Kreysaig, VorUsungtn ueber Skakspeare, 1. 1, cfa. iv
GONSIDéRÀTIONS GÉNÉRALES. 497
tante des trois, ne résiste même pas toujours aux vastes proportions du drame anglais : dans quelques pièces elle disparaît sous le poids des événements. C'est en ce point surtout que Shakspeare s'écarte des principes posés par Aristote. Aux yeux des Grecs, la tragédie doit toujours être composée en vue de l'action, parce que celle-ci, qui est le résultat des lois inflexibles du destin, ne peut jamais être changée par l'initiative des personnages. L'homme n'est pas libre dans le drame antique ; il obéit à une fatalité qui fait son crime ou sa vertu, sans que sa volonté y participe. Il ne dépend pas d'Œdipe de ne pas tuer son père et de ne pas épouser sa mère. Avec le désir de rester vertueux et dene commettre volontairement aucune action mauvaise, il devient criminel. En pareil cas, ce sont les actes qui ont le plus d'importance, car ils décident seuls du sort des héros. Les sentiments ne viennent qu'après, puisque, quels qu'ils soient, ils n'influent pas sur le dénoûment. Shakspeare adopte un ordre inverse; il met les caractères bien au-dessus des faits, et même lorsqu'il est enchaîné par l'histoire, ou lorsqu'il reçoit de la main des nouvellistes ou des chroniqueurs un canevas auquel il n'y a rien à changer, il s'efforce d'expliquer la marche du drame par le jeu des passions humaines, et de n'amener que des événements qu'elles aient préparés. Ses criminels ne sont pas des victimes de la fortune ; ils ont voulu être coupables et ils méritent, par leurs sentiments autant que par leur conduite, la punition qui les attend. Si chez lui, comme partout en ce monde, les innocents sont frappés, ce n'est cependant point le hasard de l'action qui les atteint. Nous trouvons dans leur caractère la cause première de leur
malheur. Plus prudents, plus réservés, moins passion-
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nés ou plus habnes, ils auraient échappé aux douleurs qui s^abattent sur eux, et il y a eu un moment dans leur TÎe où ils ont décidé de leur sort par une faute. Roméo et Juliette ne méritent assurément pas de mourir, mais ils ne meurent que parée qu*ils ont cédé àrentrainement de la jeunesse et de Tamour. Le roi Lear ne serait pas si injustement traité par ses fiUes, s'il ne leur avait témoigné une tendresse aveugle, et s'il n'avait chassé sans raison Cordélie de sa cour. Desdémone elleHoaéme n'aurait pas été tuée, si elle n'avait quitté la maison paternelle pour suivre un mari étranger.
Nous retrouvons dans tout le théâtre de Shakspeare cette loi de la responsabilité morale qui pèse sur chacun et subordonne sans cesse les événements, même les plus irrésistibles en apparence, aux passions qui les ont provoqués. Aussi chez lui l'unité d'action est-elle remplacée par l'unité des caractères ; il n'étudie point un acte en particulier, mais toute une vie. Cette unité nouvelle implique une singulière variété; car l'homme est complexe, inconstant, et, si l'on analyse tous ses sentiments, on peut en rencontrer de contradictoires. I^akspeare ne recule pas devant cette difficulté. Si les mœws du sujet qu'il observe se modifient, il lui sufltt, pour établir un lien entre ces divers états de Fâme, que le sujet luinméme ne change pas. Il ne subit donc au fond d'antre nécesnié que celle de bien connaître le coeur humain.
Dans ces études p^chologiques, il ne déploie pas un esprit moins étendu que dans la concepti<H| de ses plans; de même qu'il embrasse le monde dans le vaste cadre de ses œuvres, il embrasse l'homme tout isatier dans chaque analyse de caractère. C'est ici que nous remarquons surtout combien il diffère des tragiques firan-
çais. Racine peint ses héros appliqués à la situation présente , et dépensant , dans Faction même et au profit du drame, toutes les forces dont ils disposent. Ni Âgrippine, ni Néron, nî Athalie, ni Joad ne semblent exister en dehors des événements auxquels ils sont mêlés, tant ils y prennent une part active, tant l'objet même de la tragédie absorbe leur attention. Le poète ne nous montre que * le côté de leur caractère qui a rapport à l'action ; il ne nous les présente pas tout entiers, avec Tensemblede leurs pensées, comme un biographe qui voudrait les faire revivre et reproduire jusqu'aux moindres traits de leur physionomie. Shakspeare s'élève à une conception plus générale» qui lui permet de produire des effets plus nombreux et plus variés. La loi de Tunité préoccupe à tel point Racine, comme elle avait préoccupé les anciens, qu'il craint de mettre dans la bouche de ses personnages une seule pensée qui ne se rapporte point au drame luimême, qui y soit étrangère ou indifférente. Il ne perd jamais de vue le dénoûment vers lequel il marche. Shakspeare accorde à ses héros plus de liberté ; il s'écarte souvent avec eux de l'objet principal du drame, afiu de mettre en relief une vertu, un vice ou une nuance de caractère que Racine négligerait, pour ne pas embarrasser la marche de l'action. Il tient moins que ce dernier à simplifier le mouvement dramatique; pourvu qu'il achève ses portraits, il ne craint pas de disperser l'attention du public sur des points différents ; aussi ses personnages ont-ils une existence mdépendante des situations; leurs caractères ne les attachent point à la pièce ; supprimez les événements, ils n'en conserveront pas moins une physionomie originale. On pourrait faire le portrait moral de Richard. III, de Henri IV et d'Hamlet,
sans recourir aux faits , en notant seulement les pensées et les réflexions étrangères au sujet qui leur échappent dans le cours de Faction.
Les héros de Shakspeare sont donc des hommes plutôt que des personnages tragiques ou comiques, et ils sont, par conséquent, plus variés que ne peuvent Tétre ceux-ci* car la nature humaine , considérée dans son ensemble , offre plus de ressources à la poésie qu*un certain choix d'actions et de sentiments particulièrement propres au drame. D'ailleurs, le meilleur moyen de renouveler l'expression des passions dramatiques qui roulent inévitablement dans le même cercle, c'est de diversifier les caractères de ceux qui les éprouvent ; ne changeant point elles-mêmes, elles se modifient seulement par l'impression produite sur les âmes qu'elles atteignent. Si l'on charge un personnage de représenter spécialement l'amour, la jalousie ou l'ambition, comment ne pas rencontrer le même type quand on remet sur la scène les mêmes sentiments? Mais que ce personnage ne soit ni l'amoureux, ni le jaloux, ni l'ambitieux, qu'au lieu de personnifier une idée abstraite, il nous apparaisse dans toute la plénitude de la vie, qu'il passe tour à tour, comme la plupart des hommes, par différents états de l'âme, qu'il montre son caractère sous plusieurs face%, il n'épuise pas la matière et il laisse soit au poëte luimême, soit à son successeur, la faculté de la rajeunir par une nouvelle étude de mœurs.
L'étendue que Shakspeare donne à ses caractères lui permet de ne peindre jamais deux hommes qui se ressemblent, parce que plus on étudie la nature humaine, plus on y trouve de diversité ; aussi , du moins dans la tragédie, ne conserve-t-il aucun type des théâtres anté->
rieurs au sien, et n'en crée-t-il aucun pour ceux qui viendront après lui. Othello n'est point le jaloux par excellence, non plus que Macbeth n'est l'ambitieux, ni lago le méchant; ils ont l'un une jalousie , l'autre une ambition, le troisième une perversité qui ne conviennent qu'à eux , et de même qu'ils n'imitent personne , ils ne sont point destinés à être imités.
Combien ces physionomies vivantes diffèrent du chevalier, de la dame, du juge, du gracioso et de toutes les figures banales que le drame espagnol du seizième siècle reproduit à satiété sans jamais les renouveler ! Les poètes de race latine ont en général une tendance à incarner leurs idées dans un homme et à les présenter constamment au public sous la même forme, une fois qu'elles sont devenues populaires. C'est ainsi que la comédie italienne ne se lassait pas de mettre en scène Arlequin, Colombine et Pantalon, et que la foule,' qui les voyait reparaître tous les soirs, ne se lassait pas de les applaudir. Nos grands tragiques mêmes n'évitent pas la monotonie dans leurs scènes d'amour. Obligés par la mode d'en introduire dans toutes leurs pièces, ils retrouvent des situations, et, par suite, des sentiments et des expressions qui se ressemblent. Les amants de Racine, Xipharès, Bazajet, Hippolyte, Britannicus adressent au ciel les mêmes soupirs, et leurs maîtresses, Honime, Atalide, Aricie et Junie répètent le thème convenu de la galanterie pas^onnée et noble. Il y a certainement beaucoup d'art et de délicatesse dans ces conceptions; mais cet art ne varie pas; dès qu'il a trouvé la meilleure formule de l'amour, il la conserve. Chez Shakspeare rien de semblable. La diversité des personnages qu'il met en scène égale celle des sujets qu'il traite. Il donne à ses
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héros un caractère trop individuel pour les peindre deux ibis. Ceux même qui ont entre eux le plus d'affinités, et che2 lesquels on signalerait un air de famille, les méchants, tels qulago, Edmond de Gloster ou Richard III, ou les femmes, Gordélie, Ophélie, Desdémcme, diffèrent les uns des autres par mille nuances de détail. Shakspeare fait comme la nature, qui ne produit jamais deux feuilles ni deux hommes exactement semhlables.
Pour que ces personnages sment distincts, il faut qn*i\s paraissent réels , car c'est la réalité possible de l'existence de chacun d'eux qui nous empêche de les confimdre. Cependant c^te imitation de la Tie ne va pas jusqu'à la reproduction pure et simple de ce qui se passe sur la scène du monde. Sans perdre de vue la terre, Yers laquelle il redescend souvent pour la bi^i observer, Shakspeare idéalise saa tiiéâtre par le sentiment poétique qu'il porte dans tous ses sujets d'étude; c*est bien la réalité qu'il voit, mais il la voit en poète , avec une imagination puissante qui grandit les objets. Le style éclatant dont il couvre les pensées de ses héros les esàcuare comme d'une atmosphère idéale où leurs physionomies sont baignées de lumière. Yeut-il peindre le cournge d'un chevalier; il le peint en traits de feu, comme chez Hotspur, et il fiait retentir, quand il en parie, toutes les images sonores de la guerre. S'agit-il de représenter un homme d'État sur le trône; avec quelle grandeur Henri IV ne jug6-t41 pas les devoirs d'un roi elles inévitables tristesses du rang sufirémel Est-ce un jeune prince qui prend la parole pour xMXis dire quels seront ses sentiments lorsqu'il deviendra roi? Écoutons les belles réflexions de Henri Y et l'énergique profesaon de foi de Malcolm. Quel noble dévouement que celui du vieux
Kent dans le Roi Learl Quelle pure amitié que celle qui unit Hamlet et Horatio 1 Tous ces personnages sont vivants et réels; mais nous sentons que l'âme d'un poète a passé dans la leur. Ils agissent en hommes, mais ils pensent et ils parlent en demi-dieux.
Les méchants eux-mêmes reçoivent de Shakspeare une existence idéale xpii les ennoblit Leur perversité n'est point celle du vulgaire, et, quoique tous les détails de leurs actions puissent à la rigueur n'être que l'imitation de la réalité, l'ensemble de leur rôle les élève d'un degré au-dessus des simples mortels. Un scélérat de cour d'assises peut agir comme lago ou comme Edmond de Gloster; mais aura-t-il comme eux le génie du mal? déploiera-t-il, pour atteindre son but, cette intelligence supérieure qui domine les événements et tr-ompe les hommes, jusqu'à ce qu'elle succombe devant la justice ? Des criminels si habiles gardent encore l'empreinte de l'art merveilleux qui les a créés. Il n'y a pas jusqu'aux personnages burlesques du drame qui, par leur gaieté aimable et par la finesse de leurs observations, ne trahissent leur origine poétique. Shakspeare ne conçoit pas de caractères insignifiants, et il donne de la vigueur même aux plus faibles , comme les poètes épiques qui ne peignent que des héros; car Paris lui-même est un héros dans riliade.
On est surtout frappé de cette tendance idéale du théâtre de Shakspeare, lorsque, sans s'arrêter aux dé* tails qui se rapprochent nécessairement de la réalité, on considère l'impression générale que produit chaque pièce. Après la lecture d'Othello, de Macbeth, de Juleê César, ne s'aperçoit-on pas qu'on vient de traverser un monde supérieur, où les passions sont plus fortes et les
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seDliments plus profonds que dans la vie habituelle? Ne se sent-on pas porté à méditer sur les questions morales de Tordre le plus élevé f Le flot de pensées qui déborde dans les tragédies de Shakspeare ne nous soulëve-t il pas au-dessus des préoccupations vulgaires? Le caractère particulier de ces grandes œuvres, c'est en effet de nous forcer à penser beaucoup plus que d* autres conceptions dramatiques^ parce que la réflexion s'y mêle sans cesse à Faction, et que le poète s'élève du fait particulier ii ridée générale.
En ce sens, Shakspc^^re exprime mieux qu'aucun écrivain la révolution intellectuelle que les races septentrionales ont opérée dans le monde moderne. L'art qu'elles conçoivent est tout à fait différent de l'art antique, qui a pour élément une beauté et une simplicité parfaites, dont malheureusement le secret ne peut pas plus se retrouver que celui de la jeunesse de l'humanité. Les rela* tions de plus en plus compliquées des hommes entre eux, leur lutte contre la nature qu'ils essayent de soumettre pour augmenter leur bien bien-être, les besoins nouveaux de l'âme qu'a développés le christianisme et les nuances infinies de sentiments que fait naître une civilisation savante et raffinée, tout contribue à éloigner les générations modernes des modèles antiques. Celles du Midi, cependant, encore toutes pénétrées des traditions de l'esprit romain, ont cherché à réaliser le beau dans les lettres par des formes simples et régulières et par des proportions harmonieuses qui rappellent les œuvres des maîtres anciens. Les classiques italiens et français ressemblent autant aux Grecs qu'il est possible aux modernes de leur ressejnbler sans tomber dans le pastiche. Mais il faut bien avouer que cette ressemblance
est plus apparente que réelle. Les pièces de Racine qui ont eu le rare mérite d'exprimer dans une langue achevée les sentiments de la société la plus polie, la plus sensée et la plus délicate de l'Europe, ne nous rendent ni l'accent poétique, ni la simplicité, ni le caractère religieux des pièces de Sophocle. Admirables en ellesmêmes, dès qu'on les compare à l'antiquité elles n'en paraissent plus qu'une image infidèle. Le Tasse nous charme par de grandes qualités; mais, quoiqu'il se propose évidemment d'imiter U Iliade et qu'il conçoive un plan analogue à celui de l'épopée grecque, au fond il diifère autant d'Homère que Racine des tragiques du siècle de Périelès.
Les nations du Nord réussissent encore bien moins que celles du Midi dans l'imitation de l'antiquité; elles le sentent instinctivement, et^ chaque fois que leur génie n'est pas contrarié par une influence étrangère, elles se portent aussitôt vers un ordre d'idées tout opposé qui répond mieux à leurs aspirations. Pour elles la forme n'est que secondaire, tandis qu'en France et en Italie on ne la sépare pas du fond. Ce qu'elles cherchent avant tout dans la littérature, ce sont des pensées, c'est le résultat de la méditation et du travail de l'intelligence repliée sur elle-même ou appliquée à l'étude des phénomènes moraux. Réfléchies et raisonneuses, plus occupées de l'idée que de son enveloppe, elles demandent aux œuvres littéraires un aliment solide pour l'esprit, et elles savent le trouver, même sous la plus rude écorce. L'écrivain de leur choix est celui qui leur fournit le plus de matériaux et qui les oblige le plus à réfléchir.
Shakspeare satisfait ces tendances de la race teuto-
nique par la profondeur avec laquelle il étudie les carac-
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tères. Il met rhomme moral et intelligent des temps modernes aux prises avec le» passions^ avec les illusions de rimagiaation, avec les tentations multipliées qui assiègent dans une société en travail la sensibilité et Tentendément, et il ottre ainsi à èhacun.de ses lecteurs d'inépuisables sujets de téûeiiai^ m loi présentant, comme dans un miroir, les mouvements les plus secrets de Tâme humaine, telle que le temps et la civilisation Yoni faite. C'est ce qui explique pourquoi F Allemagne Fadopte aussi bien que TAngleterre. Bile reconnaît en lui le poète des peuples chrétiens du Nord, et elle découvre dans ses œuvres une puissance psychologique qui réalise pour elle un idéal du beau bien différent de celui des Grecs. Peu importent à ceux qui ne tiennent qu'à la valeur de la pensée des défauts de forme qui auraient choqué las Athéniens; les Allemands les remarquent à peine, et ressentent une admiration sans mélange pour un théâtre dans lequel ils retrouvent les qualités qui répondent le mieux au génie de leur race.
Nous pouvons leur accorder que Shakspeare est le plus glorieux représentant de la poésie septentrionale, puisqu'ils le réclament comme un des leurs, au même titre que Gœthe et Schiller. Observons toutefois que Shakspeare n'appartient pas tout entier à l'Allemagne, et qu'il y a dans sa riche nature des côtés par lesquels il lui échappe, pour se montrer plus particulièrement Anglo-Saxon. L'idée fondamentale de ses drames, c'està-dire la liberté individuelle de chaque personnage qui entraine pour eux la responsabilité de tous leurs actes, fait le fond de la vie anglaise. Gomme les enfants de la lib;e Angleterre, Othello, Lear, Macbeth, Henri IV et Henri V choisissent en pleine connaissance de cause
leur propre destinée, et ne doivent qu'à eux-mêmes le malheur ou le bonheur de leur vie. Ce principe renferme à la fois une leçon morale et une leçon sociale. A chacun selon ses oeuvres, c^est la loi même de la justice, Shakspeare démontre cette vérité jusqu'à révidence,'non-seulement par le dénoûment matériel de ses pièces , qui renferme toujours la punition du crime, mais encore par les remords qu'il inflige au coupable, avaxit que !a main de Dieu se soit appesantie sur lui.
D'autre part, en nous apprenant que l'homme tient son sort entre ses mains, le drame nous apprend que chacun de nous doit lutter contre les obstacles de la vie. La nature rfexerce sur nous ni un pouvoir tyrannique ni une action injuste. Elle permet à tous les hommes de remplir la destinée qui convient le mieux à leur tempérament, pourvu qu^ils ne s'abandonnent point euxmêmes et qu'ils sachent agir avec énergie dans les crises décisives; mais, si elle est sans colère, elle est aussi sans pitié. Celui qui la combat et qui attaque les lois de la société sait à quoi il s'expose, sfl est vaincu dans la lutte qu'il entreprend contre elle; de même qu'elle laisse le chemin du bonheur ouvert à Riomme qui veut Tatteindre par la vertu et par l'accomplissement du devoir, elle le ferme impitoyablement au méchant qui prétend y arriver par le crime. Henri Y veut devenir un roi sage; il le devient parce qu'il l'a voulu, sans qu'aucun obstacle extérieur INsn empêche. lago, Edmond de Gloster, Macbeth n'ignorent ^as qu'ils jouent le plus terrible de tous les jeux, et que 1q jour où ils échoueront, ils payeront leur défaite de leur tête, ils y sont préparés et ils perdent sans murmurer la partie qu'ils ont eux-mêmes engagée, parce qu'ils savent bien qu'il dépendait d'eux de ne pas la jouer.
Ce point de vue toujours présent imprime un carac-* (ère moral et pratique au théâtre entier de Shakspeare. Le bien y est sans cesse présenté sous des couleurs vraies, et le mal n*y est jamais embelli. Aussi est-il plus instructif et plus philosophique qu'aucun autre. On a raison de l'appeler la Bible des mondains. Feuilletez-le; vous y trouverez des conseils pour toutes les situations et d'excellentes règles de conduite.
Cette beauté morale des conceptions de Shakspeare est peut-être la plus grande cause de leur popularité. Chez la plupart des peuples, en effet, les œuvres de pure imagination ne pénètrent pas si avant dans les classes illettrées. Il faut, pour que la poésie devienne si chère aux esprits les plus humbles comme aux plus élevés, aux étrangers comme aux nationaux , non-seulement qu'elle exprime les sentiments les plus profonds de l'âme humaine, mais qu'elle touche à toutes les questions qui intéressent les hommes et qu'elle apporte à chacun une part de la vérité dont nous avons tous besoin. Shakspeare a autant de lecteurs en Angleterre, en Amérique et en Allemagne qu'il y a d'hommes dans ces trois pays qui pensent et qui sentent. En aurait-il autant si le poète n'était complété par le moraliste? C'est donc là le trait le plus saillant de son génie. Il unit au plus haut degré deux éléments qui se combattent souvent, l'imagination et la raison. Une seule de ces qualités, au degré où il les possède, peut donner la gloire; mais, quand elles s'associent dans un même esprit, elles composent le génie le plus merveilleux des temps modernes.