevelles circulaires, sont ceux qui figurent aux portes des éghses et des vieux châteaux. C'est le verrouil par excellence des anciens bâtiments. Son emploi s'est maintenu dans quelques pays, tandis qu'en d'autres

^ Anglais, a holt ; allemand, der riegel ; hol- mand, schloss ; anglais, lock ; hollandais, slot ;

landais, grendel ; italien, catenaccio ; espagnol, italien, toppa, serratura ; espagnol, cerra/a; polo-

cerrojo; polonais, rygiel. Les grecs appelaient nais, zamek.

^aKavaBÔKt] le trou du verrou, la gâche, lamina = Felibien, Principes de V architecture, ^1690,

pessuli recepfrix ; anglais, staple. in-4°. p. 210.

^ Serrure, grec, «AeTepov; latin, sera; aile-

ces verroux très solides ne servent plus que pour les prisons. Aux environs de Lisieux, on voit encore beaucoup de ces verrous aux portes des fermes et des herbages. A Dreux et dans la Beauce, on n'en employé guères d'autres, ainsi que dans le Hainault et une bonne partie de la Belgique. Nous tenons de M. le docteur Cattois que dans le Maine on donne le nom de crouillets, à ces verroux cylindriques, appelés ailleurs courreaucc et tourroux. Suivant le Dictionnaire du patois normand de MM. Duméril, le mot crouillet est aussi en usage dans révêclié de Séez. Dans révêché d'Evreux, on désigne quelquefois ces verroux sous le nom de tourets.

Ces anciens verroux, nommés aussi tourillons, sont garnis d'une longue queue, ou manche qui permet de les faire glisser. Souvent ce manche vient s'adapter à une serrure à bosse. Il fait alors l'office de moraillon, et il est nmni à son extrémité d'un auheron, qui entre dans la fente de la serriure. Ces serrures destinées à maintenir les verroux fermés, sont analogues à celles encore en usage pour les malles : leur pêne ne sort pas et fait sa course en dedans.

Voici le croquis d'un de ces grands verroux de serrures à bosse, dont le manche plat s'arrête par un auberon pénétrant à l'intérieur de la serrure. Un anneau sert à lever ce manche lorsque la serrure est ouverte. Ce verrou existe à la cathédrale de Rouen à l'intérieur d'une porte qui donne d'une salle basse du cloître dans la cour d'Albane, porte revêtue de belles pentures du XIIP.

siècle.

A Evreux et à Chartres, il y a des verroux pareils aux portes de la cathédrale. Lorsque sur la hauteur d'une porte, il y a plusieurs de ces fermetures, alors un seul des verroux est muni d'une serrure; c'est naturellement celui qui

est à hauteur de la main. C'était l'usage de fermer ainsi les portes qui ne devaient pas s'ouvrir de l'extérieur, et que l'on barricadait très solidement en dedans à l'aide de ces soUdes verroux dont les moins gros avaient la grosseur du pouce.

Cathédrale de Rouen.

ces gigantesques verroux, on

Nous donnons également un dessin des verroux avec serrure qui ferment en dedans les grandes portes latérales de la cathédrale de Chartres. Ces verroux sont forgés avec rudesse, et n'ont aucune décoration, ainsi que toute la serrurerie de cette vaste église, mais ils ont un grand caractère de force, et montrent quelles précautions nos ancêtres prenaient pour '^''""^•

s'enfermer sohdement. De peur qu'en ébranlant la porte, on ne parvint à faire sauter les crampons de a ajouté aux clous qui assujettissent ces crampons, tantôt de petits crampons en travers sur les premiers, tantôt de vigoureux écrous. Ces ferrements^ sont très probablement du XIIP.

siècle.

M. Guenébault a publié dans le tome xxiii. du Magasin pittoresque, p. 156, une très curieuse garniture de porte du XIIP. siècle, existant au portail latéral de l'église de Mussy, en Champagne, et consistant en une serrure, un verrou carré, un anneau pour Chartres. tirer et une poignée de clanche. M. Lassus a donné aussi dans les Annales archéologiques, tome L, une charmante serrure à bosse, avec verrou cylindrique à moraillon, très orné, dessinée à la porte d'une ferme, à l'entrée d'Ussel, dans le Limousin. Quelquefois ces verroux arrêtés par une serrure sont posés à l'extérieur de l'édifice, par exemple à Ste-Croix de Bordeaux, et à quelques églises de campagne.

Les serrures anciennes sont assez rares, mais il en existe d'admirables du XV^ et du XVP. siècle.

'' Une serrure, disent les auteurs de l'édition belge de Pugin, était un objet sur lequel les anciens forgerons aimaient à exercer toutes les res-

90 VEREOUX ET SERRURES.

sources de leur art. Les serrures des coffres étaient en général du travail le plus soigné et le plus élégant. Il n'est pas rare de trouver dans les églises des serrures ornées de sujets sacrés qui y sont ciselés, et où l'on a employé les combinaisons mécaniques les plus ingénieuses pour cacher le trou de la serrure. Les clefs étaient également enrichies d'ornements en rapport avec les serrures auxquelles elles appartenaient ; et même les gardes étaient façonnées en belles devises et en lettres initiales ^."

M. Alfred Darcel a publié dans le tome xiii. des Annales archéologiques une très ancienne serrure de l'église de Londervielle, dans les Pyrénées.

On en voit de charmantes de la fin du XV®. siècle dans la cathédrale d'Evreux, notamment aux armoires de la chapelle du trésor, si remarquable par les grilles de fer qui la ferment complètement. Plusieurs de ces serrures sont à ressort, et s'ouvrent avec un bouton, lorsqu'elles ne sont fermées qu'au demi-tour : elles offrent déjà le système aujourd'hui en usage pour nos serrures d'appartement.

Mais les serrures ornées avec le plus de magnificence sont celles qui servaient à fermer les meubles, les crédences, les bahuts et les coffres en bois sculpté. Beaucoup de ces riches serrures sont de véritables chefsd'œuvres. Il y en avait une vraiment merveilleuse dans la collection de M. d'Espaulart, au Mans : cette serrure vient d'être acquise par le Prince Solticoff à qui elle a été adjugée pour le prix de 2,205 fr. Elle représente une façade d'éghse décorée de fenêtres, de rosaces et de niches surmontées de dais, contenant des figurines de saints. C'est un admirable chef-d'œuvre : les dentelles de fer sont comparables aux plus fines œuvres d'orfèvrerie. Le cabinet de M. Sauvageot, au Louvre, contient aussi de magnifiques serrures ; deux d'entre elles ont été lithographiées dans le Moyen-âge pittoresque^. Le recueil intitulé Meubles du Moyen-âge et de la Renaissance contient également une serrure du XV^ siècle tirée du cabinet du docteur d'Anvers, une autre de la même époque du cabinet de M. Baron, et une non moins belle du XVP. siècle conservée au musée de Rouen ^. Le catalogue de la collection Debruge-Dumesnil,

<i Les vrais principes de V architecture ogivale ou texte par Moret. Paris, Hauser, 1838, in-fol. pi.

chrétienne... ouvrage remanié et développé d'après 77, 101, 122 et 186.

le texte anglais de A. W. Pugin, par T. H. King ^ Meubles du Moyen-âge et de la Renaissance,

et traduit en français par P. Lebrocquy, p. 40. dessinés par Asselineau. Paris, "Weith et Hauser,

* Le moyen-âge pittoresque, dessiné par Chapuy, in-fol.

n''. 1431 ^, donne la description de deux admirables serrures de trésor en fer doré, qui aujourd'hui font partie du musée du Prince Solticoff. Il y en a un grand nombre de fort belles au musée de Cluny, énumérées et décrites dans le catalogue de cet établissement ; M. Dusommerard en avait publié plusieurs dans son grand ouvrage des Arts au moyen-dge. Le musée archéologique du Mans possède aussi de beaux verroux et de splendides serrures. On en voit également de très remarquables dans le recueil intitulé le Moyen-âge et la Renaissance. Parmi les serrures exposées au Conservatoire des Arts et Métiers à Paris, il y en a une, de l'époque de François T^, à garnitures tournantes, avec quatre et cinq pênes et dont les clefs sont magnifiques. Jousse enseigne à faire des serrures qui ont jusqu'à douze fermetures. Nous ne pouvons énumérer toutes les belles choses qui existent en ce genre. On regarde ces serrures excessivement ornées et compliquées comme des chefs-d'œuvre de maîtrise. Pelibien dit en effet en parlant des serrures : " celles qu'on faisoit anciennement tant des portes, que des coffres et des cabinets s'attachoient en dehors, et mesme il y a encore certains lieux où les ouvriers en cet art sont obligez d'en faire de semblables pour leur chef-d'œuvre, quand ils se font passer maîtres^."

Mais Felibien a pris visiblement cela dans l'ouvrage de Jousse qui en 1627 commençait ainsi son chapitre des Serreures antiques: —

" Avant que passer outre et de parler de diverses façons de serreures qui se font à presant, il me semble à propos de mettre en avant la façon de celles dont se servoyent nos maieurs. Premièrement toutes les serreures tant des portes que des coffres et cabinets et autres meubles se mettoyent par le dehors, mesme encore à présent les ched'œuvres que l'on fait en plusieurs villes des plus célèbres de ce royaume se font encores à Pantique, et par le dehors, chose à la vérité très excellente, belle et difficile à cause des pertuis, râteaux et autres gardes qui passent dans les clefs en tournant, qu'il convient de faire aux serreures, mais encores plus à cause des ornemens d'architecture, sculpture ou relief qu'il faut mettre sur icelles en sorte que pour l'accomplissement de cest ouviage est requis beaucoup de temps. Tant que quelques uns y ont mis deux ans et plus à parfaire leur cheud'œuvre, tellement que c'est quelquesfois la ruyne des pauvres aspirans à cause des grands frais et despences qu'il luy convient faire en travaillant, outre qu'icelles ne se

8 Description des objets d'art qui composent la collection Debruge- Dumesnil, précédée d'une introduction historique par Jules Labarte, 1847, in-8°. ^ Felibien, Principes de l'architecture, 1690, 210.

vendent pas sy facilement comme celles qui sont à présent en vsage, mesmes elles, ny les gardes qui se mettent dedans ne sont plus guères en vsage et se peuvent facilement forcer, davantage il ne se fait plus de portes, coffres et autres meubles comme l'on faisoit le temps passé, mais elles sont incommodes en beaucoup de façons, estant diiîcilles à nettoyer, et subjectes à acrocher et à rompre soutannes, robes ou manteaux qui en approchent, et aussi que les dites serreures avec leurs ornemens estant mises et posées aux coffres ou autres meubles, incontinant sont toutes enrouillées et pourries à cause de Feau qu'on iette dessus par inadvertance ou autrement qui est la ruyne totalle d'icelles \"

Les clefs elles-mêmes ont souvent été ouvragées avec beaucoup de recherche, et il en est qui ont une très grande valeur d'art. Plusieurs anciens artistes ont dessiné ou gravé des modèles en ce genre. La fidelle ouverture de Part de serrurier de Mathurin Jousse contient un grand nombre de figures de clefs ornées pour appartements et pour meubles. Mais ceci sort de notre cadre, limité à la serrurerie monumentale.

Dans plusieurs documents du XVIP. siècle, il est question de serrures et de clefs d'Angleterre, et au siècle dernier, le Dictionnaire de Trévoux disait encore : " les serrures d'Angleterre sont fort à la mode aujourd'hui."

Aujourd'hui le principal centre de la fabrication des serrures françaises est en Picardie, dans le Vimeu, contrée comprise entre Abbeville et St-Valery. Dès le siècle dernier, certains villages de ce pays avaient adopté une spécialité. Fressenneville fit le cadenas, Feuquières la serrure de sûreté, Dargnies et Woincourt la clef. A St-Blimond on fabrique des hecs-de-canne, à Ault des serrures de porte-cochère et à pêne dormant, à Béthencourt des serrures de pupitre et de malle. Trois centres fabriquent la serrure et la fermeture de bâtiment concurremment avec la Picardie : ce sont Charleville, Saint-Etienne et surtout Tinchebray. Nous empruntons ces détails à M. Briez qui vient de publier un intéressant travail sur l'histoire et l'état actuel de cette industrie locale ^\

Quant aux entrées de serrures, plaques ornées placées sur le côté opposé de la porte, nous n'en parlerons que dans le chapitre suivant, parceque leur description est inséparable de celle des heurtoirs, marteaux, poignées et autres appendices extérieurs.

• Mathurin Jousse, Ouverture de Part de ser- ^ Notice szir la serrurerie de Picardie, par P.

rurier, ch. vii. Bricz. Abbeville, 1857, 87 pages iu-8°.

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Serrurerie, PI XXVI,

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