‹ Shakespeare et son œuvreChapitre 47 sur 93 · HAMI.KT · texte numérisé non relu

HAMI.KT

L'arme empoisonnée dans ma main ! Alors, poison pour poison. Meurs, damné scélérat. Tiens, bois! Voici qui nous unit tous deux! tiens! (i.e mi mcun.)

l.i: AUTES.

\)hl il a ce qu'il mérite! Hamlet, avant que je meure, liens, prends ma main et en même temps mon amitié : je te pardonne ! (Ltarics meurt.)

n VMI.ET.

Et moi aussi! Oh ! je suis mort, Uoratio, adieu!

noRATlO.

Non! je suis plus un Romain antique qu'un Danois. 11 reste encore ici du poison.

HAMLET

Au nom de notre amour, je te somme de le jeter. Oh! li, Uoratio! si tu meurs, que de calomnies tu laisseras après toi! (}uelle langue pourra dire l'histoire vraie de nos morts, si ce n'est d'après ton re-

IIAMLKT. '211

cit? Oli 1 l(j cœur me manque, Iloraiio. Mes yeux ont perdu la vue, ma langue la parole : adieu, Horatio! I.e ciel reçoive mon âme! (uamict m-urt.)

Entrc:it VOLTKM.Vn et les A M H A S S A I) U I H S

I)' ANC. I.KTI RRE.

r.nirc 1' 0 R T I .N D R A S avec >a suite.

1 op. Il \ HRAS.

OÙ est ce speclacle sanglant

Il ou AT lu.

Si c'est un malheur ou un prodige que vous voulez voir, regardez celte scène iragifjue.

Foirn \nuAS.

Oh! impérieuse mort ! que de princes tu as tués tout sanglants d'un seul trait!

LES \M r. A ss m>i;i:r s.

!/• message que nous avons rapporté d'Angleterre, à quels princes le communiquerons-nous? 0 événements inattendus! Malheureux pays!

lion \ » lo.

Prenez patience. Je montrerai au public entier le commencement de cette tragédie. (Ju'un échafaud

-2\i SHAKSl'KMU:,

soit dressé sur la place du uiarclié. et (|ue l'élile du monde soit là pour eutendce riiistoiie la plus triste que jamais mortel ait pu raconter!

Voilà Ilamht. la tragédie de Shaksj^eare, qui fonda sa réputation à l'âge de vingt-deux ans.

Tous les caractères de son prodigieux génie y sont en germe, et il ne faut pas s'étonner de la vogue innnense que le public anglais accorde à ce drame.

Premièrement, bien qu'un très -grand poëte, Marlow, eût imité la légende allemande de Fauat . rajeunie et complétée depuis, de nos jours, par GaHlie, une tragédie anglaise d'une immense beauté, HamJet, était aussi neuve sur le thécàtre de la Cité de Londres que les traditions de l'extrême nord de l'Europe.

Secondement, le drame d'IIamlet, bien que la légende française de Belleforest en eût, comme on l'a vu, fourni la première idée à Shakspeare, était entièrement inventé par l'auteur anglais. Trois grandes pensées, pensées bien profondes pour un'^ si jeune homme, en composaient le fond :

Un roi secrètement criminel, criminel d'amour, ^ criminel d'ambition, cachant son crime même à son épouse, et couvant sur son trône et dans son lit

IIWILKT. 21.1

usui|)(^^'s le remords rongeur de son doublo attentat découvert à la fin par un beau-fils en (lénieiice.

La faiblesse d'une femme, d'une reine; qui se donne par amour au meurtrier de son premier mari , sans savoir positivement et sans vouloir approfondir si son second mariage est innocent ou coupable; rpii n'est retenue à la conscience que par cet amour naturel des mrres pour Ifurs fils, et qui ne se résout qu'on mourant à d«'cliirer le voile transparent qui lui dérol>e encore le forfait auquel elle i)arlicipe presque innocemment. Situation complexe, dramatifpie, doublement int«'*ressante, (\m laisse pondani, toute la pièce llotter le cœur du sj)ectateur de l'horreur à. la pitié , sans que le cœur puisse jamais se reposer dans une aversion ou dans une miséricorde comj)lète,

Knfin cette feinte folie d'IIamlet, caressé par le perfide assassin de son père, soupçonnant le crime qui l'en a privé, ne voulant pas avouer ses soupçons, de peur de se dévouer lui-même à la même mort ; instruit enfin par l'apparition vengeresse, n'avouant son secret qu'à quelques amis sûrs, continuant de feindre la folie pour tous les autres, et revenant, comme la vengeance divine, sur ses pas, pour subir la double faialité de sa destinée, comme nifurtrier du roi et comuïe victime !

Certes, voilà une tragédie tragique j)ar ellemême et qui n'aurait pas besoin d'un po«'te pour l'érrire ; il suffirait qu'im |)oëte l'eut courue!

214 SIIAKSPEAni:.

Mais ici c'est le même poëte qui l'a conçue et qui l'a écrite; ajoutons : qui l'a jouée, car tous les biographes du temps s'accordent à dire que bien que Shakspeare fût un acteur médiocre , cependant il ne fut jamais égalé dans le rôle de cefontôme d'PIamlet.

Et voyez quelle étonnante audace dans le rôle capital et fondamental de l'apparition surnaturelle de ce fantôme révélateur ! Qui aurait jamais pu connaître ce fatal secret ? L'apparition d'un fantôme en pareil cas était d'ailleurs parfaitement conforme aux idées et même aux croyances du temps. C'était le merveilleux théâtral fout autant que le merveilleux religieux, tant les spectateurs étaient convaincus d'avance de ces rapports presque quotidiens entre les deux mondes, le monde visible et le monde invisible.

Aussi voyez avec quelle infaillible confiance et avec quelle souveraine habileté le poëte crédule luimême pose l'apparition au seuil même de son drame, et comme il en fait tout de suite hardiment le nœud de sa pièce qui attachera jusqu'à la dernière scène 'le spectateur. C'est le coup de génie ; c'est là qu'on reconnaît dès le premier pas l'inventeur.

HAMLLT.

A l'exception des deux ou trois scènes «'pisodiqnes dans lesfjuelles le poëte, pour amuser son public et pour railler lo théâtre denfants qui faisait courir Londres, sort df son sujet et donne des conseils rritiques admirables à ses collèp:ues, tout marché au but sans déviation : c'est partout la reine perplexe entre l'innocpuce et la criminalité de son second mari, entre l'amour maternel pour Ilamlet et la pitié pour ce malheureux enfant: entre les menaces et les tendresses de ce fds: entre l'amour et la haine du roi. C'est partout l'aversion de ce roi contre le fils de la reine, l'envie d'en être délivré, le désir de le rattacher à lui et l'impossibilité de lui inspirer des sentiments conformes à ses intérêts: enfm c'est toujours Hamlet instruit à demi par le fantôme, cherchant la vérité tout entière, la découvrant dans Iftrouble du roi devant les comédiens qui lui jouent en face son propre crime, et se décidant, quoirpu* à regret, à ven;:^er son père, en entraînant sa malheureuse mère dans une seconde trahison, jusqu'au moment où tous his fds d.^ cette quadruple consi)iration se confondent, se nouent et so dénouent dans une scène où l'espace et le jour manquent. Conspi-

216 SIlAKSPEARr..

ration du roi avec Léartes pour tuer Ilamlet; conspiration de Léartes pour venger le meurtre aveugle de son père par Hamlet; conspiration d'IIamlet avec lloratio pour tuer le roi, et enfin conspiration de la reine contre son criminel époux et contre elle-même en buvant le poison préparé par son mari contre son fils; meurtre général où tout le monde meurt et a besoin de mourir, pour sortir de cette épouvantable situation !

Mais remarquez combien le poëte est poëte, et combien il mêle de pitié à l'horrible dans ce chaos de crimes qui ne serait qu'une boucherie igno])le si une figure céleste et punie pour son innocence et pour son amour ne venait , comme un rayon de lune sur un charnier, répandre une lueur douce sur cet amas d'horreurs. Nous voulons parler d'Ophélia, de cette charmante enfant, sœur de Léartes , qui soupçonne que la folie d'Hamlet n'est pas incurable , peut-être pas même sincère , qui l'aime à tout risque, fou ou sage, qui espère toujours le ramener à la raison, et qui, lorsqu'elle en perd définitivement l'espérance, perd elle-même la raison , tombe dans le délire le plus touchant et meurt lentement ensevelie par l'eau du ruisseau, sous les branches des saules. Les ro-

IIAMLKT. -217

niances moitié sensées, moitié folles qu'elle soupire en mourant arrachent des larmes involontaires à tout l'auditoire. Ou y sent non pas l'accenl déchirant du désespoir, mais un arrièrc-poùt do la déception et de la douleur, quand elle a découvert que son amant a tué derrière la tapisserie son vertueux père, et que, lors même qu'Hamlet recouvrerait la raison, elle ne pourrait jamais être à lui.

(Ju'ou remarque aussi combien ce jeune poëte de vingt ansest instinctivement profond dans l'étude de la démence, et condiien il en conçoit véritablement le langage en donnant à Ophélia des notes gaies et même erotiques, mêlées de quchfues notes plaintives qui remontent au crcur on ne sait pourquoi; sublime inconséquence de la raison perdue qui retrouve par hasard sa douleur sur la route du souvenir égaré.

Enfin quel autre qu'un grand poëte naissant pouvait attendrir cet horrible tableau en y répandant ces teintes amoureuses et désolées roiumenrant par la naïveté, continuant par la tendresse et finissant par le plus touchant suicide ?

Oiiant à la scène des paysans creusant la fosse d'Ophêlia avec cette indiiï<'renrf' d'habitude qui joue

218 SHAKSPKARE.

avec la inontiiro quand la perle est brisée et évanouie, on peut dire que la scène est trop profondément creusée i)0ur le théâtre grec, latin, espagnol, italien, français; mais pour le théâtre anglais elle est merveilleusement adaptée au génie pensif et philosophique de ce peuple. C'est Bossuet en action dans le dernier mépris des vanités humaines ; c'est Pascal jetant le dernier cri sur la misère des hommos; la dérision de la mort et du désespoir, la moquerie de soi-mênie donnée en spectacle à l'homme qui triomphe aujourd'hui, qui sera demain une relique de son propre néant ! On ne va pas plus loin dans le vide. Fouiller la terre jusque dans les replis du cimetière pour lui redemander la pourriture du cadavre qui fut hier un grand homme; dire le niot cruel, mais le mot juste sur ce qui n'a plus de nom diins inœune langue; mettre ce mot non pas sur la langue d'un prêtre ou d'un philosophe , mais sur les lèM-es naïvement grossières d'un manœuvre; arracher la philosophie du cri de la nature ou de l'éclat de rire de l'indifférence: voilà, et surtout à vingt ans, le symptôme souverain du génie !

Ce fut la première apparition de Shakspeare.

Et la fameuse contemplation poétique et lyrique de ce grand homme dans la même pièce : to be or nol lo be, être ou ne pas Cire, voilà la question! Qui jamais s'éleva plus haut et descendit plus profond dans la pensée humaine? Cette contemplation n'estelle pas restée proverbe chez tous les peuples ?

II\MLI.T. 210

Sliakspoarf n'a-i-il pas donné là \o mot au i^emv humain ? Que peut de plus un suprême poëte?

Wll

Certes ni l>cl)yl(% ni Corneille, ni Racine n'auraient écrit Iliimlet sur le type du fils de l'ouvrier de Stratford-sur-Avon. On sont dans les premiers un art raffiné dans le plan et dans l'expression qui défie l;i critique et qui se produit devant l'élite des peuple> assemblés, pour laisser dans rimafji;ination des hommes des modèles immortels de la beauté des langues. C'est le beau ! c'est le Midi de l'Kurope.

On sent dans le second l'improvisation brûlant»et rapide de l'homme du Nord qui iL^nore ces raflinrments mélodieux do la Grèce et de la Krance, et qui cherche au hasard dans les légendes de la mer Ciaciale ou dans les nouvelles de 1" Italie du moyen âge des sujets terribles ou touchants de drames pour plaire à son peuple encore enfant. Certes, la perfection de l'auteur anglais est moins grande en masse: mais l'émotion de son drame monte par instants |>lus haut. Il y a loin de V Athnlic de Racine à Rninro et Juliette, à llawlrt ou à Macbeth de Shakspeare ! il y a la distance de la perfection souveraine à la verve accidentelle. C'est moins beau, mais c'est plus fort, et surtout c'est plus vrai.

'2-20 SIIAKSPl'lARE.

La rcrrc, ce mot mystérieux qui veut dire le génie en liberté, voilà le caractère de Sliakspeare. Vous la sentez partout, elle vous éblouit, elle vous entraîne, elle vous arrache tantôt ces cris d'enthousiasme qui se perpétuent de génération en génération chez le peuple témoin de ces prodiges, tantôt ces rires sortis de la nature, qui mêlent plusieurs impressions à la fois dans l'âme humaine, au risque d'allaiblir l'impression tragique par le contraste du rire et des pleurs, tantôt ces méditations philosophiques qui élèvent le spectateur de l'émotion spéciale à laquelle vous l'avez convié , jusqu'à cette émotion générale, impersonnelle, tj-anscendante , qui fait de lui un contemplateur impartial du crime et de la vertu sur la scène du monde. Lequel est le plus beau de ces deux arts ? Osez le dire ; quant à moi, je ne l'ose pas. Si l'on me demande : Où trouvez-vous le plus d'art dans Racine ou dans Shakspeare ? A coup sur je vous répondrai dans Racine. Racine a su choisir, Shakspeare ne le sait pas. Mais où trouvez-vous le plus de nature ? Je réponds sans hésiter : dans Shakspeare.

Il ne faut donc pas comparer; il faut admirer des deux parts.

Les Grecs avaient raison de placer au-dessus de tout Eschyle, Sophocle, Euripide.

Les Français ont raison de ne placer personne audessus de Corneille et de Racine.

Les Anglais ont raison de préférer Shakspeare à

HAMLlVr. 2-21

tout ce qui a conçu et écrit le drame moderne avant et après lui.

Ce peuple indépendant était né pour admirer Shakspeare.

Ce poëte indépendant (peut-être par ignorance) était né pour charmer ce peuple.

Tout le monde a rai^^on ; mais pour le reconnaître, il faut s'élever plus haut que les écoles classiques ou romantiques, et se placer aux i)oints de vue divers des peuples policés et des peuples naissants : lantique génie et le génie moderne.

Il faut considérer surtout dans l'écrivain de drame non la perfection seulement, mais l'abondance.

Or, sous ce rapport, la supériorité du poëte anglais est incontestable. Justesse, abondance, universalité sont les trois caractères de ce grand homme !

Ces deux génies, le génie tragique et le génie comique, n'ont jamais été réunis dans le même homme avant Shakspeare. Ni Eschyle, ni Sophocle, ni Euripide dans l'antiquité grecque, ni Corneille, ni liacine dans la littérature française, n'ont été doués par la nature de ce double esprit qui dans le poète tragique se plonge dans l'abime des douleurs humaines pour arracher au cœur humain les derniers cris du désespoir, et qui observe avec une malicieuse attention les phénomènes du ridicule pour arracher le rire naïf et moqueur aux spectateurs de l'esprit humain. « Du sublime au ridicule il n'y a qu'un i)as, >. disiif h Varsovie, en se mo-

•J-2'2 SllAKSl'EAlli;.

(juant de son désastre, le plus mén^orable acteur du drame en action de nos grandes guerres. — Cela n'était pas vrai, ou du moins cela n'était vrai qu'aux yeux de la philosophie et de l'histoire. Mais en général ces deux esprits s'excluent l'un l'autre dans ceux ([ui donnent au monde le spectacle de luimême. L'esprit qui contemple les grandes catastro- ])hes et qui trouve du sang et des larmes dans cette contemplation est précisément le contraire de l'esprit analytique (jui surprend les secrets du comique dans les caractères et qui en fait jaillir la comédie, cette dérision de l'homme par l'homme. Shakspeare seul, par la prodigieuse multiplicité de son aptitude à tout observer et à tout rendre, a pu créer de la même main le type d'IIamlet et le type aussi immortel de FalstalT, ce fanfaron de toutes les qualités qu'il aflecte et qu'il désavoue à l'instant où il les aflecte, par la versatilité honteuse de son caractère. Aucune comédie ancienne ou moderne, sans en excepter Molière, l'artiste le plus parfait, quoique non le plus grand de notre littérature, n'a créé et mis en action un personnage aussi profondément comique que Falstafl". Shakspeare n'aurait inventé que ce chef-d'œuvre qu'il lutterait avec Molière et qu'il ne lui serait pas inférieur. Mais l'iiomme qui a conçu la démence feinte d'IIamlet, la folie sincère et mortelle d'Ophélia, la passion de Roméo et de Juliette ne trouvant d'asile que dans le tombeau l'un de l'autre, et qui a écrit les grotesques excentricités de FalstalT

IIAMLKT. in

€t les mille personnalités fantastiques de Caliban et de C\ nibeline, dans ses féeries gaies, variées et poétiques, telles que 1rs Commi^rca de Windsor, la Tnnjui(\ fr Songr d'nnr nfiii d'rfr , cet lioinmi', comme pi)éte, c'est-à-dire comme inrrntr/(r, avait reru du ciel en naissant toutes les clefs du cœur humain. Il le pétrissait à son c;ré de rires et de larmes. On ne peut assister sans stupeur au travail prodigieux de sa composition ; et ce n'était point chez lui indilTércnce, c'éti'ùt un même amour également fécond |iour ai qui caractérise l'Iiomme, le sublime ou le ridicule «gaiement immains; la toute -puissance du génie qui embrasse l'homme tout entier, et qui, jouant de lui comme d'un instrument divers, s'élève après à une i)hilo<o|)hie merveilleuse qui l'égale à Pascal après l'avoir égalé à .Molière.

En considérant sous cet aspect Shakspeare, il est impossible d'accuser les Anglais de prévention nationale et de ne pas reconnaître que la providence des peuples leur a fait en lui le plus beau présent qu'elle puisse faire aux sociétés humaines : un poëte i)our illustrer leur nation !

\ \ Il I

Kt pourquoi ce grand homme s'est- il emparé ainsi de tout ce peuple? C'est qu'il n'était pas seu-

-2ii SIIAKSPEARE.

Icment un faiseur de drames , mais tout à la fois un souverain philosophe et un souverain poëte.

Yoyez ses livres de poésie pure , tels que ses sonnets dignes de Pétrarque et ses poëmes qui l'auraient égalé au Tasse, si la fortune adverse lui eût laissé le loisir de n'écrire qu'en vers rimes au lieu de le contraindre à écrire en prose ou en vers blancs , avec la précipitation que le public demandait à son génie.

Ajoutez à ce travail incessant les études tardives qu'il était obligé de faire pour trouver, soit dans Plutarque, ce résumé vivant de l'histoire antique, soit dans l'histoire de l'Angleterre, qu'il faisait revivre pour le peuple, soit enfin dans les légendes italiennes de son temps, des sujets de drames ou de tragédies propres à intéresser son public, sans compter les tragi-comédies, les féeries, les innombrables fantaisies de son imagination, telles que Macbeth, Roméo, le roi Lear, Hamlet, Olhcllo, Jules César, Cléopâtre, le Songe dune nuit d'été, la Tempête, Cymbeline, les Com?nères de Windsor, l'Histoire tragique de toute l'Angleterre, etc. Chacune de ces pièces sérieuses ou légères mériterait de nous

HAMLKT.

une analyse qui nous découvrirait des iieautés ineffables, si la rapidité de. notre travail ne nous obligeait à les nommer seulement. Les nommer, c'est rappeler à l'esprit autant de chefs-d'œuvre qui font des compositions de ce sublime esprit la bibliothèque de tout un peuple.

lîevenons à sa vie; elle fut pleine et courte; elle, n'obtint pas du ciel ces longues années qu'il accorda à Sophocle avec la toute-puissance de son génie qui ne pouvait mourir.

« Le poëte, dit M. Villemain, digne appréciateur des grands hommes, le pof'te en s'éloignant de la jeunesse , en descendant la pente de cette vallée des ans dont parle Othello, ne perdait pas, au milieu de ses agitations de Londres, le souvenir de sa ville natale et de la jeune famille qu'il avait si souvent quittée.

'( Cliaque année, dit-on, et c'est un des rares détails donnes sur lui par sfs contemj)ofains, il allait, dans la belle saison, j)asser qucUpie temi)s à Slratford, près de sa femme, de ses enfants et de son vieux père. Il avait été rejoint par un de ses frères, que son exemple sans doute entraina vers le théâtre,

22li SIÎAKSPEARE.

et qui n'est connu que parées mots : Edmond Shahspearc^ comédien, inscrit sur le registre mortuaire ùe l'église de Saint-Sauveur, dans la paroisse de Soulliwark, où William Shakspeare était logé.

« Le goût du poëte pour les beautés de la nature , son impression si vive des frais paysages de l'Angleterre, indiqueraient seuls qu'il devait chercher le repos des champs. On a supposé toutefois de son temps un autre motif à ses fréquents voyages ; on a conté que , sur la route de son pays, il aimait à s'arrêter dans la ville d'Oxford, à l'auberge de la Couronne, dont l'hôtesse, remarquable par l'élégance et la beauté, devint mère du poëte Davenant. Shakspeare , familier dans la maison , fut parrain de cet enfant, qui lui appartenait, dit-on, de plus près, et qui, dans la suite, mit un singulier amour-propre à se vanter de cette descendance. On concevra mieux, d'après cela, le zèle du royaliste Davenant pour le républicain Milton : c'était sans doute à ses yeux une double dette de parenté poétique.

« Quoi qu'il en soit,- il semble que des motifs plus sérieux conduisaient Shakspeare dans le comté de Warvvick, et que, malgré les distractions de la vie comique, il eut de bonne heure cet esprit de retour qui lui fit quitter Londres à cinquante ans, pour se retirer dans sa ville natale et dans sa famille. On le voit, dès 1597, acquérir à Stratford une grande maison qu'il fit en partie rebâtir, en la nommant Nevc- Place. En 1602, il achète, sur la paroisse de Strat-

. II \ M m; T. *JJ7

ford, un lot de cent sept acres de terre qui venait rejoindre sa maison. Plus tard, il prend, pour une somme ass^z forte, la moitié du bail des dîme>; de la même paroisse. Il possédait en outre plusieurs petits domaines, vergers, jardins, non-seulement à Stratford, mais à Bushaxton et à Welcombe, villages du comté de Warwick. Selon toute apparence, il a\ait ainsi transporté dans son pays le profluit de sa fortune théâtrale et des libéralités qu'il avait rerues de quelques grands de la cour, et surtout de lord Southampton. n

« A trente-cinq ans jaimais encore, » a dit Montesquieu. Shakspeare aima plus tard; et, dans ses sonnets, qui sont, à tout prendre, les seuls mémoires de sa vie, il se plaint de vieillir en se laissant tromper.

« Croyant faussement qu'elle me croit jeune, » dit-il, « bien qu'elle sache que les meilleurs de mes jours sont passés, j'ajoute foi naïveni' nt à sa langue mcnteusi.' : et des deux côtés on fausse la vérité. »

« Quand cinquante ans amvèrent cependant , le poëte, dans toute la force de .son génie, dit adieu à ces beautés qui lui cachaient son âge : et, se dégageant de la direction du théâtre, il partit pour Stratford, où quelques années auparavant il était allé marier sa fdlf Suzanne, et avait planté dans le jardin de iSen- Place un mûrier longtemps célèbre. Selon

228 SHAKSPEAHE.

toute apparence, c'est dans l'année 161 Zi que Shakspeare quitta ainsi tout à fait Londres; car, depuis lors, il n'est plus nommé comme propriétaire du (^lobe; et, celte année môme, Fletcher donna sur ce théâtre sa comédie de la Dame dédaignemc, où le monologue d'Hamlet et les dernières paroles d'Ophélie sont malignement parodiés.

« Sliakspeare, rentré dans sa ville natale, auprès de sa femme, si longtemps et si souvent quittée, et de ses deux filles, semblait destiné à jouir du repos dans une heureuse aisance : mais ce repos fut court : et il en est resté encore moins de souvenirs que des autres années du poëte. Il fut, dit-on seulement, bien accueilli des gentilshommes du voisinage, alla quelquefois à la taverne de Stratford, et fit une épigramme sur un de ses voisins, riche et vieux gentilhomme, fort de ses amis, mais un peu usurier. On voit encore , par les actes publics du temps, qu'il eut un procès avec la commune de Stratford pour une question de clôture, et qu'en 1616 il maria sa seconde fille Judith, qui avait passé trente ans. Cette même année, le 23 avril, jour anniversaire de sa naissance, Shakspeare mourut, à cinquante - deux ans révolus. Ce même jour, "23 avril 1616, expirait un autre moraliste inventeur, Cervantes, vieux et pauvre, et près de sa dernière heure implorant pour sa famille, par une lettre qu'il n'acheva pas, les aumônes de son protecteur, le comte de Lémos.

« Shakspeare, quoique la mort paraisse l'avoir sur-

HAMLET. 2J0

pris, laissait un testament écrit de sa main << en parfaite santé de corps et d'esprit, » dit-il au commencement de cet acte daté du 25 mars 1616, Dans ce testament fait au nom de Dieu, il déclare d'abord qu'espérant et croyant avec certitude participtM" à la vie éternelle, par les seuls mérites de Jésus-Christ son sauveur, il confie son âme au^ mains de Dieu son créateur, et son corps à la terre d'où il est formé; puis il dispose, en bon ^entillionmie anglais, de son bien, assez considérable pour le temps. Après avoir complété la dot de sa fille Judith, fait divers legs d'argent et de meubles à sa sœur Jeanne, aux enfants de sa sœur et à quelques amis, donné dix livres sterling aux pauvres de Stratford, il laissa la grande part de ses biens, sa maison et toutes ses terres à sa fille aînée Suzanne, et, après elle, au fils aîné de Suzanne, puis aux héritiers mâles de ce fils; puis, à leur défaut, au second fils mâle d<^ Suzanne, et aux héritiers mâles de ce fils, renouvelant cette disposition conditionnelle jusqu'à sept fois: et, à défaut de tout héritier mâle, substituant ensuite lesdit,s biens à sa nièce Hall, au fils de cette nièce, et enfin à sa seconde fille Judith. Deux dispositions sont encore à remarquer dans cet acte: l'unr est un souvenir do Shakspehre pour son ancienne profession de comédien, l'autre pour sa fcimne :

« Jp donne et lègue, dii-il, .1 mes camarades John Ileminge, Hichard Burbage et iburi Condell, trente-

six schellings pour leur acheter des bagues; » et plus bas : a Je donne à ma femme mon meilleur lit de couleur avec la garniture. »

(( Enfin Sliakspeare institue pour exécuteurs testamentaires son gendre John Hall et sa fille Suzanne. Hall, auquel Shakspeare avait marié sa fille bienaimée, était un médecin qui devint célèbre dans la suite et qui publia une espèce de Clinique, longtemps estimée, où, dans mille cas de pratique énumérés et décrits par lui, on ne chercherait aujourd'hui qu'un seul cas, dont malheureusement il ne parle pas, la maladie de son beau-père Shakspeare. Mais souvent l'homme de génie n'est pas deviné par les siens; et souvent aussi l'homme qui écrit ne se doute pas de quoi la postérité serait curieuse.

(( Milton, quelques années après, lui fit en vers cette immortelle épitaphe :

« Quel besoin a mon Shakspeare, pour ses os véné- « rés, de pierres entassées par le travail des siècles? « Quel besoin que ses saintes reliques soient cachées « sous une pyramide qui monte jusqu'aux cieux? « Fils chéri de la mémoire, grand héritier de la « renommée, que t'importent ces faibles témoignages a de ton nom? Toi-même, dans notre admiration et « dans notre stupeur, tu t'es bâti un monument de « longue vie, tandis qu'à la honte de l'art qui tract vaille lentement tes vers coulaient faciles, et que « chacun, dans les pages de ton livre sans prix,

HA ML ET. 23

« recueillait avec une impression profonde ces vers <i inspirés. Alors toi, dans l'étourdisscnient dont tu <i frappais notre imaa;inalion , tu nous as rendus (( marbre par trop d'ellbrt pour concevoir; et, ainsi (( enseveli, tu reposes dans une telle pompe, que los (( rois, pour un tombeau semblable, ambitionneraient <( de mourir ! ■»

Voilà le sentiment que le premier poëte ('pique de la Grande-Bretagne ne craignait pas de vouer en versa celui qu'il appelait viou Sliakspeare ! Voilà ces mômes vers retrouvés, traduits et avoués en prose par un des premiers littérateurs de la France ! Que veut-on de plus? La jioslcrité emprunte des voix immortelles quand eile veut immortaliser un entant de la terre.

De tels juges consacrent à jamais un nom.

Il eut de grands défauts de goût, sans doute; mai? il est aisé de voir que ces défauts furent des complaisances forcées à son rustique parterre, et «pie quand il écrivait pour lui-même ou poin- la cour, ou pour son ami lord Soulbampton, toute cette popularité disparaissait, et que s'il y avait quelque chose à lui nprocher, c'était au contraire le raflinement par trop pn-cicux de son génie trop italianisé. Que l'on se mette à la place de ce grand liommn obligé, le jour, d'écrire ses pièces pour un auditoire de matelots dans une auberge de faubourg, cl, le soir, des vers courtisans pour les personnages

les plus délicats d'une cour infectée d'italianisme.

Et cependant il n'était point courtisan de caractère. Son esprit lut trop viril pour plier sous la fortune. Il fut plutôt un peu licencieux dans sa première jeunesse et fit quelques légères injures à la fidélité conjugale. Sa femme, fille d'un fermier des environs de Stratford-sur-Avon, était plus âgée que lui ; il l'oublia quelquefois, il ne l'abandonna jamais. 11 amassa sou par sou une assez jolie fortune indépendante qu'il lui rapportait cà la fin de chaque année, et dont il accrut la maison et le petit domaine de sa famille. Il se retira dès qu'il le put, pour jouir auprès de sa femme et de ses enfants du loisir paisible et honoré qu'il avait glorieusement acquis par ses travaux. Il eut quelques légèretés, pas un vice; il fut jeune, jamais débauché. Sa famille et ses concitoyens le pleurèrent, et le mûrier qu'il avait planté ombragea sa tombe.

Heureux les hommes qui vivent et meurent ainsi sûrs de leur vie par l'estime et l'affection de leurs concitoyens, sûrs de leur mémoire par leurs œuvres!

Son œuvre à lui fut mêlée , nous en avons dit les raisons ; mais l'homme fut immense, et, tout pesé, il y en eut de plus parfait ; y en a-t-il eu de plus grand ?

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