CHAPITRE HUITIÈME
Ck>nsidérations générales sur le théâtre de Shakspeare, — L'homme et ie poëte. — Les critiques de Sbakspeare au dix-septième et au dixhuitième siècle en Angleterre. — L'acteur Garrick. — Révolution que les Allemands opèrent dans la critique de ses œuvres. — Lessing, Goethe, Schlegel. — Ce qu'ils ont fait pour sa gloire. — Ce qu'il y a de yrai et de faux dans leurs Jugements. — Leurs successeurs. — Traits particuliers du génie de Shakspeare.-^Son étendue, sa variété, ia ressemblance avec la nature. — Moralité de ses œuvres.
La biographie de Shakspeare est aussi obscure que sa renommée est glorieuse. Nous ne savons de lui que ce que nous apprennent quelques rares anecdotes, dont Tauthenticité est douteuse, et ce que nous révèle l'étude de ses drames et de ses sonnets. Quoiqu'il ne faille point abuser des conjectures dans un sujet^ si délicat, et où Ton risque si fort d'attribuer au poète des pensées qui appartiennent à ses personnages, ses œuvres nous en disent plus sur son caractère que ses contemporains. Quand nous voulons nous représenter sa physionomie probable aux différentes époques de sa vie, nous nous le figurons, et ce n'est pas là sans doute une pure illusion, sous les traits des héros qu'il met successivement en scène; nous le voyons d'abord gai, moqueur, et ce-
pendant amoureux avec Bénédict, amer avec Hamlet, et enfin plein de sérénité avec Prospéro. Si nous cherchons dans son théâtre un personnage qui réunisse en un seul rôle la plus grande pattie dei ({ttalltéè Qile nous lui supposons, nous pensons au prince Henri, simple, jovial, sincère, ennemi de Fétiquette et de tout vain cérémonial» ami de la boniM ehère et des plaisirs de la jeunesse, mais gardant précieusement, au milieu de ses désordres, le feu de TinieUigence et la sére des sentiments généreux; actif quand il faut agir, plein de faîson quand il faut gouverner ; ardent comme un-ehevaUer^ sage comme un diplomate : admirable composé de gaieté, d'imagination et de raison, qui à coup sûr n*est pas tout Shakspeare , mais qui lui ressemble peut-être plus qu'aucune de ses créations.
Il est permis de croire que le jeune habitant de Stratford-sur-Avon, qui venait, vers 1586, chercher fortune à Londres, et qui se mêla tout de suite à la société fort dissipée des ^teurs et des auteurs dramatiques, n'y vécut pas en puritain, quoiqitf'il laimâi derrière lui, dans sa proviMe, fm« femme eidés enfamls^ Les ebainies peintures qu'il £ait de l'amoiâ* dans ses poèmes, Tifnfluence irrésistible qu'il lui attribue ô^tks éés éomédies, les élans passionnés et douloureu:^ àé ses sonnets trahissent chez lui une expérience personnelle à laiquelle l'imagination toute seule ne pourrait pas suppléer. Il fatït avoir aimé pour comprendre ainsi les joïe» et les douleurs de la passion. Mais le poète dramatique,, qui doit peindre la nature sous ses aspects les plus divers et conserver pour eela toute la liberté de l'observateur, ac^quîert de bonne
heure un grand empire sur lui-même. Quelle que soit f ivresse du plaisir, il ne s'y livre jamms tout entier, et
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au moment où i! s'enflamme en faisant parler les amants, son esprit lucide proteste en faveur de la raison contre Tamour, soit par l'ironie, soit par le bon sens. Dans Roméo et Juliette^ qu'on a appelé l'hymne de l'amour, il corrige les transports amoureux des deux jeunes gens de Vérone par les leçons de frère Laurent. Sans connaître Thlstoire secrète de ses premières années, nous pouvons être certains qu'au plus fort de la passion il a dû se* tenir à lul-môme le langage que le moine tient à Roméo. Jamais il n'a perdu de vue les vrais principes de la sagesse.
Du reste, au moment où il écrivait ses comédies, qui roulent en général sur une 'intrigue d'amour, l'amour l'absorbait si peu qu'il composait en même temps ses drames historiques, qui sont l'œuvre d'un esprit politique plutôt que d'un amoureux. Puis, à l'âge de la maturité, il renonça presque complètement à traiter le sujet favori de sa jeunesse, et fl fit des tragédies telles que Macbeth, le Roi Lear et Timon d'Athènes, où la passion ne joue aucun rôle. C'est l'époque où, sous l'influence de chagrins domestiques, peut-être par suite de la mort de son fils Haraet et Ses malheurs de son ami Southampton, il semble incliner à la mélancolie. Cependant la tristesse ne le domine pas plus que le plaisir ne l'avait dominé. Dans ses œuvres les plu» tristes, il y a des éclairs de gaieté, et pendant qu'il les compose son imagination féconde en conçoit de plus légères.
Le poëte dramatique doit avoir un caractère tout différent de celui du poëte lyrique. Ses impressions personnelles ne doivent jamais être assez absolues pour l'empêcher de partager les sentiments divers , souvent contraires aux siens, que les situations dramatiques
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l'obligent à attribuer à ses personnages. Cette impersonnalité nécessaire au dramaturge, aucun écrivain moderne ne Ta possédée à un plus haut degré que Shakspeare, et c*est là une des causes de sa supériorité. U reste jusqu'à un certain point maître de lui-même , lorsqu'on croit qu'il s'abandonne le plus à l'inspiration , il maintient une sorte d'équilibre entre ses facultés , et la pensée qui le préoccupe le plus, pendant qu'il écrit, ne l'empêche pas d'accueillir des idées opposées et de les exprimer aussi bien que s'il n'en avait pas d'autres. Il n'est jamais assez gai pour ne pas être en même temps sérieux, assez passionné pour ne pas être raisonnable, ni assez triste pour ne pas redevenir gai. Comme l'avocat qui plaide aujourd'hui pour celui qu'au besoin il accuseraitdemain , il éprouve tour à tour les sentiments conr tradictoires de ses héros, il s'identifie avec chacun d'eux, et il compose sa physionomie à leur image, sans qu'aucun d'eux nous rende exactement la sienne. Ne fait-il pas parler dans la même pièce , avec une égale vérité , lago et Desdémone ; ailleurs, Edmond de Gloster et Cordélie, Falstaff et Hotspur? Aucun de ces personnages n* exprime la pensée du poète et ne répond à un état particulier de son esprit. Sont-ils pour cela inférieurs à ceux que nous regardons comme les interprètes probables de ses sentiments? Qu'il prenne la parole en son nom ou au nom des autres, il n'oublie pas qu'il fait une œuvre dramatique dans laquelle il faut avant tout mettre d'accord les caractères et les situations.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas dans ses pièces des élans lyriques étrangers au sujet , ou des réflexions morales déplacées dans certaines bouches, par où Ton voit percer les idées personnelles de l'homme. Au con-
traire» ces hors--d*œuvre sont fréquents chez lui, mais ils n*y prennent jamais la première place , et ils n'y entravent pas le développement dramatique de Fintrigue. S*il cède à l'inspiration du nioment dans le détail , il la subordonne, dans Tensemble, au plan qu'il a conçu. Il a-beau s'égarer dans les chemins détournés, il tient toujours à la main un fil conducteur qui le ramène tôt ou tard au but qu'il veut atteindre. Irrégulier en apparence et intempérant par accès, il n'en ordonne pas moins avec art ses conceptions. Donner beaucoup à l'imprévu, au hasard, à la fantaisie, mais ne pas s'y laisser entraîner, et se réserver, à travers tous les écarts, la direction vigilante de soi-même , c'est là une règle qu'il suit dans son théâtre aussi bien que dans sa vie. Le peu que nous savons de ses actes s'accorde avec cette opinion.
Il vit au milieu d'une société brillante et dissipée de gentilshommes et d'auteurs dramatiques, il partage souvent leurs plaisirs, il acquiert parmi eux la réputation d'un joyeux compagnon ; le soir, à la Sirèney il tient tête à Ben Jonson, buveur et causeur intrépide, ou il poursuit, en compagnie de lord Southampton, quelque aventure galante. A le voir, on le prendrait pour l'esprit le plus léger de cette bande d'épicuriens. Qu'on ne s'y trompe pas néanmoins I comme son héros le prince Henri, après avoir badiné avec Falstaif et Poins, il sait se débarrasser de l'un et de l'autre , et traiter sérieusement toutes les questions sérieuses. Beaucoup de poètes de son temps vivent misérablement faute d'un peu d'ordre. Marlowe finit mal, après avoir mal commencé. Massinger se débat de longues années contre la misère sans pouvoir en sortir. Shakspeare agit avec beaucoup plus de prudence.
Cet habitué de la taverne, ce gai convive et cet homme
de plaisir ne se contente pas dee jQuissaaoes faeiles de rheure présente; il veut assurer sen ayenir et celui de ses enfants, acquérir une fortune l^norable, et par suite rindépeadaaee ; il fait des ealcul* de père de famille, il éconoBiise une partie des bénéfices que lui rappela la ttiéàtre, et il acbèle dee propriétés, coBsme un bourgeois avisé qui plaoe bien son argent. Ea lAftS, il &it Tacqui-t sition dune belle n^iaon à Stvatford, où il espère se re^ tirer et se fixer; en 4MS-3, il devient prolétaire de trois pièces 4e tene auxquellea il €^ ajoute d'autres em 4 6M. En 4 êOft, dans le <piartier de Londres qu'il ha^ bitait, à Souttiwark, il pa^rait la taxe des pauvres sur le même pîed que les habitants lea plus imposé» et les plus riclties. Collier estime cpiespn reveau moAtaft, Au»s tes dernières amiées, à 4âO kvres sterliai^ (4tik,0tûftfr.), qui représentent près de 4D,OdO franoa de notre monnaie. Dès 4efti, il avait r^uoiioé à paraître sur les plamdàes, sana doi^ pour &ire plf|iS;faoitettent partie 4^ la boup^ geoisle ou plutèt de ce qu^u appeU^ ^n Angieterce la getâr^p; il ne restait piusu allaehd au tt^àtre que coi&me aotioimaire et auleu^ dramatique \
Cette ^i^ de bon scba pratique , caeliée sous tant d'imaginatioià, caractérise bieuf la raee au^koesaxonne- ShaktSpeare tire parti de sou génie «a véritable Anglais. Eie soa vivant méme^ sa conduite éÉait citée coBune un eo^en^ple à aea camarades. & Soyes mesurés comme Sliakspeare, » dtt au^ eospiédiens un^ pampUétaire di^
^ temps. Sa modération égalait, eo. etfeé, sou kablleté. Quand il eut fait sa foréune et acquia dan&k monde' le rang honorable que donae toujouirst la richesse en An**
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gleteire, il se retira sagement, préférant la liberté aux plus brillants sueo^. Sa i«enoffîmée éclipsait celle de tous les poêles de son temps; chacun de ses drames obtepaît un triomphe eertain. Aucune tentation néanmoins ne put le déel^r à rester à Londres où tant d'ap« plaudissements Tattendaient eneore. n voulut se recueillir dans la retraWe avwit de mourir, et il donna ainsi un nouvel exemple de cet empire sur ïuî-mème que tous ses aotes antérieurs nous révèlent. Deux ans après, en 4646, U mourut à Tftge de cinquante-deux ans.
Shakspeare mort, que devinrent ses œuvres f Étaientelles très-populaires de son vivant et le furent-elles après lui? Les témoignages de ses contemporains sont unanimes sur ce point. Nous savons positivement que, pendant sa vie et après sa mort, jusqu'à la fermeture du théâtre, en 1640, elles excitaient une admh*ation générale ; elles étaient applaudies et redemandées sans cç^se sur la scène. En 1604, dans un court espace de temps, sur treize pièces jouées devant le roi Jacques I^, il y en avait huit de Shakspeare. En t6tt, sur cinq pièces jouées par les' acteurs du roi à Whitehall et à Greenwieh,. iLy en a deux de Shakspeare, le Conte cf hiver et la Tempête. Ce grand succès se continua sans interruption sous le règne de Charles 1»^. Ni ïîetcher, ni Massinger, ni Shirley, les plus brillants de ses successeurs, ne lui disputèrent la faveur du public. L'opinion universelle lui attribuait le premier rang parmi les auteurs dramatiques. On composa en son honneur des milliers de vers
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insignifiants comme poésie, mais très-significatifs comBoie preuve de 1* enthousiasme qu'il inspirait. Ben Jonson, qu'on a souvent accusé d'être jaloux de lui, et qui, en effet, soutenait des doctrines opposées et ne prodiguait pas l'éloge à ses adversaires, a rendu hommage plusieurs fois à la supériorité de son génie, et le répétait noblement quand il écrivait ces vers : « Doux cygne de F Avon, quel spectacle ce serait de te voir apparaître de nouveau dans nos eaux, et prendre sur les rives de la Tamise ces ébats qui plaisaient tant à Elisabeth et à Jacques ! > La république ferma les théâtres. Les puritains que Ben Jonson avait livrés au mépris sur la scène, avec le pressentiment de leur prochain triomphe, réalisèrent toutes les craintes des acteurs et des auteurs en interdisant les représentations dramatiques. Ils arrêtaient ainsi le développement d'un genre littéraire qui avait été bien glorieux pour leur patrie, et obéissaient moins peut-être à leurs scrupules religieux qu'au désir de se venger des attaques dont ils avaient été l'objet. Mais il faut avouer que le théâtre devait scandaliser beaucoup d'honnêtes gens par la liberté de ses peintures. Quand on lit les pièces de Ford et de Massinger, on se demande comment elles ont pu être représentées devant des femmes. Ce qu'y disent et même ce qu'y font les héros rappelle la licence des comédies d'Aristophane, le plus libre des Grecs, et de Machiavel, le plus libre des modernes. Ce n'a pas été une des moindres fautes des Stuarts, que de paraître encourager la corruption des mœurs dans un pays où l'on préfère au fond les qualités solides aux qualités brillantes, et où la vertu affecte plus qu'ailleurs des formes austères qui tiennent à l'énergie primitive de la race. Le puritanisme était une réponse
du vieil esprit anglais à la cour qui ne tenait pas assez compte de ses répugnances.
La restauration ramena, avec la dynastie des Stuarts, les mêmes tendances corruptrices. Elle rouvrit le théâtre, mais elle ne le corrigea pas; elle provoqua, au contraire, sur la scène un nouveau débordement d*obscénités et de dévergondage. Les règnes de Charles P" et de Charles II, quoique séparés Tun de Tautre par une révolution et plus de vingt ans de silence, sont, dans toute l'histoire d'Angleterre, ceux où Ton a joué le plus grand nombre de pièces immorales. Du moins sous Charles I«', la grande popularité de Shakspeare contre-balançait le succès de ses héritiers. Mais il n'en fut pas de même sous Charles II, où une société frivole, uniquement occupée de plaisirs, ne pouvait comprendre les fortes beautés du grand dramaturge. Dryden raconte qu'on jouait alors deux pièces de Beaumont et de Fletcher pour une de Shakspeare. Cette proportion est la preuve la plus manifeste de la décadence du théâtre et du changement qui s' était opéré dans le goût du public. Préférer Beaumont et Fletcher à Shakspeare, c'est préférer l'amusement qui résulte des complications de l'intrigue et de la nouveauté des sujets aux plus nobles émotions de Vart dramatique. Leurs pièces fourmillent de beaux vers ; ils éblouissent les yeux, comme les poètes espagnols , par une succession de scènes brillantes ; mais ils n'ont ni conçu un caractère, ni composé un drame complet. Tout ce qu'ils écrivent porte la marque de r improvisation. Ils n'appuient sur la peinture d'aucun sentiment i ils glissent à la surface des choses sans entamer les questions morales et psychologiques que soulève le drame. C'était bien là le théâtre superficiel qui
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convenait aux courU^ana ie la restauration, pressés de jouir, de varier leurs plaisirs, et incapables d'aucane application sérieuse. Beaumont et Fletchev lear eAraient en môme temps des peintures voluptueuses qui chatouillaient leurs sens. A tous ces titres, ils devaient plaire et ils plurent.
La longue éclipse de la renommée de Shakspeare commence à cette époque. Bile s^explique par deui causes principales : par la nouvelle composition du public qui assistait aux représentations dramatiques, et par la prédominance du goût français que Charles II rapportait de la eour de Louis XIV. Le publie, du temps de la restauration, n^était plus, en effst, cette foule nombreuse qui, venue de tous les rangs de la société, formée d'artisans, de soldats, de bourgeois et de gentilshommes, remplissait, sous Jacques !«', dix-sept théâtres, et exprimait par son admiration ou par son blâme les sentiments d'un peuple entier. Shakspeare était son hr vori, comme il le sera toujours, en Angleterre, de toute réunion où l'élément populaire dominera, liais les Stuarts, en rouvrant le théâtre, ne le rouvrirai qu'à une société restreinte; car ils n'autorisèrent que deux salles de spectacle et deux troupes d^acteurs : la salle de Drury-Lane, dont Killigrew fut le directeur, et la salle de Govent-Grarden appartenant à Davenant. L^auditoire peu nombreux que contenaient ces deux édifices subit plus facilement une influence étrangère que ne l'aurait Mi la foule. Les gentilshomiaes y donnèrent le ton et y mirent à la mode la tragédie classique , telle qu'ils Pavaient vu représenter à la eour de France dont ils ad-^ miraient le bon goût. Qn s'aperçut alors , pour la première fois, que tes pièces de Shakspeare manquaient de
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régularité et de eorrection. On les joua moind^, et ce qui fut pi9 eno(Mre on les altàra » pour en retranchei* ce qui choquait les beaux esprits et y introduire des chan^ gements conyentioiinelSi Nahum Tate remaeia le Bm Lear et Richard IL Un poetë spirituel^ fimis frÎToIe^Je duc de Buckingham « erut améliorer JukB Géèar en composant une trâgédio^tfil intitula ta M&rtde Marem Brutun. Lord Ldndsdowne syotita une seène de son invaition au MarehoM de VeHiêe. Datenant^ qui Mzhait à laisser croire qu'il était le fils nâtui^el de Sbakspeare^ parée que sa mère te&aii mê «ûbetge mi^ la route dëStratford à Londres^ qu'elle atait le cœur tendre, et que le po6tê ne manquait jamais def s'arrêter efaes elle pendant ses voyages f maintenait encore sur la scène les Gèilvres dé Sun père ptltatif ; mais pour faire areo profit son métier de dîrecteutèt attirer une cour qui vantait sans cesse les magnificences de la Franoé, Il attacha bien plus de prix att luie ded décors et à la beaiuté de Tappareil théâtral qu'à là conservation et à la représentation des textes anciens. Entre ses mains, le drame glissait sur la pente de l'opéra et devenait uù spectacle pour les yeux, bien plus qu'une jouissance initellectuelle ou une source d'émo^ tiens. Il laissa transformer la Tempête en Ile enchantée et le Songe d^une nuit d'été en Beine deê Fées *.
En même temps, quelques partisans des règles d'Aristote et des pièces françaises hasardaient des épigrammes contre le vieux théâtre du siècle d'Elisabeth. Rymer, favori delà cour, et qui dédiait à Charles II son ouvrage sur Fart dramatique, après s'être moqué des tragédies de Fletcher, surtout de Bollon et de la tragédie de
1 • Voy. A History of opinion on the writingé Shakspere , — dans rédition de Shakspeare qu'a publiée Baudry à Parid, t. IX.
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jeune Fille^ œuvres fort attaquables assurément, appelle Othello la tragédie du mouchoir de poche et tourne en ridicule le rôle dlago. C'était un écrivain politique et on pouvait mettre ses erreurs littéraires sur le compte de son inexpérience ai matière de critique. Mais un des esprits les plus lettrés et les plus fins de ce temps» Évelyn, écrivait, après avoir assisté à la représentation d*ffamlet, que les vieux drames commençaient à dégoûter un siècle raffiné, depuis le long séjour que le roi avait fait à l'étranger. Samuel Pepys disait du ^on^^e (tvne nuit dété que c'était la pièce la plus insipide et la plus ridicule qu'il eût jamais vue. Dryden lui-même, mal^é son bon sens et la justesse de ses vues sur la tragédie, quoiqu'il fit profession non-seulement d'admirer, mais d'aimer Shakspeare, -le juge un peu légèrement, lorsqu'il remarque qu'il y a des scènes entières où la pensée du grand poète semble être en léthargie , que les discours de Macbeth sont emphatiques et que le Conte <C hiver et Mesure pour mesure sont si faiblement écrits , qu'ils ne font pas rire dans leur partie comique, et'n'ofir^t aucun intérêt dans leur partie sérieuse. Il ne comprit pas toujours le théâtre du seizième siècle. Ce qui le prouve, c'est qu'il osa toucher au texte de Shakspeare, donner un frère à Miranda, dans un remaniement de la Tempête^ ailleurs changer Antoine en soldat fanfaron et Cléopâtre en fille de joie.
Le grand siècle de la reine Anne, dominé par les idées de la critique française, ne témoigna pour l'auteur d'Othello qu'une admiration fort réservée. Les hommes qui y tiennent le premier rang dans la critique , sans déprécier Shakspeare, ne s'expriment pas sur lui avec l'enthousiasme que ses œuvres inspiraient à toute l'An*
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gleterre pendant les quarante premières années du dix -septième siècle. Swift ne prononça jamais son nom, et il n'est pas sûr qu'il ait jamais lu une de ses pièces. Addison et Pope ne le comparaient certainement ni à Sophocle, ni à Térence, tandis que peu de temps après sa mort Ben Jonson le mettait hardiment sur la même ligne que les poètes anciens les plus illustres. D ne figure pas parmi les écrivains que le Specia* teur étudie ^ , et dans le Temple de la renommée il n'occupe aucune place. Pope , qui a fait une édition de ses œuvi:es, le loue dans sa préface avec mesure, et ne parle plus de lui dans ses autres écrits.
C'est à cette froideur qu'on fait allusion lorsqu*on dit que la réputation de Shakspeare a été obscurcie pendant une centaine d'années. Cela ne veut pas dire qu'il ait manqué alors d'admirateurs, ni que ses pièces aient eu peu de succès quand elles étaient représentées. Dryden établit sa supériorité sur tous les dramaturges anglais et le met, sans hésiter, au-dessus de Racine et de Corneille. Nous savons de plus que les meilleurs acteurs recherchaient les principaux rôles de ses tragédies. Betterton, le plus habile comédien de la restauration, jouait dans Othello^ dans Bamletf dans Macbeth et dans Jules César^ et ses plus grands triomphes se rattachent à ces pièces. Partout où le peuple pouvait pénétrer et formait la majorité, il témoignait pour Shakspeare beaucoup pluë d'enthousiasme que pour aucun poète national ou étranger. Le goût classique ne descendait pas des sphères supérieures de la société dans la classe populaire. Les let-
1 • Il n'y est cité qu*uDe jfoto, dans nn beau passage où Addison le compare à Tanneau de Pyrrhus, dont les Yeincs ofh'aient l'image d'Apollon et des neuf Muses empreintes spontanément par 1^ main de la nature, sans aucun secourt de Tart. — The Spectatar^ joP 692.
très seuls tenaient compte des règles et consultaient \Art poétique de Boileau avant de se prononcer. La masse de la nation , fort indifférente aux théories, ne jugeait pas; elle se laissait entraîner» comme au temps d'Elisabeth, par la puissance du génie dramatique, et là où elle était remuée par une situation pathétique ou égayée par un trait plaisant, elle applaudissait. Comme elle n'allait chercher au théâtre que des impressions , nul , à coup sûr, ne lui en procurait plus que le grand poète.
Ainsi Shakspeare avait pour lui les sympathies de la foule. Mais les applaudissements populaires n*ont pas de retentissement dans l'histoire de la littérature. Ce sont les lettrés seuls qui soutiennent les renommées. Or, parmi ceux-ci, les uns, avec toute leur admiration pour le génie de l'auteur, disaient de nombreuses réserves an sujet de la conduite et du style de ses pièces; les autres ne le louaient qu'à demi et quelques-uns même l'attaquaient On le considérait alors si peu comme un modèle et comme le dieu du théâtre, que nul ne songeait à l'imiter. On corrigeait ses œuvres, mais on ne cherchait pas à en continuer la tradition. Ni Dryden, ni Ctway, ni ^ddison ne se proposaient de lui ressembler, et leur système dramatique n'offrait, en effet, presque aucun rapport avec son théâtre. C'est là ce qu'on peut appeler la longue éclipse de la gloire de Shakspeare, si Ton songe que, pendant les quarante premières années du dix-septième siècle, Fletcher, Massinger et Shirley vécurent surtout des emprunts qu'ils lui faisaient, et qu'à la fin du dix-huitième siècle, dès qu'il fut connu en Allemagne, il y Inspira la première tragédie de Gœthe et les premières œuvres de Schiller.
L'infljience d'un grandesprit se manifeste par les imi-
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tations qu'il proToque. On peut donc reconnaître , sans altérer la vérité, qne celle de Sbakspeare fut beaucoup moins grande pendant la période où il n'eut pas un seul imitateur qu'immédiatement après sa mort, et surtout, après que les romantiques l'eurent choisi pour chef d'école. Pendant cent ans et plus, ses titres furent discutés et souvent même contestés, tandis que, sous les règnes d î Jacques l^ et de Chartes I«', les savants les reconnaissaient sans discussion aussi bien que le peuple, et que r depuis l'apparition de Garrick sm* la scène, la plupart des Anglais et tous les Allemands ne parlent de lui qa*a-vec enthousiasme. Garrick ne le tira sans doute pas de l'obscurité pour le remettre en lumière, puisque, dansles premières années du dix-huitième siècle, il avait paru . treize éditions de ses œuvres; mais, par l'interprétation hardie et puissante de ses principales pièces, il contribua plus que personne à en faire admirer les innombrables beautés. Nous avens vu, par l'exemple de Talma et de Rachel, tout ce que peut faire un grand acteur pour la gloire des poètes dont il joue les drames. Il arrive même souvent que, je ne dirai pas Vestime des esprits cultivés pour un auteur dramatique, mais le degré de popularité de ses productions dépenid de la ioianière dont elles sont rendues au théâtre. Que de gens qui ne liraifflit pas une comédie ou une tragédie vtmt l'entendre représafiter si un eomédieB de premier ordre y parait! Notre tragédie classique ne se soutient sur la scène que par le mérite des acteurs. Qui maintenant va voir jouer Phèdre, depuis que la grande tragédienne qui nous faisait si bien compr^a^dre ce caractère passi^mné est couchée dans la tombe? Garrick augmenta donc, dans une certaine mesure, le nombre de ceux qui lisaient Shak&peare,.
nt SHAKSPBARE.
et, dans une proportion beaucoup plus forte, le nombre de ceux qui l'entendaient , et qui , l'ayant entendu , le déclaraient incomparable. Le résultat de ses efforts fut de ranimer l'enthousiasme et de reporter l'Angleterre au point où elle en était quand elle écoutait Burbadge dans le rôle d'Othello ou dans celui d'Hamlet. Le jubilé de Stratford en 4769 n'avait d'autre ^ut que de proclamer la supériorité du grand poète anglais sur tous les dramaturges modernes. A peu près à la même époque 4765), la publication que fit Tévéque Th. Percy des testes de l'ancienne poésie anglaise commença contre le goût classique la réaction qui devait se continuer, depuis lors» au profit des écrivains du siècle d'Elisabeth. Shakspeare, le plus illustre d'entre eux, fut celui qui profita le plus de ce mouvement de l'opinion, et son puissant génie devint, entre les mains de la critique nouvelle, une arme de guerre dont elle se servit pour battre en brèche les théories d'Addison, de Pope et de leur école.
Cependant ce n'est pas l'Angleterre qui a le plus fait pour la gloire de Shakspeare. L'Allemagne, secouant aussi le joug de la littérature française, cherchait partout des arguments pour justifier sa révolte ; elle en trouva d'excellents dans le théâtre du vieux dramaturge mglais et l'adopta comme le plus admirable représentant des libres tendances de la race teutonique. La vigueur individuelle des esprits qui dirigèrent alors le mouvement de la critique germanique , la hauteur de kurs vues, et ce don de généraliser les idées qui est
propre à leur nation, leur firent dépasser de beaucoup les limites d*où , sans eux , la critique anglaise ne serait jamais sortie. Us ne se contentèrent pas de louer et d'aimer Shakspeare; ils expliquèrent le sens de son œuvre ; ils y découvrirent un art profond qu'on n'avait pas soupçonné avant eux; ils enchaînèrent théoriquement ses conceptions, et ils en dégagèrent toute une poétique dont devait s'inspirer la jeune école allemande. Ce qu'il y eut de plus original dans leur essai, ce fut la hardiesse avec laquelle ils transformèrent une question qui ne concernait qu'un seul homme en une question de principes. Jusque-là Shakspeare avait été étudié isolément ou uni* quement dans ses rapports avec ses contemporains ; les critiques allemands rattachèrent soq théâtre à toute Thistoirede l'art dramatique; ils y reconnurent l'expression la plus complète du génie moderne, et beaucoup plus d'affinités avec le génie antique que dans les pièces timides des écrivains de race latine.
Les plus hardis, en Angleterre, disaient : « Shakspeare est un poète merveilleux auquel il n'a manqué qu'un peu plus de culture et de science. » Les Allemands allèrent plus loin. « Non-seulement il trouve de grandes beautés, dirent-ils, mais tout est beau chez lui, et ce n'est pas l'inspiration seule, c'est une raison supérieure qui ]e guide. Il ne lui eût servi à rien d'être plus savant. Sans se rendre compte peut-être des lois qui doivent présider aux œuvres de l'esprit, il les sent et il les applique aussi bien que les plus habiles. Ses prétendus défauts ne sont que la conséquence d'un système dramatique plus large et plus conforme aux instincts de la société moderne que celui des classiques. Ceux-ci ne veulent reproduire
qu'une petite partie des scènes que la nature offre aux
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hommes, et fls élèveot des barrières tout autonr da terrain dans lequel ils se renferment. Shakspeare, au contraire, étend ses investigations à travers le monde entier; il rapproche et il rassemble dans son œuvre immense tous les contrastes dont se compose la vie humaine, le bien et le mal , Thorrible et le plaisant , le noble et le laid ; il étudie les petits et les bumbles autant que les grands, la plèbe aussi bien que le patriciat, et du palais des rois il descend, avec une égale curiosité, dans la cabane du pauvre. » « Ne vous y trompez pas, disaient les nouveaux critiques à la jeunesse allemande, son théâtre n'est point un phénomène exceptionnel , un météore qui a traversé le ciel de la littérature en dehors de toutes les lois, et qui ne doit point se reproduire. C'est au contraire le résumé, Talpha et l'oméga de l'art moderne. Que. Shakspeare Fait voulu ou non , qu'il ait ou non compris la grandeur de son r61e, il représente une poétique nouvelle, et , lorsque les classiques l'attaquent, fls ont affaire non point à un homme, comme ils le croient , mais à une idée. Si son œuvre a une importance si grande dans l'histoire de l'humanité , il s'ensuit qu'il faut l'imiter. Imitez-le donc. La poésie moderne doit procéder de lui, comme la poésie grecque procède d'Homère. » Telle fut la conclusion des critiques allemands, suivie bientôt d'une renaissance littéraire.
Lessing, toujours en avant des idées dé son temps, fut le premier qui parla en Allemagne du génie de Shakspeare. Dans la Dramaturgie, il compara son théâtre à celui des Français, le trouva plus conforme que le nôtre aux principes généraux de Fart dramatique et moins éloigné qu'on ne le croyait des règles d'Aristote; il fit remarquer qu'en se plaçant sur le môme terrain que lui.
les dramaturges modernes embrasseraient mi horizon beaucoup plus vaste que Vils se renfermaient dans le cadre étroit des unités classiques.
II accabla Voltaire du parallèle de Sémiramis et d*ffamlet ; il montra combien le merveilleux français était froid en comparaison de l'émouvante apparition de Tombre sur la scène britannique ; il se moqua de la prétention de nos tragiques de ressembler aux Grecs, et il essayai de prouver que Shakspeare, qui ne connaissait pas les anciens, leur ressemblait plus que nous, parce que,, comme eux, il peignait librement la nature sous toutes ses faces. Quoiqu'il ne fît point une étude approfondie du théâtre anglais et qu'il eût surtout pour but de combattre, par des exemples aussi bien que par le raisonnement, l'influence française, il n'en contribua pas moins à populariser Shakspeare dans son pays, et surtout à . accréditer l'opinion qu'on pouvait tirer de ses pièces tout un système dramatique infiniment meilleur que le nôtre, n indiqua même, en analysant Richard III, quel devait être le point de départ des idées dramatiques. « L'unité, . dit-il, est nécessaire dans le drame comme dans toutes les œuvres de l'esprit. Mais qu'entend-on par unité?' Celles de lieu et de temps, dont on fait tant de bruit, ne sont que les conséquences indifférentes de la seule qui soit importante, celle d'action. Or celle-ci peut résulter soit du développement d'un événement unique, soit de la peinture d'un caractère unique. Shakspeare choisit ce dernier procédé de composition, et malgré la variété des tableaux qu'il présente, son œuvre reste une, parce qu'il place au centre de l'action un caractère principal auquel tous les incidents de détail se rapportent. Ainsi. Richard III, qui paraît une pièce compliquée, a son unité, .
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comme Athalie, si on la cherche là où elle est, dans les lentiments et dans la conduite du héros *.»
Leasing trouvait donc, avant tous les critiques allemands, la formule de l'école nouvelle, qui substitua, en •ffet, aux règles d*Aristote Tunité de caractère et Tonité d'intérêt. Herder témoigna aussi une vive admiration pour Shakspeare, et ces deux esprits ardents, si bien laits pour agir sur leurs contemporains , entraînèrent â leur suite toute la jeunesse d'Allemagne. C'est au sortir de ses entretiens avec Herder, à Strasbourg, que le jeone Gœthe publia, à vingt-quatre ans, Gœtz de Berlichingen, dont le plan rappelle les vastes proportions du vieux drame anglais, en même temps que le mélange du tragique et du comique y révèle l'imitation voulue de Shakspeare. Depuis 4640 jusqu'en 4773, il ne s'était produit nulle part, même en Angleterre, une pièce aussi conforme ao modèle qu'a laissé le grand dramaturge. Gœtz de Berhchingen n'eût été certainement ni conçu avec la même ampleur, ni écrit dans le même style, si l'auteur n'avait eu sous les yeux Jules César et Richard III. Après plus de cent trente ans, le théâtre d'Elisabeth, que nul n'avait p.u ressusciter sur le sol de la Grande-Bretagne, sortait enfin de ses cendres, et sous un masque plus jeune, avec un accent étranger, faisait entendre de nouveau cette voix populaire qui s'adresse aux hommes de toutes les classes et remue tous les sentiments de l'âme humaine. Gœthe évrivit sa pièce, comme il écrivit Werther, avec une passion juvénile qu'il ne retrouva plus et qui résultait en partie de l'impression extraordinaire qu'avait produite sur lui la lecture de Shakspeare. Il faut citer ses
!• Leasing, ffamburgUche Dramaturgie, passiin*
propres paroles pour se rendre compte de Vétat de son esprit au moment où il composa Gœtz.
€ Je ne me souviens pas, dit*il, qu'un livre, qu'un homme, ou quelque circonstance de ma vie aient produit sur moi un aussi grand effet que les drames de Shaskspeare. Ils semblent l'ouvrage d'un génie divin qui se serait rapproché des hommes pour leur apprendre de la manière la plus douce à se connaître eux-mêmes. Ce ne sont pas des poèmes. En les lisant on se croit placé devant les volumes ouverts du destin, jouets d'un souffle orageux, agités par les terribles tempêtes de la vie, qui en bouleversent sans cesse les feuillets. Tous les pressentiments que j'ai jamais eus sur le genre humain et ses destinées, et qui, dès ma jeunesse, m'accompagnaient inaperçus, je les trouve exprimés et développés dans Shakspeare. Il semble vous dévoiler toutes les énigmes, sans qu'on puisse dire néanmoins : voilà la solution. Les créations les plus mystérieuses et les plus compliquées de la nature agissent devant nous, dans ses œuvres, comme des horloges dont le cadran et la boite seraient de cristal; elles indiquent le cours des heures, et l'on peut voir en même temps le rouage et le ressort qui les font mouvoir. Les regards que je jetai à la dérobée dans le monde de Shakspeare m'excitèrent plus que toute autre chose à m'avancer dans le monde réel, à me mêler aux flots des destinées suspendues au-dessus des réalités, afin de puiser un jour, s'il était possible, dans la mer de la véritable nature quelques coupes pleines, et de les distribuer, du haut de la scène, au public de ma patrie ' . »
1. Passage d^V Autobiographie de Gœthe, traduit par M. Pbllarèle Chasles, dans seèÉtud^ tur V Allemagne ancienne et moderne. Paris. Amyot.
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Les Allemands ont raison de dire que ce sont eui qui ont le mieux senti et le plus admiré , au dix-huitième siècle, le théâtre de Shakspeare. Aucun Anglais de ce temps n*aurait écrit sur lui une page aussi profonde ([ue celle qu*on Tient de lire. Schiller , moins original et moins souple que Goethe, subit aussi , dès ses débuts, l'influence de Shakspeare , et quoi quMl fît plus tard pour s'y soustraire , il la ressentit toute sa vie. Depuis les Brigands jusqu'à Guillaume Telll tout son théâtre, excepté la Fiancée de Messine y porte T empreinte delà première admiration que lui avait inspirée le drame anglais. Il a beau aimer les Grecs eà, vouloir, d'après ks conseils de son ami, poursuivre l'idéal qu'ils ont réalisé, les souvenirs de Shakspeare s'attachent à lui comme la robe de Nessus, pénètrent dans toutes les parties de sofi drame et y inspirent tantôt le langage passionné des héros tragiques y tantôt les plaisanteries et le ton hmilier des personnages populaires; ici rhéroîsme de Jeanne d'Arc , là les délibérations politiques des conseillers d'Elisabeth , ailleurs les dialogues des soldats de Wallenstein et le discours comique que leur tient un capucin ; ils survivent même , quoique d'une manière inoins apparente, dans Jes scènes patriotiques du Rutli et dans les mouvements tumultueux des citoyens suisses sur la place d'AUorf. Schiller auraitJl abordé des sujets si vastes,, nourri ses drames d'incidents aussi nombreux, et associé à l'action tant de personnages d'origine diverse^ s'il n'avait vu se dérouler devant ses yeux l'imm^ise panorama des pièces de Shakspeare?
Shakspeare a donc été naturalisé en Allemagne d'abord par l'admiration des esprits vigoureux qui ont pro-
voquéle mouvement littéraire de 4770, puis par Vimitation qu'ont faite de ses œuvres les deux plus grands poètes allemands, Tun à son début, Tautre jusqu'au bout de sa carrière. Il Va été aussi par Texcellente traduction et par la critique enthousiaste de Schlegel. L'ouvrage de cet écrivain passionné, coïncidant avec la violence des ressentiments politiques que nous avions soulevés au delà du Rhin par nos victoires et par notre domination, a détaché de nous le gros de la nation et l'a jeté dans le camp des Anglais. Ce que les admirateurs du grand poète n'avaient jamais osé dire en Angleterre, Schlegel l'a dit après Lessîng, il est vrai, mais avec plus de véhémence et plus de mépris pour notre littérature, en ennemi qui prend sa revanche d'une longue humiliation, n a soutenu que Shakspeare était supérieur aux tragiques firançais, non-seulement par le génie, mais encore par Fart, par le sentiment du beau et l'entente de la scène. Il a justifié ce prétendu barbare du reproche de grossièreté que lui adressait Voltaire, et renvoyé à notre critique l'accusation d'ignorance qu'elle ne lui épargnait pas. La conclusion de son livre, c'est que le système dramatique de la France est faux et n'a produit que des œuvres de second ordre, tandis que Shakspeare et Calderon seuls ont compris et appliqué les lois supérieures de l'esthétique, ce qui leur a permis de faire des chefs-d'œuvre : exagération manifeste, quoique mêlée de beaucoup de vérité.
Ces opinions ont gagné nécessairement l'Angleterre après l'Allemagne. Comment repousser une théorie qui flattait à ce point l'orgueil britannique ? Toute la critique anglaise du commencement de ce siècle n'est que l'écho de la critique allemande. Les fameuses leçons de
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Coleridge *, en 481 4, ne furent que le développement des idées qui circulaient depuis longtemps dans la patrie de Lessing. Charles Lamb , esprit plus piquant que juste*, et Ilazlitt*, dont la réputation a été surfaite, ne firent que répéter ce qu'on avait dit mieux qu'euisor les bords du Rhin. Aussi les Allemands prétendent-ils, avec une sorte d'orgueil» qu'on trouve en Angleterre tous les documents possibles sur la vie du poète, sur ses rapports avec ses contemporains, sur les sources de ses pièces , sur les obscurités et sur les variantes du texte, en un mot sur toutes les questions d'érudition pure qai le concernent, mais qu'eux seuls ont découvert le sens profond, philosophique et poétique du théâtre deSbakspeare. En réalité, Lessing, Gœthe, Schlegel et Tieckont complètement renouvelé la critique de ses œuvres. Hais ne fallait-il pas s'en tenir à leurs conclusions sielte sont bonnes? Quel besoin pousse sans cesse leurs successeurs à interpréter de nouveau Shakspeare et à es tirer autant de systèmes qu'il y a de personnes quiTétudient? La vérité une fois trouvée , on la garde et on la défend. Si nous accordons aux Allemands qu'ils comprennent mieux Shakspeare qu'on ne l'a jamais compris, encore avons-nous le droit de leur demander quels sont ceux d'entre eux qui le comprennent, car ils ne s'accordent point les uns avec les autres, et ils soutiennent, ù propos de ses drames, les théories les plus contraires. Dès la fin du dernier siècle , Gœthe combattait déjà les tendances des romantiques, et, dans le célèbre commentaire d'Hamlet que fait Wilhelm Meister, il va jus-