Shakespeare
Ün des spectacles les plus curieux que nous présente l’histoire littéraire des temps modernes, est sans contredit la variété et l’étrangeté des appréciations dont Shakespeare a été l’objet. Longtemps méconnu dans son propre pays, il n’oblint le droit de bourgeoisie dramatique qu’au prix de mutilations ou même d’additions qui rendaient souvent ses œuvres méconnaissables; et quand, après plus d’un siècle écoulé , la curiosité britannique se porta sur son caractère personnel , elle se dédommagea, par des hypothèses arbitraires et souvent absurdes, de l’impossibilité où elle était d’obtenir une satisfaction rationnelle. Une grande idole nationale, intronisée à la fois par le patriotisme et par l’esprit de secte, était en possession séculaire des hommages et de la reconnaissance publique. Cette idole était la
INTRODÜCTION.
reine Élisabeth; et l’on comprend qu’il élak impossible au peuple anglais d'inaugurer le culte d’une seconde idole contemporaine de celle-là, sans avoir préalablement établi entre l’une et l’autre une entente cordiale qui calmerait les scrupules de leurs adorateurs respectifs. De là toutes ces fictions dépourvues de sens et de fondement historique, auxquelles chaque génération n’en a pas moins donné son aveugle sanction. En dépit de l’absence totale de documents authentiques, on s’est obstiné à faire de Shakespeare un poêle de cour, et, d’induction en induction, on est allé jusqu’à faire de lui, non-seulement un adepte, mais un apôtre de la religion nouvelle. Enfin, on a découvert, dans ces dernières années, que ses sonnets, où les effusions de son amitié pour Soulhampton sont mêlées d’allusions si amères au despotisme de son temps , ne sont autre chose 'que des messages de tendresse respectueuse à Elisabeth et que, si ces messages sont adressés à un homme, au lieu d’être adressés à une femme, cette licence physiologique a pour but très-innocent de donner une idée du caractère viril de celte reine incomparable.
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Il faul dire, à la louange de la critique allemande, qu’elle n’a été ni puérile , ni superficielle; mais elle a été trop souvent systématique, ce qui a produit des inconvénients d’un autre genre. Quand Lessing l’inaugurait, il y a cent ans , comme machine de guerre contre le théâtre français, elle avait des allures plus libres, parce qu’il y avait une ligne de démarcation très-distincte entre son domaine et celui de la philosophie proprement dite. Depuis que les empiétements successifs de celte dernière puissance ont troublé ses rapports naturels avec les diverses branches de littérature, la critique littéraire s’est aussi ressentie de cette perturbation, et, quand elle s’est appliquée aux œuvres de Shakespeare, elle s’est presque toujours laissé dominer par un point de vue emprunté à quelque système qui venait d’éclore. Dans un certain sens, c’était un proès sur les philosophes du xviii* siècle qui, par l’organe de Voltaire et de son digne disciple Frédéric, avaient comparé Shakespeare à un sauvage inspiré par l’absorption des liqueurs fortes ; mais, d’un autre côté, c’était un chemin ouvert aux appréciations fausses, incom-
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plèles et arbitraires. Si les uns l’excluaient de leur panthéon comme un barbare, les autres saluaient en lui le précurseur de la grande révolution intellectuelle qui remuait les esprits pour les assainir, et Shakespeare devint ainsi ce que Dante a été plus d’une fois de nos jours, l’apôtre bien innocent des idées les plus diamétralement opposées à la tendance générale de ses ouvrages.
Son influence sur les évolutions du génie poétique de Gôthe eut quelque chose de magique ; car elle lui arracha, sur des questions qu’il croyait avoir résolues, des rétractations qui étonnèrent ses admirateurs et qui durent l’étonner lui-même. On peut dire qu’à son point de vue de po^e naturaliste, il sut donner à ses appréciations une portée bien supérieure à celles de ses devanciers et de ses contemporains ; mais il dédaigna le côté religieux de son sujet, ou du moins il l’étudia tellement à rebours des données qui s’offraient à lui, qu’il arriva de plein saut à cette incroyable conclusion ; que Shakespeare était le poète protestant par excellence.
Chose singulière ! Pendant que Gôthe s’exta-
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siait sur le naturalisme de Shakespeare , Schiller, avec beaucoup plus de raison, s’extasiait sur son idéalisme, mais sans entrevoir ni même soupçonner la source à laquelle le poêle anglais avait puisé cet ordre de beautés qui n’étaient pas purement dramatiques. On sait que l’auteur de Marie Stuart et de Wallenstein attachait peu d’importance aux croyances religieuses de ses personnages et que, quand on lui demandait pourquoi lui-même n’en avait aucune, il répondait : par religion.
Ainsi il fut bien décidé que, si Shakespeare avait une religion, ce ne pouvait être que la religion au nom de laquelle on avait ruiné et persécuté sa famille, et l’élude qu’on fit de ses œuvres pour mettre cette vérité hors de doute, conduisit à des découvertes tellement curieuses qu’on ne sait plus comment les caractériser. On trouva que le christianisme de Shakespeare, essentiellement différent de celui de Galderon, était le christianisme simple, positif et biblique des protestants (1), et que si la conscience popu-
(<) Vehse, Shakespeare Protestant, Poliliker, Psycholog, und Dichter.
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laire était encore si vigoureusement chrétienne en Angleterre et dans les États-Unis d’Amérique, la gloire en revenait à ce génie d’origine ludesque, qui avait appris à ses compatriotes à ne plus regarder le prêtre comme une personne sacrée (1), Enfin, par un dernier effort d’appréciation comparative, on trouva que la plus forte preuve du protestantisme de Shakespeare, c’est que son action s’arrête là où le catholicisme domine.
D’autres critiques sont allés encore plus loin et ont retranché Shakespeare de la communion protestante, pour le faire descendre d’un ou plusieurs degrés plus bas dans l’échelle des croyants. Mais ce retranchement est, chez ceux qui l’ont fait, un éloge plutôt qu’un blâme et n’a rien de commun avec les accusations d’impiété, de sacrilège et même d’athéisme auxquelles s’est livré l’intempérant et révérend docteur Birch. Au contraire , le professeur Vischer, en faisant du grand poète un panthéiste, et le professeur Gervinus, en faisant de lui un rationaliste étranger à toute religion positive, ont cru lui poser une couronne de plus
(I) Ihm ist der Priester nicht mehr eine heilige Person. Vehse, ibid.
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sur la tête, et cette même prétention perce à travers toutes les formules admiratives de Gôthe. Il ne restait plus, pour compléter le cycle, qu’à l’enrôler sous la bannière du paganisme, et c’est ce qui a été fait de nos jours par le trop fameux Heine qui n’a pu résister à l’ambition de se donner un tel coreligionnaire.
On voit que le grand débat dont nous parlons n’est pas de fraîche date, et que les pièces qui figurent au procès, se sont multipliées avec une rapidité qu’il est presque impossible de suivre, ce qui n’empêche pas qu’on y remarque une lacune dont il est difficile de se rendre compte. Pourquoi, dans cette controverse dont les proportions ont grandi avec l’intérêt croissant qui s’est attaché au nom de Shakespeare, pourquoi toutes les opinions, religieuses ou philosophiques, sont-elles plus ou moins représentées, à l’exception d’une seule, laquelle avait cependant à faire valoir, outre son droit de premier occupant, des inductions bien autrement décisives que celles sur lesquelles les philosophes protestants et autres ont fondé leurs prétentions respectives? Or, c’est précisément
INTRODCCTiON.