‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 122 sur 127 · Lanfrey, Histoire de Napoléon I«», t. II, p · texte numérisé non relu

Lanfrey, Histoire de Napoléon I«», t. II, p

» s'en va ; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à espérer > pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, c'esi » qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qm ^ c passe au sérieux. » Mais chez Chateaubriand la forme, qui est toujours grave, emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable humour j et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré incompatible avec ce genre d'esprit.

Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas le moindre grain d'humour. Stendhal en a un peu plus, et il en affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans affectation. Vhumour^ chez ce parfait écrivain, est sévèrement mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais Vhumour au plaisir que prend l'auteur de Lokû et de la Vénus d'Ille à déconcerter le lecteur niais.

Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon sentiment, le dernier mot de Vhumour^ en ce sens qu'elle nous fait toucher du doigt la limite extrême que Vhumour ne peut pas dépasser et où il confme au scandale :

« Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre; seulement il lirait de loin, et, novice encore dans le maniement des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains, et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières cartouches et faisait tète aux assaillants. Le coup partit, le garde suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé, l'engageait à le reprendre et à continuer : « Non, répliqua-t-il, ce ne sont pas mes opinions *. d

i. Séance de TAcadémie française du 8 janvier 1874. Réponse du directeur. M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.

PHILOSOPHIE DE L'HUMOUR. i89

Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non point égaler à un tel paradoxe d'humour ^ mais lui comparer dans une cerlaine mesure, c'est une hisloire, extraite par Bayle des Aventures de Charles d'Assouc^^, d'un voleur qui se contentait, le jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le manteau, « en considération, disait-il, de ce que je viens de communier et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui. »

Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est trop exclusivement classique une bonne définition de l'fewmour; on en chercherait vainement une dans Sainle-Bcuve, qui n'a jamais su goûter qu'à moitié Rabelais. Pour comprendre comme il faut l'fewmowr, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article du Temps (24 mai 4870) recueilli plus tard dans la cinquième série de ses Études de littérature, il a défini le mot aussi complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.

Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de V humour y il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise s'est toujours fort peu souciée d'esthétique ; les faits l'intéressent plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du xviii* siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir vraiment Vhumour une seule fois. Carlvle aussi s'en est tenu à une définition partielle. M. Taine, dans son Hisloire de la littérature anglaise, a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères extérieurs de Vhumour, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce genre d'esprit et de talent.

En Allemagne, la Poétique de Jean-Paul, livre extravagant et obscur, est le vrai code de Vhumour, et plusieurs chapitres des admirables Reisebilder d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux. — Le grand sens de Hegel a condamné Vhumour avec la dernière sévérité. Il y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La subjectivité infinie, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable excès. L'/^umowr, c'est la personnalité de l'artiste

gooflée, débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde luimême comme le personnage le plus important et le plus intérêt sant de ses écrits, ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne d'intérêt. Il est V alpha et V oméga, le commencement et la fm. Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents. Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur, pas plus de dignité à ses yeux... qu'un vieux balai, un mouchoir de poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit, Timagination, la sensibilité, la grâce et les grâces de l'artiste. Rien de plus rigoureusement juste que cette sentence de condamnation. Mais Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même et n'a pas d'autre foi : non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce n'est ni par vanité ni par orgueil ; c'est pour l'anéantir, elle aussi, sur les ruines de l'univers.

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