‹ ShakespeareChapitre 23 sur 137 · Taming of the slireiv, act. v, si · texte numérisé non relu

Taming of the slireiv, act. v, si

direct contre Anna Hatway, et ce serait alors le seul qu'on pourrait lui appliquer avec une apparence de probabilité. Peut-être aussi n*est-ce là qu'un simple lieu commun, tiré primitivement des auteurs anciens et développé avec des idées modernes, comme il y en a tant dans les tragédies anglaises du seizième siècle. Il me serait facile d'extraire d'une seule pièce de Beaumont et Fletcher, ou de Ben Jonson, plus de récriminations contre les femmes capricieuses ou volontaires que Shakspeare n'en a fait dans toute sa carrière dramatique. Les critiques, qui sont, comme des casuistes, à l'affût des intentions probables du grand poète , éviteraient une cause fréquente d'erreurs , s'ils voulaient bien remarquer que ces mêmes intentions se retrouvent chez plusieurs de ses contemporains.

Quand on retranche de la Méchante domptée les scènes où se développe le caractère de Catherine, il ne* reste plus qu'une &rce pure qui se rapproche beaucoup des Méprises. Garrick , qui n'y voyait qu'une bouffonnerie, chargeait, pour amuser le public, le rôle de Pétrucchio , et c'est encore ainsi que le jouent les acteurs modernes. Le comédien Woodward allait jusqu'à donn^ des coups de fourchette à Catherine et jusqu'à la renverser par terre.

Les deux premières comédies de Shakspeare , jetées Tune et l'autre dans le même moule, relèvent de la même école ; on y sent l'influence manifeste de l'Italie. L'antiquité n'y est entrevue qu'à travers les imitations qu'en ont faites les Italiens du seizième siècle. Le Piaule qu'imite le poète a été revu et corrigé par l'Arioste et par Machiavel. Quelques traits, empruntés aux Suppositi^ que Gascoigne avait traduits en 4366, reparaissent ici

au milieu de l'intrigue romaine. Grémio descend en droite ligne de Pantalon. Toute la partie de Tintrigue qui roule sur la faiblesse des pères et sur la substitution d*un père faux à un père véritable, vient aussi des sources italiennes.

Avec les Méprises et la Méchante domptée se termine la première période de la carrière dramatique du poëte. A cette époque, il cherche sa voie, il n*a pas encore pris son essor, et il se borne à remanier les œuvres de ses devanciers. Excepté dans quelques passages de Henri VI, où se révèle déjà le grand écrivain, elles ne s'élèvent pas beaucoup au-dessus de ce qu'avaient fait les prédécesseurs dé Shakspeare, Marlowe et Lyly. Le ton dur et violent de la tragédie et de la comédie primitive s'y retrouve sans adoucissements. Les situations sont, en général, fortement accusées et dénouées brusquement, les incidents s'entassent dans un espace trop élroit pour les contenir, les faits y sont plus serrés que les sentiments. L'auteur se presse, comme s'il manquait de l'haleine nécessaire pour soutenir jusqu'au bout le poids de son sujet. H indique en traits rapides plutôt qu'il ne développe les passions. C'est là un des signes caractéristiques de la jeunesse qui voit plus facilement les côtés saillants d'une conception qu'elle n'en saisît l'ensemble et qu^elle n'en coordonne avec ampleur les détails.

En même temps se trahit, chez le poëte encore inexpérimenté , le désir de profiter de tout ce qu'il sait , et d'imiter tout ce qu'il connaît. Il a besoin de chercher

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des appuis hors de lui-même. Au moment où le fils de Talderman de Stratford arrivait à Londres, il était partout question de Tltalie et de Tantiquité. La société élégante et lettrée avec laquelle il entra tout de suite en relation, parce qu'elle favorisait spécialement la troupe dont il faisait partie, ne jurait que par les anciens ou par leurs imitateurs. Shakspeare, qui avait sans doute peu appris dans sa petite ville, et qui se formait lui-même par le commerce du monde autant que par la lecture, ne veut point paraître ignorer les belles œuvres dont tous les hommes sérieux s'occupent. Il écoute ce qui se dit autour de lui , il lit des traductions , il amasse des matériaux et il fait parade , dans toutes ses premières productions, de cette science de fraîche date. C'est une sorte d'hommage qu'il rend au goût des meilleurs juges et un appel indirect à leur sympathie. Il témojgne aussi par là de la satisfaction intérieure qu'il éprouve," en voyant s'étendre devant lui le champ de ses connaissances. A côté de tant d'auteurs dramatiques instruits, sortis pour la plupart, comme Marlowe, des universités savantes, il eût plus souffert encore d'être réellement ignorant que de le paraître. Il sentit le besoin de combler les lacunes de son éducation , et il le fit avec courage. Mais à cet âge où l'on ne dissimule guère ses impressions, il devait laisser percer dans ses œuvres quelques traces des efforts qu'il faisait pour s'instruire, moins encore par calcul , quoiqu'il eût le sentiment de ce qui plaisait au public,^ que par naïveté et sincérité juvéniles. Quoi de plus naturel à la jeunesse que de parler de ce qu'elle vient d'apprendre , surtout quand elle a acquis sa science un peu tard et qu'elle a pu craindre de ne jamais l'acquérir?

Aussi Shakspeare n'a-t-il fait nulle part plus d'allusions à la mythologie, plus de citations el plus de comparaisons empruntées à l'antiquité que dans ses premières pièces. Les souvenirs de la Fable et de l'histoire abondent dans Titus Andronicus, Quand Titus contrefait l'insensé , pour mieux satisfaire sa vengeance , il imite Brutus l'Ancien; quand il tue sa fille déshonorée, il rappelle l'action du Romain Virginius. Le malheur de Lavinie n'est qu'une répétition du mythe de Térée et de Progné. Le festin où Ton sert à Tamora la chair de ses propres enfants fait penser au banquet d'Atrée et de Thyeste. Dans Périclès, Diane apparaît comme dans une tragédie d'Euripide, et le naufrage du héros sur une terre étrangère semble une réminiscence de l'arrivée d'Ulysse chez les Phéaciens. La trilogie de Henri F/ elle-même, qui repose sur un fond tout moderne et national, ne dispense pas le poëte de montrer son érudition classique. Il se croit obligé d'établir plus d'un rapprochement entre la guerre des deux Roses et la guerre de Troie, qu'il ne connaît pas par les sources grecques , mais qu'il entrevoit sans doute à travers les traductions anglaises des poèmes latins et particulièrement de V Enéide. A propos des divisions de la maison d'York et de la maison de Lancastre , il raconte l'expédition qu'entreprennent Ulysse et Diomède pour enlever les chevaux de Rhésus. Ailleurs, dans la scène de la séparation de Suflfolk et de la reine Marguerite, il copie un passage connu d'Ovide. C'est aussi le désir de tenir sa place parmi les lettrés et d'imiter, comme eux, l'antiquité païenne qui inspire à Shakspeare les deux poèmes qu'il dédié â lord Southarapton, Vénus et Adonis (1593) et Lucrèce (1594).

Dans le premier, il esquisse, en gardant un reflet

lointain des poésies amoureuses d*Ovide, la passion sensuelle, telle que réprouve une nature ardente. Dans le second, il prend un ton plus grave et, par Télévation du sentiment moral, il se rapproche de Virgile. Il paye ainsi sa dette de bienvenue à la société polie dont lord Southampton était un des représentants- les plus éclairés; il peut marcher de pair avec les beaux esprits qui se piquent d'introduire en Angleterre le goût de la renaissance, avec les Surrey, les Wyat,les Ph. Sidney, les Dorset, les Oxford et les Pembroke. Comme eux aussi, il connaît et il imite les Italiens, non pas malheureusement lesjneilleurs , mais l'école qui, vers le milieu du seizième siècle, quand les grands prosateurs et les grands poètes, quand Machiavel et TArioste se sont retirés de la scène, prépare la décadence de la littérature italienne par tous les raflSnements du bel esprit. Lyly avait rapporté Teuphuisme de son voyage dans la péninsule italique. La gloire du siècle de Léon X et les grands services que Tltalie avait rendus à la Grande- Bretagne, en rinitiant à la connaissance des lettres antiques, couvraient aux yeux des Anglais les défauts de Marini et de ses disciples. Ils acceptaient, avec une égale admiration, tout ce qui venait d'une nation qu'ils considéraient comme l'héritière de la Grèce et de Rome. Trop occupés de s'instruire et de jouir des trésors qu'ils découvraient pour faire parmi ces richesses un choix éclairé, ils confondaient le passé et le présent. De même que dans l'antiquité ils admiraient tout, parce que tout était nouveau pour eux , Apulée et Pétrone aussi bien qu'Horace et Virgile, comme on le voit par l'exemple de Ben Jonson , l'écrivain le plus instruit de son temps , ils mettaient tous les auteurs de sonnets italiens sur la

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même ligne que Pétrarque, et tous les conteurs au mérné rang que Boccace.

C'est de cette source qu'est venue l'affectation dont le théâtre anglais porte l'empreinte à ses débuts , et qui forme un si étrange contraste avec les éléments grossiers qu'il tire des souvenirs nationaux. Sliakspeare, comme ses prédécesseurs , est emporté par ce courant. A côté des horreurs tragiques de Titus Andronicus et des bouffonneries de la Méchante domptée^ il aiguise des jeux de mots subtils , il combine des antithèises ingénieuses , et il mêle aux défauts d'une littérature naissante ceux d'une littérature en décadence. On pourrait se demander, en lisant certains passages de ses premières pièces, s'il appartient à la fin ou au commencement d'un grand siècle, s'il écrit à une époque d'extrême ignorance ou de culture intellectuelle très-développée. Il se rapproche tantôt des Mystères du moyen âge, tantôt des poèmes de Marini, son contemporain.

L'imitation de l'Italie , qui persiste chez lui bien au delà de ses premiers essais dramatiques, se retrouve surtout dans une œuvre dont il emprunte la forme et le fond aux Italiens et qui semble écrite, comme ses poèmes, pour conquérir les sympathies des lettrés. Je veux parler de ses sonnets. Là domine cette rhétorique artificielle dont le germe perche à travers l'admirable langage du Canzoniere de Pétrarque, et qui, chez ses derniers imitateurs, finit par se substituer complètement au sentiment et à la passion. La pensée écourtée dans les limites étroites que llii impose la poétique se réduit à l'agencement habile des mots et dégénère facilement en pointes, à cause de l'usage qui s'est introduit de terminer le sonnet par un trait. Shakspeare avait.

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même en ce genre, des prédécesseurs et des rivaux eo Angleterre , surtout Samuel Daniel et Drayton , élèves du spirituel Surrey, un des principaux zélateurs deé études italiennes. 11 ne se préserra pas mieux qu'eux du mauvais goût. Il aime, il faut Favoucr, à rapprocher des expressions disparates, à tirer de ce rapprochement des effets inattendus, et à surprendre le lecteur par Fagilité avec laquelle il présente une idée sous plusieurs faces. Néanmoins , cette gymnastique de Tesprit ne lui fut point inutile ; si elle le conduisit à une affectation qu'il lui eût été bien difficile d'éviter, au milieu de tous les exemples que lui donnait son temps, elle le débarrassa de la langue rude et brutale que parlait le théâtre avant lui , elle assouplit son langage et elle fit sortir de Teffort intellectuel qu'elle lui imposa cette éloquence aimable qui lui valut le surnom de poète à la langue de mieL

D'ailleurs, même dans ces œuvTes où il était gêné par la convention, la sensibilité dupoëtesefaitjouràtravers les artifices du langage. Il écarte d'une main hardie lel voile obscur de la poésie mystique dont s'enveloppent d'ordinaire les faiseurs de sonnets, pour exprimer en termes brûlants l'amour et l'amitié. Ces sentiments v éclatent avec tant de force que plusieurs critiques cherchent à y retrouver les éléments d'une biographie morale de Shakspoare et des notions sur les premiers temps de son séjour à Londres. A défaut de faits nouveaux qui semblent maintenant impossibles à découvrir, on peut en tirer du niouis des indices probables sur son caractère et sur SCS relations ' .

1 . Voy. sur Iom Sonnets de Sliakspeare, M. VilIemaÎD, Essai sur Shak'

Les sonnets confirment ce que les drames peuvent déjà nous faire soupçonner; ils nous apprennent que Shakspeare, dans sa jeunesse, a aimé, qu'il a souffert et qu'il a dû ses principales consolations à l'amitié. Qui aima-t-it? Nul ne le sait, et la première loi que s'imposent les poètes italiens ou leurs imitateurs, c'est de ne jamais nommer la femme qu'ils chantent. En tout cas, l'amour ne le rend pas heureux; il languit d'abord pour une beauté dédaigneuse qui ne répond à sa passion que par l'indiflFérence, puis il ^omphe, comme l'indique un sonnet victorieux; mais sa victoire est immédiatement empoisonnée par la certitude qu'il a un rival, et que ce rival n'est autre que son meilleur ami.

Heureus^ment cet ami peut au besoin lui tenir lieu de toutes les affections. Il parle de lui isur le ton du dithyrambe, il craint par-dessus tout un refroidissement qui les séparerait et il lui cède avec résignation sa maîtresse, à condition que leur amitié n'en souffrira pas. « Fais-toi aimer des femmes, semble-t-il lui dire, mais garde-moi ton âme. A moi ton amour, à elle, comme un trésor, la jouissance de ton amour'. Prends toutes mes amours, mon bien-aimé, oui, prends-les toutes. Qu'as-tu donc de plus maintenant que ce que tu avais auparavant? Il n'est pas d'amour, ami, que tu puisses appeler véritablement mien. Tout ce qui est à moi était à toi, avant que tu ipe prisses celui-ci Je te pardonne ton larcin, gentil voleur, bien que tu me dérobes tout mon pauvre avoir '. »

speare ; M. Delécluze , Dante Alighieri et la poésie amoureuse ; M. François-Victor Hugo , Préface de la traduction des Sonnets de Shakspeare; Brown« Shakspeare^ s autobiographical poems;'yi, Gervinus, Shakspeare, tome II , et enûn M. Kreymg^Vorlesungen ueber Shakspeare, iome I.

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