‹ SeulChapitre 76 sur 145 · L'IDOLE · texte numérisé non relu

L'IDOLE

Ton calme infranchissable est armé de sourire ; Ton front est comme un mur imprégné de secret, Un mur pâle où la main céleste vient d'écrire Des mots que nul ne comprendrait.

Sphinx adorable, ô fleur de l'énigme éternelle, Tes yeux ont la froideur superbe des émaux, Et sans rien voir de nous, tu couves sous ton aile Tous les bonheurs et tous les maux.

L'ange mystérieux, si fort par sa faiblesse, Et dont les volontés sont de ne rien vouloir, L'ange cruel et doux qui caresse et qui blesse Avec le même nonchaloir!

Idole aux gestes lents, reine des solitudes, Du fond de la misère où ton œil ne voit rien. Je t'admire, et devant tes roides attitudes, Mon exil a pitié du tien.

Tu souffres sans savoir ta souffrance, ô statue. Marbre de pureté, de silence et d'ennui : La voix d'amour chantait vers ton cœur, et s'est tue Sans avoir monté jusqu'à lui.

Tu n'entendras jamais la chanson qui console:

Tu fais de la lumière et rien ne luit pour toi ;

Et lorsque je gémis vers tes fiertés d'idole.

Les dieux te plaignent plus que moi.

iO.

Je ne souffre jamais si bien qu'auprès de vous ; Vous êtes un bourreau savant, charmeur et doux. Mais l'avenir est long et notre âme est chétive : Ne m'attristez pas trop s'il vous plaît que j'en vive, Et gardons quelque angoisse aux jours non révolus. A force de pleurer je sens que l'heure arrive Où je voudrai souffrir et n'y parviendrai plus.

l'adorât 10 \. ir

LE MAL D'ALMER

0 mirage éternel de la loi qui nous leurre! Chemin d'espoir, ayant le désespoir au bout, Culte immense d'où sort l'universel dégoût, Long martyre du temps qui peine à bénir l'heure !

Mysticisme charnel! Que ton vœu nous effleure Et nos vœux les plus chers vont s'efl'ondrer d'un coup : Le désir d'être deux mène à l'exil de tout, Et le rêve de joie est fait pour que l'on pleure !

Mais on va! La main douce est comme un poing de fer, Et c'est la voix du ciel qui nous guide à l'enfer, Et c'est la faim d'aimer qui nous gorge de haines!

L'appel des voluptés ne conduit qu'à souffrir,

Et tant qu'il reste un peu de sang au fond des veines,

L'on meurt de vouloir vivre et l'on vit de mourir!

J'aime: à quoi bon? Je souffre: à quoi bon? L'heure passe! Je m'agite, et je suis l'atome dans l'espace,

Le moment dans l'éternité; Je crois penser, aimer, vouloir, et je m'empresse, Et chaque angoisse, chaque effort, chaque tendresse

Me hurlent leur inanité.

Ma chair et mon esprit sont le jouet des normes : Je marche, fou, tendant mes deux bras vers des formes

Qui n'existent pas plus que moi ; Et toujours, et je vais, de caresse en torture, Histrion du hasard, hochet de la nature,

Bouffon grotesque de la Loi!

l'adoration. 117

Ivre, lançant des cris et secouant des armes, Droit devant moi, masqué de rire, orné de larmes,

Je vais sans savoir où je vais :

L'heure ordonne l'amour, j'aimerai jusqu'au crime, Et sans rien voir, je cours sur le bord d'un abîme

Vers l'égoïsme ou les forfaits!

Je vis, pa'rce qu'il faut que l'œuvre s'accomplisse Je veux, et je ne suis même pas le complice

Des désirs que roule mon sang; Je suis la chose errante, aveugle, qui se brise Sitôt qu'elle a fini la besogne incomprise

Qu'il lui fallait faire en passant.

— Chère âme, ô ma Psyché, mon âme parfumée, Ne t'enorgueillis pas d'être si bien aimée :

J'aime, non pas toi, mais par toi!

Car nous ne sommes rien dans notre propre vie. Et la route d'amour qui veut être suivie

Nous conduit sans dire vers quoi.

Nous sommes le troupeau d'émigrants qui s'agite, Les émigrants fiévreux qui vont, ici, là, vite,

Et reviennent d'un air pressé, Bourdonnent, et jetant des mots sans les comprendre, Font une chose, une autre, une autre, pour attendre

L'heure du départ annoncé.

l'adoration. 119

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