Ibid,, act. iv, se
408 SHAKSPBARE.
ne tend pas de pièges à ses amis pour les remplacer ; il vit libre, tranquille et fier.Quand j'entends Bélarius faire réloge des mœurs rustiques et la critique des villes, je reconnais une des opinions favorites de Shakspeare et une des tendances les plus marquées d'un temps où l'on aimait la pastorale, comme le prouvent, entre tant d'autres exemples, VArcadie de Sidney et la Fidèle bergère de Fletcher. Comment, d'ailleurs, ne pas songer, en lisant ce passage, à l'exemple que le poëte donne lui-même, lorsqu'après s'être enrichi et illustré au théâtre, il quitte Londres pour aller finir ses jours dans sa modeste résidence de Stratford?
Guidérius et Arviragus, élovés en montagnards, l'emportent sur les courtisans en bonté, en courage et en patriotisme. Ils secourent Imogëne; l'un d'eux, attaqué par Gloten, le représentant de l'aristocratie insolente, fanfaronne et sotte, le tue en combat singulier et ce sont eux aussi qui, pendant la bataille que les Bretons livrent aux Romains, arrêtent les fuyards de l'armée bretonne et donnent à celle-ci la victoire. Les gentilshommes fuient; de simples paysans gardent leur poste. Partout éclate la supériorité du campagnard sur l'homme des villes. Imogène, quoique élevée à la cour, prend le parti des campagnards, par amour de la simplicité d'abord, et puis parce qu'elle découvre en eux, dès qu'elle les voit, des vertus que l'air des cités étouffe. L'hospitalité qu'elle reçoit dans la caverne de Bélarius donne lieu à une des scènes les plus admirées du théâtre de Shakspeare. La jeune femme, après avoir pris une potion soporifique dont elle ignore la puissance, s'endort, pendant que ses deux firères chassent avec leur père adoptif. Son sommeil ressemble tellement à la mort, qu'en la revoyant les deux
i DRAMES ROMANESQUES. 409
jeunes gens chantent sur son corps un hymne funèbre mêlé de pleurs.
GUlDÉRinS.
Il n*est qu*enclormi, eu, s'il est mort, il fera de sa tombe un lit qui sera hanté par les fées et où les vers n'iront point.
arvihâgus.
Tant que durera Tété et que je vivrai ici. Fidèle, je parfumerai ton triste tombeau avec les plus belles fleurs. Tu auras en abondance celle qui ressemble à ton visage, la pâle primevère; la campanule, azurée comme tes veines; la fleur de l'églantine, dont le parfum, sans lui faire injure, n'est pas plus doux que ton haleine. Le rouge-gorge, lui aussi, te payant un tribut charitable, un tribut qui ferait honte à ces riches héritiers qui laissent leurs pères sans un monument , t'apportera toutes ces fleurs, et lorsqu'il n'y aura plus de fleurs, une mousse épaisse pour couvrir ton corps pendant l'hiver.
Puis les deux frères continuent, en quittant le grand vers pour le rhythme plus flexible d'un chant élégiaque.
GUtDÉRIUS.
Ne crains plus l'ardeur du soleil ni les colères furieuses de l'hiver. Tu as fini ta tâche terrestre; tu es allé dans ta demeure et tu as reçu tes gages. Les jeunes gens et les jeunes filles, aussi précieux que l'or, s'en vont tous en poussière, comme les ramoneurs.
ÂRVIKAGUS,
Ne crains plus le froncement du sourcil des grands; tu n'es plus sous le joug des tyrans. Ne songe plus niâtes vêtements, ni à ta nourriture. Pour toi le roseau est égal au chêne. Le pouvoir, la science, la médecine , tout doit suivre cette route et s'en aller eti poussière.
GUIDÊRIUS.
Ne crains plus la flamme de l'éclair.
ABVIBAGUS.
Ni le roulement du tonnerre que tous redoutent.
Gnu)ÉaiDs« Ne crains plus la calomnie ni la censure inconsidérée.
. ÂRVIRAGUS*
Tu en as fini avec la joie et la douleur.
GCIDÉRinS.
Tous les jeunes amants, tous les amants doivent se soumettre à ton sort et s*en aller en poussière ^
C'est là sans doute de la poésie lyrique et non de la poésie dramatique. Mais qui pourrait se plaindre de ce mélange, quand il produit de si beaux vers? Les Grecs aussi admettaient l'élément lyrique dans la composition du drame ; seulement ils le renfermaient dans le chœur. Sbakspeare, chez lequel le lyrisme déborde, chante, comme le cbœur antique, chaque fois qu'une situation poétique écbauife son imagination.
A cette expression de F émotion intérieure que lui causent les événements dramatiques se joint ici Taccent de répopée, car le drame ne se borne pas à l'histoire de deux amants. Derrière les figures principales d'Imogène et de Posthumus, apparaissent deux grands peuples aux prises, deux peuples que le poëte compare volontiers l'un à l'autre et dont la lutte éveille en lui tout l'orgueil du sentiment national. Après avoir glorifié l'âge historique de son pays, il remonte jusque dans la nuit des temps héroïques, pour y chercher les anciens titres de gloire de la Grande-Bretagne. Sur le sol de cette île séparée du reste du monde par deux mers orageuses, défendue par une ceinture de rochers, il place une population belliqueuse et attachée à sa liberté et, s'il y amène les légions
]. Cymbeline, act. iv, se. 3.
romaines, ce n'est pas pour leur faire obtenir une victoire facile, mais pour leur opposer une résistance invincible et les accabler d'un échec. Il rappelle, avec intention, que si les Gaulois ont été soumis par César, les Bretons ne l'ont jamais été complètement. L'amour de la patrie, un des sentiments qu'il exprime le mieux et le plus fréquemment, anime toute la partie légendaire de Cymbeline^ et lorsque le poëte ne nous présente pas l'image d'Imogène, il nous montre celle de TAngleterre.
Mais la femme nous touche plus que le peuple. Ni les fières paroles du roi breton, ni le courage de son fils et de Posthumus, ni le beau caractère du général romain Lucius n'auraient fait vivre le drame épique, si la figure idéale d'Imogène ne se détachait sur le fond sombre des événements. Comme Cordélie dans le Roi Lear, elle vaut mieux que ceux qui l'entourent, et, par sa pureté et sa fidélité, elle joue le rôle qui convient à l'héroïne d'une vieille épopée. La fidélité est la vertu des temps primitifs. Achille aime Patrocle d'une amitié que ni l'âge ni le malheur n'altèrent. Pénélope attend son époux, maigre les persécutions des prétendants.
Shakspeare, dans ceux de ses drames qui se rapprochent le plus de la forme épique, dans le Roi Lear et dans Cymbeline, retrouve, sans chercher à la deviner, par la seule intuition du génie, la pensée homérique. Lui aussi, il dégage des mœurs encore barbares les plus grands et les plus nobles sentiments de l'âme humaine, il personnifie le dévouement dans le caractère d'un ami qui s'appelle Kent ou Pisanio , et l'union de la grâce, de la force et de la constance dans les types immortels de Cordélie et d'Imogène. Les mauvais instincts de la nature humaine, représentés par d'autres per-
i42 SHAKSPEARE.
sonnages, ici par Edmond et Goneril, là par Cloten et par la reine, luttent contre ces grands cœurs ; ils les déchirent et les brisent quelquefois, parce que rien n'empêche le plus fort d'écraser le plus faible. Mais leur triomphe ne dure pas; la victoire reste toujours aux meilleurs. Car, soit qu'ils meurent, comme Cordélie, ou qu'ils vivent, comme Imogène, la poésie fait pleurer sur leur tombe ou couronne leur vie. Au fond, ces contrastes du mal puissant et de la vertu douce et humble composent l'histoire de l'humanité qui se renouvelle constamment sous nos yeux. Chacun de nous peut les voir. Seulement il n'appartient qu'au poëte d'en réfléchir l'image dans une œuvre durable.
TROÏLE ET GRESSIDA.
En passant de Cymheline à Troîle et Cressida, Shakspeare reste dans le domaine de l'épopée ; mais, au lieu de prendre le ton épique, il en fait la parodie. La tendance ironique de son esprit , tempérée d'ordinaire par sa sympathie pour la nature humaine et par sa profonde sensibilité, éclate ici, avec une vivacité singulière, à propos d'un sujet plus sérieux que comique. Il choisit pour thème la guerre de Troie, et, sans se laisser émouvoir par tout ce qu'une telle donnée renferme de poétique, il tourne en ridicule une partie des héros que la poésie grecque a chantés. Ni la gloire d'Achille , ni les malheurs de Priam, ni ceux d'Hécube et d'Andromaque ne le touchent. Cette lamentable et merveilleuse histoire.
qui nous apparaît dans le lointain de la mythologie comme le résumé de ce que les hommes de Tâge héroïque ont soufifert et senti , le poëte anglais la travestit volontairement, en y introduisant un élément bouffon qu'il y fait dominer.
Sa pièce ressemble si bien à une comédie que la plupart des critiques la rangent sous ce titre, quoique, dans les premières éditions, elle soit désignée, tantôt comme une tragédie, et tantôt comme un drame historique. La seule raisoû qui nous ait empêché de Tassimiler aux autres comédies de Shakspeare, c'est qu'elle comprend la mort d'Hector, et que , suivant Tusage du vieux théâtre anglais, dès qu'il y a mort d'homme dans une pièce, il n'y a plus de comédie.* N'en pouvant faire une œuvre comique et la trouvant aussi éloignée de la tragédie que de l'histoire, nous l'appelons drame romanesque, parce qu'elle se rapproche sensiblement du roman.
Quelles causes ont pu engager Shakspeare à traiter un si grand sujet sous forme de plaisanterie? D'où vient qu'il en méconnaît la beauté pour en saisir surtout le côté ridicule? Est-ce une idée qui lui soit personnelle ou qui lui ait été inspirée par ses devanciers? C'est ce que nous apprendra peut-être l'étude des sources où il a puisé. Sa pièce date probablement de 1 609. Dix ans auparavant, Chettle et Dekker avaient écrit, pour les acteurs du comte de Nottingham, un Troïle et Cressida, aujourd'hui perdu. Mais la popularité de ce sujet remontait en Angleterre jusqu'au quatorzième siècle. Chaucer a composé un poëme en cinq chants de Troïle et Cressida, dont les héros firent fortune et se transmirent , comme des types, de génération en génération, jusqu'au règne d'Elisabeth. Un amant fidèle s'appelait un Troïle, une coquette
une Cressida ,et un entremetteur un Pandarus, bien avant Shakspeare. De ces trois personnages, il n*y en a qu*aQ qui soit héroïque, le premier; les deux autres appartiennent à la comédie pure. Shakspeare trouvait donc déjà des noms anciens livrés au ridicule quand il aborda la mythologie grecque. L'ironie poignante et crue du vieux conteur, quoique souvent accompagnée de pathétique, avait laissé une empreinte inefifaçable sur les héros de la guerre de Troie. D'ailleurs, les romans troyens, si nombreux au moyen âge, travestissaient tantôt en traits chevaleresques, tantôt en traits satiriques, des mœurs qu'on ne connaissait pas et que Chaque romancier jugeait au point de vue de son temps ou de son humeur. Shakspeare dut avoir entre les mains quelquesunes de ces légendes romanesques où l'on ne s'occupait guère ni de vérité historique, ni de couleur locale, où l'on cherchait surtout, en reprenant la tradition romaine, à faire sortir de la race troyenne tous les peuples de l'Occident , et où , par conséquent , on sacrifiait invariablement les Grecs au grand Hector. Lysgate, traducteur anglais de Guido Colonna et Caxton, imitateur de Raoul Le Fèvre, ne tenaient point un autre langage. Le poème de Chaucer et les romans italiens et français, traduits en anglais, voilà les sources principales du drame de Shakspeare.
C'est de là que le poëte a tiré de nombreux détails, des épisodes et toute la partie romanesque de son œuvre ; par exemple , les aventures de Cressida ; son séjour à Troie après la fuite de son père Calchas ; sa liaison avec Troïle encouragée par Pandarus; l'échange que les Troyens font d'elle avec Anténor, prisonnier des Grecs; son départ sous la conduite de Diomède ; sa coquette-
rie et sa trahison. C'est aux romans aussi qu'il emprunte ses peintures de mœurs, lorsqu'il étend l'intrigue de sa pièce, et que, sous prétexte de raconter l'histoire des deux amants, il prend véritablement pour sujet un des épisodes de la guerre de Troie. Comme les roman* ciers du moyen âge, il revêt les Grecs et les Troyens d'un costume chevaleresque, il les fait monter sur des chevaux dé bataille , les arme de pied en cap , couvre leur tête d'un casque fermé et leur attribue, sous cet appareil moderne, le langage courtois et galant de la noblesse féodale. Lorsque Énée vient apporter un défi aux Grecs de la part d'<0ector , il s'exprime comme un héraut d'armes dans un tournoi. « Si, parmi les plus braves, leur dit-il , il en est un qui fasse plus de cas de son honneur que de son repos, qui cherche la gloire plus qu'il ne craint le péril, qui aime sa maîtresse et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu, c'est à lui que ce défi s'adresse. » Âgamemnon répond sur le même ton, en jurant que, si personne ne se présente, lui-même rompra une lance en l'honneur de sa dame. Il n'est pas jusqu'au vieux Nestor qui ne veuille, lui aussi, combattre en chevalier pour la même cause. Dans l'assemblée des Troyens dominent également les sentiments chevaleresques du moyen âge. Quand Hector propose à ses concitoyens de rendre Hélène, pour abréger les souffrances de Troie, et qu'Hélénus l'appuie par raison et par prudence, Troïle leur répond : « Sans doute, votre proposition est raisonnable ; mais il faudrait que le courage et l'honneur eussent des cœurs de lièvre pour se mettre au régime de la raison ; la raison et la prudence énervent le courage.» Il suflSt que le jeune prince invoque l'honneur pour que l'assemblée se range à son avis et qu'Hector ne puisse le contredire.
Le combat d'Ajax et d'Hector ressemble à un duel entre deux gentilshommes. Un trompette annonce la venue de Fassaillant, la lice s'ouvre pour le recevoir et se referme derrière lui. -Les juges du camp, nommés par les deux armées, règlent les conditions de la lutte, et, au signal des fanfares guerrières , les deux champions s'élancent Tun contre l'autre. Avec une noble courtoisie, Hector s'arrête, après quelques passes, et déclare qu'il ne continuera pas le combat, pour ne pas verser le sang d'un parent, car Ajax est fils d'une Troyenhe. Les Grecs offrent aussitôt au héros troyen un banquet qu'il accepte et oix\\ rencontre Achille (flii doit le tuer le lendemain.
Sur ce fond solennel des mœurs chevaleresques se détachent, dans la pièce de Shakspeare comme dans le poëme de Chaucer et dans quelques romans, des scènes comiques qui ramènent les héros sur la terre et font rire à leurs dépens. Chaque fois que Pandarus paraît, il bouffonne; comme Poins Falstaff, il n'a d'autre morale que celle du plaisir, et pour que le rôle qu'il joue paraisse supportable, il jette sur ses vices le voile de la gaieté et de l'esprit. S'il entreprenait sérieusement de séduire sa nièce au profit de Troile, il serait odieux. Mais il attaque le cœur de Cressida par des insinuations plaisantes, il se moque de son aveuglement et de son mauvais goût, il lui présente le prince troyen sous des couleurs aimables , en faisant ressortir les ridicules de tous ses rivaux, et quand il a fini par rapprocher les deux amants, il les raille en homme qui ne prend rien au sérieux, pas môme l'amour qu'il a servi, qui ne voitdans le monde qu'un spectacle amusant et dans les fautes des autres qu'un moyen de se divertir. Cressida se ressent
de sa parenté avec un personnage aussi dissolu ; elle possède une expérience du monde qui ne se concilie guère avec la vertu ; dès le début, elle nous apprend qu'elle a réfléchi sur la conduite qu'une jeune fille doit tenir et qu'elle s'est fait d'avance un code de coquetterie raffinée. Elle s'attend à être attaquée , elle sait qu'elle le sera et elle se prépare à résister, non pour défendre son honneur, mais pour conserver ses amants. « Le bonheur est dans la recherche, se dit-elle à elle-même. Le triomphe obtenu, tout est fini. La femme aimée qui ne sait pas cela ne sait rien. Les hommes, avant la possession, sont nos suppliants ; après , ils sont nos maîtres. » Tant de prudence ne suppose guère de passion. Aussi ne répondelle à l'amour vrai de Troïle que par le manège habile d'une femme d'esprit dont le cœur reste libre. Elle affecte, pendant longtemps, de ne point le remarquer; quoiqu'elle sache qu'elle est aimée de lui, elle le désespère par une froideur calculée, elle veut l'amener à ses pieds, et quand il y vient, conduit par Pandarus, elle laisse échapper, comme malgré elle, avec le désir de paraître pudique et réservée, l'aveu d'un amour qu'elle a soigneusement caché jusqu'ici. « Je vous aime, dit-elle au prince, et cependant je ne devrais pas vous le dire. Mon sentiment est si fort que je ne puis en contenir l'expression. Mais n'aurai-je point à m'en repentir? » Comme la vertu n'entre point en ligne de compte dans ses calculs, malgré sa profession de foi sur les avantages de la résistance, elle cède enfin à l'amour de Troïle, parce qu'il arrive toujours un moment où une femme qui n'est pas vertueuse cède, qu'elle n'entend pas se priver du plaisir et que d'ailleurs elle ne veut prolonger sa défense qu'autant que cela est nécessaire pour assurer son empire. A
418 SHAILSPEARE.
peine a-t-elle succombé, qu'on lui annonce qu'il fiiut quitter Troie et Troïle, pour retourner au camp des Grecs. Sa douleur, quoiqu'un peu emphatique, peut être sincère dans cette circonstance; car il y a des moments où une coquette même est émue. Hais ce qui prouve la légèreté de son caractère, c'est que ce grand chagrin ne dure pas. Elle promet peut-être de bonne foi qu'elle sera fidèle à son amant; mais, dès qu'elle ne levoitplus, elle accepte les soins d'un autre. Ulysse, qui assiste à sa première entrevue avec les chefs grecs et qui l'entend provoquer chacun d'eux, fait d'elle un portrait sévère qui peut passer pour le jugement définitif de Shakspeare. « Infamie sur elle 1 Ses yeux, ses joues, ses lèvres, ses pieds même ont un langage. Le libertinage se trahit dans tous ses gestes, dans tous ses mouvanents. Les femmes qui ont la langue si bien pendue, qui vous font des avances, sans attendre que vous ayez parlé, et ouvrent le livre de leurs pensées au premier regard frivole qui veut y lire, croyez-moi, ces créatures-là mettent leur chasteté au service de l'occasion. Ce sont des courti-
sanes ^
Ce caractère de Cressida forme une exception parmi les nombreux portraits de femmes qu'a tracés Shakspeare. Il les traite en général avec plus de respect, il leur attribue plus de vertu qu'aux hommes et c'est à elles qu'il réserve le beau rôle dans ses œuvres comiques. Ici , comme pour se conformer à cette loi de la variété qui, en même temps que la loi morale, domine son théâtre, comme pour montrer qu'il saisit la nature humaine sous tous ses aspects, il présente une face nou--
J . Troïlus and Cressida ^ act. iv, se. 5.
velle du caractère féminin. Il n'a peint que des héroïnes vertueuses ; il met en scène une coquette et il ne réussit pas moins bien dans la critique que dans l'éloge. La vive peinture qu'il fait du manège et des artifices de Gressida dénote une expérience personnelle que les sonnets annonçaient déjà, mais dont le poëte n'avait point encore tiré parti dans ses drames , sans doute par sympathie pour la plus belle moitié du genre humain et surtout par égard pour la morale. On peut dire, à son honneur, que les seules scènes légères de son théâtre sont celles où Gressida paraut. Encore n'y fait-il point aimer le vice et ne dissimulè-t-il pas le mépris que lui inspire la coquetterie. S'il a peint une coquette , c'est que ce rôle est dans la nature, comme ceux des méchants et des ambitieux, d'Iago ou de Richard III, et qu'un répertoire dramatique qui embrasse l'infinie variété des choses humaines ne doit rien négliger de ce qui est vivant et vrai.
Gressida, comme son oncle Pandarus, est un personnage de comédie. Elle représente l'élément comique, en opposition avec le caractère de Troïle, type chevaleresque de loyauté et d'honneur. Mais elle ne le représente pas seule. La comédie , qui se joue constamment ici sur le fond romanesque du drame, fait parler d'autres personnages et descend même jusqu'à la bouffonnerie dans le rôle de Thersite. Ce railleur ne semble occupé qu'à dépouiller Içs chefs grecs du prestige de leur renommée et qu'à grossir leurs travers , en les observant à la loupe. Au lieu de les ennoblir et de les idéaliser, comme les poètes , il leur inflige l'outrage de la caricature. Ses traits souvent acérés et justes percent à jour la grossièreté des mœurs barbares. Ge qu'il y a de plus piquant
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dans ses plaisanteries, c'est qu'elles déshabillent le grand homme de Tâge héroïque et dévoilent ses infirmités secrètes. Comme il se moque spirituellement de la brutalité d'Ajax et d'Achille quand il dit : € Pour délivrer une mouche des pattes d'une araignée, ils ne trouveraient pas d'autre expédient que de tirer leur pesante épée et de couper la toile ' I » Un autre bouffon qui ne fait que traverser la scène a déjà dit d'Ajax : « Cet homme s'est approprié les qualités spéciales d'un grand nombre d'animaux. Il a le courage du lion , l'humeur revéche de l'ours, la lenteur de l'éléphant. La nature a tellement mêlé chez lui tous ces tempéraments , que sa valeur dégénère en folie et que sa folie est mélangée de sagesse ^ » Ailleurs Thersite, qui ne cesse de persifler les Grecs , appelle Diomède un hypocrite, Nestor un vieux fromage moisi et Ulysse un renard. Il ne ménage pas davantage Agamennon , qu'il accuse d'aimer les cailles et de n'avoir pas de cervelle , ni Ménélas, qu'il compare à un vivant portrait de Jupiter métamorphosé en taureau. « Si Troie ne doit être prise, dit-il encore, que lorsque ces deux-là ( Ajax et Achille) auront miné ses remparts , ses murs resteront debout jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes*. » Comme si ce n'était pas assez du ridicule que verse un bouffon sur les héros , ceux-ci se moquent les uns des autres. Patrocle, pour amuser Achille, singe la pompe et la majesté solennelle d'Agamemnon, et imite la voix chevrotante de Nestor, tandis que ceux- ci rient entre eux de l'épaisseur d'esprit du fils de Pelée.