RANÇOIS-LOUIS POURROY DE LAUBERIVIERE
naquit à Grenoble, le 16 juin 1711, du mariage de Claude-Joseph Pourroy de Lauberiviêre, et de Marie Anne de Saint-^ Gennain de Mérieux, comme Tatteste son acte de baptême inséré aux registres de Tétat civil de la paroisse de Saint-Hugues, à Grenoble.
Le père de cet enfant prédestiné était chevalier, président de la chambre des comptes, et appartenait à la bonne noblesse. Ajoutons, en outre,. qu'il était hautement recommandable pour sa probité et cet ensemble de vertus civiques qui font les bons citoyens, Thonneur de leur ville.
Se sentant attiré vers Dieu par une force invincible, le jeune François-Louis entra bientôt au séminaire de Saint-Sulpice, où il devint le sujet de l'édification générale. Ce fut, pour lui, comme un port assuré de salut. Il aurait même désiré y passer toute sa vie, si l'autorité ecclésiastique n'en eût décidé autrement. A peine, en eflfet, avait-il reçu l'onction sacerdotale, que le pieux abbé dut accepter un canonicat dans la province de Grenoble, celui de Saint-Bernard à Romans. L'on ne mit pas de temps à admirer la prudence, la sagesse, et toutes les" vertus qui caractérisaient le jeune chanoine, que l'on sa-
vait aussi très versé dans la science théologiqne. H sut «'attirer la confiance et Vestime générale par ses procédés pleins d'une noble courtoisie, alliés à un savoir-faire indiscutable.
Mgr Dosquet, étant alors évêque de Québec, résidait toujours en, France^ ict il était devenu i^éceçsairè de lui trouver un successeur, ce que, du reste, il désirait ardemment. Les Sulpîciens, mis au courant de la situation, jetèrent les yeux sur leur ancien élève, et le recommandèrent avec instance. D'autres influences, non moins sérieuses, se portèrent 4u même côté, et bientôt il n'y eut qu'une seule voix pour faire tomber la mitre sur le chanoine de Romans, qui n'avait que vingt-huit ans. Se rendant au vœu unanime du clergé de France, le Souverain-Pontife fit donc remettre àPabbé de Lauberivière ses bulles qui le nommaient évêque de Québec. Elles ét^,ient datées du 20 juillet 1738. Le sacre eut lieu, le 16 août de la même année, dans la chapelle de Saint- Sulpice, à Paris, Ce fut Mgr Duplessis de Mornay^ an- <:ien évêque de Québec, qui remplit les fonctions de consécrateur.
Le nouveau titulaire ne se mit en route pour le Canada que le 10 juin 1740, emmenant avec lui deux jésuites, deux sulpiciei^s, et son secrétaire, l'abbé Pierre Paris. La traversée fut des plus pénibles. Une fièvre maligne s'étant déclarée à bord du navire, Mgr de Lauberivière dut se dépenser au service des malades. ** Le prélat, écrit le Père Galpin, jésuite, ne s'épargnait pas plus que le Père Canot, qui deux fois a pensé mourir. Comme un nouveau Charles Borromée, il s'ofirait mille fois par jour, à toutes les horreurs de la mort, en se dévouant avec intrépidité au soulagement de tous ceux * que le mal attaquait ; secours spirituels, secours temporels, rien ne lui coûtait ; il était prêt à donner sa vie pour sauver les autres. "
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Le même Pêrç rj^ppprte tin fait prodigieux qui arriéra durant la traversée dç rocéan. Au nombre des inalades,. se trouvait une femme qui par mégarde laissa tomber son jeune enfant à la mer. Cette femme dont on devine la consternation, se jeta aussitôt aux pieds du prélat, en le suppliant de lui rendre 3on enfant, même au prix d'un miraple. Plein de confiance en Celui qui peut tout, Tévêque n'eut pas plus tôt adressé une prière au •ciel, que Tenfant parut au sommet d'une vague, et les matelots s'empressèrent d'aller le recueillir pour le remettre entre les bras de sa mère éplorée.
Le RubiSf commandé par M. de la Saussaye, dut faire escale à plusieurs reprises. La première fois, ce fut pour déposer à Kamouraska le sulpicien Jacques- Joseph Masson de Montbrac, mort sur le vaisseau, le 6 août. On le transporta à terre, et le lendemain il fut inhumé dans l'élise. La plupart des passagers sains quittèrent le vaisseau, et l'évêque lui-même prit uije •chaloupe que l'on avait envoyée de Québec au devant de lui. H arriva enfin dans sa ville épiscopale, le 8 août. Depuis cinq ans la colonie avait été privée de la présence de son évêque. La réjouissance fut générale.
" Tous les oflSciers, écrit le Pète Canot, tout le clergé, les religieux, les différents corps de la ville et tout le peuple étaient accourus sur le rivage pour y recevoir le saint Charles et le saint François de Sales de notre siècle," '* 11 fut accueilli et complimenté du clergé de toute la ville, avec une joie qu'il n'est pas possible d'exprimer, lisons-nous dans les Annales des Ursulines. Les ^ands et les petits se disputaient le plaisir de le voir. Aussi était^e un prélat des plus distingués, joignant à une illustre naissance toutes les belles qualités du corps ict de l'esprit, propres à faire un grand évêque ; mais, par-dessus tout, une vertu, une prudence et une sagesse
qu'on aurait admirées dans un homme de soixante ans^ quoiqu'il n'en eût que vingt-neuf." •
Le nouvel évêque alla loger au séminaire, dans unechambre qu'on lui avait préparée d'avance. Il avaitcarrément manifesté ses intentions à cet égard, car il méprisait l'apparat et le confortable.
Quatre jours seulement après son arrivée, Mgr de Lauberiviêrefut atteint de la fièvre pourpre qui en avait enlevé tant d'autres depuis deux mois. Le mal prit immédiatement des proportions graves, et le 20 août, le jeune évêque rendit sa belle âme à Dieu, en prononçant ces paroles: '^Je meurs dans l'amour de Dieu et fidèle à mon roi." Dans un testament, il léguait quelques centaines de francs aux missions de l'Acadie et de l'Arkansas, afin, disait-il, d'y faire connaître le nom de Dieu.
Le vénérable défunt fut inhumé, le jour même de sa mort, dans le chœur de la cathédrale de Québec, à côté de Mgr de Laval. ^* On le pleura, dit le Père Canot, et on le regretta amèrement. Le jour qu'il mourut, fut et sera peut-être celui ou il se versa plus de larmes à Québec- La consternation y fut si générale, qu'on n^entendit que cette parole : Notre saint évêque est mort. On a été obligé de déchirer plusieurs de ses collets pour les distribuer au peuple, qui lui attribue déjà des miracles. Tout ce qu'il possédait ressentait la pauvreté évangélique. Ses habits, sa soutane de cérémonie étaient de laine, son diamant, ou plutôt son anneau était de dix écus seulement. La seule richesse qu'on ait trouvée dans une boîte qui s'ouvrait par un secret, était une chemise de crin, une ceinture, trois disciplines teintes de sang, et une autre de fer."
Les éloges plurent de toutes parts devant cette tombe à peine fermée. Un Jésuite écrivait : " Nous avonsperdu un grand ami, les autres communautés un père,, et l'Église un grand évêque."
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L'Evêque de Grenoble, qui l'avait si bien connu, disait dans une circulaire à son clergé: **Mgr Tévêque de Québec meurt comme il a vécu, en saint, et en saint que les siècles les plus purs du christianisme eussent vénéré comme un martj'-r de la charité, n'ayant pu devenir un martyr de la foi, bonheur auquel il y a lieu de croire qu'il ne se fût pas refusé, si tels eussent été sur lui les desseins de Dieu."
La réputation de sainteté de Mgr de Lauberivière était tellement répandue en Canada et en France, que Ton se mit à l'invoquer pour obtenir par son intercession des guérisons corporelles. Dès le mois de septembre qui suivit sa mort, il se produisit, à la Longue- Pointe, une guérison miraculeuse sur la personne d'Antoine Pépin, un enfant de trois ans. Cétait le 20 septembre, jour où l'on célébrait dans l'église paroissiale un service solennel pour le repos de l'âme de l'illustre défunt. Cet enfant n'avait pu encore se servir de ses jambes, par suite d'une faiblesse générale du système qui paralysait l'activité musculaire. M. l'abbé de la Maraudière, sulpicien, qui desservait la cure de la Longue-Pointe, à qui la mère avait confié ses alarmes au sujet de cet enfant, lui avait conseillé d'invoquer Mgr de Lauberivière, en lui racontant le fait merveilleux arrivé sur l'océan à cette autre mère, qui avait vu son nourrisson emporté par la vague courroucée. Elle entendit la messe pendant neuf jours consécutifs, emmenant avec elle son petit malade. Puis, au jour du service, elle se rendit à l'église avec son mari. De retour à la maison, tous deux furent agréablement surpris en apercevant le petit Antoine qui venait au-devant d'eux, ttepuis lors, il continua à marcher et à prendre des forces.
Dans une lettre postulatoire au Vicaire-général du diocèse de Québec, Tabbé Falcoz, vice-promoteur, rapporte trois autres guérisons aussi merveilleuses.
François Mailhiot, lieutenant partictdier de la juridiction royale de Montréal, avait été atteint, au mois d'avril 1742, d'un crachement de sang qui, en douze jours, Tavait conduit à la porte du tombeau. Une personne pieuse et remplie de confiance aux mérites de Mgr de Lauberivière, lui attacha sur la poitrine un fragment de ses habits. Au moment même, Texpectoration sanguine disparut, la respiration devint normale, enfin tous les mauvais symptômes cessèrent pour faire place à une guérison complète.
Jeanne Yéron de Grandmenil, épouse de Jean-Baptiste Godefroy de Vieux-Pont, avait été frappée d'une névralgie sciatique, qui l'avait retenue au lit pendant trois mois consécutifs. Puis elle 'dut passer deux ans assise dans un fauteuil sans pouvoir se servir de sa jambe. L'intercession de Mgr de Lauberivière lui rendit aussitôt l'usage de ce membre qu'elle croyait perdu à jamais.
*^ Tant de guérisons si subites et parfaites, écrit M. Falcoz, par l'intercession et les mérites de Mgr de Lauberivière, m'ont donné sujet d'annoncer partout la bonté de Dieu et la sainteté de son serviteur. Et comme il est aussi dangereux de publier de faux miracles, qu'il est avantageux aux peuples chrétiens que les vrais soient reconnus et publiés, pour en rendre grâces à Dieu, et ranimer la ferveur des fidèles il la vue des grâces et des faveurs, dont le Seigneur honore la vertu de ses fidèles serviteurs, même après leur mort; il est autant du devoir de ma charge d'empêcher qu'il en soit publié de faux, et qu'on introduise dans le diocèse aucun culte illicite, que de procurer que les vrais miracles soient reconnus et constatés. ' '
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Une commission fut aussitôt instituée par Tévêque de Québec, laquelle s'enquit des faits merveilleux plus haut mentionnés et d'autres encore, et tous furent prouvés par des témoins compétents. Les pièces de cette enquête ont été minutieusement conservées, et on les retrouve dans les archives de Tarchevêché de Québec.
La vie de Mgr de Lauberivière n*est pas assez connue. Ses miracles le sont peut-être encore moins. Ceux qui liront ce court récit, feront œuvre de bien en les faisant connaître, de façon à répandre parmi le peuple Pidée que cet évêque selon le cœur de Dieu pourrait être un jour canonisé. Appelons tous ensemble ce jour de bonheur.
Chapelain des Ursulines des Trois-Rivières
1743-1822 ACQUES-LADISLAS-JOSEPH de GALONNE naquit à Douai, en 1743, de parents très chrétiens qui le formèrent à leur image, et le firent instruire suivant les principes les plus sains. L'enfant sut profiter des leçons de ses maîtres. Ses talents, du reste, devaient le faire briller sur n'importe quel théâtre. Il entra d'abord dans le monde de la magistrature, mais il s'aperçut bientôt que sa vocation l'appelait ailleurs et il embrassa Tétat ecclésiastique. Son nom, sa fortune, ses vertus, et sa parenté avec le ministre dés finances de Louis XVI, lui acquirent une considération qui, en France, lui eût apporté l'épiscopat ou quelque autre dignité ecclésiastique. Mais la révolution française vint l'arracher à sa patrie et le jeta, comme tant d'autres prêtres, sur une terre étrangère. H dut fuir en Angleterre pour éviter la guillotine ou la déportation. Après y avoir séjourné quelque temps, il prit la route de l'Amérique et il arriva à l'île du Prince-Edouard en avril 1799. Ici son séjour dura cinq ans ; ce furent cinq années de labeurs apostoliques et d'œuvres charitables. L'abbé de Calonne parcourait à pied tous les endroits du littoral où vivaient, peu nombreux à cette époque, de braves Acadiens. En 1809, il courut exercer Son ministère au Nouveau-Brunswick.
Le comté de Kent fut le principal théâtre de son zèle d'apôtre. La paroisse de Cocagne conserve encore la mémoire de ce noble prêtre, frère du premier ministre de France, et tous deux fils du premier président du parlement de Douai.
Passé en Angleterre en 1804, Tabbé de Calonne dut attendre jusqu'en 1807 pour revenir en Amérique. On voit, par sa correspondance avec Mgr Plessis, qu'il désirait ardemment son retour en ce pays. S'il put réussir dans son dessein, ce ne fut pas sans rencontrer une vive opposition de la part de Sir Robert Shore Milnes, alors lieutenant-gouverneur de la province de Québec, bien qu'il eût cessé, dès le mois d'août 1805, d'en être l'administrateur.
L'abbé de Calonne arriva à Québec le 21 octobre 1807, et quelques jours plus tard, il allait prendre possession de la charge de chapelain des Ursulines des Trois-Riviêres que Mgr Plessis lui avait confiée. On le connaissait déjà de réputation. C'était un éminent orateur et un saint prêtre. Tout le monde voulut l'entendre, et la petite chapelle du couvent était bien trop étroite pour contenir la foule anxieuse d'admirer le talent oratoire d'un si noble personnage. ** Sa renommée s'étendit bientôt dans tout le Canada, et Mgr Plessis le pria de venir prêcher dans sa cathédrale la neuvaine de saint François Xavier. M. l'abbé Raimbault, qui prononça son oraison funèbre, s'écriait, parlant de son éloquence :
** Ai-je besoin de vous le représenter dans la chaire de vérité, où vous l'avez vu tant de fois monter? A ses cheveux blancs, à. sa vénérable figure, on croyait reconnaître un Père de l'Eglise. D'abord recueilli, les yeux fermés ou modestement baissés, on attendait avec anxiété le moment où il allait commencer.
**La parole sainte sortait de sa bouche avec une magnificence divine ou avec une majestueuse simplicité.
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Bientôt l'orateur s'élevait, il s'enflammait, il lançait les foudres sur la tête des pécheurs. Il proclamait les jugements de Dieu sur les iniquités du monde, sur le scandale des mauvais exemples; à peine pouvait-on respirer d'étonnement et d'admiration ! Tout à coup, quel changement dans l'orateur ! L'interprète de la sévérité du ciel devient humain et débonnaire. Aux éclats du tonterre céleste ont succédé les doux accents de la miséricorde divine. Après avoir montré un juge sévère, il aimait à faire entendre un Dieu sauveur. Alors, qu'il était touchant de l'entendre, ou les yeux mouillés de larmes s'accusant lui-même d'insensibilité, ou reprochant doucement au pécheur son état de confiance et sa résistance coupable aux sollicitations du bon Pasteur. "
Mais l'abbé de Calonne ne fut pas seulement un prédicateur éminent, il fut surtout un prêtre suivant le cœur de Dieu. Les quinze années qu'il passa aux Trois- Rivières furent les plus belles de sa vie, comme aussi les plus heureuses. Au couvent des Ursulines, son dévouement aux religieuses ne connut pas de bornes. Il leur donna, en outre, l'exemple de toutes les vertus chrétiennes, surtout delà mortification qu'il poussait jusqu'aux extrêmes limites.
Il se levait à quatre heures du matin, dans toutes les saisons, il jeûnait tous les mercredis, vendredis et samedis de l'année, tout l'avent, le carême. Mais quel». jeûnes encore, s'écrie son panégyriste ! Il ne faisait absolument qu'un seul repas, le midi, et ne mangeait que des légumes. Dans la faiblesse où il se trouvait à la fin du carême ou dans ses maladies, il ne voulait rien changer à ce régime. Quelle sobriété dans ses repas !
Il est difficile de se faire une idée de tous les trucs : qu'il inventait pour mortifier son corps. Les religieuses qui le surveillaient de près, en découvrirent plusieurs
tout à fait étonnants. C'est ainsi qu'étant à table, il donnait à un chat les meilleurs morceaux de son repas. Ses privations incessantes rejaillirent sur son état corporel, et Tabbé ne fut plus bientôt qu'un squelette ambulant, bien que sa santé ne parût pas d'abord trop . souflFrir. Exhortant, un jour, l'une de ses pénitentes à vivre plus mortifiée: '*A mon âge, dit-il, je redoute encore les révoltes de la chair ; ce lit que vous voyez, je ne me jette dessus que pour ne pas faire de peine aux religieuses, mais je prends invariablement mon repos sur le pavé, une bûche de bois me tient lieu d'oreiller."
Quand son ministère ne l'appelait pas au-dehors du couvent, il vivait retiré dans sa cellule, au milieu de ses livres composés par les meilleurs auteurs d'histoire de l'Église, d'hagiographie et d'ascétisme. Les saints Pères lui étaient familiers, et il y puisait largement pour étayer la doctrine de ses sermons.
La charité de l'abbé de Calonne pour son prochain marchait de pair avec son amour pour Dieu. Les plus misérables attiraient davantage sa pitié. Aussi que de visites à l'hôpital et à la prison de la ville ! En 1811, un jeune homme fut condamné à être pendu pour avoir volé des vases sacrés dans les églises. L'abbé l'accompagne sur l'échafaud, puisil se rend jusqu'au cimetière, où il bénit la fosse destinée au coupable.
Les pauvres, les mendiants ne manquaient pas d'avoir recours à sa bourse, et l'abbé, de son côté, savait y puiser dans la mesure de ses maigres ressources pour soulager toutes les infortunes. Depuis son passage à l'île du Prince-Edouard, où il avait connu plusieurs familles de sauvages, il se sentait attiré vers ces pauvres infortunés, d'où qu'ils vinssent. Il en secourut plusieurs dans des circonstances pénibles. De même pour les Acadiens, qu'il aimait tant. Il réussit à obtenir de
Prance une somme de £600 qu'il leur fit distribuer de manière à relever le courage de plusieurs. Lors de la ^ande disette de Tannée 1816, la récolte de blé ayant manqué, Pabbé de Calonne s'occupa de faire la distribution des vivres fournis par le gouvernement. H y mit tant de tact, que personne ne put trouver matière à récrimination.
Sa foi était à la hauteur de sa charité et de son -esprit de pénitence. Aussi quelle douce piété, quelle ferveur à Tautel, au pied du tabernacle, soit pendant qu'il <:élébrait sa messe ou qu'il visitait le saint Sacrement ! *' Vous le peindrai-je, s'écrie M. Raimbault, prosterné et comme anéanti sur les degrés du sanctuaire, passant des heures entières dans le recueillement le plus profond, occupé à pleurer ce qu'il appelait ses fautes, ses erreurs passées, ou à adorer le Dieu des tabernacles ? Ah ! qu'il eût bien voulu expier, dans cette posture si humble, et par ses hommages réparer les scandales et les irrévérences commis dans le lieu saint ! Mais quelle piété, quelle dévotion il inspirait dans l'esprit des assistants, lorsque revêtu des habits sacerdotaux, il montait à l'autel, pour célébrer les saints mystères ! De quelle foi vive il était animé ! Avec quelle onction il proférait les paroles redoutables ! De quelle crainte, de quelle confiance il paraissait tour à tour pénétré en mangeant le pain de la vie ! "
Tous les jours il faisait quatre heures d'oraison, et durant les derniers six mois de sa vie, il en ajouta trois autres. Un soir, deux religieuses se rendant à la chapelle du couvent pour s'assurer si la lampe du sanctuaire était en bon ordre, aperçurent l'abbé de Calonne en extase, élevé dans l'espace à deux pieds de terre, la figure entourée d'une auréole lumineuse. Toutes deux se retirèrent remplies de consolations à' la vue d'un si
beau spectaxïle, et elles attestèrent à maintes reprises: la vérité de leur témoignage.
Le vénérable serviteur de Dieu entretenait une pro-^ fonde dévotion à la sainte Vierge et à son époux, au Sacré-Cœur de Jésus dont il célébrait solennellement la fête avec tous les paroissiens des Trois-Rivières. S'il prêchait ce jour-là, c'était pour faire pénétrer plus pro-^ fondement dans les esprits Pamour de ce divin Cœur, percé d'un gjaive de douleurs pour le salut des hommes.
Parvenu à l'âge de soixante-dix-huit ans, l'abbé de Calonne ne s'était pas encore départi de ses devoirs de chapelain. Son corps avait vieilU sans doute, mais son âme, restée jeune, semblait vouloir dominer longtempsencore la ruine corporelle. Cependant, quelqu'un lui ayant conseillé de se retirer à l'écart pour jouir d'un peu de repos, il soumit son cas à Mgr Plessis, lui disant qu'il s'en remettait complètement à sa décision. "Je suis prêt à tout, lui disait-il ; s'il me fallait décider ce que j'aimerais le mieux, je serais fort embarassé. J'y trouve de l'attrait de part et d'autre. Ce qui me paraît le plus raisonnable et le plus sûr, c'est de m'abandonner entre les mains de la Providence, et par conséquent entre les vôtres. Je n'ai qu'une demande à faire, c'est que vous ne laissiez pas la chose à mon choix, je vous en conjure, comme mon Père. Quand vous aurez parlé, j'en remercierai Dieu comme d'une grande faveur."
Mgr Plessis décida que son ami resterait chapelain des Ursulines jusqu'à ce que Dieu vînt le leur enlever. Il vécut une année encore, au milieu de ses chères religieuses qu'il aimait tant, et qui lui rendaient le réciproque en priant pour sa conservation. Au mois d'octobre 1822, la mort semblait s'approcher. M. Cadieux, curé de la paroisse, lui administra les derniers sacrements. La communauté, tout en larmes, était présente à la cérémonie. Le moribond fit ses adieux en des
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termes bien touchants. ** Souvenez-vous, mes chères sœurs, que vous êtes les épouses de Jêsus-Christ, et que c'est par sa pure miséricorde, sa seule miséricorde qu41 vous a choisies. H est notre modèle, et il nous reconnaîtra à l'heure de notre mort qu'autant que nous lui aurons été semblables pendant notre vie. C'est un Dieu crucifié qui nous jugera, c'est son amour pour nous qui l'a porté jusqu'à s'anéantir et devenir homme pour nous sauver... Ne m'oubliez point, mes chères soeurs, dans vos prières, et si Dieu me fait miséricorde, soyez sûres que je
me souviendrai de vous
L'abbé de Calonne rendit sa belle âme à Dieu, le 16 octobre 1822, à six heures du matin, en prononçant les saints noms de Jésus, Marie et Joseph. Le ciel comptait un heureux de plus ; c'était, du moins, la croyance générale. Dans la soirée du même jour, alors que le ciel était calme et serein, on entendit dans tout le district des Trois-Riviêres comme un bruit de tonnerre, qui fit dire à la population : ** Le Père de Calonne est mort." Il n'y eut qu'une voix pour le proclamer le plus saint prêtre qu'on eût connu. Nous aussi, après un intervalle de quatre-vingts ans, nous pouvons, après ce qui vient d'être rapporté et aussi d'après la tradition, lui rendre le même témoignage.
LA MERE SAINTE-MADELEINE de la co agrégation de Notre-Dame
La Soeur Sainte- Madeleine
De la congrégation de Notre-Dame
lATHERINE HUOTnaquit le 30 avril 1791, du mariage de Jacques Huot, cultivateur ' J' de la paroisse de l'Ange-Gardien, dans le comté de Montmorency, et de Catherine Plante, tous deux remarquables par leur piété et leur conduite édifiante. Celle-ci avait puisé son éducation au couvent de la congrégation de Sainte- Famille, île d^Orléans, ce qui lui permit de prendre sous sa charge la petite Catherine qui montrait beaucoup d'intelligence. Quant à la piété, elle était remarquable chez cette enfant, et le curé de PAnge-Gardien, M. Jean Raimbault, sut l'apprécier en temps et lieu, surtout lorsqu'il s'agit de recommander Catherine aux sœurs de la Congrégation.
À quinze ans, Melle Huot se sentit attirée vers la vie religieuse, avec une telle force, qu'elle ne voyait plus rien d'agréable que cette pensée de vivre loin du monde, à l'abri de ses tentations et de ses futilités. Grâce à M. Raimbault, alors curé de la Pointe-aux-Trembles de Montréal, elle obtint facilement son entrée au couvent de Sainte-Famille, où elle séjourna pendant six mois. Là, elle fut un modèle pour toutes ses compagnes, modèle de simplicité, de modestie, de bonne humeur et de patience.
Au bout de six mois qu'on lui avait fixés comme temps d'épreuve, Catherine Huot prit le chemin de Montréal, et entra au noviciat de la congrégation Notre-Dame, le 11 mai 1807. Elle était alors âgée de seize ans. Un an après, jour pour jour, elle prit Thabit des mains de M. Roux, supérieur des Sulpiciens et des filles de la sœur Bourgeoys, et elle reçut le nom de Madeleine. Elle fut aussitôt envoyée aux différentes missions qui venaient de prendre naissance dans la province. Partout la jeune religieuse donna des preuves des plus hautes vertus, surtout de sa simplicité en toutes choses. En 1815, elle reçut Tordre d'aller au couvent de la Rivière-Ouelle, fondé en 1809 par Mgr Panet. Elle y demeura cinq ans, puis elle fut rappelée à Montréal où, le 8 septembre, elle prononça le vœu de stabilité, qui rend les premiers vœux perpétuels et irrévocables.
Le 28 juin 1822, la sœur Sainte-Madeleine fut élue maîtresse des novices. Son humilité fut bien contrariée de cette nomination. ** J'aurais mieux aimé, disait-elle, partir pour la Rivière-Ouelle, à pied, avec un petit paquet sous le bras, et sans guide, que de me voir chargée d'un pareil office. '*
Cependant elle sut remplir les devoirs de sa nouvelle charge avec un tact parfait. Elle formait ses novices avec soin à toutes les vertus religieuses, proposant avant tout à leur imitation le divin Modèle : ** Elle voulait, dit Tauteur de sa vie, que ses novices fussent continuellement unies à Notre-Seigneur pour puiser en lui toutes les vertus; pour cela, elle faisait lire quelquefois en commun le Nouveau-Testament afin de leur faire connaître les dispositions intérieures du divin Maître. Un jour, qu'elle leur avait fait lire le saint évangile, elle en interroge quelques-unes et leur demande ce qui les avait le plus frappées dans cette lecture. L'une répondit:
•c'est Pendroit oùNotre-Seigneur dit: **Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui aussi la gauche/' Une autre disait: moi, ce que j'ai surtout retenu, c'est <îette belle sentence: ** Ne faites pas vos œuvres pour être vues des hommes. " Chacune ayant dit son petit mot : ** tout cela est très bien, reprit la maîtresse ; mais pour moi, il est une leçon qui m'a été au cœur, et qui m'a frappée plus que tout le reste, c'est celle-ci : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Aussitôt les novices de s'entre regarder en souriant, comme pour se dire les unes aux autres : voilà bien la règle de conduite de notre maîtresse, toujours unie au Cœur de JÉSUS, et apprenant dans ce Cœur adorable la pratique de toutes les vertus religieuses. "
Elle était en eflFet un modèle de vertu accompli. Mais la sœur Sainte-Madeleine se faisait remarquer par la sagesse de ses paroles aussi bien que par ses exemples. **La perfection, disait-elle à ses sœurs, ne consiste pas à faire de grandes choses, mais à bien faire ce que l'on fait. Voyez Notre-Seigneur à Nazareth ; il n'a fait, pendant trente ans, que des actions petites et communes en apparence, mais il les a faites avec la plus grande perfection possible. La sainte Vierge n'a mené qu'une vie très simple ; cependant, il y avait, dans la moindre de ses actions, plus de mérite qu'il y en a dans les souffrances, les travaux, les peines de tous les saints. Voyez aussi ce qui se passe tous les jours dans les communautés religieuses ; toutes les sœurs font â peu près la même chose, et cependant, quelle différence entre elles ! les unes progressent â peine, pendant que d'autres parviennent en peu de temps à une grande perfection. D'où vient cette différence ? De la pureté d'intention qui anime celles-ci, et qui fait que chaque action, si petite qu'elle soit, produit son fruit spécial, et mène l'âme par degrés, jusqu'aux plus hautes vertus. "
La charité de la sœur Sainte-Madeleine pour les jeunes novices se manifesta en bien des circonstances par des traits qui mériteraient d'être rapportés. Le rôle de mère qu'elle remplit envers elles pour leur rendre le séjour du couvent plus agréable, fut parfois héroïque. Toujours elle cherchait à leur adoucir les épreuves de la vie monastique, et elle réussissait à merveille par sa parole douce, aimable et pleine de compassion. Au couvent comme dans le monde, les épreuves ne font pas défaut. Tantôt c'est une peine spirituelle, tantôt une aflBiiction corporelle, comme la maladie. La nouvelle de la mort d'un membre de la famille pénètre dans le monastère, souvent lorsqu'on s'y attend le moins. C'est nsi qu'un jour, la sœur Sainte-Madeleine apprit qu'un î ses frères, s'en revenant du marché de Québec à. \.nge-Gardien, fut massacré par le fameux voleur du )m de Chambers et jeté dans la chute Montmorency. e fut un coup terrible pour elle, qui aimait beaucoup frère.
La sœur Sainte-Madeleine fut élue supérieure le 28 in 1828. H n'y avait alors à Montréal que le pensionnat î la maison-mère et l'externat dédié à Notre-Dame des ictoires. Quarante-et-un ans plus tard, quand mourut . sœur, il y avait les deux pensionnats de Villa-Maria. ; du Mont Sainte-Marie, deux académies et neuf exterits. En 1828, il n'y avait que quinze missions; en. ?69, on en comptait quarante-huit. En 1828, il n'y irait que 81 sœurs professes; en 1869, il y en avait tl.
La nouvelle supérieure contribua pour une large strt à ce magnifique résultat, n'épargnant aucune îine, aucun travail, pour fortifier sa communauté à extérieur comme à l'intérieur. Quand elle fondait ne nouvelle mission, elle écrivait à la supérieure
<ie son choix, des lettres dans le genre de celle-ci : " C'est au nom de Notre-Seigneur et de la très sainte Vierge que je vous annonce que vous êtes choisie pour fonder la mission d'Arichat. C'est un bien grand sacrifice pour la nature ; mais aux yeux de la foi, quelle belle mission ! Je vous entends, malgré votre parfaite obéissance, vous écrier: Moi! encore une enfant! Moi! avec tme santé si frêle ! Oui, répond notre auguste Mère, oui, c'est vous que j'ai choisie, comme autrefois Marguerite Bourgeoys; oui, va à Arichat, au Cap-Breton, à Louisbourg, va, ma fille, je ne t'abandonnerai pas. Je suppléerai à tes forces, à ton inexpérience. Aie seulement confiance en mon divin Fils, et en moi, ta tendre Mère."
Le 28 septembre 1859, la sœur Sainte-Madeleine célébra les noces d'or de son entrée en religion. Ce jourlà, si mémorable, elle renouvela ses vœux, au milieu d'un grand concours du clergé et*du peuple, en présence de Mgr Joseph Larocque, évêque de Cy donia. La bonne sœur se prêta à tout avec la meilleure grâce du monde, bien que sa modestie fût exposée à souffrir des compliments qui lui arrivèrent de tous côtés.
A partir de ce jour, la sœur Sainte-Madeleine résolut de vivre dans la plus profonde retraite, afin de se préparer à la mort, qui ne pouvait tarder à apparaître. Cependant elle vécut neuf années encore, qu'elle consacra à écrire les annales du monastère, laissant ainsi après elle un trésor de renseignements, qui permettront d'écrire l'histoire de l'Institut jusqu'en 1869.
En 1865, elle fut atteinte d'un mal si sérieux qu'on crut à une fin prochaine. Heureusement il n'en fut rien, et la vénérable septuagénaire revint à la santé d'une façon extraordinaire.
Une nouvelle attaque survint au commencement de janvier 1869, qui, cette fois, devait être fatale. Le 5,
Mgr Bourget vint la voir, et après avoir prononcé les prières des agonisants, le saint évêque lui parla à peu près dans ces termes: ** Adieu! ma bonne mère, adieu! nous nous reverrons au ciel." Puis se tournant vers la communauté: ** Votre vénérée mère a trouvé trop long d^attendre la possession du cieljusqu*à mon retour de Rome. . Consolez-vous, mes chères filles, vôtre mère va vous quitter, mais il ne faut pas vous affliger ; il est bien juste que vos sœurs, qui sont au ciel, la possèdent à leur tour... et elle en a beaucoup là-haut, qui l'attendent pour lui faire cortège... Elle a été votre supérieure pendant vingt-quatre ans, vous avQz été témoins de ses bons exemples. Du haut du ciel, elle sera encore votre supérieure, d'une manière plus utile et plus efficace, parce qu'étant auprès de Dieu et de la sainte Vierge, elle connaîtra mieux vos besoins... Consolez-vous, encore une fois ; vous ne devez pas l'aimer seulement pour votre propre intérêt. Il est juste qu'après avoir tant travaillé pour vous, elle aille enfin recevoir sa récompense; elle l'a bien méritée, par une vie si remplie de vertus. Toutefois, il vous est permis de donner un libre cours à vos larmes ; c'est un tribut que vous devez à la reconnaissance et à l'affection que vous portez à cette bonne mère, et qu'elle a mérité par son dévouement et par ses sacrifices. La très sainte Vierge, la Mère Bourgeoys, toutes les sœurs de votre institut, spécialement celles dont elle a procuré la sanctification, se préparent à venir au-devant d'elle, pour l'introduire dans le chœur des vierges formées par votre communauté, et la présenter à l'Époux céleste, en chantant ses louanges. Laissons partir cette ame sainte, ne retardons pas plus longtemps son bonheur." Elle mourut deux jours plus tard, le 7 janvier, au milieu des larmes de toutes ses compagnes, qu'elle avait formées elle-même et édifiées parles plus beaux exemples
de vertus. Elle était âgée de 77 ans, 8 mois et 7 jours, dont elle avait passé 61 ans, 8 mois et 27 jours dans la Congrégation.
Après ses funérailles, qui eurent lieu le 16 janvier, les témoignages de sympathie arrivèrent de toutes parts, exaltant tous la mémoire de cette excellente religieuse. NN. SS. les évêques Baillargeon, Guigues, C. Larocque, J. Larocque, les 8ulpiciens, les Oblats, les supérieures des Ursulines, de T Hôtel-Dieu et de THôpital^général de Québec, et une foule d^autres communautés joignirent un juste tribut d'hommages à celle que la province de Québec tout entière reconnaissait comme une femme héroïque entre toutes. La Minerve, VÉcho du Cabinet de Lecture, lui consacrèrent des articles fort élogieux, vantant son dévouement à l'éducation de Tenfance, son esprit de pauvreté, d'obéissance, sa charité, sa vertu de religion, son humilité, et surtout sa grande simplicité, toutes vertus que la sœur Sainte-Madeleine possédait à un degré suréminent, et qui ont rendu sa mémoire presque aussi précieuse que celle de Marguerite Bourgepys.
Fondatrice de Tlnstitut des Sœurs de Charité de la Providence
MMÊLIE TAVERNIER naquit à Montréal, le 19 février 1800, du mariage d'Antoine Tavemier et de Josephte Maurice, tous deux recommandables par une honnêteté peu commune, alliée à une solide piété. A Texemple de tous les enfants catholiques appartenant à de bons parents, la petite Emmélie puisa sur les genoux de sa mère les premiers rudiments du catéchisme, et elle débuta dans les sentiers de la vertu en montrant une grande assiduité à faire ses prières quotidiennes. Déjà elle faisait pressentir cejqu'elle serait plus tard. Mais la Providence divine permit que le malheur vînt la frapper, au moment même où elle allait pouvoir profiter encore davantage des leçons et des exemples salutaires des auteurs de ses jours. Tous deux moururent à peu d'intervalle Tun de l'autre, abandonnant à Dieu le soin de leur enfant. La petite orphe- Une ne resta pas délaissée. Une parente voulut bien se charger de son éducation. Celle-là aussi sut inculquer à sa protégée des notions de morale, qui devaient guider sa conduite future à l'égard du prochain. Ce ftit à l'école de madame Perrault, sa tante, qu'elle apprit à tenir une maison avec une judicieuse économie, et à savoir faire la part du pauvre, tout en vivant soi-même au milieu d'une modeste aisance.
A dix-sept ans, Emmélie Tavemier passait pour une personne accomplie. Le fait est qu'à ses connaissances multiples dans les questions de ménage, elle joignait un extérieur agréable, mais réservé et dénué de toute ostentation. Portée d'instinct à un certain enjouement, elle savait tenir ' une conversation ayec! un tact et une dignité dignes d'une personne mûrie au contact de la plus brillante société.
C'est vers cette époque qu' Emmélie Tavemier consentit à accepter la charge de maîtresse de maison chez un de ses frères, devenu veuf peu de temps après son mariage. Ge genre de vie ne se ressentit nullement de la grande marque de confiance qu'on plaçait en elle. Toujours pieuse, elle fréquentait les sacrements avec la plus grande ponctualité, Sans rien négliger de ses nouvelles fonctions. Son temps* était partagé entre Dieu et le monde, de manière toujours à en consacrer la majeure partie à ses devoirs de religion. , C'est ainsi que peu à peu Emmélie se préparait, sans s'en douter cependant, à entrer dans la véritable vie de famille, mais d'une famille à elle. Elle devait, avant d'atteindre le but suprême auquel la Providence la destinait, s'engager dans les liens du mariage, afin de former son caractère au milieu de la foule, en lui donnant cette souplesse qui fit sa force en bien des circonstances.
A vingt-trois ans, EmméUe Tavemier épousait Jean- Baptiste Gamelin, citoyen honorable à tous égards et assez bien posé quant à la fortuné. Les premières années de cette union, bien assortie sous tous rapports, faisaient présager de nombreux et d'heureux jours. Deux enfants étaient venus en resserrer les doux liens. Mais il était écrit que le malheur viendrait fondre tout à coup sur ce groupe béni, et quatre ans plus tard, le mari et les enfants étaient enlevés à l'affection de cette femme vertueuse, qui restait seule, le cœur broyé par la
douleur, à un âge peu avancé. Rassemblant toutes ces tribulations au pied de la croix, et dans un grand effort de résignation, elles les offrit à Dieu pour sa propre sanctification.
L'on peut affirmer que la vocation religieuse de madame Gamelin date de cette époque tourmentée de sa vie. S'ouvrant à son confesseur de ses pieux projets, celui-ci l'encouragea fortement à ne pas mettre d'entraves à ce qui lui semblait une inspiration céleste. C'est alors qu'elle ouvrit un refuge ou asile pour recueillir un certain nombre de vieilles pauvres qu'elle protégeait depuis quelque temps. Elle poussa même la charité jusqu'à s'installer dans leur voisinage immédiat, afin de pouvoir les secourir plus aisément. Ce modeste refuge ouvrit assez largement ses portes, puisqu'on y voit bientôt trente internes , que madame Gamelin nourrissait et habillait à ses propres frais. Malgré la modicité relative de ses revenus, elle réussit à maintenir cet asile sur un bon pied. Les pauvres en apprirent vite le chemin, et bientôt la fondatrice s'aperçut que le local était trop étroit pour répondre aux besoins de la grande famille des malheureux. Dans sa perplexité, elle eut l'heureuse inspiration de frapper à la porte de M. Olivier Berthelet, citoyen riche et vertueux. Il lui fit don, sans sourciller, d'une maison assez vaste située près de l'évêché. Madame Gamelin put de cette façon augmenter le personnel de son refuge. Mais ses moyens pécuniaires restant toujours les mêmes, elle allait se trouver vite dans l'impossibilité de le soutenir seule, à moins que la Providence ne vînt à son aide d'une manière signalée. *' Cette femme admirable, disait Mgr Bourget, avait le cœur trop large pour que ses mains pussent suffire aux largesses qui en découlaient, comme la myrrhe, dans le sein des pauvres. Aussi avait-elle le singulier talent de s'associer des cœurs généreux comme le sien, et ce fut
par cet excellent moyen qu'avec peu de ressources per sonnelles elle put entreprendre et faire de si grandes choses... Elle faisait si bien valoir au profit des pauvres les ressources que Ton mettait à sa disposition, que l'on se plaisait à dire : ** Ça ne coûte pas de donner à madame Gamelin,car avec elle tout est mis à profit."
Après avoir fait subir à son nouveau refuge certaines réparations urgentes, madame Gamelin en prit possession, le 3 mai 1836, en compagnie de mademoiselle Durand et de vingt-quatre vieilles. Le lendemain, Tévêque Lartigue vint bénir la maison et ses pauvres pensionnaires. Madame Gamelin assujétit tout son personnel à un règlement de vie qui n'avait rien de pénible, mais utile pour bien employer le temps. Puis elle multiplia ses démarches, afin d'accroître ses ressources. Le séminaire de Saint-Sulpice lui accorda une partie des aumônes qu'il distribuait dans la ville. En retour des bons services qu'elle devait à la munificence publique, madame Gamelin obtint des autorités la permission de visiter les déténus dans les prisons, pour les consoler et panser les plaies de leurs cœurs endoloris. Lors des troubles de 1837, elle eut une belle occasion d'exercer son zèle d'apôtre à l'égard des condamnés politiques dont regorgeaient les prisons de Montréal.
Nous ne nous attarderons pas à rappeler toutes les circonstances de la vie de cette femme héroïque, dont la mémoire est restée si vivace au sein de la population. L'on devine aisément que, poussée comme elle l'était par l'esprit de charité, elle ne ménagea aucun effort pour faire prospérer son œuvre, rivalisant de foi et de courage avec tous ces fondateurs d'ordres monastiques de tous les temps et de tous les lieux. Qui pourrait dire la fécondité de son apostolat, de cette infatigable charité ne s'exerçant jamais d'une manière plus efficace que lorsqu'elle semble devoir échouer devant les obstacles ?
X'ancienne Villemarie commençait à se couvrir de com- Tnunautés religieuses, et les timides osaient risquer le TOot de pléthore lorsqu'on leur signalait une fondation nouvelle. Mais l'évêque entendait autrement ces questions. Il se rappelait sans doute qu'en France il fut xm temps où les monastères sortaient de terre comme par enchantement ; et chaque fois que sur ce sol surgissait vers le ciel une tour portant à son sommet le signe de la croix, on pouvait dire que la civilisation -comptait une citadelle, une forteresse de plus.
Madame Gamelin sut faire apprécier son œuvre à Vévêque, à son chapitre, à tout le monde. Aussi en reçut-elle toutl'appui désirable. Se croyanten bonne voie, elle résolut enfin de transformer son refuge en couvent, de lui donner une vie civile, et d'en faire elle-même partie à titre de religieuse. Le 8 octobre 1843, elle endossa l'humble livrée des sœurs de charité de la Providence. Elle était arrivée deux jours auparavant d'un voyage à Baltimore, où elle s'était procuré une copie authentique des règles auxquelles étaient soumises les filles de saint Vincent de Paul, règles qui devaient servir de modèle à la constitution de sa communauté. Renonçant définitivement au monde, elle s'enfermait entre les quatre murs de son couvent qui devait être la Providence de Montréal et du Canada tout entier. '
Par un mandement du 29 mars 1844, Mgr Bourget érigeait canoniquement l'Asile, déjà reconnu par un statut provincial en date du 18 septembre 1841. Aux élections du 30 mars, la mère Gamelin fut élue supérieure. II eût été difficile défaire un autre choix. N'appartenaitil pas à la fondatrice, encore jeune et pleine de santé, de prendre les rênes de l'administration, lorsqu'il fallait encore créer, puis grandir, puis consolider Tensemble de l'œuvre ? Madame Gamelin assuma le fardeau sans se plaindre, et elle continua à travailler généreusement à
asseoir sur des bases solides et durables ce couvent, que Dieu protégeait encore plus visiblement que les hommes. Avec Tœuvre des orphelines et des dames pensionnaires qu^elle réussit à implanter chez elle, madame Gamelin se trouva bientôt à la tête d'un personnel de cent-vingt personnes. 11 y avait affluence toujours croissante de vieilles, jetées sur le pavé sans abri. Acette vue, et touchée de tant de misères, la supérieure de la Providence se mit en frais d'ajouter à soç couvent une aile de cent pieds de long, comptant sur les secours extérieurs plus que sur les siens. Le succès fut complet: en moins d'une année l'aile fut construite et payée.
A partir de cette époque, les œuvres de la mère Gamelin se succèdent sans se nuire avec une rapidité merveilleuse. Des missions s'ouvrent à la Longue-Pointe, à Laprairieet à Sainte-Elisabeth. Aujourd'hui les sœurs de la Providence ont des établissements dans presque tous les coins du Canada, aux États-Unis, jusque dans l'Idaho, le Montana et l'Orégon. Ainsi le grain de sénevé a produit un grand arbre aux rameaux verdoyants, au tronc robuste, que le plus violent orage ne saurait ébranler.
Mère Gamelin, considérée comme religieuse, mériterait qu'on lui consacrât un chapitre spécial. Le cadre restreint que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de lui rendre cette justice. Contentons-nous de dire que ce fut une religieuse modèle à tous égards, humble, pieuse, mortifiée. Il ne faut pas croire que tout fut rose dans sa vie. Elle connut des jours d'épreuves et d'afflictions. Mais en vaillante qu'elle était, elle les supporta courageusement, résignée, en semant à profusion autour d'elle les bienfaits de son inépuisable charité. Elle qui nourrissait une dévotion particulière pour le chemin de la croix, elle sut gravir, à l'exemple du Sauveur, un Calvaire bien douloureux. Ses plaintes cependant ne
comportaient aucune amertume : elles s'élevaient doucement vers Dieu avec ses prières.
La Mère Gamelin a laissé un journal autographe de ses retraites de 1846 à 1850. L'année qui précéda sa mort, elle écrivit ces lignes : *^En présence de toute la communauté, pendant mon oraison, ce matin, il m'a semblé que je paraissais devant mon Dieu: j'ai tremblé. J'ai pris la résolution de travailler de toutes mes forces à me mettre toujours en état de paraître en présence du souverain Juge." La mort devait la frapper bientôt, le jour même où elle avait présidé pour la première fois le conseil de la Communauté. C'était le 22 septembre 1851. Elle paraissait aussi bien portante qu'à l'ordinaire, lorsque le lendemain matin elle donna des symptômes évidents du choléra asiatique, qui faisait des ravages dans la ville. A onze heures, lé mal avait déjà atteint son paroxysme. Les religieuses, alarmées, l'entouraient et priaient. Mgr Bourget récita les prières des agonisants et reçut de la bouche de la mourante ce testament qu'elle laissait à ses compagnes : **Je vous transmets, dit-il, le testament de votre mère ; qu'il soit toujours la base de votre perfection: humilité, simplicité, charité." A quatre heures du soir, la mère Gamelin expirait ; son âme, portée au ciel par les Anges, fut placée dans le chœur des troupes célestes. Elle était âgée de cinquante et un ans, dont elle avait vécu sept en religion. Plusieurs guérisons merveilleuses, attribuées à l'intervention de la Mère Gamelin auprès de Dieu, prouvent combien sa réputation de vertu est solidement établie au milieu de la population. Cette réputation semble croître depuis les dernières années. La Providence a ses vues ; il ne nous reste, à nous, que la ressource de la prière, afin qu'elle intervienne, au temps voulu, d'une manière tellement directe, qu'il n'3^ aura plus alors qu'une voix pour demander un procès de béatification.
ADELE COULOMBE