L*H0MME
Ne craignez rien...
LA DU BARRY
Qui êtes-vous?
l'homme Je suis l'abbé O'Gorman.
LA DU BARRY
Vous?
l'hommb Oui, madame.
LA DU BABRY
Un prêtre?...
o'gorman Irlandais, oui, madame.
LA DU BARRT
Assermenté?
o'gorman
Non. (// r entraine dcuu un coin, loin de l porte.) Ne cherchez pas à sayoir par quel moyens j'ai pu, sous cet habit, pénétrer jusqu'.i vous. J'ai beaucoup à vous dire, et nous n'avon que peu de temps.
LA DU BARRT
Combien?
O'OORMAV
Une heure.
LA DU BARBT
Oh! en une heure...
la chienne du roi 2^5
Elle passera vite, plus que les autres. Elle est déjà écornée. Avez-vous entendu parler du ministère des âmes?...
LA DU BARRY
Non. Qu'est-ce que c'est?
o'gorman
Un département spirituel, madame, qui fonctionne depuis dix mois et qui a été créé par M. l'abbé Emery, notre supérieur, un génie et un saint!... 11 a imaginé... il a entrepris, dans une pensée de charité sublime,... vous allez être bien heureuse, en l'apprenant...
LA DU BARRY
Qu'a-t-il entrepris?
- o'gorman
... d'assurer aux prisonniers, de toute classe
et de tout rang, des secours...
LA DU BARRY
Quels secours?...
t26 LA iMlb.NM-. DU ROI
o'gorman Tous les secours, tous. Secours d'argent
LA nu BARRT
Je n'en ai nul besoin.
o'gorman De soins, de remèdes...
LA DU BARRY
Je ne suis pas malade.
o'GORMA?f
Secours moraux, conseils, encouragemeoU.
LA DU BARRY
Je ne suis |>as abattue. 1
0*G0RMAN
Secours de la religion, enfin...
I A l»U BARRY
J ai reçu le bapléoie, je suis catholique...
la chienne du roi 227
Ro'gorman Oui, je sais... Mais vous parlez là, des preiers, des tout premiers secours... tandis que moi, j'entends...
LA DU BARRY
Lesquels?
o'gorman Les derniers.
LA DU BARRY, émue, iTioins assurée.
C'est-à-dire... ceux que l'on donne aux prisonniers... pendant leur captivité...
Oui... oh !... et... et tout à fait à la fin... au bout...
la du BARRY, saisie.
Ah! tout à fait!...
o'gorman
Quand il n'y a plus moyen d'attendre... et d'ergoter... C'est une organisation puissante et merveilleuse que la nôtre, madame... Nous sommes une phalange d'employés, de fonction-
228 LA CHIElfKB DU ROI
naires du ministère des âmes qui, sur l'ordre de M. Emery, quand le moment est venu, partons, et selon la besogne qui nous est à tour de rôle distribuée, pénétrons dans les prisons, nous infiltrons dans le cachot. Aucun n'est fermé pour nous. Tout ce qui se passe à la Force, aux Madelonnettes, au Luxembourg, aux Carmes, à la Conciergerie, ici, ailleurs, M. Emery le sait, et il fait le nécessaire. Chacun sa tache... 11 y a ceux qui portent largent, des lettres, des souvenirs, l'habit de rechange, une fleur, un couteau ou une hostie, une lime et ce qu'il faut pour s'évader et respirer Fair... quand s'offre une chance de fiiile...
LA DU BARRY
Mais cela n'arrive jamais !...
c'cCRMAIf
Quelquefois...
LA DU BARKY
Ou si rarement... A quoi bon m*en parler?
O GORMA>
Parce que c'est justement, madame, la raison qui m'amèoe...
LA DU BARRY
Quoi?
o'gorman
Oui... par des personnes haut placées, et qui s'intéressent à vous...
LA DU BARRY
Quelles personnes?...
o'gorman
Je ne puis le dire... M. Emery possède le moyen de vous faire évader.
LA DU BARRY
Moi?
o'gorman
Vous. Et il m'envoie ici pour que je vous l'explique.
LA DU BARRY
Allez...
Et d'abord, remerciez la Providence de la
:• faveur insigne dont vous êtes l'objet, car on
n'a actuellement en tout et pour tout, sur la
planche, et pour notre innombrable clientèle,
on n'a que l'unique moyen que je vais vous dire.
LA DU UAHBY
Eh bien, dites-le vite.
o'gorman
Et ce moyen ne peut servir qu'une fois, comprenez-vous?... C'est bien peu! S'il ne réussit pas pour vous, il est à jamais gâché, perdu pour tout le monde. On ne peut pas recommencer. Adieu. Et enfin, il ne permet de sauver qu'une personne, une tout juste!
LA DU BARRY
Rien qu'une?
o'gorman Ah ! dame oui !
LA DU RARRY
Mais n'importe laquell(>?...
o'gorman Sans doute...
LA DU BA«««*v
Eh bien, alors, ce n'ei>l |m.7. .iioi qu il faut sauver.
la chienne du roi 231
o'gorman Et qui donc?
LA DU BARRY
C'est la Reine.
o'gorman Ah! la Reine!...
LA DU BARRY
Sans doute... la Reine!... Gomment l'idée ne vous est-elle pas venue de sauver la Reine?... La Reine d'abord, voyons! Monsieur! Avant tout! C'est la Reine ! Pourquoi moi? Non... la Reine... Partez, sortez et courez chez la Reine, à la Conciergerie.
o'gorman Inutile !
LA DU BARRY
Pourquoi?
o'gorman
C'est que j'en viens, madame.
De la Conciergerie ?
232 la chienne du roi
o'gorman Ehl oui!
LA DU BARRY
Mais pas de chez la Reine 7
o'gorman A Tinstant.
LA DU BARRT
El vous l'avez vue ?
o'gorman
Ahl
LA DU BARRY
Vous lui avez parlé?
o'gorman Seul.
LA DU BARRY
Et VOUS ne lui avez pas proposé?
o'gorman Mais si.
LA DU BARRY
Oh I Et alors?
Elle a rehsé.
Comment?
o'gorman
C'est une sublime entêtée. Elle ne veut pas qu'on la sauve.
LA DU BARRY
Pourquoi?
o'gorman
Parce qu'elle repousse avec horreur le salut pour elle seule. Elle ne l'accepte qu'avec ses enfants.
LA DU BARRY
On ne peut donc pas sauver en même temps le Dauphin et madame Royale?
o'gorman
Une seule personne, madame, rappelez-vous donc? Une seule ! C'est déjà énorme !
LA DU BARRY
Oui.
o'gorman
Et puis, la Reine est prête, en parfait état pour le ciel. Son royaume n'est plus de ce
monde et ses Trianons sont là-haut. Bile abdique la vie. Elle s'est déjà décapitée, et se fait même une espèce de sacre et de fête de monter, comme le Roi, sur Téchafaud.
L'échafaud I Elle I la Reine 1 Pensex-vous donc qu'ils osent?... et qu'elle en soit là?
o'gorman
Oh I je crois qu'elle peut s'y attendre, madame ! et d'ici peu! Elle l'a devant elle... Oui, la grande habitude que j'ai des derniers moments, ma constante préoccupation de les prévoir et de les aplanir, me persuadent que Sa Majesté touche aux siens. Aussi, avant de partir, a-t-^lle voulu mériter davantage, et c'est elle qui, en refusant le moyen d'évasion que je lui apportais, m'a dit : c Donncz-Ie tout de suite à madame du Barry, je lui passe mon jeu !... »
la UV BAIRY
A moi?
o'oOiMAN
A V0I18. f Bi ditas-lui que je la pria» et
qu'au besoin je lui ordonne de ne pas le repousser. »
LA DU BARRY
Oh I qu'elle est grande et généreuse I
o'gorman Admirable ! Acceptez-vous ?
LA DU BARRY, avec élan.
Si j'accepte?
Eh bien, voici ce qu'il faut faire?
LA DU BARRY
Non. Taisez-vous. N'achevez pas.
o'gorman Quoi?
LA DU BARRY
Non I non ! Je n'ai rien dit 1 C'est impossible I La Reine a beau ne pas vouloir profiter de cette unique chance de salut... il me semble à moi que je la lui volerais. . . Mais oui ! . . . que je prendrais sa place, que je deviendrais l'exé-
cration des hommes et de l'histoire, si Ton savait jamais que j'ai consenti à un pareil dévouement, à un tel sacriGce !
o'gorman
Elle ne se sacrifie pas, elle ne se dévoue pas. Elle ne le fait pas pour vous.
LA DU BARRY
Pour qui donc?
o'gorman
Pour elle. Par soumission chrétienne. Vous êtes le fleuron de sa pénitence. Elle vous a méprisée autrefois, détestée, sans crainte de vous le faire sentir, sans vous ménager les affronts.
LA DU BAimv
Je les liàenidis. Elle a . i <. . i.i de me harr !
o'gorman Elle a cessé.
LA DU barry
Vraiment? Et depuis quand?
la chienne du roi 237
o'gorman
Depuis qu'on la hait. Elle n'a plus pour vous qu'indulgence et pitié. Elle vous a déjà remerciée d'ailleurs, après le 10 août, d'avoir recueilli à Louveciennes plusieurs de ses gardes du corps. {Geste de La du Barry qui signifie : « K était-ce pas tout à fait naturel, ») Elle a été frappée aussi que vous ayez osé porterie deuil du Roi.
LA DU BARRY
Je le devais ! Le Roi ! . . .
o'gorman
Et, aujourd'hui qu'il n'y a plus en elle que douceur, abaissement, rachat, comme elle a failli surtout par l'orgueil, elle entend expier par l'humilité. Voilà pourquoi elle s'occupe de vous. (( Je veux sauver la comtesse du Barry, m'a-t-elle dit, et qu'elle tienne de moi ce bien de la vie auquel, moi, je ne tiens plus. »
LA DU barry
Oui, la Reine est tout à fait magnifique de détachement et de bonté. J'en suis saisie et reconnaissante... mais, décidément, non, moi aussi, je n'accepte pas.
238 La i.rUi..SNt DU HOI
o'gorman
Pourquoi?
LA DU BARRY
Je vous l'ai dit.
o'gorman
Ce n'est pas la vraie raison ; la vérité, c'est que vous cédez, à cette minute, aux flammes de l'orgueil et que vous conservez un superbe penchant pour vos fautes passées.
LA DU BARRY
Dieu non ! Je les réprouve.
o'gorman
Mal. En levant la tête au lieu de la baisser. Ce n'est pas ainsi qu'on se repent, dans l'arrogance et la pavane.
LA DU BARRY
C'est ma mauvaise habitude, je sais, les façons que j'ai prises, malgré moi, dans la place où j'étais. Mais }** '^-^ r^i^-'n". t*» vav^ jure.
0*GORMA!V
Non.
Et de toute ma force. Et je vous en donne la preuve...
o'gorman
Comment cela ?
LA DU BARRY
En refusant la liberté que vous m'apportez. Croirez-vous, après cela, que ma contrition est sincère ?
o'gorman
Pas encore.
LA DU BARRY
Alors, qu'est-ce qu'il vous faut?
o'gorman
Moins de fracas. PIus.de douceur. Vous êtes sous le coup d'une émotion violente, factice et fugitive, où la hauteur de l'amour-propre humain n'a pas cessé d'avoir sa part. Vous ne voulez pas demeurer en reste avec la Reine. Gela vous gêne. Vous tâchez de monter à son niveau. C'est de l'émulation in extremis, et de la rivalité sous les coups du malheur.
LA DU BARRT
Nullement, vous vous méprenez.
o'gorman Cette exaltation passera.
Elle durera. Je refuse... je refuse... Je renonce à la liberté... c'est mon sacriGce à moi, et j'y tiens. N'est-il pas grand?
o'gorman
Très grand I Mais Dieu ne vous le demande pas.
LA DU BARRT
Justement. Il serait moins grand si Dieu me le demandait. Tandis que si c'est moi qui vais au-devant, qui cours le chercher sans qu'on me l'impose, j'en ai double mérite.
o'gorman Assurément.
LA DU BARRT
Alors?
la chienne du rqi 241
o'gorman
Mais à une condition, en ce cas, c'est que vous ne serez pas prise à Timproviste et que vous saurez bien ce que vous faites et où vous allez.
LA DU BARRY
Je le sais, je le sais...
o'gorman
Non... L'impatience avec laquelle vous m'interrompez témoigne que vous ne vous en doutez pas et me commande de vous éclairer. Pour que votre sacrifice soit magnifique, sans défaut, il est indispensable que vous l'ayez mesuré, parcouru en esprit d'un bout à l'autre et froidement pesé. Dieu ne s'arrange pas d'une conversion par surprise et à l'étourdie. Regardez-moi donc la chose en face avant de répondre. Si vous refusez la chance de salut que je vous apporte, la seule possible et la dernière. Que croyez- vous que c'est?
LA DU BARRY
Eh bien, mais... c'est la prison, longtemps, la perte de la liberté...
24â U CHIENNE nu ROI
o'gormàn Avec, lout de mèmei ses espérances 7
LA DU BARRY
Bien petites.
o'gorman
Immenses!... Folles!... les espérances . . vous nourrissez... pour reprendre» plus la: , la vie... une vie coupable et délicieuse...
LA DU BARRY
Non...
o'gobman
Voilà le fond de vos pensées?... Eh bien, il en faut revenir... et vous persuader qu'en maintenant votre refus vous votez la mort.
LA DU BARRY
La mort?
Û'OORMAN
La mort !
LA DU BARRY
Peut-être, en eiïel.
Pas peut-être. S in
LA DU BARRY
Je ne dis pas. Il y a des probabilités... Mais, cependant, qui sait, je puis être relâchée ?
o'gorman Non.
LA DU BARRY
Ou même, si je passe en jugement, acquittée !
o'gormax\ Non.
LA DU BARRY
Il n'y a rien contre moi, rien. J'ai adressé des réclamations, fourni des preuves de mon innocence.
o'gorman
Ma fille, ma fille, ne vous abusez pas. Vos réclamations ne sont pas parvenues à leur adresse.
LA DU BARRY
Oh!
o'gorman
Je le sais. Et, si elles y sont arrivées, elles n'ont pas été lues. Vos preuves ne comptent pas.
LA DU BARRY
Allons donc ! Les scellés sont à Loiiveciennes sur mes biens qui se trouvent ainsi sous la protection des lois.
o'gorman
Les lois! Les scellés de Louveciennes ont
été levés.
LA DU BAHhY, cri de j'oie.
Les scellés ont été levés ?
o'gorman Dimanche passé.
LA DU BARRY
Vous voyez bien que c'est le commencement de ma liberté?
o'oOiMAN
Non, ma fille, car les scellés n'ont été levés que pour une perquisition.
LA DU BAMRY
Que dites-vous? Alors, on eti entré à Loaveciennes? En mon absence? Bi sans m'en
aviser? Mais je suis tranquille. On n'a rien pu trouver. Rien.
Si. Et on a tout pris.
LA DU BARRY
Quoi?
o'gorman
Vos lettres et vos papiers d'abord, classés en douze cotes.
LA DU BARRY
J'ai brûlé les dangereux.
o'gorman
Il en restait assez pour vous perdre. Et on a trouvé aussi vos trésors... Là où vous les aviez cachés.
LA DU BARRY
Ce n'est pas possible.
o'gorman, lui tendant un papier.
En voici la liste.
la du BARRY, sauta7it SUT h papier qu elle parcourt avidement avec rage,
K Oui... Oh I ils ont trouvé le grand service
246 LA CHIEimE DU ROI
d'or I Le paquet des cent trente rubis I Mes boîtes de jeux I les sacs d'argent... les émeraudes... les diamants blancs... les chaînes d'oreilles. Tout ! Mais ils ont tout trouvé î Ils n'ont rien laissé... Que faisaient donc mes femmes ? les valets ? Morin ?
Transférés depuis à la Force.
LA DD BAREY
Ah ! mon Dieu ! Alors, c'est fini, je suis perdue, je suis toute seule, je n'ai plus personne, je ne dis pas qui me défende, mais qui me soutienne et qui m'aide.
o'GORMAlf
Si I Vous avez la Reine, et moi. Répoodei ! Vous acceptez maintenant que 1 on vous sauve? Oui, n'est-ce pas?
LADU BARRY
Eh bien, noni Non, non, non! J'aurai, moi aussi, ma fierté, mon opinion, mon courage! Je mourrai, l'abbé, je mourrai, entends-iu? Je
veux mourir, exprès, pour racheter, et puis pour leur apprendre, pour montrer que j'en suis capable, comme tant d'autres, comme hier le Roi, demain la Reine, comme le ferait feu le Bien-Aimé, s'il était là ! Voilà-t-il pas une affaire ! Je mourrai. Empochez ça. C'est promis. Et puis, il faut. C'est la mode. Tout le monde meurt, cet hiver.
o'gorman Et vous êtes sûre de ne pas regretter?
LA DU BARRY
La vie? Qu'en ferais-je? Elle n'a plus rien pour moi ! Elle m'a comblée, gâtée, versé à flots tout ce que femme sur terre...
Oui. Oubliez...
Mais aussi comme elle s est vengée 1 Et comme elle se rattrape ! Sans doute j'ai été heureuse ! Mais que, maintes fois, j'ai donc souffert ! Et à présent, que n'ai-je pas à endurer de l'ignominie des hommes ! Que d'abjec-
Îi8 LA CHIENNE DU ROI
lions, d'ordures n'ont-ils pas répandues sur moi?
G GORMAN
Par châtiment des vôtres.
LA DU BARRT
Et les menaces ! Les chantages I Que d'argent j'ai lâché, je lâche tous les jours ! Et pourquoi? Pour rien! Ah! la méchanceté... diabolique !... Tous ceux que j'ai obligés, écrasés de bienfaits, jusqu'à ce Zamor, ce nègre, ce singe, devenu citoyen ! mon égal ! Bouffonnerie ! Et tous les cadeaux, les costumes de housard, en velours, en basin de Silésie, rien n'était trop beau ! Et des fracs et des polonaises...
Un coup à r horloge.
o'gorma.> Plus qu'un quart d'heure!
LA DU BARRY
Qa'est-ce que je disais ?
o'gorman Que vous mourriez !
LA DU BARRY
Ah ! ouirEh bien, c est entendu. Etes-vous content ?
o'gorman
Certes. Et vous voilà enfin comme je vous voulais.
LA DU BARRY
Ainsi, ma tête... tombera ? Cette tête-là, grosse comme un poing, qu'on a tant aimée, qui tient, qui remue, qui tourne, parle, et pense, pense à tant de choses...
o'gorman Sauf à une seule.
LA DU BARRY
Oh ! qu'elle pense, mon père I
o'gorman Trop et pas assez !
LA DU BARRY
Cette tète-là sera, elle aussi... {Elle porte les deux mains à son cou et a une minute de fai-
blesse et de terreur,) Non. . . Oh î quel maU^ Si vous saviez !... Quel malheur!
O GORMAN
Quoi donc?
11 faut que je vous l'avoue...
o'gorman Allez, dites-moi tout.
LA DU BARRY
Mon père, je ne suis pas brave.
o'gorman
Pas brave!... Mais, vous l'êtes, ma fill*^ Plus qu'un soldat.
TA DU BARRY
Non, vous dites ça pour me faire plaisir, pour me le persuader?...
o'gorman
Pas du tout. Je le pense, vous êtes brav très brave... Plus que moi je ne le serais.
LA DU BARRY
En ce moment. Mais demain?
o'gorman Demain aussi. Vous le serez.
LA DU BARRY
Non. Taisez-vous. Demain, quand il faudra... je ne le serai plus. Aujourd'hui... ah! aujourd'hui, parbleu, je suis belle, et je promets... Je veux mourir, et sans manières, à la du Barry. Ma devise : « Boutez en avant ! » Je bouterai... Et puis, à la minute même que je le dis, je sens que je ne le ferai pas.
Allons donc! Pourquoi?
LA DU BARRY
Parce que je ne suis pas seule. Oui... j'ai un corps... un corps... {Elle se frappe la gorge, le ventre, la poitrine^ Ce corps adoré qui s'écoute, et me désobéit toujours. Oh ! sans lui!...
o'gorman Oui, mais, nous l'avons.
252 l.A i.MicNNE DO ROI
LA DU BARRY
Voilà pourquoi, à cause de lui qui n'est bon qu'à vivre, je ne saurai pas mourir. Aussi, j« me vois comme si j'y étais, je crierai, l'ahbé !
o'gorman Non.
f. \ rXT BARRY
Je vous dis que si. Je le sais bien I Je me débattrai, je grifferai et mordrai le bourn : '
J'appellerai au secours, cl personne ne \ dra.
o'gorman Si, quelqu'un, mais pas à ce secoara-là.
LA DD BARKY
Et pendant que je serai hurlante, dans les gros bras nus des valets de guillotine...
o'GORMAIf
Eq expiation d'autres bras.
LA DU BAKIY
La foule, ma bonne foule qui jamais ni
pitié, grondera sur la place, en faisant la moue, et crachera : « Oh ! la gueuse, qu'elle est lâche!... » Et, en effet, je le serai, ignoblement.
Pauvre petite!... A quoi bon me dire tout cela?
LA DU BARRY
Ce n'est pas pour me plaindre... C'est pour qu'il y ait au moins une personne sur terre — vous — qui connaisse la qualité de mon sacrifice. Volontairement, sciemment, je refuse le salut que vous m'apportiez, et je me condamne à mort, certaine, cependant, que je n'aurai pas la force de mourir. Voilà ma coquetterie. Me défiant de moi-même, j'en triomphe à l'avance. Je prends mes précautions. Je me joue un bon tour, comprenez-vous ? Quand on m'entraînera, et que je supplierai : « La vie, messieurs ! La vie ! Je retire tout ce que j'ai dit. Donnez-moi la vie ! » Trop tard ! il ne sera plus temps ! Quand je crierai : Je ne veux pas ! Ça ne servira à rien. ^B.\^f aurai voulu! A ce momentlà, je manquerai de courage, mais j'en aurai eu avant. Les hommes l'ignoreront.
254 LA riMFWF DU ROI
O GORMAN
Dieu le saura. Il le sait déjà. Oui, ma fill et il vous rafûrme par ma bouche... Et si votre chair est faible et petite, et qu'elle vou- ' ' e et crie... eh bien, mais laissez-la crici... .i-i^ oui, d'abord, c'est la chair... moins que riei la pauvre chair, mauvaise et fragile... l.i vôtre a été souvent, très souvent, à vilaine l» sogne et à la boue... Voyons! franchement là, tous les deux, mérite-t-elle bien d'être au jourd'huiàla parade et à l'honneur? Eh ! dam* non ! Et puis, quoi? le courage... au fond... no pas trembler... mourir... hautl... Qu'est-r.* que c'est?... Souvent, ce sont ceux qui vuui, claquant des dents, dont le cœur est hardi et ne frissonne pas, et puis ceux dont le dehors est splendide, qui traînent une âme a8sommé<' Nous ne savons rien. En lin, crier est permis, dès qu'on meurt. Jésus a crié sur la croix. Les saints ont crié. Pas tous, quelques-ons. C'est le cantique de la souffrance. Vos cris ne seront pas aux oreilles divines des cris du corps, mais de Tâme, ils seront la rançon des cris de désordre et de triste joie que vous avei poussés., ils ne seront pas des clameurs de détresse mais des chants de vicloire... Cries, mon petit
enfant, criez bien fort, et de tout votre cœur, criez, allez-y, comme on sanglote, comme on prie... Et maintenant, je vais vous donner quelque chose qui va vous apprendre à mourir... puisqu'on ne vous l'a jamais enseigné.
LA DU BARRY
Oui! Quoi donc? Je devine.
o'gorman C'est bien cela. Nous nous entendons.
LA DU BARRY
Alors, vraiment? Vous le pouvez? A moi? A moi?
Sans doute. C'est si facile. Dépêchons. Mettez-vous à genoux. {Elle s y met.) Et récitez l'acte de contrition.
LA DU BARRY
Je ne le sais plus.
o'gorman Eh bien, dites simplement : « C'est ma
faute. > Et ne pensez qu'à ceci : Je demande pardon.
LA DU 6ARRY
C'est ma faute.
o'gorman
Faites le signe. Je vais vous donner l'absolution... la grande... celle qui ôte tous les péchés. {La du Barry se met à genoux. Il se recueille t prononce une courte prière et commence, en levant la main,) In nomine Patris,.,
Bruit de pas de soldats, de propos bruyants, à la cantonade, et qui se rapprochent,
LA DU BARRY
C'est ma faute.
o'goriian ... et Filii.
LA MT BAIRT
Je demande pardon.
Le groupe du corridor se rapproche, rires, bousculades. Coups de poing dans la porte et voix.
VOIX
Ça va, la chienne ?