Kreyssig, Vorlesungen ueber Shakspeare, t. I, ch. iv
tante des trois, ne résiste même pas toujours aux vastes proportions du drame anglais : dans quelques pièces elle disparaît sous le poids des événements. C'est en ce point surtout que Shakspeare s* écarte des principes posés par Aristote. Aux yeux des Grecs, la tragédie doit toujours être composée en vue de Faction, parce que celle-ci, qui est le résultat des lois inflexibles du destin, ne peut jamais être changée par Tinitiative des personnages. L'homme n'est pas libre dans le drame antique ; il obéit à une fatalité qui fait son crime ou sa vertu, sans que sa volonté y participe. Il ne dépend pas d'Œdipe de ne pas tuer son père et de ne pas épouser sa mère. Avec le désir de rester vertueux et de ne commettre volontairement aucune action mauvaise, il devient criminel. £n pareil cas, ce sont les actes qui ont le plus d'importance, car ils décident seuls du sort des héros. Les sentiments ne viennent qu'après, puisque, quels qu'ils soient, ils n'influent pas sur le dénoûment. Shakspeare adopte un ordre inverse; il met les caractères bien au-dessus des faits, et même lorsqu'il est enchaîné par l'histoire, ou lorsqu'il reçoit de la main des nouvellistes ou des chroniqueurs un canevas auquel il n'y a rien à changer, il s'efforce d'expliquer la marche du drame par le jeu des passions humaines, et de n'amener que des événements qu'elles aient préparés. Ses criminels ne sont pas des victimes de la fortune ; ils ont voulu être coupables et ils méritent, par leurs sentiments autant que par leur conduite, la punition qui les attend. Si chez lui, comme partout en ce monde, les innocents sont frappés, ce n'est cependant point le hasard de l'action qui les atteint. Nous trouvons dans leur caractère la cause première de leur malheur. Plus prudents, plus réservés, moins passion-
nés ou plus habiles, ils auraient échappé aux douleurs qui s'abattent sur eux, et il y a eu un moment dans leur vie où ils ont décidé de leur sort par une faute. Roméo et Juliette ne méritent assurément pas de mourir, mais ils ne meurent que parce qu'ils ont cédé à Tentraînement de la jeunesse et de Tamour. Le roi Lear ne serait pas si injustement traité par ses filles, s'il ne leur avait témoigné une tendresse aveugle, et s'il n'avait chassé sans raison Cordélie de sa cour. Desdémone elle-même n'aurait pas été tuée, si elle n'avait quitté la maison paternelle pour suivre un mari étranger.
Nous retrouvons dans tout le théâtre de Shakspeare cette loi de la responsabilité morale qui pèse sur chacun et subordonne sans cesse les événements, même les plus irrésistibles en apparence, aux passions qui les ont provoqués. Aussi chez lui l'unité d'action est-elle remplacée par l'unité des caractères; il n'étudie point un acte en particulier, mais toute une vie. Cette unité nouvelle iniplique une singulière variété ; car l'homme est complexe, inconstant, et, si l'on analyse tous sqs sentiments, on peut en rencontrer de contradictoires. Shakspeare ne recule pas devant cette difSculté. Si les mœurs du sujet qu'il observe se modifient, il lui sufSt, pour établir un lien entre ces divers états de l'âme, que le sujet lui-même ne change pas. Il ne subit donc au fond d'autre nécessité que celle de bien connaître le cœur humain.
Dans ces études psychologiques, il ne déploie pas un esprit moins étendu que dans la conception de ses plans; de même qu'il embrasse le monde dans le vaste cadre de ses œuvres , il embrasse l'homme tout entier dans chaque analyse de caractère. C'est ici que nous remarquons surtout combien il diffère des tragiques fran-
çais. Racine peint ses héros appliqués à la situation présente, et dépensant, dans Faction même et au profit du drame, toutes les forces dont ils disposent. Ni Agrippine, ni Néron, ni Athalie, ni Joad ne semblent exister en dehors des événements auxquels ils sont mêlés, tant ils y prennent une part active, tant Tobjet même de la tragédie absorbe leur attention. Le poëte ne nous montre que le côté de leur caractère qui a rapport à Faction ; il ne nous les présente pas tout entiers, avec Fensemble de leurs pensées, comme un biographe qui voudrait les faire revivre et reproduire jusqu'aux moindres traits de leur physionomie. Shakspeare s* élève à une conception plus générale, qui lui permet de produire des effets plus nombreux et plus variés. La loi de Funité préoccupe à tel point Racine, comme elle avait préoccupé les anciens, qu'il craint de mettre dans la bouche de ses personnages une seule pensée qui ne se rapporte point au drame luimême, qui y soit étrangère ou indiflférente. Il ne perd jamais de vue le dénoûment vers lequel il marche. Shakspeare accorde à ses héros plus de liberté ; il s* écarte souvent avec eux de Fobjet principal du drame, afin de mettre en relief une vertu, un vice ou ime nuance de caractère que Racine négligerait, pour ne pas embarrasser la marche de Faction. Il tient moins que ce dernier à simplifier le mouvement dramatique; pourvu qu'il achève ses portraits, il ne craint pas de disperser Fattention du public sur des points différents ; aussi ses personnages ont-ils une existence indépendante des situations; leurs caractères ne les attachent point à la pièce ; supprimez les événements, ils n'en conserveront pas moins une physionomie originale. On pourrait faire le portrait moral de Richard IJI, de Henri IV et d'HamIet,
sans recourir aux faits , en notant seulement les pensées et les réflexions étrangères au sujet qui leur échappent dans le cours de l'action.
Les héros de Shakspeare sont donc des hommes plutôt que des personnages tragiques ou comiques, et ils sont, par conséquent, plus variés que ne peuvent Tôtre ceux-ci. car la nature humaine , considérée dans son ensemble , oflfre plus de ressources à la poésie qu'un certain choix d'actions et de sentiments particulièrement propres au drame. D'ailleurs, le meilleur moyen de renouveler l'expression des passions dramatiques qui roulent inévitablement dans le même cercle, c'est de diversifier les caractères de ceux qui les éprouvent ; ne changeant point elles-mêmes, elles se modifient seulement par l'impression produite sur les âmes qu'elles atteignent. Si l'on charge un personnage de représenter spécialement l'amour, la jalousie ou l'ambition, comment ne pas rencontrer le même type quand on remet sur la scène les mêmes sentiments? Mais que ce personnage ne soit ni l'amoureux, ni le jaloux, ni l'ambitieux, qu'au lieu de personnifier une idée abstraite, il nous apparaisse dans toute la plénitude de la vie, qu'il passe tour à tour, comme la plupart des hommes, par diflférents états de l'âme, qu'il montre son caractère sous plusieurs faces, il n'épuise pas la matière et il laisse soit au poète luimême, soit à son successeur, la faculté de la rajeunir par une nouvelle étude de mœurs.
L'étendue que Shakspeare donne à ses caractères lui permet de ne peindre jamais deux hommes qui se ressemblent, parce que plus on étudie la nature humaine, plus on y trouve de diversité ; aussi , du moins dans la tragédie, ne conserve-t-il aucun type des théâtres anté-
rieurs au sien, et n'en crée-t-il aucun pour ceux qui viendront après lui. Othello n'est point le jaloux par excellence, non plus que Macbeth n*est l'ambitieux , ni lago le méchant; ils ont l'un une jalousie , l'autre une ambition, le troisième une perversité qui ne conviennent qu'à eux , et de même qu'ils n'imitent personne , ils ne sont point destinés à être imités.
Combien ces physionomies vivantes diffèrent du chevalier, de la dame, du juge, du gracioso et de toutes les figures banales que le drame espagnol du seizième siècle reproduit à satiété sans jamais les renouveler I Les poètes de race latine ont en général une tendance à incarner leurs idées dans un homme et à les présenter constamment au public sous la même forme, une fois qu'elles sont devenues populaires. C'est ainsi que la comédie italienne ne se lassait pas de mettre en scène Arlequin, Colombine et Pantalon , et que la foule , qui les voyait reparaître tous les soirs, ne se lassait pas de les applaudir. Nos grands tragiques mêmes n'évitent pas la monotonie dans leurs scènes d'amour. Obligés par la mode d'en introduire dans toutes leurs pièces, ils retrouvent des situations, et, par suite, des sentiments et des expressions qui se ressemblent. Les amants de Racine, Xipharès, Bazajet, Hippolyte, Britannicus adressent au ciel les mêmes soupirs, et leurs maîtresses, Monime, Atalide, Aricie et Junie répètent le thème convenu de la gaIan-> terie passionnée et noble. H y a certainement beaucoup d'art et de délicatesse dans ces conceptions; mais cet art ne varie pas ; dès qu'il a trouvé la meilleure formule de l'amour, il la conserve. Chez Shakspearc rien de semblable. La diversité des personnages qu'il mot en scène égale celle des sujets qu'il traite. Il donne à ses
héros un caractère trop individuel pour les peindre deux fois. Ceux môme qui ont entre eux le plus d'affinités, et chez lesquels on signalerait un air de famille, les méchants, tels qu'lago, Edmond de Gloster ou Richard III, ou les femmes, Cordélie, Ophélie, Desdémone, diffèrent les uns des autres par mille nuances de détail. Shakspeare fait comme la nature, qui ne produit jamais deux feuilles ni deux hommes exactement semblables.
Pour que ces personnages soient distincts, il faut qu'ils paraissent réels , car c'est la réalité possible de l'existence de chacun d'eux qui nous empêche de les confondre. Cependant cette imitation de la vie ne va pas jusqu'à la reproduction pure et simple de ce qui se passe sur la scène du monde. Sans perdre de vue la terre, vers laquelle il redescend souvent pour la bien observer, Shakspeare idéalise son théâtre par le sentiment poétique qu'il porte dans tous ses sujets d'étude; c'est bien la réalité qu'il voit, mais il la voit en poëte , avec une imagination puissante qui grandit les objets. Le style éclatant dont il couvre les pensées de ses héros les entoure comme d'une atmosphère idéale où leurs physionomies sont baignées de lumière. Veut-il peindre le courage d^un chevalier ; il le peint en traits de feu , comme chez Hotspur, et il fait retentir, quand il en parle, toutes les images sonores de la guerre. S'agit-il de représenter un homme d'Etat sur le trône; avec quelle grandeur Henri IV ne juge-t-il pas les devoirs d'un roi et les inévitables tristesses du rang suprême ! Est-ce un jeune prince qui prend la parole pour nous dire quels seront ses sentiments lorsqu'il deviendra roi? Écoutons les belles réflexions de Henri V et l'énergique profession de foi de Malcolm. Quel noble dévouement que celui du vieux
CONSIDÉRATIO!^ oéNèRALES. ÎW
Kent dans k Roi Lear! Ow^Hc pure amitié cjue celle <pîi unit Hamlet et Boratio ! Toos ces personnages sont -^^ Tants et réels; mais nous «entons que Tâme d'un po^te ^ passé dans la leur. Ik agissent en hommes, mais ils pensent et ils parlent en deminiieUx.
Les méchants eux-mêmes reçoivent de Shakspeare une existence idéale qui les ennoblit. Leur peiTorsité n*est point celle du vulgaire, et, quoique tous les détaih de leurs actions puissent à la rigueur n'être que Vimitation de la réalité, l'ensemble de leur rôle les él^ve d'un degré an-dessus des simples mortels. Un scélérat de eour d'assises peut agir comme lago ou comme Kdmond de Gloster; mais aura-t-il comme euK le génie du mal ? déplaien-t-il, pour atteindre son but, cette intelligence supérieure qui domine les événements et trompe les hommes, jusqu'à ce qu'elle succombe devant la justice ? Des criminels si habiles gardent en'èoï^ l'empreinte de l'art merveillcuîL qui les a créés. ïl tt'y à pas jusqu'au^ personnages burlesques du drame qui , pAr leur gaieté aimable et par la finesse de leurs observations, ne trahissent leur origine poétique. Shakspeare ne conçoit pas de caractères Insignifiants ^ et il donne de la vigueni» même aux plus faibles ♦ comme les portes épiques qtlt ne peignent que des héros; car Pftris lui-ttt(^mp est Uh héros dans F Iliade,
On est surtout frappé de cette tendance Idf^ale dtl théâtre de Shakspeare, lorsque, satls s'arrêtet- rttlx A^.tails qui se rapprochent nécessairement de k t^^ftllté, oti con»îd^fe rimptesslon générale q«e \stoA{\\[ chri^filë pièce. Apf^s la lecture (VOt/tellô, th Mnch'fh, rie Julen C^mr, m »'npBf(^rf\tn(m pas tjiïbti vlôrtf de <^f<Te^sêi• Hti mimâè snpét'mit^ oft les pn<>9>inm sorti pltts f()^fe<; ^f (ëft
sentiments plus profonds que dans la vie habituelle? Ne se sent-on pas porté à méditer sur les questions morales de Tordre le plus élevé ? Le flot de pensées qui déborde dans les tragédies de Shakspeare ne nous soulève-t il pas au-dessus des préoccupations vulgaires? Le caractère particulier de ces grandes œuvres, c'est en effet de nous forcer à penser beaucoup plus que d'autres conceptions dramatiques, parce que la réflexion s'y mêle sans cesse à l'action, et que le poëte s'élève du fait particulier à l'idée générale.
En ce sens, Shakspeare exprime mieux qu'aucun écrivain la révolution intellectuelle que les races septentrionales ont opérée dans le monde moderne. L'art qu'elles conçoivent est tout à fait différent de l'art antique, qui a pour élément ime beauté et une simplicité parfaites, dont malheureusement le secret ne peut pas plus se retrouver que celui de la jeunesse de l'humanité. Les relations de plus en plus compliquées des hommes entre eux, leur lutte contre la nature qu'ils essayent de soumettre pour augmenter leur bien bien-être, les besoins nouveaux de l'âme qu'a développés le christianisme et les nuances infinies de sentiments que fait naître une civilisation savante et raffinée, tout contribue à éloigner les générations modernes des modèles antiques. Celles du Midi, cependant, encore toutes pénétrées des traditions de l'esprit romain, ont cherché à réaliser le beau dans les lettres par des formes simples et régulières et par des proportions harmonieuses qui rappellent les œuvres des maîtres anciens. Les classiques italiens et français ressemblent autant aux Grecs qu'il est possible aux modernes de leur ressembler sans tomber dans le pastiche. Mais il faut bien avouer que cette ressemblance
CONSIDnAnONS GCNEIULES* )105
esl plus apparente que réelle. Les pièces de Raeiue qui «mi eu le rare mérite d'exprimer dans une langue aeh<i>- Tée les sentiments de la société la plus polio, la plu^ sensée et la plus délicate de TEurope, ne nou$ roiulcAil ni l'accent poétique, ni la' simplicité» ui lo cara<^UNrt> religieux des pièces de Sophocle* Âdmirablo«ii i\n olU^« mêmes, dès qu'on les compare à TanUquité oUo« \\"i^\ paraissent plus qu'une imago intitlMo* Lo Tas$o nouA charme par de grandes qualités; nmi^i quoiqu'il t^o \m\pose évidemment d*imitor rilimk ot qu*il oo«\H>ivo uu plan analogue à celui do Tépopc^o grtvquOi uu foud il diffère autant d'Ilomèit) quo lluoino do«^ trt^glquo» du siècle de Périclès.
Les nations du Nord réus^issout oaooiv Mou \\\\)\\\n que celles du Midi daiiH riuiiiution do rnullqultf^; ollo)>« le sentent instinctivomonl, ol, ohu((U(^ IoIh \\\u^ louri^oulo n'est pas contrarié pur uno iulhuMioo cHrnu)t6i'0i oUon no portent aussitôt vers un ordro d'IdtW tout opponO «tui répond mieux & lourH UHplniliouM. tSiur oUo» It^ lUvuio n'est que secondtiiro, InndlH (|u'on Knutoo ol i^w Itnilo \\\s ne la sépare puH du tond. C!o f|u'oUoM ohotvliouf t\\M\\ tout dans la lilliU'uluro, on mouI don pount^OAi \'\^ik\ \v résultat de la uiédllullou ol du IrNVNil do Tlulolll^ouoo repliée sur oUo-^iti^ino ou M|)|)lh|urUt h TrMutto dot< phouu mènes moraux, lliWli'M'hIoM olr»UtitM)ouhot«, \\\\\n Mi>i*upiH^ de ridé<5 quo do mm oiivri|M|i|)0, olloa doutrttidouf w\\\ œuvret» liltérulnm uu uliiiionl Milido piMir l'o^iiHfi of ollo«) savent lo trouvor, iuAmio mMi4 h |ilu<) i-mltt oouhm l/t^ crivaiu do lour olioU oml omImI i|Mi loMi \m\\\\\ Im |dM«i do matériaux ol qui Im^ iddl^o lo phu A nMIt^tilHi
Shakipouro NiilMh«il om4 loiotiMO^ott do U\ IHOO IomIim oiqu45 imr Itt profiffoloui' mvoo hM)Mollo II iHuilio Ion o»uh»'
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tères. Il met rhomme moral et intelligent des temps modernes aux prises avec les passions, avec les illusions de Timagination, avec les tentations multipliées qui assiègent dans une société en travail la sensibilité et Tentendement, et il ofl^e ainsi à c&acun de ses lecteurs d'inépuisables sujets de réflexion, en lui présentant, comme dans un miroir, les mouvements les plus secrets de Târae humaine, telle que le temps et la civilisation Font feite. C'est ce qui explique pourquoi T Allemagne l'adopte aussi bien que l'Angleterre. Elle reconnaît en lui le poëte des peuples chrétiens du Nord, et elle découvre dans ses œuvres une puissance psychologique qui réalise pour elle un idéal du beau bien diflférent de celui des Grecs. Peu importent à ceux qui ne tiennent qu'à la valeur de la pensée des défauts de forme qui auraient choqué les Athéniens; les Allemands les remarquent à peine, et ressentent une admiration sans mélange pour un théâtre dans lequel ils retrouvent les qualités qui répondent ie mieux au génie de leur race.
Nous pouvons leur accorder que Shakspeare est le plus glorieux représentant de la poésie septentrionale, puisqu'ils le réclament comme un des leurs, au môme titre que Goethe et Schiller. Observons toutefois que Shakspeare n'appartient pas tout entier à l'Allemagne, et qu'il y a dans sa riche nature des côtés par lesquels il lui échappcj^our se montrer plus particulièrement Anglo-Saxon . L'idée fondamentale de ses drames, c'està-dire la liberté individuelle de chaque personnage q«i entraîne pour eux la responsabilité de tous leurs actes, fait le fond de la vie anglaise. Comme les enfants de la libre Angleterre, Othello, Lear, Macbeth, Henri IV et Henri V choisissent en pleine connaissance de cause
leur propre destinée, et ne doivent qu*à eux-mêmes le malheur ou le bonheur de leur vie. Ce principe renferme à la fois une leçon morale et une leçon sociale. A chacun selon ses œuvres, c'est la loi même de la justice, Shakspeare démontre cette vérité jusqu'à révidence,'non-seulement par le dénoûment matériel de ses pièces , qui renferme toujours la punition du crime , mais encore par les remords qu'il inflige au coupable, avant que la main de Dieu se soit appesantie sur lui. "J
D'autre part, en nous apprenant que l'homme tient son sort entre ses mains, le drame nous apprend que chacun de nous doit lutter contre les obstacles de la vie. La nature n'exerce sur nous ni un pouvoir tyrannique ni une action injuste. Elle permet à tous les hommes de remplir la destinée qui convient Te mieux à leur tempérament, pourvu qu'ils ne s'abandonnent point euxmêmes et qu'ils sachent agir avec énergie dans les crises décisives; mais, si elle est sans colère, elle est aussi sans pitié. Celui qui la combat et qui attaque les lois de la société sait à quoi il s'expose, s'il est vaincu dans la lutte qu'il entreprend contre elle; de même qu'elle laisse le chemin du bonheur ouvert à l'homme qui veut Tatteindre par la vertu et par l'accomplissement du devoir, elle le ferme impitoyablement au méchant qui prétend y arriver par le crime. Henri V veut devenir un roi sage ; il le devient parce qu'il l'a voulu, sans qu'aucun obstacle extérieur l'en empêche. lago, Edmond de Gloster, Macbeth n'ignorent pas qu'ils jouent le plus terrible de tous les jeux, et que le jour où ils échoueront, ils payeront leur défaite de leur tête. Ils y sont préparés et ils perdent sans murmurer la partie qu'ils ont eux-mêmes engagée, parce qu'ils savent bien qu'il dépendait d'eux de ne pas la jouer.
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Ce point de vue toujours présent imprime un carac- . tère moral et pratique au théâtre entier de Shakspeare. Le bien y est sans cesse présenté sous des couleurs vraies, et le mal n'y est jamais embelli. Aussi est-il plus instructif et plus philosophique qu'aucim autre. On a raison de l'appeler la Bible des mondains. Feuilletez-le; vous y trouverez des conseils pour toutes les situations et d'excellentes règles de conduite.
Cette beauté morale des conceptions de Shakspeare est peut-être la plus grande cause de leur popularité. Chez la plupart des peuples, en effet, les œuvres de pure imagination ne pénètrent pas si avant dans les classes illettrées. Il faut, pour que la poésie devienne si chère aux esprits les plus humbles comme aux plus élevés, aux étrangers comme aux nationaux , non-seulement qu'elle exprime les sentiments les plus profonds de l'âme humaine, mais qu'elle touche à toutes les questions qui intéressent les hommes et qu'elle apporte à chacun une part de la vérité dont nous avons tous besoin. Shakspeare a autant de lecteurs en Angleterre, en Amérique et en Allemagne qu'il y a d'hommes dans ces trois pays qui pensent et qui sentent. En aurait-il autant si le poëte n'était complété par le moraliste? C'est donc là le trait le plus saillant de son génie. Il unit au plus haut degré deux éléments qui se combattent souvent, l'imagination et la raison. Une seule de ces qualités, au degré où il les possède, peut donner la gloire; mais, quand elles s'associent dans un même esprit, elles composent le génie le plus merveilleux des temps modernes.