‹ Servitude et grandeur littérairesChapitre 7 sur 8 · IH«AS · texte numérisé non relu

IH«AS

Tout ce que j'«i tu m'« douné à penser que l'essentiel, dans

l'évolution morale de l'écrivain, et ce qui cause sa crise d'âme la plus grave, c'est de dépasser le fait d'écrire par vanité, en se jugeant remarquable, en se relisant avec délice, en escomptant les brillants avantages. Dépasser ce stade — sans pourtant perdre la foi en soi-même : dépouiller la vanité, n'être plus mû que par la ferme espérance de produire bellement et de rendre tangibles d'utiles et nobles éléments de conscience, de les convertir en énergies. On est alors investi d'une force sincère, retrempé dans l'humilité. Mais on perd du même coup la force ascensionnelle de l'arrivisme, et quand on a résolu au fond de soi de ne plus jamais parler pour ne rien dire, on est mûr pour rentrer dans une existence studieuse et modeste au second plan des écrivains vraiment probes. Le succès est toujours immoral : et si par un hasard bien rare il est venu récompenser une belle œuvre créée hors de sa recherche, il la corrompt, et en compromet l'avenir. Le succès consiste dans une série d'opérations étrangères à l'œuvre elle-même. Il faut s'assurer une presse de lancement, une coterie de snobs et de femmes influentes, faire chuchoter, mendier des échos, ruser, concéder, trahir, s'initier à cent bassesses et roublardises : faute de quoi le plus pur chef-d'œuvre reste inconnu, et moyennant quoi l'œuvre médiocre est vantée. Entre l'auteur et le public l'histoire d'un succès est l'histoire d'un courtage rebutant où tout dépend du bon vouloir et de la cupidité des intermédiaires. Comme le chef-d'œuvre ne résulte que de l'union d'un talent et d'un caractère également supérieurs, le succès va le plus communément aux valets qui ont prémédité tout ensemble un produit propre à flatter le public et les Intrigues propres à le bien lancer : ils répandent une niaiserie, raflent leurs croix, leurs réclames et leur argent, et il n'y a pas de quoi se mettre en colère non plus qu'en présence de la vogue

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d'iiue denrée. Mais le grave et le triste, c'est de voir que pirfois des hommes de vrai talent et do caractère iuf(frieur se décident à ces manœuvres et de constater combien le succès les rapetisse et les stérilise. Il en est bien peu que le succt^'s n'émascule, n'embourgeoise, ne contamine pas, et sur l'œuvro suivante desquels ne se retrouve pas la maculaturc morale. Ce (ju'oii appelle le succès apparaît au public innocent comme une belle pâtisserie montée: en réalité il se cuisine si malproprement qu'on en aurait le dégoût, si on allait voir combien les marmitons qui le triturent ont les doigts crasseux. VuiU co que j'ai imnianquablement constaté depuis que j'observe la vie littéraire. Cette constatation, m'a donné une complète lucidité dans la direction de ma vie et l'accord de ses conditions extérieures avec mon opinion sur le succès, que je méprise comme ceux qui le vendent: et du même coup la zone de mes sympathies s'est trouvée délimitée, j'ai su qui rechercher et qui fuir. L'insouci du succès (je ne dis pas de la gloire, car c'est un des ressorts du travail et une dos routes vers le chef-d'œuvre), cet insouci m'a désigné clairement ceux qui avaient dépassé la vanité et s'en tenaient à l'orgueil — et ceuxlù seuls furent mes frères et mes amis.

Au fond, de toutes les formes de la servitude littéraire qu'il m'a été donné de connaître, c'est encore l'arrivisme qui m'aura inspiré le plus do pitié.

Les arrivistes sont de pauvres gens qu'il faut plainJre, et dont le vice est aussi tristement insatiable que celui des ava-

res. J'en ai regardé quelques-uns, en domptant mon dégoût, avec une vive curiosité, et leur activité m'eût fait aimer ta paresse. Ils mènent une vie de forçats, le repos leur est inconnu. On peut les diviser en brutaux et en insinuants — mais tous s'imposent le même hard labour, et plus ils visent à la grandeur, plus ils se ploient à la servitude. Quelle vertu de patience il leur faut pour monter tant d'escaliers, s'ennuyer dans tant de dîners et de soirées, user de tant de téléphones et d'autos, subir tant de rebuffades, entendre tant de niaiseries, parader et palabrer dans tant de séances de la Vanily Fair! Leur insatisfaction est éternelle. Ils se sont condamnés à avaler la couleuvre quotidienne pour parvenir à un certain but qui se recule toujours : et lorsque par hasard ils se déclarent satisfaits, en face de quoi se trouvent-ils? En face de la décrépitude et de la mort. Leur vie s'est usée à vouloir être membres de l'Institut, commandeurs de la Légion d'honneur, que sais-je? Et alors il ne leur reste plus que la perspective de vieillir et de mourir. C'est pourquoi, au lieu de deveuir aimables, indulgents et bons, comme il siérait à de véritables satisfaits, ils sont presque toujours aigris, méchants et animés d'une haine violente contre la jeunesse, jaloux d'elle qui obtiendra plus tard ce qu'ils obtinrent.

Ils sont quinteux et rebutants comme de vieilles courtisanes. Ils ont menti toute leur vie et ne s'estiment guère : leur vie intérieure est lamentablement vide parce qu'ils n'ont vécu que dans la préoccupation de paraître et de donner le change. Ils n'ont jamais osé dire Iqiur vraie pensée. J'en ai vu qui, à soixante-dix ans, riches, comblés de gloire et d'honneurs, redoutaient encore de parler franc, de crainte de se faire des ennemis — à un âge oh le seul ennemi est la mort prochaine et immanquable 1 Ils se cramponnent : encore leur passion est-

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elle co que le jargon Kantien appelle « uuofiiuilUé sans fin » car le véritablo arriviste no se couteute pas de réussir, il est seulement attiré par 1rs aubuiue.s que d'autres n'ohticndraiciit pas. Ai-'idiMiiicieii, il soulTre de so voir lV>^al de trente-neuf confrères. Su plaque de |;rand ai^jle ne le contente pas, car d'antres ont le ^riuid-cordon : et s'il a ce grand-cordon, il n'est pas le seul ù l'avoir. Le dramaturge qui obtient sa cinq-ccutième est enragé parce qu'un autre auteur fait recette: et le romancier qui lire à ceut mille a uœ crise de foie en constatant les gros t rages d'autrui, il se seut volé. Oh! les pauvres gens, (]u'ils sont plats et uiullieurcux ! Elsuilout, qu'ils sont humbles sous leur arrogance I Ils se sont privés délibérément du seul orgueil et du seul luxe de l'écrivain, la libre énonciation de l'opioioa : et do l'Art, qui seul doonc des joies au-delà de l'argenl, ils ont fait un moyeu d'avoir l'argent. Et cet argent, qu'en font-ils ? L'usage le plus sot, car ils s'ennuient. Ils entretiennent des maîlrcsses acariâtres, horriblement coûteuses et pas inéuje jolies — car les gens de lettres out la spécialité des maîtresses médiocres. Ils achètent du terrain, ils se font rouler |<iir les boursiers, ils fout la fètc stupide dans des cabarets, ils ye ruinent à la roulette. Très peu d'écrivains arrivés dépensent intelligemment et artistiquement leur fortune en achat de beaux livres, de beaux tableaux ou de belles et calmes demeures : le luxe de la { lupart sent le coulissier et la grande grue. Quant à faire du bien, nul n'y songe: ds ignorent le pauvre, et sont rats, ce qui est la meilleure façoo de resscinbier il la plupart des gens du monde. Et ils s'ennuient abominabletuetil, et ont des retours de mépris d'eox-mémcs qui sont secrets et terribles. Je n'en ai jamais vu ua qui ne fût ravagé, morne et prtinaturcment vieilli, élue rejetât sur la sori>'>l.: I(^ ,t,..'. i\i il.> rp qu'il •; '••«'>;• .»i.i..... .'. ^ '•• > - '- v ■

malgré leur morgue, ils ne se sentent rassurés : le moindre écho malveillant dans un petit journal les fait trembler. L'arriviste n'arrive pas : il tourne en cercle, indéfiniment, il enfile des bagues dans le carrousel de chevaux de bois de la fausse gloire. Quand il les a toutes enfilées, il les regarde, et il se dit: « Pour avoir tout ça, j'ai menti, menti, j'ai subi une foule d'avanies, j'ai fait des choses pas propres, j'ai été un cabotin et un pied plat, et je me dégoûte moi-même. Et à présent, il me reste à attendre mon bel enterrement ». Car le bel enterrement est le dernier terme d'une carrière d'arriviste bien réussie. Encore se tourniente-t-il de savoir s'il aura comme Un tel, des ministres pour tenir les cordons de son poële. Ah ! s'il pouvait rédiger lui-même d'avance ses nécrologies, s'assurer sa presse mortuaire! Pour arriver au trou final, il s'agit de se choisir un décor convenable. Et quant à sa rue et à sa statue, que ne ferait-il pas pour être certain de les obtenir, pour passer dans (( sa rue » de son vivant et s'arrêter devant sa statue! Là seulement se résignera sa vanité, devant la période de l'éternel oubli où il s'abîme tout entier.

Et cet homme chamarré, opulent, adulé, malgré tout son toupet, se trouve parfois un tout petit garçon devant le regard d'un artiste pauvre et loyal qui eût mieux que lui mérité la célébrité et la fortune, et qui le considère avec une compassion courtoise et dédaigneuse : car l'arriviste sait que cet artiste vaut plus que lui par le talent et la puissance de aiéditation créatrice. Et l'arriviste en vient parfois à envier le poète incompris qui ne se vend pas et que seule une élite comprend et admire. Ce sont ces cœurs et ces esprits qui le hantent : il voudrait en être aimé, il s'en sait méprisé et s'en exaspère. Il souhaiterait connaître l'ivresse de l'insuccès, par vanité raffinée, parce que cet insuccès est le signe certain de la supério-

Tilô lion encore reconnue. J'ai vu ainsi, un jour, un ucadrniicien enrichi par le roman scnliaicnlul cl le ihéAlre vertueux regarder Mallarint" : il essayait de le toiser, mais il en avait l'envie et la peur, cl il sentait avec rage que ce vieux poète modeste et pauvre, bafoué, régnait splendidement sur un petit groupe d'dines que lui n'annexerait jamais à son gros public de snobi nettes et do bourgeois. Il sentait, tout en ricanant, qu'un tel homme était au-dessus de lui comme un prince ruiné est au-dessus d'un bonnetier millionnaire. Il sentait qu'il n'était que la réputation en face de la gloire, le succès en face du génie: et c'était inouï, le degré de jalousie de ce regard. Et quelle lAchelé ! En aurai-je connu, de ces êtres réputés, décorés, influents, qui venaient à moi et me disaient: « Comme vous avez eu raison de dénoncer la sottise ou l'improbilé d'Un tel ! Comnie c'est vrai comme c'est bien à vous, comme c'est courageux I » Mais ils me chuchotaient cela en épiant s'ils n'étaient point entendus. II en fut auxquels je m'amusais à répondre gracieusement : « Dit par vous, cela aurait beaucoup plus d'autorité... » El ils protestaient: a Oh! moi... » El les prétextes péremptoiresel ingénieux suivaient. Encore étaient-ce lî\ de bons arrivistes, de ceux qui rougissent de leurs petites vilenies de conscience et ont gardé le sens du talent et l'admiration de la sincérité qu'ils ont décidé de trahir. Au fond, ils me trouvaient imprudent jusqu'à la stupidité d'oser dire sans fortune, sans appuis, ce qu'ils taisaient, et de préférer à la crainte des ennemis le plaisir de dire ma pensée — et en même temps ils m'en savaient gré dans cette partie de leur conscience -qui était demeurée saine. Beaucoup d'arrivistes ne se sont pas résignés sans luttes ni remords à inféoder leur talent de jeunesse à la nécessité de plaire et de mentir pour réussir; ils gardent l'amour de la beauté originale et le respect de l'intran-

sigeance, et sont, par instants, malheureux. Ce qui m'aura le plus étonné et déçu, c'est assurément la disproportion entre les talents et les caractères. Débutant, j'étais ivre de joie à l'idée d'approcher des artistes célèbres dont j'admirais l'œuvre, et je les jugeais conformes à leur œuvre. J'ai souvent souffert de leur constater des âmes médiocres, des caractères plats, l'esprit de vanité et de lucre et un terrible égoïsme. Par contre, c'est parmi les artistes médiocres, faibles d'imagination et de technique, que j'ai souvent trouvé des âmes d'élite, une sensibilité très fine, la compréhension et le sincère amour de cette beauté qu'il leur était refusé d'exprimer : et j'en ai conclu que la nature se divertissait cruellement parfois à jouer d'abominables tours. J'ai goûté auprès de mauvais producteurs, dont l'œuvre me désolait et glaçait sur mes lèvres l'éloge exigé par la politesse, les joies de l'amitié et du sain contact moral, et ces appelés valaient infiniment plus que les élus. Leurs confrères et la critique, ne les jugeant que sur leurs œuvres, les méprisaient : et pourtant, dans leur résignation, ils étaient humainement supérieurs aux autres. J'ai dû apprendre, au prix de rancœurs parfois amères, à séparer trop souvent mon estime pour les œuvres de ma mésestime pour les auteurs. J'ai même cru comprendre qu'il était peutêtre nécessaire que certains grands artistes fussent personnellement détestables, parce que tout ce qu'ils contenaient de noble s'objectivait dans leur création et que nous ne connaissions dans l'homme privé que le déchet : mais de tout temps il y a eu des maîtres qui furent individuellement vicieux, tarés et méchants, et des maîtres qui donnèrent l'exemple d'une beauté morale aussi admirable que leur beauté créatrice, et de ces derniers j'ai eu le bonheur de rencontrer quelques-uns : mais j'avais, à vingt ans, pensé que tous devaient êtres tels, et que

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loul «rlislo médiocre devait (-Ire un homme négli(,'en''I'V T m vio m'a démontra mon erreur.

Eu réalité, si jo recherche aujourd'hui la raison majeure qui lu'eujpécha de faire des efforts st-rienx et méthodiques pour ui'ussurer, couimo d'autres, « une belle carrière » et ce qu'ils appellent la gloire, fier pseudonyme de la réputation fructueuse, je ne la trouverai pus ailleurs (jue dans le profond ennui et l'invincible paresse que m'inspirèrent d'emblée ces efforts. Je trouve inutile d'aftichcr des motifs plus relevés. .l'ai regardé vivre et s'agiter des arrivistes, avec ou sans talent: j'estime quils menaieut une existence ércintante, absurde et misérable, dont je neusse voulu à aucun prix, et qu'ils étaient dupes d'un triste mirage. Si l'ou ambitionne la grande fortune et si l'on se sent, pour la conquérir, la mentalité do forban qui est indispensable, il est fou de la tenter par les arts et non par lo comuierce, l'industrie, l'agio. Je n'ai jamais vu d'arriviste, dans les arts, qui ne s'extéuudt pour assumer des charges toujours supérieures à ses b.-néOces, et il n'y u rien de plus navrant et de plus risible que cette société de demi arrivés qui, dans les milieux parisiens, se jettent mutuellement de la poudre aux yeux et s'endettent pour bluffer et se faire enrager les uns les autres, alors que chacun sait exactement ù quoi s'eu tenir sur le luxe et les gains du voisin : et il no peut pas ne point le savoir, puisque les tarifs de journalisme et d'édition sont contius, et que lu répartition du fonds littéraire peut se calculer au plus près eutre professionnels. En aurai-Je vu se ilétrir, de jolies âmes, et se gdcher, de jolis talents, dans celle surproduction par l'amour du sale argent et par désir de briller! En aurai- je connu, de ces forçais de la copie et de la toile au goût du jour, courant après le billet de mille comme ils couraient jadis après le louis, recevant eo

habit les commandes qu'ils recevaient en veston, ayant échangé le petit logis contre le bel appartement dû à un tapissier impayé, et se figurant qu'ils avaient « réussi » ! Non, vraiment, il ne me parut jamais qu'un tel résultat valût d'aliéner sa liberté d'opinion, de s'ennuyer avec art, de s'agiter frénétiquement, de s'enfieller, de se crisper, de devenir mauvais, arrogant, serviie ou mufle, alors que la vie n'est rien et qu'on peut la vivre à bon compte en l'ornant à sa fantaisie. Quand on voit de près ce que c'estqu'unea grande-première », ce tribunal de rosserie et d'incompétence qui sacre chaque hiver dix « chefsd'œuvre )) dont il oublie les titres avant la fournée de l'hiver suivant, on est pris de dégoût et de fou rire devant la a réputation )). Et s'il ne s'agit que de l'argent à gagner, je le répète, mieux vaut se faire boursier. Quant à la gloire, qui est un désir très beau de survie, on ne la peut connaître que viagère : c'est après la mort que la vraie gloire prend un sens, s'affirme, ou dépérit — et elle va presque toujours heureusement, justement, aux intransigeants et aux pauvres. J'aurai assisté avec stupeur à la tentative d'une petite société de gens de lettres et d'artistes pour singer les milieux mondains, c'est-à-dire s'appliquer à déchoir. Jamais, pour participer à un aussi bel idéal, je n'eusse consenti à me priver de sommeil, d'arbres, de longs repos féconds, de silence, de musique entre intimes, de francparler, de fantaisie et d'indépendance. La seule richesse inaliénable et authentique de l'artiste qui pense et qui sent consiste dans la faculté de penser et de sentir, c'est-à-dire de posséder pleinement l'univers et de trouver dans cette possession des joies gratuites indéfiniment renouvelables et d'une intensité merveilleuse. La misère n'est pas bonne à l'artiste, elle l'appauvrit moralement, lui décolore et lui fane la sensibilité : mais la fortune ne lui vaut pas mieux, et sa condition la plus

fuvorablo est une certaine uisaiice devant être méritée par un travail incessunt — une tenue correcte, un décor intime et plaisant, gagnés chaque jour avec une joyeuse énergie, sans rêverie ni surmenage, de modestes mais agréables béuéflces professionnels laissant intact et rendant plus cher le respect de la profession. Avec de la méthode, des mœurs nettes et une certaine curiosit(5 d'esprit, une telle condition peut être atteinte et conservée ù bon compte de budget et de temps, et elle m'est apparue la meilleure pour jouir du jeu des idées et du spectacle de la vie. On s'y moque de la réputation et des fatigantes acrobaties qu'exige sa conquête précaire, on n'y songe qu'à se contenter soi-même, on y est exempt de jalousie, de vilenie et de tout ce qui ride l'dme prématurément, et on y est en paix parce qu'on n'y excite pas la haine des arrivistes, dédaignant une aussi faible concurrence. On y peut essayer à loisir, selon ses forces, de créer pour soi une œuvre belle et complète ; et on y a un luxe inouï — car il n'y a pas de luxe comparable ù celui que l'iniaginalion et le sentiment peuvent créer. Quand on songe que l'immeuse majorité des hommes sont sourds ou aveugles, et qu'on est né avec le bonheur inestimable de savourer Watteau et Schumann, de goûter les plus fines nuances d'un ciel ou d'une feuille morle, on reconnaît qu'on est « arrivé » à une félicité qui ne cessera qu'avec la vie, et que la compréhcnsioii est la seule possession qui ne déçoive pas. Evadé des vaines servitudes, on reste très jeune d'âme, et pareil à l'enfant heureux dont parle Novalis a qui joue avec les formes et les apparences ». En un mot, s'étant mis prudemment à l'abri dans un petit coin de la société, on obtient de la vie, durant le séjour qu'on est appelé à y faire et dont la durée est indéterminable, ce qu'elle peut après tout ofifrir de plus agréable à ceux dont la sensibilité est raffinée.

Si mon Inclioation personnelle n'avait suffi à me faire adopter cette attitude, j'en eusse reçu le conseil par l'étude de l'existence des artistes vraiment beaux et grands. Ils se sont toujours moqués de l'arrivisme, ils se sont toujours contentés de peu, n'ambitionnant que les deux richesses gratuites et inaliénables : la libre opinion et la vaste compréhension. Nous dépendons beaucoup des morts. Je lis les vies des Trecentisti : Masaccio gagnait six sols par jour, Botticelli mourut pauvre, comme Lippi, Michel-Ange mangeait n'importe quoi et ne s'occupait de l'argent que pour en laisser à ses neveux. Si Léonard, Raphaël, Titien, Geilini furent fastueux, comme plus tard Velasquez, Van Dyck et Rubens.du moins n'acceptèrent-ils jamais un travail contraire à leur idéal, une observation relative à leur technique ou à leur style, et ce qu'on paya, ce fut leur volonté d'art et non leurs concessions au goût des sots. Rembrandt est mort misérablement. Ni Hais ni Steen n'ont songé à l'argent. Watteau a végété jusqu'à vingt- six ans, a prospéré jusqu'à trente-sept, mais il oubliait de réclamer son dû et est mort avec le scrupule d'avoir trop gagné — c'est-à-dire vingt fois moins pour de^ chefs-d'œuvre immortels que certains agioteurs pour quatre pommes de Cézanne, Est-ce que Beethoven ou Rude ont pensé à l'argent? Si Balzac s'est exténué pour gagner celui dont il avait le plus dur besoin, quel romancier frivole accepterait aujourd'hui son salaire? Goiument ont vécu Schubert, Schumann, Mozart? Est-ce que le père Franck est « arrivé ))? Est-ce que le père Fiaubert gagn;iit de l'argent? Est-ce que Prudhon, Millet, Corot, allaient dans le monde? Stendhal n'a pas touch3 pour toute son œuvre le prix de dix chroniques d'un de nos amuseurs de boulevard; Baudelaire pas davantage, je ne parle même pas de Poë et de Villiers de l'Isle-Adam. L'existence physique et morale de tous ces gé-

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itfcs crie le dédain de Parrivisino ot de l'argent. Cela ine sufHt, ']f, suis sttr d'avoir raison, et c'est ainsi qu'il faut vivre.

Je U tais surtout grâce à vous, ô vous les Miens, vivants ou ti^funts, avec lesquels Je continue ma roule, anii- • r: ^-"s sous ma Inmpc, toujours présents dtuis mon cœur.

Je ne vous ai pas tous nommés dans ce livre, écrit pour vous rt'mt:rcier de l'aide tjuc vous m*avez donnée et qui me soutiendra Jusqu'au bout. Stéphane Mallarmé, Auguste Hoilin, Puvis de Chavannes, Constantin Meunier^ Emile Verhaeren, Paul Adam, Fantin-Latour, Eugène Carrière, vous ('tes réutiis aux Immortels dont vous fûtes les disciples. Pour rinis comme pour eux la servitude et la grandeur de notre état ne sont plus qu'une égale, pure et sereine lumière ; maintenant sans souff'rir vous écoutez les réponses aux sommations que votre génie humain adressait à l'éternel silence. Ceux qui l'xistent encore, ceux dont ma main s'honore d'étreindre parfois les mains, se Joignent d moi pour l'hommage et le souvenir.

Des uns et des autres Je suis l'humble et reconnaissant apjnenti. Par tous J'ai su qu'il n'y a ni les arts ni les lettres, mais l'Art, unitaire, indivisible, avec une méthode unique, science suprême et transfiguratrice de la vie terrestre. Par tous J'ai appris les paroles de notre Pater pour, aux heures lourdes de doute et de chagrin, les murmurer:

« i\os maîtres qui êtes aux deux, que votre nom soit sanctifié : que votre régne arrive par la persévérance de nos dilec-

lions : que votre volonté soit faite dans le travail que nous osons après vous : nous ne devons demander que le pain quotidien, donnez-nous pour nos âmes celui de votre exemple et de votre science : pardonnez-nous les offenses de notre imperfection et de nos erreurs, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, car toute haine est vile et stérile, et vous, les Génies, les Héros et les Saints, vous avez été injuriés et reniés : ne nous laissez pas succomber à la tentation de ta mode, du lucre et du mensonge, mais délivrez-nous du mal du faux orgueil. Ainsi soit-il ! »

£"71 moi qui ne suis rien lève- toi, Noblesse de notre état, pour que soient remerciés dignement les aînés et les frères qui m'apprirent à te servir et à révérer ta grandeur.

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