‹ Servir; pièce en deux actes. La chienne du roi, pièce en un acteChapitre 10 sur 39 · M PAUL CAPELLANI · texte numérisé non relu

M PAUL CAPELLANI

GIRARD

Dans un rayon de six à huit kilomètres... très bien. C'est même ce qu'il préférerait, il me l'a dit. En auto, ça ne compte pas.

EULIN

Alors, j'ai ce qu'il faut. Vincennes?

GIRARD

Parfait. Mais dis donc, Vincennes, il y a du monde, là, de la garnison, de l'artillerie. Tu n'as pas peur?...

EULIN

Non. Et puis, ça n'est pas dans la ville même, c'est aux abords, à l'écart... une petite maison...

GIRARD

Habitée?

Vide.

GIRARD

Et qu'est-ce que c'est que ta petite maison? Chez qui estrce? Pas chez toi?

EULIN

Si. Presque. Chez mon fils.

GIRARD

Ton fils qui est là-bas, à la légion?

EULIN

Non. L'autre.

GIRARD

Celui d'Orléans ? Le lieutenant d'artillerie ?

Pierre, oui.

GIRARD

Tiens! Et comment a-t-il là un domicilo, puisque son régiment est à Orléans?

BDLIX

Parce qu'avant d'aller dans le Loiret c'était là qu'il habitait, en garnison à Vincennes. Quand il a été nommé à Orléans, il a consenrt son ancien logemeni, sans me le dire.

GIRARD, clin dœil.

Gomme pied-à-terre ?

EULiN, haussatit les épaules.

J'ai élé jeune, je ferme les yeux... C'est un petit pavillon isolé, entouré d'un jardinet, et composé d'un rez-de-chaussée de trois pièces attenant à un atelier.

GIRARD

Il fait de la peinture ?

EULIN

Non. Il bricole.

GIRARD

Quoi?

EULIN

De la photographie, de la chimie, de la mécanique... un peu de tout. C'est un garçon très curieux, très intelligent.

GIRARD

On me l'a dit.

52 SERVIM

EUI. I N . " iu< Ut.

Ah ! Prends l'adresse : 24 6t>, rue des Vign. rons... près du Bois...

GIRARD, qui récrit. La maison est facile à reconnaître?

BULIN

Très facile. Elle est en angle, avec des volets marrons, et une seule fenêtre grillée, au rez-de-chaussée. D'ailleurs, je serai là.

GIRARD

A quelle heure?

BULIN

Cinq heures. Est-ce trop t^i?

GIRARD

Non. En mars, il fait encore k peine joui Ça vaut même mieux.

BDLirr Eh hien, k cinq heare». J arriverai le ^w

mier. A présent, la seconde chose. Il y en avait deux.

GIRARD, bas.

Le ministre demande que tu lui apportes l'explosif réduit, à poudre verte.

EULiN, absorbé.

Ah! oui?...

GIRARD

Il veut un modèle de cet explosif que tu connais, et dont tu lui as déjà, paraît-il, fourni la formule, il y a trois mois.

En effet...

GIRARD

On dirait que cela te contrarie ?

EULIX

Pas le moins du monde. Est-ce... absolument nécessaire ?

GIRARD

Absolument. Voici ses paroles : Vous direz au colonel : Urgence.

BULIN

II l'aura. (Saisùsant vivement f habit d' rard, au revers.) Mais alors... ça ne va [• i- (Geste de discrétion grave de Girard qui en </ long. Eulin y répond par un geste de joh farouche.) A demain.

GIRARD

Oh ! Demain, je ne serai peut-être pas là.

EULIN

A bientôt... Enfin, au revoir... quand « viendra.

GIRARD

Si ça vient!... C'est ça... (Fintste tartie.) Un mot. Si j'ai bien compris, ton fils est persaad<^ que tu ne saie pas qu'il a toujours son log* ment de Vincennes?

■ULIIC

Oui.

OIKAiD

Alors» comment feras-tu pour y entrer 1

EULiN, un peu gêné.

Il n'y a personne. La maison n'est pas gardée.

GIRARD

Mais elle est close?

EULix, évasif.

Pas pour moi.

GIRARD

Ah?... oui... Et tu ne crains pas?

EULIN

Quoi?

GIRARD

Orléans, ce n'est pas tellement loin ! Tu ne crains pas, quelquefois, que ton fils en permission, n'aille à sa maison de Vincennes?

EULIN, haussant les épaules.

Qu'est-ce que tu vas chercher?

GIRARD

Une chose possible.

Non. Il n'y vient que très rarement. Et ja mais d'aussi matin.

GIRARD

Il ne faut qu'une fois.

BULIN

C'est vrai.

GIRARD

Ah!

KULIN

... Mais cette fois-là ne peut pas être de-

GIRARD

El pourquoi donc pas demain?

BULIN, après un petit silence.

Parce que, ce soir, les troupes seront consignées.

01 II A KO, très impressionné.

Non? Qui l'a dit ça?

Personne. Mais je le sais. Tu ne le savais pas?

GIRARD, on voit quil le savait.

Non.

EULIN

Je te l'apprends...

GIRARD

Tu es renseigné.

EULIN, froid.

Averti. Rien de plus.

GIRARD, brusque décision.

Ecoute, Eulin... Tu vois où nous en sommes, n'est-ce pas ? Eh bien, il s'est passé, ces jours-ci, une chose extraordinaire.

EULIN

Quoi?

GIRARD

Voici. La semaine passée, jeudi, je précise, dans une garnison de province...

BULIN

Laquelle?

GIRARD

Peu importe... un officier, un lieutenant, était en train de converser amicalement devant le quartier avec trois de ses sous-officiers et un civil venu pour voir l'un d'eux dont il est parent... On ne tarda pas à parler de la guerre. Un des sous-officiers prenant feu à ce mol, s'écria : Eh bien, mon lieutenant, si elle éclate, on marchera ! Et sans se faire prier, dirent les autres ! Alors le lieutenant prononça : c Sans doute, chacun doit partir... si sa conscience ne s'y oppose pas. »

BULIN

Si sa conscience... 7

G ? n ^ Il r>

Parfaitement I

i;ri.i N

Et il est encore officier 7 On ne l'a pas chassé de l'armée? Il ne passa pas en conseil?

OItAlID

Non.

EULIN

Pourquoi?

GIRARD

Parce qu'il n'y a que moi qui le sais.

Et tu ne le frappes pas ? tu hésites?

GIRARD

C'est ton fils.

EULIN

Oh! Il a dit ça? Pierre, mon lils? Jamais, jamais, jamais il n'a dit une pareille chose, tu entends? C'est une calomnie, une infamie !

GIRARD

Enfin, je comprends ta révolte et je l'excuse. Mais je suis sûr de ce queje dis, et bien qu'une pareille mentalité, je l'aflirme au nom de toute l'armée, soit chez nous un cas unique et maladif, sans précédent, sans retour, une exception monstrueuse...

EULIN

C'est déjà trop !

GIRARD

... les paroles prononcées, même par un fou, sont si graves que j'aurais cru manquer à mon devoir de soldat et d'ami en te les taisant. Pardonne-moi.

BULIN

Vrai ou non, tu as bien fait. Mab, ce n est pas vrai.

r. IRARD

Gomptes-tu lui en parler?

EULIN

A mon ûis ? Ah ! oui, par exemple I Si c'était pour tout de suite, je te dirais : c Je ne sab pas... » parce que je ne me sentirais pas encore assez maitre de moi pour engager à la minute une explication sur ce sujet I... Je sois troublé, je te l'avoue... Mais, d'ici vingt-quatre heures, j'aurai eu le temps de m'habituer... de me ressaisir... Je le verrai... Pas plus tard que demain, après-midi, j'irai à Orléans. Laissons ça... Tu viens?

• .Il \ il n Oui. Tu descends avec moi /

EULIN

Je t'emmène dîner.

GIRARD

Ah ! Allons !

Au moment où ils vont sortir^ la porte s'ouvre et Pierre Eulin entre, en uniforme. Eulin et Girard ne peuvetit réprimer un geste de surprise.

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