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Shakespeare catholique

Un des spectacles les plus curieux que nous présente l’histoire littéraire des temps modernes, est sans contredit la variété et l’étrangeté des appréciations dont Shakespeare a été l’objet. Longtemps méconnu dans son propre pays, il n’obtint le droit de bourgeoisie dramatique qu’au prix de mutilations ou même d’additions qui rendaient souvent ses œuvres méconnaissables; et quand, après plus d’un siècle écoulé , la curiosité britannique se porta sur son caractère personnel, elle se dédommagea, par des hypothèses arbitraires et souvent absurdes, de l’impossibilité où elle était d’obtenir une satisfaction rationnelle. Une grande idole nationale, intronisée à la fois par le patriotisme et par l’esprit de secte, était en possession séculaire des hommages et de la > reconnaissance publique. Cette idole était la

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reine Élisabeth ; et l’on comprend qu’il était impossible au peuple anglais d’inaugurer le culte d’une seconde idole contemporaine de celle-là, sans avoir préalablement établi entre l’une et l’autre une entente cordiale qui calmerait les scrupules de leurs adorateurs respectifs. De là toutes ces fictions dépourvues de sens et de fondement historique, auxquelles chaque génération n’en a pas moins donné son aveugle sanction. En dépit de l’absence totale de documents authentiques, on s’est obstiné à faire de Shakespeare un poêle de cour, et, d’induction en induction, on est allé jusqu’à faire de lui, non-seulement un adepte, mais un apôtre de la religion nouvelle. Enfin, on a découvert, dans ces dernières années, que ses sonnets, où les effusions de son amitié pour Southampton sont mêlées d’allusions si amères au despotisme de son temps, ne sont autre chose que des messages de tendresse respectueuse à Elisabeth et que, si ces messages sont adressés à un homme, au lieu d’être adressés à une femme, cette licence physiologique a pour but très-innocent de donner une idée du caractère viril de cette reine incomparable.

INTRODUCTION

Il faul dire, à la louange de la critique allemande, qu’elle n’a été ni puérile, ni superficielle ; mais elle a été trop souvent systématique, ce qui a produit des inconvénients d’un autre genre. Quand Lessing l’inaugurait, il y a cent ans , comme machine de guerre contre le théâtre français, elle avait des allures plus libres, parce qu’il y avait une ligne de démarcation très-distincte entre son domaine et celui de la philosophie proprement dite. Depuis que les empiétements successifs de cette dernière puissance ont troublé ses rapports naturels avec les diverses branches de littérature, la critique littéraire s’est aussi ressentie de celte perturbation, et, quand elle s’est appliquée aux œuvres de Shakespeare, elle s’est presque toujours laissé dominer par un point de vue emprunté à quelque système qui venait d’éclore. Dans un certain sens, c’était un progrès sur les philosophes du xvm e siècle qui, par l'organe de Voltaire et de son digne disciple Frédéric, avaient comparé Shakespeare à un sauvage inspiré par l’absorption des liqueurs fortes ; mais, d’un autre côté, c’était un chemin ouvert aux appréciations fausses, incom-

IV INTRODUCTION

plèles et arbitraires. Si les uns l’excluaient de leur panthéon comme un barbare, les autres saluaient en lui le précurseur de la grande révolution intellectuelle qui remuait les esprits pour les assainir, et Shakespeare devint ainsi ce que Dante a été plus d’une fois de nos jours, l’apôtre bien innocent des idées les plus diamétralement opposées à la tendance générale de ses ouvrages.

Son influence sur les évolutions du génie poétique de Gôlhe eut quelque chose de magique ; car elle lui arracha, sur des questions qu’il croyait avoir résolues, des rétractations qui étonnèrent ses admirateurs et qui durent l’étonner lui -même. On peut dire qu’à son point de vue de poète naturaliste, il sut donner à ses appréciations une portée bien supérieure à celles de ses devanciers et de ses contemporains ; mais il dédaigna le côté religieux de son sujet, ou du moins il l’étudia tellement à rebours des données qui s’offraient à lui, qu’il arriva de plein saut à cette incroyable conclusion : que Shakespeare était le poète protestant par excellence.

Chose singulière ! Pendant que Gôthe s’exta-

INTRODUCTION

siail sur le naturalisme de Shakespeare, Schiller, avec beaucoup plus de raison, s’extasiait sur son idéalisme, mais sans entrevoir ni même soupçonner la source à laquelle le poète anglais avait puisé cet ordre de beautés qui n’étaient pas purement dramatiques. On sait que l’auteur de Marie Stuart et de Wallenstein attachait peu d’importance aux croyances religieuses de ses personnages et que, quand on lui demandait pourquoi lui-même n’en avait aucune, il répondait : par religion.

Ainsi il fut bien décidé que, si Shakespeare avait une religion, ce ne pouvait être que la religion au nom de laquelle on avait ruiné et persécuté sa famille, et l’élude qu’on fit de ses œuvres pour mettre cette vérité hors de doute, conduisit à des découvertes tellement curieuses qu’on ne sait plus comment les caractériser. On trouva que le christianisme de Shakespeare, essentiellement différent de celui de Calderon, était le christianisme simple , positif et biblique des protestants (1), et que si la conscience popu-

(I) Vehse, Shakespeare Protestant, PoHtiker, Psycholog, u nd Dichter.

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laire était encore si vigoureusement chrétienne en Angleterre et dans les États-Unis d’Amérique, la gloire en revenait à ce génie d’origine tudesque, qui avait appris à ses compatriotes à ne plus regarder le prêtre comme une personne sacrée ( 1 ), Enfin, par un dernier effort d’appréciation comparative, on trouva que la plus forte preuve du protestantisme de Shakespeare, c’est que son action s’arrête là où le catholicisme domine.

D’autres critiques sont allés encore plus loin et ont retranché Shakespeare de la communion protestante, pour le faire descendre d’un ou plusieurs degrés plus bas dans l’échelle des croyants. Mais ce retranchement est, chez ceux qui l’ont fait, un éloge plutôt qu’un blâme et n’a rien de commun avec les accusations d’impiété, de sacrilège et même d’athéisme auxquelles s’est livré l’intempérant et révérend docteur Birch. Au contraire, le professeur Vischer, en faisant du grand poêle un panthéiste, et le professeur Gervinus, en faisant de lui un rationaliste étranger à toute religion positive, ont cru lui poser une couronne de plus

(1) Ihm ist der Priester nichl mehr eine heilige Person. Vehse, ibid.

INTRODUCTION. VII

sur la lête, et cette môme prétention perce à travers toutes les formules admiratives de Gôthe. Il ne restait plus, pour compléter le cycle, qu’à l’enrôler sous la bannière du paganisme, et c’est ce qui a été fait de nos jours par le trop fameux Heine qui n’a pu résister à l’ambition de se donner un tel coreligionnaire.

On voit que le grand débat dont nous parlons n’est pas de fraîche date, et que les pièces qui figurent au procès, se sont multipliées avec une rapidité qu’il est presque impossible de suivre, ce qui n’empêche pas qu’on y remarque une lacune dont il est difficile de se rendre compte. Pourquoi, dans cette controverse dont les proportions ont grandi avec l’intérêt croissant qui s’est attaché au nom de Shakespeare, pourquoi toutes les opinions, religieuses ou philosophiques, sont-elles plus ou moins représentées, à l’exception d’une seule, laquelle avait cependant à faire valoir, outre son droit de premier occupant, des inductions bien autrement décisives que celles sur lesquelles les philosophes protestants et autres ont fondé leurs prétentions respectives? Or, c’est précisément

INTltODl'CTlON.

cette lacune que je me suis proposé de remplir (1).

En face de tant d’adversaires, parmi lesquels il y en a plus d’un qui pourrait s’appeler légion, je ne me dissimule pas la hardiesse ou même, si l’on veut, la témérité de mon entreprise; mais je me suis rassuré par l’étude conseien cieuse et approfondie que j’ai faite de mon sujet, non seulement sous toutes ses faces, mais dans ses points de contact les plus imperceptibles avec les événements contemporains. Il n’était pas assez vaste pour offrir à mes recherches des difficultés insurmontables. D’ailleurs , je n’avais pas attendu l’approche de cette troisième commémoration séculaire pour les com mencer, et la plus grande partie des matériaux que jë mels aujourd’hui en œuvre, a été recueillie sur les lieux, pendant un long séjour qui remonte à plus d’un quart de siècle.

Ce qui rendait irrésistible la tentation d’op-

(I) On a publié on 1858, dans un recueil périodique intitulé : The Rambler , une série d’articles fort intéressants sur la religion de Shakespeare. L’auteur de ces articles , M. Simpson, m’a fourni des éclaircissements précieux pour la solution du problème en question.

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portunité, c’était le besoin de profiter d’une occasion solennelle pour protester plus efficacement contre un genre d’usurpation, dont il n’y a pas un autre exemple dans l’histoire des lettres. Celte protestation était d’autant plus urgente, qu’au point où en sont aujourd’hui les éclaircissements biographiques, nos adversaires, en s’appropriant Shakespeare, s’approprient non-seulement un grand génie, mais encore une grande âme, un grand cœur et un grand caractère, en un mot, sauf quelques oscillations passagères, un digne pendant de Michel -Ange, ce qu’on aurait pu croire impossible à trouver.

Enfin, il y avait un motif plus impérieux encore, c’était l’humiliant contraster de notre silence, avec ces hommages unanimes qui, dans les derniers temps, se sont élevés de tous les points de l’Europe et dans toutes les langues, civilisées ou non, vers cette mémoire de plus en plus vénérée. Le monopole de celte vénération, en dehors des îles britanniques, semblait d’abord avoir été réservé, comme un privilège de race, à la nation allemande. La France fut la première à suivre son exemple, mais en substituant le plus souvent les appré-

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dations littéraires aux appréciations philosophiques et en n’attachant qu’une importance très-secondaire à la question religieuse. Après nous sont venus, à des distances inégales, les Italiens et les Espagnols, et ceux-ci ont été suivis par les Portugais, parles Suisses, parles Polonais, par les Russes, par les Hongrois, par les Illyriens, et même par les Hollandais, sans parler de ce qui a été fait, à litre de consanguinité, par les colons anglais du nouveau monde.

Rien n’est assurément plus imposant que tous ces tributs d’admiration payés, sans entente préalable, par toutes les nations européennes, dans la mesure de leur culture intellectuelle, à ce génie prodigieux dont l’universalité est suffisamment attestée par celte unanimité même.

Mais, si ce concert est imposant à distance, il l’est beaucoup moins quand on en approche de manière à bien distinguer les voix dont il se compose. Alors ce qui faisait l’effet d’une harmonie lointaine, n’est plus qu’un conflit de notes discordantes, et les hommages qui se croisent en s’élevant des divers points de l’horizon, sont en contradiction flagrante les uns avec les

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autres. D’un côté, l’on croit entendre les critiques de l’école naturaliste qui s’écrient :

Tu as été pour nous le premier des poêles, parce que tu as montré à l’art la seule voie où il puisse marcher sans entraves, parce que tu l’as dégagé des stériles chimères de l’idéalisme, pour lui faire chercher dans la nature les seules inspirations vraiment fécondes.

En même temps, les critiques de l’école religieuse protestante chantent d’une voix plus criarde :

Tu as été pour nous grand et inspiré comme un prophète, parce que tu as appris à nos pères à fouler aux pieds les superstitions et que lu l’es fait l’éloquent auxiliaire du patriotisme contre les usurpations pontificales.

Les critiques de l’école philosophique ont des notes plus sourdes et en même temps plus variées :

Tu es grand et bien plus grand que Dante et Calderon, disent les uns, parce que tu n’as pas, comme eux, fléchi le genou devant les idoles ténébreuses du moyen âge et parce que tu as émancipé ton divin génie de toute croyance à une religion positive.

INTRODUCTION

Tu es grand, démésurément grand, disent les autres, parce que, de tes sublimes hauteurs, tu as pressenti et entrevu la future émancipation de l’homme par la suppression non-seulement de toute religion positive, mais de toute personnalité divine. Seul peut-être, dans ton siècle, tu as cru instinctivement à un second avènement du panthéisme.

Maintenant, au risque d’introduire dans ce concert ou plutôt dans celte agglomération de voix une voix discordante de plus, je dirai au nom de mes coreligionnaires de tous pays, avec la certitude de n’être désavoué par aucun :

Oui, tu es grand et plus grand encore devant Dieu que devant les hommes, parce que tu as été fidèle jusqu’au dernier soupir à la religion de tes pères; parce que, seul entre tons les poêles de ton temps, tu ne t’es incliné bassement ni devant l’idole royale, ni devant l’idole populaire ; parce que seul tu as élevé la poésie dramatique à la hauteur d’une poésie militante contre le mensonge et la persécution; parce que tes sympathies ont toujours été pour les victimes et tes flétrissures pour les bourreaux, quels qu’ils fussent; parce que tu as défendu.

INTRODUCTION. XIII

contre les puissances politiques et littéraires du jour, le culte de l’idéal héroïque et religieux ; parce que, dans l’enivrement de ta gloire, lu t es élevé jusqu’à l’humilité chrétienne ; parce que tu as donné à tous les sentiments généreux et purs dont l’âme humaine est susceptible l’expression la plus magnifique dont on les ail jamais revêtus. Pour ces raisons et pour beaucoup d’autres, dont l’énumération serait trop longue , nous te revendiquons comme nôtre, et nous inscrivons ton nom avec ceux de Dante et de Michel-Ange, tes dignes coreligionnaires, pour former avec eux un triumvirat qui défiera toutes les rivalités et toutes les concurrences.

Peut-on espérer que, dans le concert discordant dont nous venons de parler, cette note, que nous osons y introduire, en devienne jamais la note dominante?

De tous les grands génies qui ont brillé sur le monde ancien ou moderne, Shakespeare est, sans contredit, celui qui a été le plus méconnu par son siècle et le plus oublié par les générations qui l’ont immédiatement suivi. Quand ses compatriotes ont enfin commencé à s’en faire une idole, il était trop tard. Les traditions qui le concernaient étaient effacées ou altérées, même dans sa ville natale, bien qu’il y eût passé les dix dernières années d’une carrière qui finit avant la vieillesse. Voilà pourquoi les renseignements que nous possédons sur sa vie privée et sur les diverses phases de sa vie publique, se réduisent à si peu de chose.

Pour se faire une idée de ses premières impressions, il faut ne pas perdre de vue un fait

capital : c’est qu’il fut élevé dans une famille restée fidèle à la religion proscrite, et qu’il eut, par conséquent, sous les yeux, dès ses plus tendres années, le spectacle des misères que cette fidélité attirait sur ce qu’il avait de plus cher au monde. Il y a encore, dans nos provinces de l’ouest, des vieillards octogénaires qui peuvent se souvenir du genre d’éducation qu’ils reçurent, de 1790 à 1795, dans des circonstances analogues, et qui savent mieux que d’autres l’influence qu’exercent de pareils souvenirs sur les sentiments de toute la vie. Jean Shakespeare, père du poète, avait dû se signaler, de quelque manière, pendant les premiers troubles religieux excités sous Henri VIII et Edouard VI; car il jouit, parmi ses concitoyens de Stratford, d’une considération qui alla toujours en croissant depuis le règne de Marie Tudor, à laquelle il dut le droit de bourgeoisie dans cette ville avec une des premières dignités municipales; et quand le statut d’intolérance qui suivit de près l’avénement d’Élisabeth, en 1558, vint imposera certaines classes de fonctionnaires le serment de suprématie, sous peine de forfaiture et d’emprisonnement, on

ÉDDCATION DE SHAKESPEARE.

songea si peu à étendre cette obligation à ceux qui étaient le produit de l’élection populaire, que Jean Shakespeare, dans les onze années qui suivirent, monta de grade en grade jusqu’à celui de principal alderman. Mais l’année 1571 vit le terme de cette tolérance comparative dont avait joui le comté de Warwick où les racines profondes qu’y avait jetées l’ancienne religion, demandaient à être arrachées avec prudence.

Le jour vint où ces ménagements durent cesser par suite de l’influence croissante de Leicester, qui avait là son manoir féodal de Kenilworlh, où il ourdissait ses intrigues et ses crimes. Celte ère de rigueur dans l’application des lois pénales coïncide précisément avec une ère de tribulations sans cesse renaissantes pour Jean Shakespeare et sa famille. Désormais sa qualité de récusant (1) va transformer en services rendus à l’État et à la religion officielle, tous les dénis de justice et toutes les petites persécutions dont il deviendra l’objet.

(1) On appelait récusants ceux qui refusaient de se conformer au culte prescrit par les lois de l’État.

La même ère coïncide également avec l’adolescence de son fils, dans l’âme duquel ces tristes souvenirs laissèrent une impression profonde qui est attestée par plusieurs passages de ses compositions dramatiques.

Il y avait pour cette famille une double source de misères, dans les exigences de la conscience en face d’un pouvoir persécuteur, et dans la pauvreté avec ses humiliations plus poignantes que ses privations.

Tous les sacrifices, pécuniaires ou autres,

imposés par la conscience, Jean Shakespeare

les fit, je n’ose pas dire avec joie, mais avec persévérance, et cette leçon ne put pas être perdue pour son fils. Voir souffrir courageusement pour la vérité ceux que nous sommes tenus de respecter, est, de toutes les épreuves du jeune âge, celle qui est faite pour porter les plus nobles fruits, et celte noblesse se communique même aux ressentiments qui restent contre les auteurs des souffrances dont on a été l’impuissant témoin. La piété filiale dévient alors une espèce de culte domestique.

Jean Shakespeare vit commencer la décadence de sa fortune vers l’année 1576, quand

son fils avait atteint sa douzième année. Plusieurs causes, les unes secrètes, les autres publiques, avaient préparé cette décadence; le premier coup, le plus rude de tous, avait été porté en 1566 , quand le malheureux s’était rendu caution , par acte authentique , pour son ami Richard Hathaway, sans se mettre en garde contre les dangers d’une rédaction équivoque.

Mais les conséquences de celte imprudence ne se firent sentir que plus tard, et Jean Shakespeare, malgré sa qualité de récusant, parvint, en 1570, à la dignité de grand bailli de Stratford. Quatre ans après, il était encore assez riche pour ajouter deux nouvelles maisons , entre cour et jardin, aux propriétés qu’il possédait déjà tant à la ville qu’à la campagne. Cette acquisition fut la dernière satisfaction de ce genre qu’il put se donner. De 1576 à 1580 une série de désastres domestiques l’obligèrent de recourir à des mesures extrêmes. Du petit bien que Marie Arden lui avait apporté en mariage, une partie fut hypothéquée et le reste vendu. De plus, il fallut subir l’humiliation de demander une remise de moitié sur sa

quote-part d’un impôt extraordinaire pour mettre des trou pes sur pied ; il fallut aussi se faire exempter de la taxe hebdomadaire des pauvres, bien qu’elle ne s’élevât pour lui qu’à la somme très-modique de 4 pence. Toutes ces particularités sont attestées par des documents authentiques qui ne laissent de place à aucun doute sur la misère croissante de cette famille, blessée à la fois dans ses intérêts matériels et spirituels, et donnant incessamment de nouvelles prises au sort en devenant plus nombreuse : car, après la naissance de son fils aîné, la mère avait éprouvé la fécondité proverbiale de l’indigence, et sept autres enfants étaient venus, à peu de distance l’un de l’autre, rendre de plus en plus insuffisantes les faibles ressources qui restaient encore. Aussi fut-on réduit à prendre à crédit les aliments de première nécessité, même le pain, et il vint un moment terrible (1580) où le boulanger Sadler, dont les fournitures ne s’élevaient pas à moins de 5 livres sterling, menaça de les discontinuer, si on ne lui donnait pas une caution sûre, qui garantirait le recouvrement de sa créance. Que de souffrances antérieures ce do-

cumenl intime, découvert par hasard, ne laisset-il pas entrevoir (1) !

Telle était la déplorable situation de Jean Shakespeare, quand deux événements, d’une nature très-diverse, vinrent aggraver ses embarras domestiques et sa sollicitude conjugale, je veux parler du mariage extravagant de son fils et de la catastrophe tragique qui bouleversa la famille catholique des Arden, et qui eut tant de retentissement non-senlement dans le comté de Warwick, mais dans toute l’Angleterre.

Le mariage de William Shakespeare à l’âge de dix-huit ans, avec une jeune fille qui en comptait au moins vingt-cinq, et dont l’éducation était déjà et devait être de plus en plus en désaccord avec la sienne, fut une faute qu’il expia toute sa vie, et qui fut la source de beaucoup d’autres. Sa résolution matrimoniale fut-elle libre ou lui fut-elle imposée par la nécessité d’une expiation de convenance, envers une famille menacée de déshonneur? Les biographes et les commentateurs répondent diversement à

(1) History of William Shakespeare, by S. W. Fullom, p. 99.

cette question. Les Anglais sont partagés; mais les Allemands , malgré leur enthousiasme, sont unanimes à reconnaître qu’il y avait urgence pour couvrir une faute antérieure; seulement ils allèguent un argument qui n’a aucune valeur dans le cas dont il s’agit, c’est celui qu’ils tirent du rapprochement des dates (1), sans tenir compte du peu de cas que faisaient les familles catholiques de l’intervention du ministre ou de l’évêque anglican pour légitimer les unions conjugales. D’ailleurs la fille qui naquit de ce mariage s’appelait Suzanne: et il est difficile d’admettre qu’à son début dans la carrière de la paternité, Shakespeare ait profané ce nom qui exprime l’idéal de la chasteté, en le donnant au fruit de son libertinage. Enfin, il y aune dernière objection plus péremptoire que toutes les autres, c’est qu’il n’aurait pas fait allusion dans ses drames aux inconvénients des unions semblables à la sienne, s’il y avait eu dans ce souvenir

(t) Outre le mariage officiel dans l’Église protestante, les familles catholiques avaient le mariage clandestin quand elles pouvaient trouver un prêtre, et ce mariage était souvent antérieur à l’autre.

quelque chose dont il pût avoir à rougir.

Pourquoi aurait-il ainsi provoqué, par ses indiscrétions dramatiques, la curiosité de ses admirateurs de Londres quand cette curiosité ne pouvait être satisfaite qu’aux dépens de son honneur? Car il était difficile de supprimer les questions et les conjectures quand on lisait ou qu’on entendait ce passage si clair du second acte de la pièce intitulée : Le jour des Rois, ou Comme vous voudrez :

« Que la femme prenne toujours un mari plus « âgé qu’elle, c’est le moyen d’être bien assorte tis et de régner sur son cœur en restant au « même niveau; car, quelque éloge que nous « fassions de nous-même, nos fantaisies sont « plus légères, nos affections sont plus chan- « celantes et plus vite usées que celles des « femmes (1). »

(i) ... . Let still the woman take

An elder than herself; so wears she to him So sways she level in her husband’s heart.

For, boy, however we do praise ourselves,

Our fancies are more giddy and unfirm,

More longing, wavering, sooner lost and worn, Than women’s are.

Et dans une autre pièce, le même avertissement donné sous forme d’aphorisme :

A young man mnrried is a man that’s marred (1).

Quoi qu’il en soit, eet aphorisme ne pouvait pas être à son usage, et il est douteux qu’un mariage raisonnable dans l’acception vulgaire du mot, c’est-à-dire un mariage qui lui eût ouvert une perspective de bien-être et de considération, eût laissé prendre à son génie tout l’essor dont il était capable. Il lui fallait un autre théâtre que la petite ville de Stratford, et pour le chercher à Londres, il lui fallait un stimulant qui eût plus de puissance sur lui que l’ambition de la gloire, je veux dire la nécessité de pourvoir, par une industrie quelconque, aux besoins d’une famille qui pouvait devenir aussi nombreuse que celle de son père. C’était donc un nouveau souci pour ce dernier, souci aggravé par les conséquences que pouvait avoir pour toute la famille, la haine vouée par Leicester à tout ce qui portait le nom d’Arden, haine implacable s’il en fut jamais, à laquelle il

(I) Un homme marié jeune est un homme sans avenir. (AU’ s mil that ends well, II, 2.)

venait d’immoler, dans la personne d’Édouard Arden de Parkhall, une première victime, en lui intentant un procès de haute trahison, accompagné de circonstances tellement atroces, et avec un tel mépris de toute notion de droit et d’humanité, que ce n’était plus seulement le crédit du favori qu’on avait à redouter, mais sa toute-puissance.

L’origine de cette animosité remontait aux fameuses fêtes données en l’honneur de la reine vierge (1), au château de Kenilworth, en 1575, quand elle avait appris ou deviné pour la première fois les amours de son hôte avec lady Essex, dont il avait empoisonné le mari.

Les soupçons du coupable tombèrent sur Arden qui lui avait plus d’une fois reproché son adultère et son insolence, qui avait refusé comme catholique de porter sa livrée et ne s’é-

(1) Harrington, auteur contemporain, dit en parlant de la cour de la reine Élisabeth : Where. there ivas no love but that of the lusiy God of gallanlry Asmodeus. Faunt , secrétaire de Walsingham, dit positivement qu’on y pratiquait toutes sortes d’énormités. Voir dans Lingard les révélations de lady Shrewsbury. Désormais, il est impossible de prendre au sérieux cette absurde qualification de reine vierge.

lait jamais départi vis-à-vis de lui de sa fierté de gentilhomme.

Après huit années d’attente, Leicester put enfin savourer le plaisir de la vengeance. Arden avait pour gendre un jeune homme nommé Somerville, dont l’enthousiasme religieux nourri par la lecture de certains livres prohibés qui contenaient le récit des récentes exécutions dans la capitale, avait fini par s’exalter jusqu’à la folie et par faire naître en lui la résolution de tuer Élisabeth de sa propre main. Aux yeux de juges non prévenus, son état d’aliénation n’aurait pas été douteux, car des témoins venus d’Oxford affirmaient qu’en passant par cette ville, il avait annoncé tout haut son intention en montrant l’arme meurtrière qui devait servir à l’exécuter; et leurs dépositions étaient d’accord avec celles qui avaient été recueillies à Stratford même; d’ailleurs, le fait de la démence est consigné dans les annales de Camden et avoué dans le traité dérisoire de son patron Burghley, sur l’exécution de la justice en

Angleterre (1).

(1) Somers, Tracts, vol. I, p. 203.

Mais il fallait à tout prix exploiter cette bonne fortune pour satisfaire la rancune de Leicester. Il fallait, en combinant les effets de l’aliénation mentale avec ceux de la douleur physique, arracher au gendre, à force de tortures, des aveux qui, moyennant les interprétations à huis-clos, impliqueraient le beau-père dans cette prétendue conspiration et lui feraient subir l’affreux supplice qu’on infligeait aux traîtres. Ces aveux, obtenus ou non, furent produits comme des preuves, et celui auquel on les attribuait fut étranglé dans sa prison, de peur qu’il ne confondît les accusateurs. Quant au malheureux Arden, avant d’être déchiqueté par le coutelas du bourreau, il protesta hautement de son innocence et déclara que sa fidélité à la religion de ses pères était la seule cause de sa mor.t.

Ceci se passait à Londres, en décembre 1583, c’est-à-dire à l’époque qu’on peut fixer approximativement comme celle de l’arrivée du jeune Shakespeare dans celle capitale. On n’ose se figurer ni ce qu’il dut y éprouver ni ce qu’il dut souffrir en quittant les siens et particulièrement sa mère, Marie Arden, et ses six tantes

maternelles, qui avaient une plus large part de la terreur commune (1). 11 avait alors dix-neuf ans, et l’on peut supposer qu’avec des facultés comme les siennes il emportait des impressions définitives sur bien des choses, et qu’avec une famille comme la sienne son éducation intellectuelle et morale ne laissait pas trop à désirer, sinon quant au résultat pratique, du moins quant à la direction. Avec cette nature passionnée qu’il se reproche dans ses sonnets, avec ce vif sentiment d’honneur qui respire dans toutes ses poésies, il était difficile qu’il cultivât avec quelque succès les vertus pacifiques en face des agents ou des partisans d’un pouvoir hostile à tout ce qu’il avait de plus cher : à sa foi, à ses proches, à ses amis, qui étaient en même temps ses coreligionnaires.

Stratford et ses environs comptaient encore assez de catholiques, et des catholiques assez considérables pour que leur nombre et leur importance donnassent quelque souci à leurs adversaires. Si le protestantisme avait conquis les Dudley, les Greville, les Lucy, les Porter,

(I) Voir dans le Rambler de mars 1858 plusieurs documents qui ont été tirés du State-paper Office.

et en général tous les gentilshommes prosternés devant la grandeur de l’infâme Leicester, le culte persécuté avait encore pour adhérents, parmi les gentilshommes, les Arden, les Somerville, les Catesby, les Throckmorton , les Middlemore, et dans la bourgeoisie une foule de noms respectés, entre lesquels je me contenterai de citer ceux de Cotton et de Burbadge; celui-ci, chef ou membre d’une famille qui devait donner au théâtre anglais un acteur digne de Shakespeare (1) ; celui-là paré de tout l’intérêt attaché à la mémoire de Robert Cotton, ce courageux champion de la foi catholique, traduit devant le commissaire royal, et jeté par lui en prison pour avoir interrompu un prédicateur qui disait à son auditoire que les Quatre- Temps ( Ember days ) étaient l’invention d’un évêque de Rome dont la maîtresse s’appelait mademoiselle Ember (2).

C’est en vain qu’on chercherait à se faire une idée des complications douloureuses qui résul-

(1) Le nom de John Burbadge se trouve sur une liste de récusants de 1592. Voir le Rambler de 1858.

(2) Le document original où se trouve consigné ce fait curieux a été publié dans VAthencoum du 8 avril 1857.

taient de cet antagonisme de croyances et d’inlérêts dans les relations sociales et domestiques. C’était encore pis dans les relations avec les agents du pouvoir, surtout avec les agents choisis parmi les apostats du pays et qui avaient à se venger du peu d’estime qu’on avait pour eux. Une certaine classe d’hommes de loi (attorneys) en avait fourni un bon nombre, et ceux-là étaient les plus dangereux de tous. Astreints au serment de suprématie par la loi brutale de 1563, ils avaient mieux aimé se brouiller avec leur conscience qu’avec leur clientèle et ils avaient peu à peu perfectionné l’art de donner un vernis de légalité aux transactions les plus iniques. Malheur au récusant qui avait à faire valoir contre eux une créance ou un litre de propriété contesté ! car il était sûr de succomber dans cette lutte inégale, quelque clair que pût être son droit. C’était un échec de ce genre, joint aux amendes mensuelles pour cause de religion, qui avait réduit Jean Shakespeare et les siens à l’état de misère dont nous avons parlé. La preuve de l’impression profonde que cette iniquité légale laissa dans l’âme de son fils, se trouve dans deux de ses pièces, com-

posées presque au début de sa carrière dramatique. Dans Pêriclès, roi de Tyr, l’allusion est acerbe et un peu forcée (1). Dans la deuxième partie d'Henri Vf, l’allusion a quelque chose de plus adouci et de plus plaintif et aussi de plus poétique : < .

« N’est-ce pas une chose lamentable que la « peau d’un innocent agneau devienne du par- « chemin et que ce parchemin une fois bar- « bouillé cause la perte d’un homme (2) ? »

Vengeance bien innocente assurément et surtout bien impuissante, mais qui prouve qu’après bien des années, la blessure faite à son cœur filial n’était pas encore cicatrisée. Mais la plus implacable de toutes ses rancunes fut celle qu’il emporia de Stratford contre sir Thomas Lucy et qui, après lui avoir inspiré une vengeance indigne de sa gloire future quand il n’avait pas encore vingt ans, n’était pas encore pleinement satisfaite, quand il composait dans

(1) Here’s a fish hangs in lhe net like a poor man’s right in the Lavv; itwill hardlv corne out.

(2) Is not this a lamentable thing that of the skin of an innocent lamb should be made parchment and that parchmenl being scribbled o’er should undo a man.

son âge mûr, sa comédie des Joyeuses Commères de Windsor. Pour comprendre la persistance ou plutôt la longévité d’un pareil sentiment, dans une âme aussi généreuse que la sienne, il faudrait se faire une idée des griefs de tout genre qu’il avait contre l’homme et ses fonctions ; car sir Thomas Lucy, en sa qualité de juge de paix, non moins orthodoxe que dévoué, avait à remplir ou à surveiller toutes les honteuses missions qui dans certaines crises passagères de nos sociétés modernes, ont toujours fait partie des attributions de la police comme les perquisitions domiciliaires, l’organisation de l’espionnage, les interrogatoires captieux et les pièges de tout genre tendus à la bonne foi, à l’inexpérience et à la peur. Aussi cette classe de fonctionnaires était plus redoutée qu’aucune autre par les catholiques, et tenue en très-médiocre estime même par les étrangers; car c’est dans un document diplomatique que se trouve cette curieuse définition d’un juge de paix sous Élisabeth : « un animal vorace qui, pour une douzaine de poulets, était prêt à violer une douzaine de lois (1). » Que

(1) Ce serait une erreur de calculer l’importance des

devait donc êlre cet animal quand sa voracité se trouvait renforcée par la servilité ou le fanatisme et souvent par tous les deux à la fois?

La première vengeance que tira le jeune Shakespeare de ce petit tyran subalterne fut, si l’on en croit la tradition locale, une irruption nocturne dans son parc de Charlecote avec des complices de son âge et de sa trempe, c’est-àdire un exploit de braconnier sur une grande échelle. Cette aventure eut-elle les conséquences que la légende ou l’histoire lui attribue? Le coupable eut-il à subir l’emprisonnement et d’autres rigueurs bien plus difficiles à pardonner, et l’âcreté de sa verve juvénile lui inspira-t-elle véritablement un premier essai de satire qu’on a mis sur son compte et où il ne se refuse rien en fait d’allusions grossières et insultantes^)? Enfin, ce conflit trop inégal avec

juges de paix en Angleterre sur celle des fonctionnaires du même nom qui chez nous jouent le modeste rôle d’arbitres et de pacificateurs dans les querelles entre les voisins d’un même village et les membres d’une même famille. En Angleterre ces magistrats sont tous les personnages considérables du comté.

(1) Le nom de Lucy offrant une certaine ressemblance avec le mot qui sert à désigner certains insectes , le poëte

l’un des plus odieux dépositaires de certaines portions du pouvoir public, délermina-t-il l’émigration temporaire de son prisonnier dès qu’il fut libre, et la persécution fut-elle pour Shakespeare, comme elle a été pour d’autres, le signal du premier éveil de son génie? Pour résoudre toutes ces questions de manière à ne laisser place à aucun doute, il faudrait que la chronique contemporaine vînt à l’appui de la tradition. A défaut de cette concordance, rien ne nous empêche d’accepter comme très-vraisemblables tous les détails relatifs à cet incident moitié sérieux, moitié burlesque de la vie de notre poète. Quant à ceux qui veulent se faire une idée plus précise de la valeur intrinsèque de son persécuteur, ils trouveront son portrait tracé brièvement et de main de maître, sous le nom significatif de justice Shallow , dans la II e partie d 'Henri IV et dans la comédie des Joyeuses Commères de Windsor.

Celui-là était le type du genre; mais il avait

n'a pas dédaigné de faire là-dessus un calembour de trèsmauvais goût. De même, à propos des cornes du cerf , il n’a pas résisté à la tentation de faire allusion à d’autres cornes.

plusieurs collègues investis des mêmes attributions, jouissant de la même impunité, aspirant à la même faveur. On reconnaissait leur demeure aux deux gros volumes in-folio qui décoraient l’embrasure de leur fenêtre, la Bible et le Martyrologe de Fox, ce dernier réputé non moins canonique que l’autre et spécialement protégé par Leicester, pour se ménager au besoin l’appui des puritains qui, grâce à lui, avaient plus particulièrement infecté le comté de Warsvick. Avec de si ardents auxiliaires pour remplir les rôles subalternes, on comprend que les juges de paix, ainsi que les hauts commissaires de la police et du fisc, aient obtenu des succès enivrants, mais par quels moyens et à quel prix ! Qu’on se figure, s’il est possible, les angoisses des familles dont le chef bravant, comme Jean Shakespeare, les menaces des lois et des hommes, persistait à payer son amende mensuelle plutôt que de renier la foi de ses pères! Et s’il y avait des enfants en bas âge qu’une mère pieuse, comme pouvait et devait être Marie Arden, voulût armer contre toute faiblesse future par des leçons appropriées au malheur des temps, quel surcroît de tribulations

et quel redoublement de vigilance ! Malheur à ceux chez qui cette vigilance se relâchait à l’occasion d’un anniversaire quelconque, comme la fête de Noël, que les âmes crédules s’obstinaient encore à regarder comme une espèce de trêve de Dieu, qui permettait de reprendre momentanément les anciennes habitudes et de laisser les cœurs s’épanouir au moins pendant un jour! C’était précisément aux approches de ce jour que la police locale convoquait le ban et l’arrière-ban de ses espions pour faire la chasse aux prêtres déguisés et pour surprendre en flagrant délit de rébellion à la loi ceux qui récitaient chez eux ou qui donnaient à leurs enfants en bas âge des symboles ou des emblèmes proscrits par les iconoclastes du nouveau culte; des images peintes ou sculptées, des chapelets, des scapulaires et même des croix; et comme tous ces objets de dévotion suspecte étaient portés de manière à être soustraits à tous les regards, les fouilles domiciliaires et souvent nocturnes se faisaient avec une indécence calculée qui avait parfois pour conséquence immédiate, l’avortement des femmes enceintes ou des perturbations encore plus

fatales. On citait parmi les victimes de ces brutalités légales lady Nevil , morte subitement de frayeur, et madame Vavassor, frappée d’aliénation mentale; mais il fallait que la loi eût son cours.

Il serait impossible d’affirmer que Slratford ou ses environs aient été le théâtre de si violentes catastrophes; mais ce qui est indubitable, c’est qu’à plusieurs reprises il y eut une recrudescence de persécution qui obligea les catholiques les plus menacés à se réfugier dans le comté voisin de Worcesler, et notamment dans la petite ville d’Evesham, où ils attendaient que le volcan du fanatisme eût cessé de vomir sa lave. Quant aux récusants, à qui cette qualité, jointe à leur pauvreté, fermait à peu près tous les asiles, leur position était affreuse. Si on les atteignait dans les champs ou sur les grandes routes, on les punissait comme coupables du crime irrémissible de vagabondage. Si la force des liens de famille ou l’espoir de meilleurs jours les retenait au foyer domestique, les amendes mensuelles inexorablement perçues épuisaient bientôt leurs faibles ressources, et alors après un

court séjour en prison où on ne se souciait pas de les nourrir, on leur perçait les oreilles d’un fer rouge, ou on les fouettait publiquement, ou bien encore on les chassait du royaume comme des pestiférés. Il va sans dire qu’il y avait du danger à les plaindre et surtout à les secourir, et l’on pourrait appliquer ici plusieurs traits du tableau qu’a tracé l’énergique pinceau de Tacite de la terreur que Domilien fit planer sur Rome.

On n’en finirait pas si on voulait passer en revue tous les genres d’angoisses qui serrèrent et broyèrent, en quelque sorte, les cœurs catholiques, à Stratford et ailleurs, pendant la période qui correspond à la jeunesse de Shakespeare. 11 suffit pour l’objet que nous avons en vue, d’avoir mis hors de doute que les familles convaincues du même crime que la sienne, connurent toutes les tortures morales que la féconde imagination de leurs persécuteurs put inventer. Dire que le jeune poêle n’en ressentit pas le contre-coup dans le développement de ses facultés, ce serait lui décerner le moins enviable des privilèges. Même avec une âme moins sensible, je dirais presque moins prédestinée que

la sienne, il eût été difficile de traverser les dix années qui suivirent son enfance, sans que le cœur et le caractère en reçussent des* empreintes ineffaçables. Ce n’est pas à l’âge qu’il avait alors qu’on peut faire l’apprentissage de la tolérance envers l’infamie, et l’on n’a pas besoin de document biographique contemporain pour savoir avec exactitude de quel œil il voyait tout ce qui se passait autour de lui, les pénalités arbitraires, les tortures de l’âme encore pires que celles du corps, les trahisons méditées, ourdies, consommées, non pas toujours par des ennemis , mais quelquefois par des proches, comme cela était arrivé dans sa propre famille, où il s’était trouvé un Judas nommé Roger Shakespeare qui avait joué le rôle d’espion contre ses coreligionnaires. Joignez à cela la vue quotidienne des iniquités lucratives, les expropriations au profit des dénonciateurs et autres suppôts du même genre, comme celle qui frappa les héritiers du malheureux Arden pour enrichir le plus odieux des agents de Leicester, un certain Darcy, le discret exécuteur de ses hautes œuvres, qui avait

su rendre ses services indispensables à son

maître (1). Mais la fortune la plus scandaleusement acquise et la plus entachée de profanation dans les environs de Stratford était celle de ce maître lui-même, et c’est sans doute à lui que le poète a voulu faire allusion dans sa tragédie de Pêriclès, quand il compare les dévoreurs de biens d’Églises aux baleines,

Who never leave gaping till they hâve swallowed

The who'.e parish, church, steeple, bells and ail.

Mais ce n’était ni dans les spoliations, quelque sacré qu’en fût l’objet, ni dans les trahisons, quelque ignobles qu’en fussent les motifs, qu’éclatait le plus grand scandale. Il y avait quelque chose de bien plus scandaleux dans l’exploitation qu’on faisait des livres saints pour souffler sur un feu qui n’avait eu déjà que trop d’aliments et l’on nesait comment qualifier le spectacle qui fut alors donné à ce malheureux pays, quand on vit sous le patronage du plus puissant scélérat du royaume la multipli-

(I) Le nombre des empoisonnements mis sur le compte de Leicester est vraiment fabuleux. Le fait est qu’il perfectionna le genre et que ce fut son procédé favori. Un rhume de Leicester (o Leicester cold) était devenu une expression proverbiale. Ce ne fut pas sa faute si on n’empoisonna pas la reine d’Écosse.

cation des bibles marcher de front avec la multiplication des haines.

Faut-il faire remonter jusque-là l’invincible antipathie du poète pour les citations bibliques , qu’il a exprimée de la manière la moins équivoque et sous toutes les formes,, dans les compositions de sa jeunesse, comme dans celles de son âge mûr ? Il est certain que nulle part il n’a laissé tomber des paroles plus imprégnées de détestation et de mépris que celles dont il a stigmatisé les persécuteurs hypocrites qui, pour mieux satisfaire leur insatiable besoin de persécution, avaient toujours des textes sacrés à la bouche. A défaut d’épithètes suffisamment caractéristiques, il cherche un terme de comparaison digne d’eux, et il ne le trouve que dans les enfers ; encore n’est-ce point parmi les damnés, mais dans Satan luimême, le père du mensonge (1). Jamais on ne put dire avec plus de vérité :

Facit indignatio versum.

(I) Thedevil can cile scripture for his purpose.

An evil soûl producing holy witness Is like a villain with a smiling cheek.

Merchant of Venice, I, 3.

Ce qui me ferait croire que cette indignation tenait à des impressions d’enfance ou de jeunesse longtemps comprimées, c’est qu’il n’en reste presque plus de trace dans les pièces de son âge mûr, tandis qu’elles sont encore toutes fraîches et, pour ainsi dire, toutes palpitantes dans celles de sa période précédente, et particulièrement dans Richard Ilf, dont il a fait une espèce d’idéal monstrueux pour la dépravation de l’âme. C’est une sorte de composé du roi Hérode et de l’empereur Néron, avec une supériorité marquée sur l’un et sur l’autre pour la laideur physique et surtout pour l’hypocrisie. C’est ce personnage que Shakespeare nous présente, dès la première scène, se traçant à lui-même la voie sanglante que doivent lui frayer ses crimes et se promettant de les voiler sous des textes empruntés aux saintes Écritures :

« Et ils me poussent à la vengeance contre « Hivers, Vaughan et Grey. Alors je soupire , « et, avec une phrase de l’Ecriture, je leur dis « que Dieu nous enjoint de faire le bien pour « le mal. Et ainsi j’habille ma vilenie toute « nue avec de vieux textes volés au livre

« sacré, et j’ai l’air d’un saint, quand je suis le « plus diable (1). »

On voit que, dans ce monologue, le poëte s’est élevé jusqu’au sublime du genre; et il faut remarquer que ce n’est pas dans la bouche d’un simple puritain (bien qu’il n’ait pas épargné cette secte) (2) qu’il met cette profanation systématique dont l’histoire ne fait d’ailleurs nulle mention ; mais dans celle d’un tyran presque aussi habile que féroce, qui affectait les vertus les plus opposées à sa nature, même l’humilité, qui ne haïssait jamais à pure perte, et pour qui le mot de conscience était aussi vide de sens que celui de virginité pour Elisabeth. Pour écarter tout rapprochement injurieux, laissons les admirateurs de cette pieuse reine citer les prières qu’elle composait pour ses généraux et qui leur faisaient remporter des vieil) ’ They whet me

To be reveng’d on Rivers, Vaughan, Grey :

But then I sigh, and with a piece of scripture,

Tell them tbat God bids us do good for evil ;

And thus 1 clothe my naked villany Wilh old odd ends, stol’n forth of holy writ :

And seem a saint, when most I play ibe devil.

(2) Though honesty be no purilan.

All’s ivell that ends well, 1, 3.

toires qui ne laissaient aucun doute sur la pureté des inspirations royales. Laissons les dire qu’il y aurait inconvenance à supposer que Shakespeare, dont le patriotisme n’est pas moins constaté que le génie, ait pu se permettre une allusion si peu respectueuse à une souveraine qui avait tant de crédit dans le ciel et sur la terre, et qui, selon toute apparence, serait devenue sa bienfaitrice, si elle n’avait pas eu tant d’autres mérites à récompenser. Mais revenons à la ville de Stratford, et voyons contre quelles âpres difficultés Marie Arden et son époux durent avoir à lutter pour l’éducation de ce fils qui devait faire tant d’honneur à sa famille, à son pays et à l’humanité tout entière.

Nous en avons dit assez pour faire comprendre les périls sans cesse renaissants auxquels on était nécessairement exposé, quand on voulait soustraire ses enfants aux influences pernicieuses de l’enseignement officiel, soit en matière de religion, soit en toute autre matière. Si les parents s’absentaient de l’église, c’était une brèche faite au patrimoine, et qui pouvait s’élargir jusqu’à la ruine totale. Si leurs enfants s’absentaient de l’école publique, c’était aggra-

ver l’état de suspicion dans lequel on était déjà constitué. S’ils ne s’en absentaient pas, c’était une brèche faite à la conscience, avec les angoisses d’une responsabilité indéfinie. Il y avait bien une solution qui se présentait, pour ainsi dire, d’elle-même à une âme charitable ; c’était l’éducation clandestine par un de ces pauvres prêtres errants, pourchassés par la police d’asile en asile, et qui réussissaient parfois à se maintenir longtemps dans le même lieu, soit à la faveur d’un déguisement comme le missionnaire Georges Cook, qu’on savait être caché dans Stratford, soit en se faisant passer pour mort, comme William Brook, le serviteur d’Edmond Campian dans la Tour de Londres (1).

Mais il fallait plus qu’un triple acier autour d’un cœur de mère pour braver la loi terrible qui interdisait tous les actes de charité de ce genre.

Néanmoins, il y en eut plusieurs qui la bravèrent : entre autres Marguerite Ward, pendue pour avoir favorisé l’évasion d’un prêtre (2), et

(1) Voir le document original cité dans le Rambler d’avril

(2) Stow's chronicle, p. 750. On s’étonne que le consciencieux Hallam ait pu dire qu’aucune femme ne fut mise

Marguerite Middleton, réputée plus coupable pour en avoir recueilli un autre dans sa maison, et condamnée comme telle à être broyée presque nue entre une grosse pierre aiguë qui lui rompait les vertèbres et une lourde porte de chêne, pesant 800 livres, qui lui faisait sortir les côtes à travers la peau. Elle put à peine prononcer deux fois le nom de Jésus, et quand elle expira au bout d’un quart d’heure, elle avait presque perdu la forme humaine (1). Ici toutes les exclamations d’horreur deviennent impuissantes; et cependant il y a quelque chose de plus affreux encore; c’est la facilité avec laquelle on trouvait des sujets orthodoxes pour épier et dénoncer, des inquisiteurs oi'thodoxes pour accuser et condamner, des bourreaux orthodoxes pour exécuter, et dans le cas dont nous parlons quatre femmes orthodoxes pour les assister dans l’exécution.

Il fallait donc renoncer, sous peine de mort,

à mort sous Élisabeth en vertu des lois pénales, quand, outre Marguerite Ward, il y eut encore Marguerite Middleton , Marguerite Clitheroe, Anne Line et M r * Wells qui mourut en prison, sans parler de plusieurs autres dont les noms sont cités dans les écrits catholiques du temps.

(1) Voir tous les détails daasLingard, vol. VIII, noie F. F.

à l’éducation clandestine, et il ne fallait pas songer davantage à l’éducation privée au moyen d’un précepteur laïque, attendu que la loi ne lui permettait d’entrer en fonctions qu’après avoir prêté le serment de suprématie. Il y avait d’ailleurs l’empêchement dirimant de la pauvreté et d’une pauvreté croissant dans une proportion géométrique, de sorte qu’il ne restait plus d’autre ressource que celle d’atténuer autant que possible, par les leçons paternelles ou maternelles, les inconvénients de l’enseignement élémentaire, tel qu’il était octroyé gratuitement par l’État.

Ce qui me fait regarder comme indubitables les relations du jeune Shakespeare avefc.des

fonctionnaires chargés de dispenser, au nom, de la reine, ces menus bienfaits intellectuels, ce sont ses rancunes si amères et si vivaces contre ces prétendus bienfaiteurs, rancunes qui lui inspiraient , encore au bout d’un quart de siècle, ces scènes si comiques des Joyeuses Commères de Windsor, ou sir Hugh Evans, en sa double qualité de ministre ( parson ) et de maître d’école étalait aux yeux des spectateurs son ignorance et sa vulgarité. Il y a même des

traits et des locutions que leur grossièreté rendrait impardonnables, si on n’admettait pas, comme circonstance atténuante , que c’étaient des réminiscences plus ou moins personnelles (1). Quand une mère vient se plaindre à lui du peu de progrès que fait son fils dans la science grammaticale, il est impossible de ne pas penser à Marie Arden ; et quand l’ignoble pédagogue paraît à la fin de la pièce, sous le déguisement d’un satyre, il est difficile de ne pas penser à quelque chose de pis que son ignorance.

Dans une autre pièce il introduit un caractère semblable ou du moins analogue sous le nom significatif d’Olivier Mar-Texl (Gâtetexte), et il pousse la hardiesse jusqu’à mettre en doute la validité du lien matrimonial contracté sous ses auspices. Ce n’est pas tout; le poète, oubliant l’auditoire pour lequel il écrit et la police qui le surveille, établit un contraste presque séditieux entre le mariage célébré par lui et le mariage célébré par un prêtre légitime, non-seulement quant à l’acte en lui—

(1) Lousy knave, I toill knock his urinais about his head. Voilà l’allocution et la menace favoritedu personnage.

même, mais quant à ses effets ultérieurs, et cela est admirablement exprimé par une comparaison très-juste et en même temps trèstechnique, telle qu’on en rencontre souvent dans les œuvres de ce génie non moins familier que sublime (1).

Mais toutes ces attaques ouvertes contre le clergé de la nouvelle doctrine ne sont rien en comparaison de l’attaque un peu voilée qui se trouve dans une de ses premières pièces ( Love's labour lost ) et qui présente un autre ministre du saint Évangile, nommé Nathaniel, sous le jour à la fois le plus ridicule et le plus odieux. Ce pédant, non moins ignorant que servile, a la passion du sport, ou plutôt il en a le culte ; car il l’appelle the very reverend sport. Par l’effet de la plus comique des illusions, il se croit apte aux soudaines éruptions de gaîté, et celte croyance fait qu’il se prête à jouer dans une représentation des Neuf preux (nine Wor-

(1) Jacques dit à Touchstone qui veut épouser Audrey : Hâve a good priest that can tell you what marriage is : This fellow will but join you together as they join a wainscot ; then one of you will prove a shrunk panel , and like greenHmber, warp, warp. lit, 3.

thies), le rôle d’Alexandre donl il ne sait pas même prononcer le nom.

L’auteur, pour rendre sa propre satisfaction plus complète, et, comme on dit vulgairement, pour faire d’une pierre deux coups, l’auteur, que je soupçonne encore d’avoir eu en vue sa double rancune , s’est plu à accoupler ici, comme dans les Commères de Windsor , le ministre et le pédagogue, pour faire mieux ressortir, par cet accouplement, leurs ridicules respectifs, et il donne à ce dernier le nom biblique d’Holopherne, peut-être par allusion à la brutalité de ses procédés envers ses jeunes disciples. Quant au ministre, il ne suffit pas au poète qu’on rie à ses dépens ; soit qu’il en voulût à tel individu de celte profession, ou à la profession tout entière, comme suspecte de joindre les profits de l’espionnage et de la dénonciation à ceux du saint ministère, il se venge, lui et les siens, par une insinuation des plus flétrissantes, très-brève, mais très-claire et qui ne pouvait manquer d’être comprise par les contemporains qui avaient intérêt à la comprendre.

Ce qui prouve que toutes ces applications

et toutes ces conjectures n’ont rien de trop hasardé, c’est la multitude de réminiscences personnelles qui se trouvent dans les drames de Shakespeare, sans en excepter un seul, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre ; et, bien que cette subjectivité, en tant qu’elle nous ré vêle, au moins en partie, ses sentiments intimes, forme un des plus grands charmes de ses compositions, néanmoins on est forcé de convenir qu’il oublie quelquefois les bornes prescrites aux confidences domestiques. Il y a, dans la tragédie d 'Hamlet, un oubli plus inconcevable encore que lui fait commettre ce besoin de soulager son cœur en faisant appel, même au risque de n’être pas compris, aux sympathies flottantes de son auditoire. Il fait entrer dans le fameux monologue, comme causes éventuellement déterminantes de suicide, ses propres griefs contre les fonctionnaires insolents, contre les légistes, contre les parvenus, et il ne voit pas que toutes ces doléances sont à contre-sens dans la bouche d’un héritier présomptif du trône que sa naissance met au-dessus de toutes ces atteintes. Nous aurons à signaler, dans le cours de

nos appréciations, d’autres effets des mêmes

préoccupations, et nous les signalerons d’autant plus que nous y trouverons un supplément précieux à l’insuffisance des documents biographiques proprement dits, et cela sans nous écarter des lois qui régissent cet ordre d’inductions et qui seules peuvent les rendre légitimes.

11 est donc bien établi que la première jeunesse de Shakespeare se passa dans une lutte incessante contre les agents tant ecclésiastiques que laïques d’un pouvoir pour lequel sa haine ne pouvait manquer de croître tous les jours. De là, des lacunes inévitables dans son éducation, surtout dans son éducation classique, qu’il ne pouvait pas recevoir dans la maison paternelle, et qu’il ne pouvait recevoir ailleurs qu’au prix de sacrifices également pénibles pour l’honneur et pour la conscience. Pour comprendre à quel point l’un et l’autre pouvaient être blessés par la fréquentation des écoles publiques telles que la police, d’accord avec l’autorité épiscopale, les avait organisées, il suffit de lire quelques pages de YElisabetha d’Ockland, le digne émule de Leland et de Buchanan, et profanateur peut-être encore plus

servile de la langue d’Horace et de Virgile. Eh bien! c’était dans cette dégoûtante rapsodie, imposée par l’omnipotence royale, que la génération nouvelle était tenue de puiser ses premières notions d’esthétique en matière de poésie classique, en même temps qu’elle y puiserait, suivant la remarque éminemment orthodoxe de l’évêque Hurd, des sentiments de loyauté qui resteraient gravés jusqu’au fond des cœurs (1).

S’il en était ainsi de l’éducation classique du jeune poëte, que faut-il penser de son éducation religieuse, bornée à des traditions de famille, auxquelles la persécution donnait, il est vrai, la plus sacrée de toutes les sanctions, mais qui, n’étant appuyées ni par l’influence si puissante du culte extérieur, ni par les sacrements , seul traitement radical des maladies aiguës ou chroniques de l’âme, ne pouvaient pas être toujours une barrière assez forte contre les impétuosités accidentelles de cette nature passionnée? car c’est là le signalement psychologique qu’il nous a laissé de lui-même (2).

Il faut donc admettre des lacunes el même des

(4) Kreyssig, vol. I, p. 62.

(2) Voir le Bonnet 440.

lacunes très-graves dans sa morale défensive, et faire d’avance la part des fréquentes intermittences dans l’empire que les plus nobles sentiments en tout genre sont appelés à exercer sur lui.

Si l’action combinée des diverses causes que nous venons d’indiquer rendit son éducation classique et religieuse fort incomplète, il n’en fut pas de même de son éducation dramatique singulièrement favorisée par un concours de circonstances qu’il est impossible d’appeler heureuses, puisqu’elles tenaient au patronage tantôt corrupteur et tantôt insolent que l’infâme Leicester exerçait dans Stratford. En sa qualité de haut seigneur féodal, relevée par le titre de favori de la reine vierge, il avait sa troupe d’acteurs figurant parmi les domestiques de sa maison et, pour ainsi dire, enrégimentés sous sa bannière. Il ne les entretenait pas seulement pour son plaisir personnel ou pour celui d’autrui, il savait, en outre, par le choix des représentations théâtrales transformer cette classe de serviteurs en missionnaires bien autrement séduisants que les docteurs officiels, pour la propagation des doctrines nouvelles et

surtout pour la falsification des caractères et des points de vue dans l’histoire nationale. 11 faut que le grand maître de ces missions dramatiques ait attaché une importance toute particulière à la conversion de la ville de Stralford, puisque des troupes d’acteurs y furent envoyées jusqu’à vingt-quatre fois dans la période qui s’écoula depuis la première enfance de Shakespeare jusqu’à son départ définitif pour la capitale (1); ce qui ne prouve nullement, comme on pourrait le croire, la munificence du tout-puissant personnage; car nous savons positivement, par un document authentique, que les frais des représentations données en 1570, par ses artistes dramatiques, furent mis bon gré mal gré, à la charge des habitants; et nous savons de plus que ce fut Jean Shakespeare, alors grand bailli, malgré sa qualité de récusant, qui dut effectuer le payement convenu.

Son fils n’avait alors que six ans; mais, comme il en avait onze en 1595, date mémorable dans l’histoire du comté, on a voulu qu’il ait assisté aux fêles du château de Kenil-

(1) Ulrici. Shakespeare’s dramatische Kunsl, p. 180.

worth, pendant le séjour qu’y fit alors la reine Élisabeth, et que la vue de toutes ces grandeurs ait donné le premier éveil à son génie.

Conjecture misérable qui montre jusqu’où peut aller la naïveté de certains commentateurs, quand ils écrivent sous l’influence de préoccupations purement littéraires, oubliant qu’il y a des répulsions morales bien autrement puissantes que toutes les attractions dramatiques.

Quoi qu’il en soit, on peut admettre, sans crainte de se tromper, que ces spectacles périodiques donnèrent une activité précoce à l’imagination du jeune Shakespeare. Mais dans quel sens et sur quelles combinaisons cette activité s’exerça-t-elle d’abord; et faut-il appeler du nom de jouissances les émotions violentes qu’il dut nécessairement éprouver?

Pour résoudre cette question, il faut se souvenir que le théâtre et la chaire avaient contracté une sorte d’alliance offensive et défensive pour faire en commun une guerre à outrance, non-seulement aux vieilles traditions religieuses, mais encore à toutes les traditions historiques marquées de la même empreinte.

On peut dire que, jusqu’à Shakespeare, l’entente fut cordiale entre ces deux ordres de missionnaires, particulièrement dans le comté de Warwick, où le tout-puissant Leicester avait à la fois sous son patronage les prédicateurs dramatiques et les prédicateurs puritains. Mais comme ces derniers proscrivaient systématiquement les représentations théâtrales à titre de divertissement populaire, il fallait, pour les satisfaire eux et leurs adeptes, condenser dans quelques scènes assez de haine et de fanatisme pour en saturer les spectateurs, quelles que dussent être les conséquences de cette saturation. Dès lors, on peut se figurer sans peine de quelles pièces devait se composer le répertoire d’une troupe d’acteurs qui se mettait en campagne pour une pareille expédition. Il n’y avait pour eux que l’embarras du choix; car celte branche de littérature nationale avait été la plus féconde et la plus encouragée de toutes depuis la brusque déviation que le drame avait subie vers le milieu du xvi* siècle, déviation qui a produit cette conséquence curieuse entre toutes les autres : c’est qu’outre la période des ébauches et la période des chefs-d’œuvre, l’An-

gleterre eut à celte époque une troisième période intermédiaire que je suis forcé d’appeler la période des incongruités dramatiques, période inaugurée par un moine apostat nommé Baie, dont je devrai parler plus longuement ailleurs. Ici je me contente de le signaler comme l’introducteur d’un genre qui défie toute comparaison avec les produits analogues chez les autres peuples, anciens ou modernes, et comme le principal pourvoyeur des compagnies d’acteurs qui, à l’instigation d’un patron comme Leicester, faisaient servir leur art à pallier ou à absoudre d’avance des crimes déjà commis ou des crimes médités, comme cela se vit plus d’une fois avant et après l’exécution de l’infortunée Marie Stuart (1).

, Étant donné l’esprit du temps, l’esprit des compositeurs et l’esprit dans lequel dut être fait le choix des pièces sous l’influence d’un favori si digne de représenter sa maîtresse, on se figure sans peine ce que devaient éprouver, à la vue de ces saturnales dramatiques, les récusants qui avaient le courage ou la curiosité

(1) Voir Collier, Annals of the stage. Vol. III, p. 28.

d’y assister, surtout ceux de la génération nouvelle qui n’avaient pas encore fait l’apprentissage de la résignation et de la prudence. Il est probable que ces spectacles, qui étaient comme des décharges à bout portant sur la population catholique, ne contribuèrent pas moins que la lecture des livres importés d’outre-mer, à produire dans le jeune Somerville cette exaspération mentale qui devait bientôt dégénérer en folie. Et qui sait si Catesby, encore enfant, ne sentit pas dès lors poindre sa vocation comme conspirateur à outrance et comme vengeur de toutes ces infamies ajoutées à tant de persécutions? Quant à Shakespeare, dont l’ame était tout aussi ardente, mais sans recoins ténébreux, on peut deviner facilement ce qui s’y passait, du moment où l’on peut affirmer, sur des preuves écrites, qu’au plus fort de ces effervescences dramatiques, quand il touchait à sa vingtième année, son père continuait de donner à ses coreligionnaires l’exemple d’une persévérance d’autant plus héroïque qu’elle aggravait chaque jour les souffrances de sa famille et les siennes; car les amendes mensuelles allaient leur train,

et l’appauvrissement progressif ne permettait

guère de compter sur une nouvelle caution auprès du boulanger Sadler ! Et l’on a pu supposer, sans se mettre en peine des preuves ou même des vraisemblances, que cette leçon paternelle renforcée par des frères plus jeunes que lui, ait été perdue pour un fils qui, si l’on en croit le témoignage rendu par ses œuvres, portait en lui-même, comme préservatif contre une pareille lâcheté, ce sentiment exalté d’honneur chevaleresque qui rend impossibles toutes les prévarications de ce genre !

Au reste, les inductions que nous avons tirées des faits et des considérations qui précèdent n’ont quelque valeur qu’à condition de n’être démenties, ni par ce que nous savons de la vie subséquente du poète, ni par l’esprit général de ses compositions dramatiques. S’il éprouve le besoin de se faire pardonner les torts de sa famille si ostensiblement récalcitrante, les occasions ne lui manqueront pas pour brûler son grain ou même sa poignée d’encens devant l’idole, et les exemples lui manqueront encore moins que les occasions. Mais si son éducation première a porté seulement la moitié de ses fruits, si le peintre qui a tracé dans le Roi Lear la ravissante

image de Cordélia, a connu, par sa propre expérience, les saintes émotions de la piété filiale, si l’ambition du succès, dramatique ou autre, laisse encore une large place dans son âme à des aspirations plus hautes, s’il fait entrer dans les futures attributions de son génie des iniquités à flétrir ou des victimes à glorifier, on peut être sur d’avance que ses ébullitions intérieures, comprimées mais jamais éteintes, sauront se faire jour à travers les moindres issues non gardées, semblables à ces volcans dont les petits cratères latéraux suppléent aux grandes éruptions qui ont cessé dans le cratère central.

Un des points les plus difficiles à éclaircir dans la biographie de Shakespeare, c’est depuis son mariage jusqu’à sa mort, la série chronologique de ses voyages entre Londres et Stratford. Celui qui eut lieu bientôt après son mariage dut se faire sous les plus tristes auspices, non-seulement à cause de sa coïncidence avec le procès, peut-être même avec l’exécution d’Arden et de Somerville, mais aussi parce que celte même année 1583, si néfaste pour ses parents maternels, avait été marquée par une recrudescence de persécutions contre les catholiques, dont plusieurs furent contraints de se réfugier dans le comté de Worcester. Mais

hélas! ce refuge étant interdit à un père de famille pauvre, surveillé à la fois par la police et par ses créanciers, Jean Shakespeare et Marie Arden durent s’armer de toute leur résignation, car l’exécuteur, chargé de procéder, avec un redoublement de rigueur, aux visites domiciliaires, était ce même sir Thomas Lucy, l’ennemi acharné de leur fils, et qui n’était pas homme à manquer une si belle occasion de se venger.

Ce qui prouve que notre poète était de retour à Stralford dans le printemps de 1584, ce sont les deux enfants jumeaux qui lui naquirent en février 1585, et dont la naissance lui fournit la première occasion de faire, en son propre nom, comme père de famille, un acte d’hostilité contre cette puissance formidable qu’on appelait l’Église de l’État. L’Église, par l’organe de ses théologiens officiels, venait de déclarer apocryphe le livre de Judith; et l’État, par le ministère de ses bourreaux et sur la dénonciation de l’évêque de Londres, venait, plus récemment encore, de faire torturer, puis éventrer un imprimeur nommé Carter, pour avoir mis ce nom séditieux dans un livre de contro-

verse religieuse (1). Avant que l’impression produite par cet affreux événement eût eu le temps de s’affaiblir, Shakespeare osait donner ce même nom à sa fille! Cela voulait-il dire exoriare aliquis, etc., ou bien était-ce un de ces caprices bibliques que la réforme avait rendus si communs ? Mais le nom d’Hamlet qu’il voulut donner à son fils, ne se prêtait pas à cette innocente explication, et il était encore plus significatif que l’autre, du moins pour ceux qui savaient l’histoire tragique du prince danois ; car c’est contre une usurpatrice, contre une femme saus pudeur et sans cœur que son bras est armé. Or, pour les catholiques, Élisabeth était tout cela, et, s’il est possible, quelque

(I) Ce fut Aylmer, évêque de Londres, qui dénonça et emprisonna Carter pour avoir imprimé un ouvrage intitulé De Schismate, dans lequel il prédisait la victoire de l’Église sur l’hérésie, victoire qu’il comparait à celle de Judith sur Holopherne. Cette comparaison fut regardée comme un crime de haute trahison et le coupable fut pendu, puis éventré et coupé en morceaux. Avant son exécution, on lui avait fait subir les plus affreuses tortures, pour le forcer à dire les noms des dames catholiques qui s’étaient procuré ou devaient se procurer chez lui des livres de prières et de méditations trouvés dans son domicile. (Cardinal Allen, True and modest defence, p. 10.)

chose de pis encore. De plus, si nous prenons la légende d ’Hamlet, non plus dans sa ténuité primitive, mais avec tous les attributs de grandeur et de profondeur dont le génie de Shakespeare la revêtit plus tard, nous entrevoyons une intention bien autrement hardie et qui aurait pu coûter cher à celui qui la conçut. La mission de vengeance dont se charge Hamlet est au-dessus de ses forces morales, et sa raison, troublée par ses paroxysmes d’indignation, devient sujette à des intermittences. Est-ce par un pur hasard que cette fiction ressemble tellement à l’histoire de Somerville, et les coreligionnaires du poète, du moins ceux de Stratford, pouvaient-ils ne pas y voir une pieuse commémoration de sa fin tragique? Cette hypothèse, qui me paraît extrêmement vraisemblable, expliquerait la singulière prédilection dont la tragédie d ’ Hamlet fui l’objet pour son auteur; car il l’a retouchée plus souvent, je dirais volontiers plus amoureusement qu’aucune autre, comme on peut s’en convaincre en comparant la forme définitive qu’il lui donna dans son âge mûr, avec celle qu’il lui avait donnée dans sa période précédente. C’était comme un monu-

ment forcément anonyme que celte circonstance même lui rendait encore plus cher (1).

Si Shakespeare était encore catholique à l’époque dont nous parlons (et rien ne donne le droit de supposer le contraire,) si seulement il tenait par piété filiale ou même par pur sentiment d’honneur à la foi de son enfance, il dut revenir de Londres avec un redoublement de hainepourcettelyranniequ’auparavantil n’avait sentie que de loin, et dont il venait de voir de plus près les épouvantables effets. C’était dans le temps où tous les pouvoirs publics rivalisaient de zèle et de férocité pour calmer les soucis que donnait à la reine le zèle de plus en plus ardent des amis de Marie Stuart; quand chaque jour voyait éclore sous forme de statuts, de proclamations ou de circulaires, des menaces qui recevaient immédiatement leur exécution, tant était prompt le service des

(1) Nous reviendrons ailleurs sur les différences qui existent entre ces deux pièces; mais il est bon de remarquer dès à présent que la légende d ’Hamlet, sous sa forme élémentaire, avait été imprimée, en 1564, dans le recueil de Belleforest. Il y en a qui ont soutenu, avec quelque apparence de raison, qu’un drame avait déjà été composé sur ce sujet quand Shakespeare vint à Londres.

agents subalternes, distribués dans tous les coins de la capitale et sur tous les points du royaume, pour recueillir les moindres indices qui pouvaient servir de prétexte à un jugement de haute trahison. A quoi il faut joindre l’impression encore récente produite par un grand nombre d’exécutions, surtout par celle d’Edmond Campianetdeses compagnons, accompagnée de circonstances tellement atroces, que l’horreur excitée en France par le récit qui en fut publié obligea la reine à se défendre, comme elle put, devant l’opinion publique européenne et à laisser sortir de prison et de ses États soixante-dix prêtres menacés du même sort (1).

Quand Shakespeare repartit pour Londres, entre 1585 et 1588, des scènes encore plus affreuses l’attendaient à son arrivée ; car durant tout cet intervalle et même après, la terreur fut à son comble. Il put assister, s’il en eut la force, à l’exécution de Babington et de ses quatorze compagnons, coupables d’avoir porté la pitié pour la reine d’Ecosse jusqu’à méditer sa délivrance ; il put voir sept de ces malheu-

(i) Camden’s Annals, b. 3.

reux èventrès vivant et voyant, comme dit Camden, « bowellcd alive and seeing » (1), et l’échafaud transformé par cette série d’opérations en un étal ou plutôt en un abattoir de boucher, sans que ce supplice satisfît la vengeance d’Élisabeth, qui aurait voulu qu’on lui donnât et plus d’intensité et plus de durée ! La présence d’un poëte catholique, nommé Tichbourne parmi les victimes de celte inoubliable journée, n’était -elle pas un motif de plus pour exciter la sympathie d’un spectateur qui était ainsi doublement son coreligionnaire, et cet ensemble d’impressions pesant, comme un cauchemar, sur sa poitrine, ne lui aurait-il pas inspiré ce vers vengeur et lapidaire qui aurait si bien figuré au bas d’un portrait clandestin de l’ordonnatrice de tous ces supplices :

A tiger’s heart under a woman’s hide (2) !

Et j’affirmerais avec plus de confiance encore que ce fut ce souvenir qui, joint à d’autres du même genre, lui inspira, quand il composait sa

(1) Caraden’s Annal?, ibid., p. 80.

(2) Un cœur de tigre sous une peau de femme. — Hide veut proprement dire peau d’animal.

tragédie de Jules-César, ces paroles remarquables et si peu remarquées qu’il met dans la bouche de Ligarius :

Let us be executioners and not butchers! (1)

Ce spectacle était donné au peuple ou plutôt à la populace de Londres en 1586, et le 8 février de l’année suivante, la mort mettait fin aux angoisses de Marie Stuart et donnait pleine satisfaction à son implacable rivale. Ce qui se passa dans le conseil, dans la chambre des communes et dans les rues de la capitale avant et après l’exécution de la sentence, forme un des chapitres les plus scandaleux de l’histoire d’Angleterre (2). Que Shakespeare se soit intéressé, comme tous ses coreligionnaires, au

(1) Soyons des exécuteurs mais ne soyons pas des bouchers.

(2) Dans la chambre des communes, sir James Croft proposa de composer une dévote prière à Dieu, afin qu’il touchât le cœur de la reine et la décidât à faire mourir Marie Stuart; et les courtisans du palais alléguaient comme précédents les meurtres commis par les rois d’Angleterre sur leurs proches ou leurs compétiteurs. And not only the courtiers, but some preachers also more sharply. Camden, B. III, p. 109.

sort de la reine d’Écosse, victime de sa foi bien plus que de ses fautes, c’est ce qu’il serait difficile de mettre en doute, lors même qu’il n’en aurait pas laissé la preuve que nous aurons occasion de citer bientôt. Qu’on se figure, s’il est possible, la commotion qu’une âme comme la sienne dut éprouver en assistant à toutes ces manifestations de haine frénétique mêlées aux transports d’une joie délirante, en entendant lire la proclamation du conseiller municipal James Dallon qui semblait provoquer un massacre immédiat et général de la population catholique, en voyant des feux allumés partout en signe de réjouissance, sans parler du carillon des cloches pendant vingt-quatre heures, et des processions de fanatiques qui circulaient, en chantant des psaumes d’actions de grâces, dans toutes les rues de la cité (1).

A peine cette effervescencecommençait-elle à secalmer un peu, quelebruitdesimmenses préparatifs faits par le roi d’Espagne vint exalter le patriotisme des uns, le fanatisme des autres; et les effets de ces deux sentiments se com-

(1) Slow, in-fol., 1631, p. 740.

binant avec ceux de la peur qui donnait une activité surhumaine aux grands coupables, il en résulta un déploiement inouï de forces de terre et de mer, et une sorte d’enivrement d’orgueil national qui gagna les catholiques eux-mêmes; et, pendant qu’ils s’armaient à l’envi pour la défense commune, et que ceux même d’entre eux qui étaient dans les prisons signaient de naïves pétitions pour obtenir d’aller combattre, des membres du conseil proposaient à la reine de faire une Saint-Barthélemy, ou quelque chose de pis encore; car il aurait fallu exterminer la moitié de la population du royaume. A défaut de ce plan d’extermination, qui avait ses dangers, on redoubla de rigueur et de brutalité dans les perquisitions domiciliaires, on entassa pêle-mêle hommes et femmes dans les cachots, et, ce qui était plus effrayant que tout le reste, on chargea les magistrats de dresser la liste des personnes suspectes pour cause de religion, c’est-à-dire des victimes qui seraient probablement livrées à la vindicte populaire dès que l’invasion espagnole semblerait avoir quelque chance de succès. Le nombre des malheureux voués à cette proscription éventuelle,

s’éleva, dans la capitale seule à 17,083. Après que la fameuse Armada eut été vaincue parles tempêtes, ils commencèrent à respirer plus librement; mais bientôt ils furent replongés dans leurs angoisses, quand ils virent que les sacrifices humains se mêlaient ou succédaient aux actions de grâces. Après la délivrance, dans les trois mois qui suivirent la dispersion de la flotte ennemie, quatre prêtres furent exécutés uniquement parce qu’ils étaient prêtres, quatre laïques subirent le même sort pour être rentrés dans le sein de l’Église, et il y eut en outre une vingtaine de prétendus conspirateurs auxquels fut infligé le supplice des traîtres avec toutes les circonstances affreuses que nous avons racontées. Mais je supprime les détails, pour ne pas trop fatiguer, par ce long mirage de sang, la vue de mes lecteurs et la mienne.

Enfin, après ce complément de satisfaction donné à la vengeance royale, la terreur inaugurée par les exécutions successives de Gampian, d’Arden, de l’imprimeur Carter et de plusieurs autres victimes moins notoires (1582-1583), sembla se ralentir après avoir duré cinq ans

avec une intensité toujours croissante. Mais ses effets restèrent et se firent sentir partout, nonseulement dans les habitudes gouvernementales, mais aussi dans les produits intellectuels et surtout dans le caractère national , qui plia comme un roseau sous la pression d’un despotisme qui ne prenait plus la peine de se déguiser depuis qu’on croyait avoir brisé sans retour les résistances du dedans et du dehors. Le même orgueil perçait ou plutôt éclatait dans les relations de la reine avec les puissances continentales ou du moins avec les puissances catholiques, comme si elle avait fait un pacte avec les tempêtes ou avec quelque pouvoir ténébreux qui les déchaînait. Il faut voir, dans la Chronique de Sto\v,la réponse insolente qu’elle fit aux envoyés polonais venus pour se plaindre de la saisie des bâtiments neutres, réponse qui contraste d’une manière si choquante avec sa politesse pour ceux du czar et même pour ceux des puissances barbaresques (1). Voilà comment elle et son conseil interprétaient le droit des gens. Les droits encore plus sacrés de l’hu-

(1) Stow’s Chronicle, p. 784.

manité n’étaient pas plus respectés, et le même chroniqueur nous en fournit une preuve qui peut tenir Heu de toutes les autres dans le récit si émouvant du procès criminel intenté à un grand homme d’Irlande, ( a great man of Ireland), nommé Bren O’ Rourke, pour avoir recueilli des naufragés de l’Armada, que la tempête avait jetés sur la côte (1). Les choses en étaient venues à tel point, que la pudeur politique pouvait aller de pair avec la pudeur virginale.

Pour qui veut étudier la physiologie des passions sans contrôle, il n’y a pas d’histoire plus instructive que celle d’Élisabeth durant la seconde moitié de son règne; mais ici je dois rétrécir mon point de vue, pour mieux faire ressortir l’influence que cette absence de contrôle exerça sur certains produits intellectuels contemporains et particulièrement sur les productions dramatiques.

Nous savons, par la Chronique de Stow, que ce fut seulement à dater de 1583 que la reine eut à son service une troupe de douze

(1) Voir la Chronique de Stow, p. 763.

acteurs, parmi lesquels il y en avait deux, Wilson et Tarleton, qui excellaient dans le jeu des grands rôles (1). Ici la date est d'une extrême importance, physiologiquement parlant, à cause de sa coïncidence avec cette série d’exécutions sanglantes dont elle avait donné le spectacle à ses sujets, sans pouvoir se le donner à elle-même. Un autre fait, qui a aussi sa valeur physiologique, c’est que le supplice du jésuite Campian et de ses cinq compagnons, tous innocents du crime qu’on leur imputait, fut de l’aveu même de Camden, un gage donné aux alarmistes qui voyaient de mauvais œil l’union projetée entre Élisabeth et le duc d’Anjou, entre la fille de Dieu et le fils de l’Antéchrist. C’était ainsi qu’un fanatique, nommé Stubbs, caractérisait les futurs époux. La vierge quinquagénaire qui regardait peut-être cette chance matrimoniale comme la dernière, et en qui la passion parlait d’autant plus haut qu’elle était purement physiologique, fut saisie d’une fureur proportionnée à la violence de ses aspirations. Elle voulut que la main qui avait tracé ces pa-

(4) Stow, p. 693.

rôles outrageantes fût coupée par le bourreau, et, comme le juge Dalton se récriait sur l'illégalité de la punition, elle donna l’ordre de l’enfermer dans la Tour. Le pamphlétaire était un ardent puritain et se distingua plus tard, tout mutilé qu’il était, parmi les auxiliaires qui furent envoyés aux protestants français ; ce qui n’empêcha pas Élisabeth de vouer une haine implacable au parti dont il s’était rendu le téméraire organe, haine qu’elle couva sourdement pendant plusieurs années et qui finit par éclater comme la foudre, de sorte qu’on eut bientôt les bûchers de Smithfield pour servir de pendant aux échafauds de Tyburn.

D’après ces deux données, qui ne sont nullement conjecturales, on devine sans peine le genre d’impressions ou de sensations que la reine devait chercher dans les représentations théâtrales. Les susceptibilités délicates de son sexe ayant survécu en elle à la jeunesse et même à l’âge mûr, et ayant acquis une sorte de vitalité nouvelle par ses familiarités innocentes avec le duc d’Anjou, elle dut avoir un compositeur dramatique dont les œuvres pussent flatter et entretenir ce reste d’illusion prêt à lui

échapper, et voilà ce qui explique la longue et solide vogue du poêle Lyly qui se trouva pour ainsi dire à point nommé pour satisfaire la fantaisie royale, l’année même où la reine résolut d’avoir une troupe spéciale d’acteurs à son service. Il faut que le dramaturge courtisan ait mis immédiatement la main à l’œuvre ; car dès 1584, au plus fort de la terreur causée par de récentes exécutions, on vit jaillir de son cerveau tout imprégné de parfums classiques, deux ou trois chefs-d’œuvre qui prouvent avec quelle sagacité il avait saisi les intentions et deviné les besoins de sa capricieuse maîtresse. L’un avait pour titre Alexandre et Campaspe, et c’était le peintre Apelle qui en était le véritable héros ; du moins c’était à lui qu’était dévolu le rôle qui répondait le mieux à l’attente des spectateurs, et surtout des spectatrices. L’autre était un sujet non moins fécond en situations intéressantes, et avait en outre un certain charme de nouveauté qu’il a perdu depuis ; c’était Sapho et Phaon, qui, à raison des soupirs vainement exhalés par l’héroïne, et aussi à raison de son inexpérience de l’hymen, se prêtait mieux que la pièce précédente à la personnifi-

cation poétique d’une reine qui se piquait d’être à la fois sensible et vierge. Mais le plus beau triomphe de Lyly, celui où il se surpassa luimême et tous ses rivaux, comme poêle pastoral et courtisan, fut son Endymion où les allusions fines et flatteuses se présentaient comme d’elles-mêmes et avaient pour couronnement un hommage très-fortement accentué, offert pour son propre compte et dans les termes les plus serviles, à la déesse du lieu, sous le nom profané de la chaste Diane (1).

Et cependant ce Lyly était de beaucoup le plus respectable entre les dramaturges qui partageaient alors avec lui l’honneur et les profits du patronage royal; non-seulement c’était un esprit sérieux, très-sérieusement occupé de l’éducation de ses enfants, mais il s’intéressait aux questions de doctrine et même il figura dans de petites controverses théologiques qui n’étaient pas de nature à le compromettre. Quant à ses collègues, la plupart se soucièrent aussi'peu des petites que des grandes et les plus hardis formèrent entre eux un groupe de contempteurs

(I) Voir Collier, Armais of the stage , vol. III, p. 180.

des Dieux, auquel rien ne se peut comparer dans Thistoire de l’art dramatique ancien ou moderne. Le plus dépravé de tous comme le plus impie, celui qui fît le plus ouvertement profession d’athéisme, dont la vie et la mort furent le plus visiblement marquées par le sceau de la perdition, fut Christophe Marlowe, dont le génie satanique se révèle dans le choix de ses sujets et mieux encore dans la manière dont il les traite. On dirait qu’il entasse les scènes dramatiques dans le même but que les Titans entassaient les monts: pour défier le ciel et ses puissances. Il fut le premier à faire du docteur Faust un personnage typique, que Gœthe a reproduit avec infiniment plus de génie, mais avec des intentions analogues et pour payer tribut aux mêmes tendances qui, du temps de Marlowe ne faisaient que poindre. Qu’il ait poursuivi les catholiques de sa haine et qu’il ail renforcé de sa voix le cri d’extermination que le fanatisme poussait alors contre eux, ce n’est qu’une conséquence naturelle de son impiété, pour ainsi dire organique, qui pourtant ne s’attaqua jamais à la religion officielle. Nul ne contribua autant que lui à inspirer le goût du sang dans

les représentations théâtrales, et l’on peut dire qn'il le fit verser par torrents dans la plupart de ses pièces, surtout dans celles qui eurent le plus de vogue, comme son Tamerlan , où l’auteur à la fin de la première partie dans laquelle les meurtres sont accumulés l’un sur l’autre, en promet une seconde où il y aura des meurtres encore plus grands (Still greater murders ). Pour un tel poète et pour de tels spectateurs, le Massacre de la Saint-Barthélemy était un sujet qui, outre le mérite de la nouveauté et même de la fraîcheur, avait celui d’offrir une large pâture à plusieurs passions à la fois, et comme toutes ces passions étaient celles de l’auteur, on comprend le succès qu’il dut obtenir auprès de ceux qui partageaient leurs loisirs entre les tragédies imaginaires et les tragédies réelles, succès d’autant plus assuré que le sang y coulait à flots, attendu que tous les personnages y étaient égorgés l’un après l’autre, à l’exception du roi de Navarre qui survivait seul comme un emblème vivant de la victoire du protestantisme sur la religion rivale (1).

(I ) Cette tragédie de Marlowe n’a pas été conservée tout

Ici Marlowe se faisait courtisan de la populace, mais sa destinée dramatique eût été incomplète s’il n’avait payé à l’idole du jour un tribut poétique d’autant plus méritoire que son génie naturellement farouche semblait l’en dispenser.

Sa tragédie de Didon, composée tout exprès pour acquitter cette dette sacrée, est un tour de force auquel on trouverait difficilement quelque chose à comparer même parmi les productions de ce règne, si fécond en jongleries dramatiques. Le nom d’Ëlisa, que Virgile donne à la reine de Carthage, était une bonne fortune, à la fois classique et romantique, qu’un poète spéculateur , qui avait bien étudié les accidents de son terrain, ne pouvait pas négliger. A plus forte raison devait-il tirer parti des éloquentes malédictions lancées par Didon contre le futur fondateur de la domination romaine, et saisir une si belle occasion de signaler à la reconnaissance de ses sujets et du monde entier la royale vengeresse qui donnait l’exemple

entière; mais ce qui reste suffit pour en montrer les tendances.

de fouler aux pieds cette grandeur usurpée.

Les trois compagnons de débauche de Marlowe, George Peele, Thomas Lodge et Robert Green, ne se dégagèrent pas plus que lui des passions et des faiblesses inhérentes à l’école dramatique dont ils faisaient partie, et c’est ce qu’il importe de constater, abstraction faite des qualités respectives qui les distinguent comme poètes. Le drame pastoral que Peele composa pour la cour et qui avait pour titre : le Jugement de Pâris, n’avait pas besoin d’être joué jusqu’au bout pour qu’on en sût le dénoûment, et l’attente de la reine vierge aurait été cruellement trompée si la pomme ne lui avait pas été adjugée comme à la plus belle. Cette spéculation sur la vanité d’une beauté presque sexagénaire était assurément bien ignoble ; elle

l’était cependant moins que l’escroquerie pratiquée par le même spéculateur sur le ministre Burghley, en prenant sa propre fille pour intermédiaire et pour complice (1).

Mais que sont toutes ces petites prévarications

(1) Cette anecdote honteuse est racontée par Collier. Annals of the stage, vol. III, p. 197.

comparées avec son drame intitulé : la Bataille d’Alcazar, dont la date (1589) semblerait indiquer l'intention de ranimer la persécution qui était, non pas éteinte (elle ne le fut jamais sous ce règne) mais un peu ralentie, soit par lassitude, soit par mépris pour des adversaires désunis? Par une perversion vraiment inouïe du sens historique, l’auteur avait cru pouvoir exploiter au profit des opinions nouvelles ce souvenir alors récent dont la gloire appartenait au catholicisme tout seul ; il y avait alors dans le parti dominant une sorte de paroxysme d’orgueil national (je ne dis pas fierté ; on n’est pas fier quand on écrase les faibles), il y avait, dis-je, un paroxysme d’orgueil national que les poêles dramatiques se donnaient la mission d’entretenir et d’exalter. De là cette profusion de rodomontades et d’hyperboles qui surcharge tant de produits littéraires de ce règne, et qui, si elle est en opposition avec le bon goût, l’est encore davantage avec le véritable caractère du peuple anglais, tel qu’il s’est rectifié depuis. Sous ce rapport, George Peele, sans atteindre à la hauteur litanesque de son collègue Marlowe, fit tout son possible pour y suppléer par l’enflure

et par une sorte de pompe géographique qui lui est propre, comme on peut s’en convaincre en lisant sa tirade sur la ligue formée entre la Nature, le Temps et la Fortune, pour défendre et servir Elisabeth et son peuple :

Bolh nature, lime and fortune ail agrée To blessand serve her royal Majesty, etc. (I).

Son drame historique intitulé : la Fameuse chronique du roi Édouard, est une œuvre plus patriotique encore, dans le sens que toutes les nations indistinctement y sont traitées avec le plus superbe mépris, excepté la nation espagnole alors, plus que jamais, l’objet d’une haine implacable, à laquelle Peele et son école ne manquaientjamais deservird’inlerprètes, quand l’occasion s’en présentait, sans reculer devant les plus grossières violences faites à la chronologie et à l'histoire (2).

Robert Green avait été un des ornements de l’Église officielle, avant de devenir poète dramatique; ce qui ne l’empêcha pas de mourir

(1) Collier, ibid., p. 195.

(2) Collier’s annalsof the stage, vol. III, p. 498.

d’un genre de mort qui n’était ni ecclésiastique, ni poétique, s’il est vrai qu’elle ait été causée par sa passion pour les harengs et pour les vins du Rhin. Quelques-unes de ses compositions, en vers et en prose, semblent en effet être sorties d’un cerveau qu’un autre dieu que celui du Parnasse a mis en fermentation. Témoin son Roland furieux, où au lieu d’inspirations puisées dans le poëme alors peu connu de TArioste, on ne trouve qu’un amas confus d’incohérences et de déclamations, à travers lesquelles on ne distingue nettement qu’une chose : le parti pris de faire verser à ses personnages le plus de sang possible. C’était précisément l’époque où les instincts populaires pervertis par une longue série d’exécutions, se portaient avec un redoublement d’ardeur vers les représentations qui leur promettaient ce genre de jouissances.

C’était vers 1588, par conséquent au plus fort de la terreur qui avait suivi la catastrophe de Marie Stuart; à quoi il faut ajouter que Robert Green était venu chercher fortune à Londres en 1585, de sorte qu’il y avait passé trois des années de ce règne les plus fécondes en supplices sanglants et en souffrances de

toute espèce pour la population catholique ; et c’était après avoir été témoin de tant de tortures physiques et morales, qu’il osait comparer celle qui les avait infligées, non pas à une bienfaitrice mortelle du genre humain, mais à la déesse Astrée qu’elle avait prise pour modèle dans le gouvernement de son empire. Et comme le poète, qui avait fait rapidement son apprentissage de courtisan, savait que cet éloge, tout magnifique qu’il était, ne serait compté pour rien sans l’accompagnement obligé de l’extase poétique devant son impérissable beauté, il mit dans la bouche de frère Bacon, à la fois prophète et sorcier, une prédiction qui promettait à la bienheureuse Albion un boulon de rose devant lequel s’inclineraient toutes les autres fleurs, y compris celles de Junon, d’Apollon et de Vénus (t). Toutes ces extravagances excitent encore plus de pitié que d’indignation ; mais ce qui excite une indignation sans mélange, ou du moins sans autre mélange que le mépris,

(t) From forth the royal garden of a king

Sball flourish out so rich and fair a bud,

Whose brightness shall deface proud Phcebus’ flower,

And overshadow Albion with her leaves.

c’est la tirade par laquelle se termine une pièce sur la pénitence de Ninive qui est, d’un bout à l’autre, une révoltante profanation de l’Écriture sainte, tantôt par le ridicule des situations, tantôt par le travestissement des rôles, et particulièrement des rôles de prophètes. Car c’est dans la bouche de Jonas qu’est placée, sous forme d’avertissement à la ville pécheresse, la flatterie exorbitante dont je veux parler, la plus sacrilège de toutes celles dont cette reine si bassement adulée ait jamais été l’objet. « C’est « elle seule qui, par ses prières et ses ver- « tus, détourne les fléaux prêts à fondre sur son « peuple ou du moins sur sa capitale. Fais donc « pénitence, ô cité de Londres, de peur que « Dieu ne t’enlève celle qui est à la fois ton guide « et la colonne de son Église contre les tem- « pètes dont la menace l’Antéchrist de Rome. » Voilà ce qu’inspirait à un des hommes les plus dépravés de son temps, l’émulation de la servilité. Quant à l’émulation de la gloire, elle dégénérait chez lui, par l’effet de son abjection naturelle, en une rage d’autant plus féroce qu’elle était impuissante. Mais loin de lui savoir

mauvais gré de cette férocité, nous serons obli-

gés bientôt de lui en témoigner notre reconnaissance, à cause du précieux rayon de lumière que jettera sur notre sujet l’une des dernières explosions de sa fureur littéraire.

Il y aurait encore beaucoup d’autres noms à citer pour compléter la liste des dramaturges qui obtinrent ou briguèrent la faveur populaire ou même la faveur royale, durant la période qui nous occupe, c’est-à-dire depuis 1580 jusqu’à la fin du siècle. Un entrepreneur dramatique, nommé Henslowe, en soldait à lui seul jusqu’à trente, parmi lesquels on compte, sinon des célébrités, au moins des notabilités contemporaines comme Thomas Heywood, le plus admiré entre tous les flatteurs d’Élisabeth et qui se vantait d’avoir eu une part plus ou moins importante à la composition de deux cent vingt pièces de théâtre (1) ; comme Thomas Decker et Jean Webster qui exploitaient à l’envi les guerres civiles de France, pour rendre de plus en plus odieux tous ceux qui portaient le nom de catholiques; comme Chetlle etMunday qui mirent en commun leurs inspirations respec-

(i) Collier's Armais of the stage. Vol. III, p. 105.

tives pour produire quelques œuvres médiocres, dont la plus populaire fut la tragédie d 'Hoffman, à cause des flots de sang qui y étaient répandus (1) ; comme Robert Wilson, le plus merveilleux improvisateur de son temps, et qui charmait Élisabeth par la manière dont il jouait devant elle ses propres œuvres, et surtout par l’à-propos des compliments dont il savait assaisonner son jeu.

Il y aurait encore plusieurs noms à citer parmi les poètes soudoyés par l’entrepreneur Henslowc; mais leur influence fut trop insignifiante pour qu’il vaille la peine de les faire figurer dans cette rapide appréciation. Il faut cependant excepter le fameux Ben Johnson, alors catholique, puis apostat et dénonciateur, et avec lequel nous aurons des comptes à régler plus tard.

Toutes les notabilités dramatiques de cette époque ne figurent pas sur cette liste. On n’y trouve ni Thomas Kyd, le rival souvent heureux de Marlowe, ni George Whetstone, célèbre parmi ses contemporains comme auteur de la

(1) Collier' s Armais ofthe stage. Vo!. III, p. 233.

première tentative de réaction contre les irrégularités de l’école romantique, ce qui ne l’empêcha pas de composer un drame non moins révoltant dans ses détails que dans son dénoûment, et qui prouve que, s’il abhorrait les invraisemblances chronologiques, il n’abhorrait pas au même degré l’effusion du sang (t).

Une autre preuve de son indulgence sur ce point, surtout quand il s’agissait du sang des catholiques, se trouve dans un ouvrage en prose qu’il publia en 1586, sous le titre de Miroir anglais. Ici la date est d’une extrême importance pour caractériser le fait. C’était dans le temps où les agents soudoyés ou fanatiques des ennemis jurés de Marie Stuart mêlaient à leurs cris de mort contre elle, des cris de vengeance contre le pape et ses partisans, au dedans et au dehors, à cause de la peur qu’on avait de se voir enlever cette victime qu’on voulait immoler à tout prix! C’était l’année même où Babington et ses compagnons expiaient leur projet de délivrance par le supplice affreux dont nous

(1) Le drame en question a pour titre Promos et Cassandra. Nous en parlerons ailleurs plus longuement.

avons parlé ! Qu’on se figure, s’il est possible, les paroxysmes de fureur que devait produire, dans de telles circonstances , celte assertion absurde mais prodigieusement perfide : Que le pape avait préparé un calice dans lequel il se proposait de boire le sang de la reine Élisabeth , dès que ce sang aurait été versé (1).

Thomas Kyd était moins féroce, mais il n’était pas moins sanguinaire, dramatiquement parlant; et le succès qu’obtint, pendant trente années consécutives, son fameux drame intitulé : la Tragédie espagnole, tenait en partie à l’ample satisfaction qu’il y donnait aux instincts populaires, tant sous le rapport des émotions fortes produites par l’effusion du sang, que sous le rapport des émotions patriotiques produites par ses déclamations contre l’Espagne, qui avaient au moins le mérite del’à-propos chronologique; car cette pièce se jouait en 1588, au bruit des préparatifs de guerre contre l’Armada, et l’on peut regarder l’allocution militaire de Balthazar à ses soldats, avant de livrer bataille aux Espagnols, comme une espèce de Chant du départ

(4) l Vhetstone’s English Mirror , p. 454.

qui devait se graver de lui-même dans la mémoire des volontaires qui l’avaient une fois entendu (1).

Maintenant, si, à l’aide des révélations contemporaines, on veut joindre à l’appréciation des produits l’appréciation au moins approximative des producteurs, on trouvera que les auteurs et les œuvres sont en parfaite harmonie les uns avec les autres. Jamais on ne vit, dans l’histoire littéraire d’aucun peuple, une école dramatique si complètement brouillée, nonseulement avec l’idéal et le bon goût, mais avec toutes les notions de probité, de décence et de justice. En effet, on y voit figurer, outre les apostats, les espions, les escrocs et les impies de profession, des débauchés sans frein, des spéculateurs en calomnies, et même des assas-

(1) Methinks no memory, not one little thought Of them wliose servile acts livo in their graves But should raise spleens big as a cannon bullet Wilhin your bosoms. Oh, for honour,

Your country’s réputation, your lives freedom,

Indeed your allthatmay be term'd revenge!

Now let your bloods be liberal as the sea.

And ail those wounds that you receive of Spain,

Let theirs be equal to quile yours again.

sins qui, à force de voir et de faire verser du sang sur la scène, avaient fini par passer de l’image à la réalité. Non contents de leur dégradation personnelle, ils ajoutaient chaque jour à la dégradation de leur art, en le mettant au service des passions les plus brutales, et en ameutant contre les catholiques, par des tirades bien chargées, la portion la plus fanatique de la populace. En ceci encore ils avaient le triste mérite de l’originalité; car je ne sache pas que les bourreaux de la Rome impériale aient eu de pareils auxiliaires, ni que Sénèque ou tout autre poète tragique ait renforcé, par des représentations théâtrales, le cri de mort si connu : Christianos ad leones ! Même en Espagne, si légèrement stigmatisée comme la terre classique de la persécution religieuse, dans ce pays si riche en produits dramatiques on ne peut plus fortement empreints des habitudes nationales, on chercherait vainement une école qui ait fourni des pourvoyeurs aux bûchers de l’inquisition; et, s’il est permis de chercher un terme de comparaison encore plus près de nous, qu’on se figure, s’il est possible, Louis XIV, demandant à Racine ou même à Regnard

une pièce de circonstance pour la faire jouer devant les régiments que l’impitoyable Louvois lançait contre les camisards des Cévennes !

Ainsi la haine des catholiques, la haine du pape et la haine de l’Espagne, non pas comme puissance rivale, mais comme principal soutien de l’Église et de son chef, telle est la triple source ou plutôt la source identique où les dramaturges que nous venons de nommer puisèrent le plus souvent leurs inspirations patriotiques et religieuses, en les combinant, bien entendu, avec celles qu’ils tiraient de leur propre fonds ; de sorte qu’on ne sait plus quel nom donner à la muse tragique invoquée par cette école haineuse, vulgaire, sanguinaire et surtout servile. Sons ce dernier rapport, elle surpasse de beaucoup toutes les autres écoles des temps anciens et modernes, et le spectacle que nous offrent, à partir de 1580, les poêles dramatiques qui la composent, ferait de cette période de vingt années un chapitre bien peu attrayant d’histoire littéraire, si au-dessus de ces bas-fonds marécageux ne s’élevait pas la figure imposante et radieuse du plus beau génie

qui ait illuminé le monde depuis l’apparition de la Divine Comédie.

A la hauteur où Shakespeare s’est trouvé placé par les conditions exceptionnelles de sa nature, les passions ignobles qui ont souillé son siècle n’ont pas pu arriver jusqu’à lui. Seul entre tous les esprits qui tentaient la même carrière, il a choisi son point de vue de manière à avoir son horizon intellectuel parfaitement éclairé, c’est-à-dire dégagé de tous les nuages que la fermentation sociale, dans toutes les directions possibles, accumulait au-dessous de lui. Par conséquent, il a dédaigné tous les moyens de succès qui n’étaient pas en harmonie avec l’élévation de ses vues ; et, malgré la contagion de l’exemple et les tentations de la pauvreté, jamais, pas même à son début, il ne sacrifia à aucune des idoles du jour, ni à l’idole populaire en flaltantses préjugés ou ses passions, ni à l’idole royale en se prosternant bassement devant elle, ni même à l’idole de la patrie, quand le patriotisme avait sa source dans l’antipathie nationale pour un peuple catholique. De sorte que dans Shakespeare, outre la supériorité universellement reconnue de son génie, nous trou-

vonsunesupériorité d’âme non moins admirable, supériorité dont tous ses coreligionnaires ont le droit d’être fiers et que ses compatriotes ont trop oublié de faire figurer parmi ses titres de gloire.

Mais ce mérite purement négatif ne suffisait pas à son ambition, et l’emploi qu’il fit, à dater de 1589, de son activité intellectuelle, semble trahir en lui la résolution bien arrêtée de réagir, dans la sphère de ses attributions poétiques, contre les tendances dominantes, et de tarir ou de détourner autant que possible, les affluents qui, depuis l’avénement d’Élisabeth, versaient incessamment leurs eaux bourbeuses dans le courant de l’opinion publique. La tâche était immense et surtout généreuse ; car elle n’était pas sans périls, tant pour lui que pour ses patrons et ses auxiliaires, et ces périls qu’on ne pouvait pas même songer à braver impunément demandaient, pour être éludés, des qualités diamétralement opposées à la nature franche et impétueuse de notre poète. Le théâtre où ses pièces furent représentées , devint pour lui comme un champ de bataille très-accidenté où les surprises, les attaques feintes et les batteries masquées, étaient plus propres à lui assurer le

succès que le déploiement simultané de toutes les forces disponibles. D’ailleurs, la dépendance dans laquelle se trouvaient les compagnies dramatiques et par conséquent les auteurs vis-à-vis d’un pouvoir à la fois brutal et ombrageux, ne lai ssaient à ces derniers qu’un très-petit nombre d’issues par lesquelles pouvaient se faire jour les opinions ou les sentiments qu’ils cherchaient à faire prévaloir; et il ne faut pas oublier que les débuts de Shakespeare coïncidèrent avec une espèce de coup d’État qui frappa de suppression deux théâtres qui ne s’élaient pas suffisamment mis en garde contre la tentation de toucher aux questions religieuses. Peu s’en fallut même que celte mesure ne s’étendît à tous les théâtres de la capitale par suite des sourdes intrigues d’un agent puritain de lord Burghley, intrigues qui aboutirentàla formation d’une commission d’enquête avec mission de signaler les abus et de proposer les remèdes (i).

Ceci se passait en 1589, c’est-à-dire dans l’année même où la première participation de Shakespeare comme auteur, et comme ac-

(4) Voir dans Collier, vol. I, p. 274-278.

tionnaire aux travaux et aux profils du théâtre de Black- Friars, est constatée par un document authentique, ayant pour objet de rassurer les membres du conseil privé sur les dispositions des signataires, qui s’engagent à garder une réserve respectueuse sur les affaires de l’Église aussi bien que sur celles de l’Etat. Nous verrons bientôt jusqu’à quel point cet engagement imposé par la terreur fut observé par ceux qui l’avaient contracté. Mais c’était pour le moment une nécessité impérieuse; car l’exploitation des théâtres était alors la moins libre de toutes les industries. Outre la juridiction tracassière de la municipalité de Londres, il y avait la juridiction ombrageuse du conseil privé qui, sur la plainte d’un puissant personnage blessé dans son amourpropre, pouvait le venger, sans autre forme de procès, par une mesure de suspension temporaire ou même de confiscation. Ce n’était pas tout; en vertu de la fameuse loi des pauvres de 1572, les acteurs et les ménestrels qui n’appartenaient pas à quelque baron du royaume ou à quelque grand personnage de la cour, étaient rangés dans la catégorie des coquins et vaga-

bonds ( vogues and vagabonds ) et passibles des mêmes traitements ignominieux. De là, l’inévitable nécessité du patronage, nécessité que le grand acteur Burbadge subit sans trop de répugnance, quand il fonda son théâtre de Black-Friars en 1575, mais qui lui aurait paru bien autrement dure, s’il avait pu prévoir que le comte deSussex, lord Chambellan, qui, en cette qualité, fut son premier patron, aurait un jour poursuccesseur le persécuteur de sa famille et de ses amis, l’assassin d’Arden et de Somerville, le comte de Leicester lui-même !

Heureusement la mort de cet odieux favori, en 1588, vint ‘mettre fin à cette honteuse dépendance, et c’est un vrai soulagement de ne trouver qu’en 1589 la première date authentique de l’incorporation de Shakespeare à la société dramatique dont son compatriote était le chef, et dont plusieurs autres compatriotes devinrent membres, y compris le frère de Burbadge et le sien. C’était comme une colonie d’intrépides aventuriers qui, tout en dissimulant leur bannière, venaient non pas conquérir, mais reconquérir, au profit d’une puissance qui n’était pas celle du jour, une partie du terrain

perdu depuis un demi-siècle. Quelle nouveauté littéraire ! un poète dramatique, de 25 ans, dont l’éducation littéraire est à peine ébauchée, sans autre guide que ses propres inspirations, se vouant à la conversion des intelligences et à la réhabilitation d’un ensemble d’idées et de sentiments auxquels, par le progrès des idées et des sentiments contraires, l’avenir semblait irrévoquableinent fermé !

Mais pouvait-il se flatter de trouver un point d’appui dans cette portion de la population qui demandait à la scène des émotions légitimes au lieu de secousses nerveuses? Dans quelle proportion ce public d’élite, rare dans tous les temps, mais plus rare alors que jamais, se trouvait-il avec cet autre public vulgaire et passionné qui ne cherchait dans les représentations dramatiques qu’un aliment périodique à ses plus grossiers instincts et surtout à ses haines, soigneusement entretenues par le pouvoir despotique qui les exploitait? Ce sont là des questions de statistique morale dont la solution exigerait des données positives que les chroniques contemporaines ne fournissent pas; mais s’il est impossible de les résoudre à la

manière d’un problème, on peut au moins les éclaircir indirectement à l’aide de quelques reflets de lumière empruntés à des faits et à des considérations d’un autre ordre.

La révolution que les deux règnes d’Henri VIII et d’Élisabeth firent dans les habitudes intellectuelles et morales, et jusque dans les moindres détails de la vie sociale et domestique du peuple anglais, est, sans contredit, la plus étonnante entre toutes celles dont l’histoire moderne fasse mention.

Quand on lit dans Fullom, le plus naïf des biographes de Shakespeare, le tableau si riant qu’il a tracé des divertissements populaires avant la réforme, et des fêtes religieuses qui n’en étaient jamais séparées, on se demande comment il a été possible au bout de deux ou trois générations, de faire oublier, surtout par les populations rurales, toutes ces traditions locales, religieuses ou autres, qui avaient pour ainsi dire leur racine dans le sol, et qui semblaient devoir y rester gravées bien plus longtemps dans le souvenir des familles, ne fût-ce qu’à l’aide des ballades et autres chants populaires dont une race aussi poétique que la race

anglo-saxonne ne pouvait guère se passer.

En effet, l’empire exercé sur les imaginations par les ballades et les autres chants populaires avait son danger : aussi vit-on les patrons et les ministres de la religion nouvelle leur déclarer une guerre à outrance et les proscrire comme un obstacle à la prompte diffusion des lumières évangéliques. Deux fois sous Henri VIII, et à dix ans de distance, il parut une proclamation royale pour interdire, sous des peines très-sévères, les rimes, chansons, ballades , et autres fantaisies ; et plus tard un statut d’Élisabeth, assimilant les chanteurs de ballades aux vagabonds et aux coquins, les rendait passibles des mêmes peines, c’est à dire d’emprisonnement et de flagellation publique ! Il fallait à tout prix rompre avec les traditions catholiques, sous toutes les formes; et qu’était après tout un abrutissement passager des classes inférieures, comparé avec les incalculables bienfaits d’une pareille rupture? D’ailleurs, qui empêchait de remplir leslacunes causées par ces suppressions, en composant d’autres ballades qui, par le choix des sujets, seraient plus en harmonie avec les progrès du

goût public? Toutes ces exécutions sanglantes, avec leurs incidents et leur appareil si tragique, n’étaient-elles pas une source inépuisable d’inspirations pour les poètes populaires qui voulaient imprimer de violentes secousses à leurs auditeurs?

Il y aurait autant d’inconvenance que de barbarie à se jouer avec de pareilles hypothèses, si ces hypothèses, grâce à des découvertes récentes, n’étaient devenues des réalités historiques. Oui, le supplice affreux de Babington et de ses compagnons servit de thème aux compositeurs de ballades de la nouvelle école, lesquels les chantaient et les vendaient publiquement, avec accompagnement de gravures sur bois représentant quatorze têtes fraîchement coupées (1) !

Et ces chants féroces, entonnés avec la même joie que des chants de triomphe, étaient écoutés avec délices par le peuple, s’il faut en croire un historien contemporain qu’on ne peut pas accuser de calomnie puisqu’il applaudit à tous ces

(4) Voir, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 4863, un article curieux sur les chants populaires en Angleterre.

supplices et va jusqu’à regretter qu’il n’y en eût pas davantage (1).

Quatre ans auparavant, en 1582, on avait vu le peuple donner des marques de sympathie à Edmond Campian, et son attitude n’avait pas été moins digne le jour où le fanatique Stubbs avait eu la main droite coupée pour avoir manqué de respect au prétendant de la reine vierge. Pour qu’un tel changement s’opérât dans un si court intervalle, et pour que les proportions changeassent à un tel point entre le peuple et la populace, il fallait d’abord une fermentation très-active de toutes les passions mauvaises, et ensuite une succession bien combinée d’excitations extérieures remuant les masses dans leurs dernières profondeurs et faisant monter l’écume sociale à la surface.

A ces diverses causes de dégradation il faut en ajouter une autre qui nous est révélée par Camden, et qui explique bien des choses qui, sans cette révélation, resteraient inexplicables.

(1) Many rhymes, ballads and pamphlets were set forth by sundry tvell affectedpeople, chanted with alacrity and delightfully listened u nto. Speed’s hislory of England, p. 1576.

D’après son témoignage consigné dans le troisième livre de ses Annales, les Anglais, jusqu’alors le plus sobre de tous les peuples du nord, auraient rapporté de leurs campagnes ou, si l’on veut, de leurs croisades des Pays-Bas, des habitudes d’intempérance qui s’étaient communiquées rapidement à la nation tout entière, de sorte que l’ivrognerie était devenue une espèce de vice endémique. Or, c’était surtout dans la capitale que s’étaient recrutées ces légions de croisés. C’était aussi là qu’ils rapportaient leur butin sacrilège, comme les vases sacrés des églises de Malines et jusqu’aux pierres sépulcrales que Camden lui-même vit mettre publiquement en vente (1) !

C’était avec les profits réalisés sur ces ventes qu’ils satisfaisaient, jusqu’àl’abrutissement, leur passion nouvelle, sans préjudice des anciennes, et l’on comprend que leurs intervalles lucides se soient partagés entre les prédicateurs furibonds de l’école de Fox, les exécutions de Tyburn, et les représentations dramatiques

(1) We saw (which I am ashamed to speak) many tombslones sent over into England, and openly set to sale. 106.

adaptées à leur profession et à leurs vices. Ces champions formaient, pour la défense de VEglise et de VEtat, un véritable corps d’élite dont on pouvait attendre les plus épouvantables services, non -seulement à cause de leur dévoûment qui était sans bornes, mais parce qu’à l’ivresse du fanatisme et à l’ivresse du sang, ils joignaient une troisième espèce d’ivresse qui complétait leur servitude.

En effet, il ne fallait rien moins que cette triple ivresse pour rendre possibles les manifestations frénétiques auxquelles donnait lieu l’exécution des martyrs catholiques et particulièrement celle des prêtres. Leur arrivée sur le lieu du supplice était saluée par des cris de mort qui devenaient des hurlements de bête féroce, quand la victime commençait à prier en latin ; et dès qu’elle avait prononcé les deux mots Pater noster, la foule forçait le bourreau à lui couper la parole ! On eût dit que la langue parlée par l’Église était abhorrée comme l’Église elle-même ! Les expressions manquent pour caractériser la haine qu’on avait pour ses défenseurs, quand on lit dans la Chronique d’Holinshed, ou plutôt de son continuateur

Hooker, les détails affreux de ce qui se passa sous ses yeux à l’occasion de l’exécution d’Edmond Campian et de ses compagnons.

Non-seulement le narrateur parle comme témoin oculaire, mais comme espion en litre et agent provocateur, il se pare de ses infamies comme d’autant d’exploits patriotiques ; et il venait là, sur le lieu du supplice, pour insulter ses victimes à leur dernière heure (1).

Ceci prouve à quel point le despotisme avait perverti le sens moral, non-seulement dans ses complices immédiats, rétribués par d’immenses profits, mais aussi dans les classes inférieures et moyennes de la population; car c’étaient elles qui fournissaient au ministre AValsingham, outre ses légions de geôliers et de bourreaux d’un bout à l’autre du royaume, cette multitude de fonctionnaires plus ou moins déguisés qui, au prix d’un salaire proportionné à leurs ignobles services, trahissaient leurs voisins, souvent même leurs amis et leurs proches, et cela sans avoir rien à craindre de l’opinion publique chaque jour plus impuissante et contre leur nombre et contre le pouvoir royal qui les couvrait de sa formidable

(1) Ce récit mérite d’être lu dans la Chronique.

égide! Quelle infection une pareille plaie ne devait-elle pas répandre dans les familles, et de quelle gangrène morale ne devaient-elles pas être rongées au bout d’un quart de siècle et même davantage; car ce système dégradant avait commencé à être pratiqué, quoique sur une moindre échelle, plusieurs années avant la grande terreur inaugurée en 1582 '

Le Martyrologe de Fox était un autre poison encore plus actif dont l’infusion dans les esprits fanatisés ou disposés à l’être, avait été encouragée par tous les moyens possibles depuis l’avénement d’Élisabeth ; et le nombre des lecteurs de cet évangile supplémentaire de la religion nouvelle, s’était tellement accru, que l’édition qui parut si à propos en 1583, quand le sang des catholiques ruisselait sur les échafauds, avait été précédée de trois autres qui avaient corrompu toute une génération.

A toutes ces catégories il faut joindre celle des grands et des petits spoliateurs dont l’acharnement et la vigilance étaient en raison directe des iniquités dont ils avaient été les auteurs ou les complices. Une foule d’emplois de plus ou moins d’importance étaient occupés par eux ou

par leurs créatures, pour qui cet exemple n’était pas perdu, et le résultat de cette émulation diabolique pour les partisans des opinions proscrites était l’impossibilité de faire valoir leurs droits ou d’écouter leurs plaintes, trop heureux quand ils étaient quittes pour une menace brutale ou même pour un déni de justice. Un poète contemporain, dont nous avons parlé plus haut, comparait Londres telle qu’elle était alors à la ville pécheresse de Ninive, quand Jonas y prêchait la pénitence; il eût été plus juste de la comparer à un camp où les vaincus désarmés et tremblants auraient été à la merci des vainqueurs qu’un accès d’ivresse ou de colère ou même un simple soupçon d’évasion projetée pouvait, d’un moment à l’autre, transformer en bourreaux.

Telle était approximativement ou du moins telle fut, pendant les sept lugubres années de grande terreur, la situation des catholiques dans la capitale de l’Angleterre. C’était précisément l’époque où le parti dominant, auquel appartenaient tous les dramaturges, exploitait leur art et leur génie, quand ils en avaient, au profit des passions qui faisaient sa principale force

et auxquelles il devait, en grande partie, ses récents triomphes sur les ennemis du dedans et du dehors. Quel contraste entre ces deux portions d’une même population! Pendant que les vainqueurs se ruaient à la recherche des jouissances dramatiques, et se distribuaient, suivant la différence des goûts et des conditions, entre les onze théâtres qui se disputaient leurs applaudissements, les vaincus, dont le nombre diminuait tous les jours par les défections, passaient leur vie dans des angoisses sans cesse renaissantes, surtout depuis que dix mille d’entre eux, sans doute les plus considérables, avaient été inscrits sur la liste des suspects, sans parler de l’amende mensuelle de 20 livres sterling, dont le double effet, à la longue, était d’appauvrir les riches et de ruiner les pauvres. Pour éviter ou différer cette ruine et ses conséquences, on franchissait en frémissant le seuil de l’église officielle avec l’espoir vague de se rétracter quand luiraient des jours meilleurs, puis on allait se perdre, sans trop de remords, dans cette masse flottante de demi-croyants qui se grossissait tous les jours par l’amour du bien-être chez les

uns, par les effets insensibles de la désuétude chez les autres; et comme le protestantisme avait aussi ses demi-croyants qu’un certain mélange de scepticisme et de probité disposait à la tolérance, il en résultait la formation graduelle d’une classe mitoyenne, qui, en s’interposant entre les persécuteurs et les persécutés, réussissait quelquefois à adoucir pour ceux-ci les rigueurs de la persécution. On comprend que cette statistique approximative laisse planer bien des incertitudes sur la question que je voudrais éclaircir , et l’on comprend encore mieux que la part faite aux uns et aux autres, dans les relations de la vie sociale, soit impossible à déterminer. Il y là une multitude de nuances délicates qui, faute de données positives et numériques, échappent nécessairement à nos appréciations. Mais il y a un fait capital qui n’y échappe pas : c’est l’existence exceptionnelle à laquelle étaient condamnés les parias de la vieille religion au milieu de ce tourbillon d’affaires, d’intrigues, de spectacles grossiers ou sanglants, de plaisirs de tout genre dont les plus innocents étaient ceux où l’on n’insultait

que le bon goût. Que les familles catholiques y

soient restées complètement étrangères, c’est ce qu’il est impossible de révoquer en doute quand on pense à l’alternative de terreur et d’affaissement moral dans laquelle elles avaient vécu surtout depuis 1582, et pour ce qui est des jouissances dramatiques qui ne leur étaient paslégalement interdites, il y avaitquelque chose de plus fort qu’une interdiction légale qui les en tenait éloignées; c’était la certitude d’y voir leurs croyances les plus chères présentées sous un jour ridicule ou odieux et d’y entendre les louanges nauséabondes de celle qui avait inondé ses échafauds du sang de leurs coreligionnaires ; car nous avons montré plus haut que l’insulte à l’adresse des victimes et la servilité envers le pouvoir qui les immolait, étaient deux moyens de succès employés sans scrupule et souvent avec prédilection par l’école littéraire qui pourvoyait alors à la consommation dramatique de la ville de Londres.

Qu’on se figure maintenant l’émotion avec laquelle durent être accueillies les premières rumeurs sur l’espèce de révolution qui s’était opérée, dans le premier théâtre de la capitale, sur le jeune poète de vingt-cinq à trente ans qui osait ris-

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quer tour à tour les allusions les plus touchantes et les plus hardies, selon qu’il voulait flétrir les persécuteurs ou attendrir sur le sort des persécutés; qui semblait vouloir tenter une réaction au profit des traditions catholiques en versant le ridicule à pleines mains sur certaines idoles des réformateurs, et en réhabilitant sous ses deux formes, la forme ascétique et la forme chevaleresque, l’idéal que la vulgarité des uns et le fanatisme des autres s’étaient acharnés à proscrire. Suivons le spectateur catholique dans cette enceinte jusqu’à présent réservée à ses ennemis, et voyons avec lui jusqu’à quel point ces rumeurs étaient fondées.

Il faut que Shakespeare ail été dominé par un besoin bien impérieux de soulager son cœur, pour qu’il ait marqué son début par des manifestations aussi hardies que celles que nous trouvons dans ses deux premières compositions dramatiques, Pèriclès , roi de Tyr et Titus Andronicus. On peut dire qu’il ouvre son feu contre les fortifications ennemies avec du canon de gros calibre et même qu’il s’aventure à lancer quelques bombes dans la place. Non-seulement il glorifie indirectement les catholiques et leurs croyances, mais, par un excès d’audace dont l’impunité est inexplicable, il met au pilori les acquéreurs ou plutôt, pour me servir de son expression pittoresque, les dévoreurs de propriétés ecclésiastiques; et, ce qui est plus inex-

plicable encore, il caraclérise le despotisme royal dans des termes tellement appropriés à la manière dont il s’exerçait en Angleterre depuis un demi siècle, que les noms propres devaient venir à l’esprit, sinon à la bouche de chaque auditeur. Seulement, le poêle laissait planer, peut être à dessein, quelque incertitude, lorsqu’il disait que quand les tyrans caressent , il est temps de craindre , qu’ils sont les dieux de la terre, absolus dans le mal, comme Jupiter , et, comme lui , sans contradicteurs ; que, dans le vice, leur loi cest leur volonté, qu’un premier crime en provoque un second, et qu’avec eux la passion sensuelle et le meurtre sont aussi inséparables que le feu et la fumée (1). En entendant ces paroles caractéristiques, l’auditoire pouvait hésiter dans l’application entre Henri VIII et Élisabeth, tous deux dépravés et sanguinaires, mais dans des rapports

(1) Rings are earth’s Gods : in vice lheir law's their will And if Jove stray, who dares say Jove does ill?

One sin, I know, another doth provoke Murder’s as near to lust as flame to smoke.

Act. I, sc. i.

thou knowesl this :

’T is lime to fear, when tyrants seem to kiss.

Act. I, sc. h.

inverses l’un de l’aulre, de telle façon que ce qui distinguait le père, c’était la dépravation, tandis que ce qui distinguait la fille, c’était le besoin de satisfaire sa haine par l’effusion du sang.

Quoi qu’il en soit, cette pièce que Dryden dit avoir été le coup d’essai du nouveau venu et qui, si l’on excepte quelques scènes, comme celle de la tempête au III e acte et surtout celle du V e entre Périclès et sa fille, porte partout l’empreinte plus ou moins visible de l’inexpérience dramatique, celte pièce si élémentaire dans sa conception et dans ses détails, obtint, aussi bien à la lecture qu’à la représentation, auprès des hommes comme auprès des femmes, un succès tellement extraordinaire, qu’il fut constaté non-seulement sur le titre des éditions qui s’en firent, mais même dans les prologues d’autres compositions du même genre. On eût dit que, par un pressentiment qui tenait à des sympathies instinctives, les premiers admirateurs de eet astre encore lointain et presque microscopique , entrevoyaient déjà les premiers rayons de la lumière resplendissante dont il devait se couronner à son méridien. Le fait est que c’était un phéno-

mène vraiment nouveau qui apparaissait sur cet horizon assombri ; mais c’était mieux qu’un phénomène littéraire, et le rôle de ceux qui saluèrent ainsi sa première apparition avait plus d’un rapport avec celui de notre jeunesse dorée après la Terreur. De même qu’on eut à Paris le bal des victimes, on eut à Londres le spectacle des victimes, et ce spectacle, bien- autrement réactionnaire, se donnait sous les auspices du plus grand génie de son pays et de son siècle, pour ne rien dire de plus !

Dans le drame de Titus Andronicus , la réaction était plus religieuse que politique, et elle revêtait des formes tellement inusitées qu’on serait tenté de croire à une connivence mystérieuse ou à quelque patronage assez puissant pour rassurer le poète et ses copropriétaires contre les conséquences possibles de ses allusions. Il y a dans le V e acte plusieurs scènes tellement surchargées d’atrocités , qu’elles n’inspireraient au lecteur que du dégoût, si son attention n’était pas captivée par un dialogue qui, jeté au milieu de cette série de meurtres, devait faire l’effet d’une perle tombée dans une mare de sang. Pour comprendre

toule la portée de ce dialogue, il faut savoir qu’il y a dans cette pièce, dont l’invention d’ailleurs n’appartient pas à Shakespeare, un personnage nommé Aaron, constitué de manière à former une sorte d’idéal de dépravation et de férocité. Non-seulement il a commis tous les crimes imaginables, mais il regrette, en mourant, que la mort vienne lui ôter la jouissance d’en commettre davantage, et il maudit comme des jours perdus ceux où il n’a pas attenté soit à la vie d’un homme, soit à l’honneur d’une fille, ou bien, à défaut de ces exploits de premier ordre, accusé quelque innocent ou commis quelque parjure. Pour obtenir de lui cette confession sans repentir, il a fallu lui jurer que son enfant en bas âge ne sera pas enloppé dans le châtiment paternel. Lui qui se vante de ses innombrables parjures, il est réduit à demander à Lucius, que le poète revêt de toutes les qualités chevaleresques, piété, loyauté, bravoure, il est, dis-je, réduit à lui demander la garantie d’un serment, et Lucius lui répond :

« Par qui jurerai-je, tu ne crois pas en Dieu?

« Eh ! qu’importe que je n’y croie pas, ré-

« plique Aaron, comme, en effet, je n’y crois « pas ? Mais je sais que tu es religieux et que tu « as en toi une chose qu’on appelle conscience « avec je ne sais combien de manies et de cé- « rémonies de papiste que je t’ai vu observer « scrupuleusement ; par toutes ces raisons, je le « presse de jurer (1). »

Qu’on se figure l’effet que dut produire une telle hardiesse sur un auditoire qui n’avait encore entendu rien de pareil, du moins sur la scène, et dont la composition, si elle était conforme à nos conjectures hasardées plus haut, se prêtait naturellement aux manifestations les plus sympathiques, mais aussi les plus compromettantes.

Une hardiesse d’un autre genre, tentée dans cette pièce pour la première fois et renouvelée à plusieurs reprises, avec une insistance tou-

(1) Who should I swear by ? ihou believ’st no God ; That granted, how can’st thou believe an oath? Aaron. What if I do not? as indeed I do not;

Yet for I know thou art religious And hast a thing within thee called conscience With twenty popish tricks and ceremonies Which I hâve seen lhee careful to observe, Therefore I urge thy oath.

jours croissante, sous les formes les plus variées et avec un accent de plus en plus pathétique, fut celle qui consistait à chanter la clémence comme la vertu royale par excellence, et à prêcher, sous des termes couverts, la pitié pour les persécutés et la tolérance pour leur culte inoffensif. Comment ne pas reconnaître le sens et le but de celte généreuse prédication dans ces quatre vers magnifiques qui valent à eux seuls tout le reste de la pièce :

« Roi, que tes pensées soient royales comme « ton nom. L’aigle permet aux petits oiseaux « de chanter, et peu lui importe ce que signifie « leur chant ; car il sait qu’il ne faut que l’ombre « de ses ailes pour mettre fin à leur mélo- « die (1). »

Dans le discours de Tamora à Titus, l’appel est plus direct et sans métaphore :

« Ton ambition est-elle d’approcher de la

(1) King, be thy thoughts impérial like thy name.

Is the sun dimmed lhat gnats do fly in il?

The eagle suffers littlo birds to sing

And is not careful what they mean thereby

Knowing, lhat with the shadow of his wings,

He can at pleasure stint their raelody.

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