LODOVICO
L'autre est une lettre de reproches trouvée aussi dans la poche du mort, que sans doute Roderigo voulait envoyer à ce damné scélérat , mais il paraît que dans l'intervalle lago est survenu et l'a satisfait.
OTHELLO
0 le pernicieux drôle ! Gomment, Cassio, avez-vous eu ce mouchoir qui était à ma femme ?
CASSIO
Je l'ai trouvé dans ma chambre; et lui-même vient d'avouer à l'instant qu'il l'avait laissé tomber pour le projet spécial qui a réussi selon ses désirs.
OTHELLO
0 fou ! fou ! fou !
CASSIO
En outre, dans cette même lettre, Roderigo reproche à lago de l'avoir poussé à me braver sur la place
OTHELLO. .;il
de garde. VA tout à Iliourc encore, quand on le croyait mort depuis lonj^tenips, il a dit qu'Iago l'avait aposté et quiago l'avait frappé.
LOIxtVICO, à Othello.
Vous allez quitter cette chambre et nous suivre. Votre pouvoir, votre commandement vous sont cidcvés, et c'est Cassio qui gouverne à Cliypn*. (Juaiit à ce gueux, s'il est quelque savant supplice qui puisse le torturer en le laissant vivre longtemps, il lui est réservé, (a othciio.) Vous, vous resterez prisonnier jusqu'à ce que la nature de votre faute soit connue du sénat de Venise... Allons ! qu'on l'emmène!
(•TIILLLO.
Doucement, vous! Ln mot ou deux avant que vous partiez ! J'ai rendu à l' l'état quelques services, on le sait; n'en parlons plus. .le vous en prie, dans vos lettres, quand vous raconterez ces ftiits lamentables, parlez de moi tel que je suis ; n'atténuez rien , mais n'aggravez rien. Alors vous aurez h parler d'un liomme qui a aimé sans sagesse, mais qui n'a que trop aimé ! d'un homme peu acce.ssible k la jalousie, inais qui, une fois trava'dlé par elle, a été entraîné ju.sq.>'au bout! d'un homme dont la main , comme celle du Juif immonde, a jeté au loin une pcrli^ plus riche que toute sa tribu ! d'im homme dont les yeux vaincus, quoique inaccoutumés à l'attendrissement.
312 SIIAKSPEAHE.
versent des larmes aussi abondamment que les arbres arabes leur gomme salutaire! Racontez cela, et dites en outre qu'une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un Vénitien et insulter l'État, je saisis ce chien de circoncis à la gorge, et le
frappai ainsi, (n so perce de son épée.) LODOVICO.
0 conclusion sanglante !
CRATIANO.
Toute parole serait perdue.
OTHELLO, s'affaissant sur Desdcmona.
Je t'ai embrassée avant de te tuer... 11 ne me reste plus qu'à mourir en me tuant sur un baiser! (n expiro
en l'embrassant.)
CASSIO
Voilà ce que je craignais , mais je croyais qu'il n'avait pas d'arme ; car il était grand de cœur !
LODOVICO, à lago.
0 limier de Sparte , plus féroce que l'angoisse , la faim ou la mer, regarde le fardeau tragique de ce lit ! Voilà ton œuvre ! . . . Ce spectacle empoisonne la vue !
Qu'on le voile! (On tire les rideaux sur le lit.) GratiaUO,
gardez la maison , et saisissez -vous des biens du More, car vous en héritez, (a cassio.) A vous, seigneur
OTHELLO. :}I3
gouverneur, revient le châtiment de cet infernal scélérat. Décidez l'heure, le lieu, le supplice... Oh! qu'il soit terrible ! Oiiant à moi, je m'embarque à l'instant et je vais au sénat raconter, le cœur accablé, cette accablante aventure, nu sortent.)
Il ny a rien dans tout cela qu'une horreur phy>ique. On n'est pas poëte pour si peu; les bouchers feraient à ce prix les plus grandes tragédies du monde.
Les pièces historiques de l'histoire d'Angleterre L^ont très-supérieures kOlhcllOy selon moi.
Les pièces imaginaires ou de pure fantaisie sont des mélodrames tour à toiu* amusants ou terribles, (lui donnent du génie de l'écrivain populaire une idée transcendante: Mesure pour mesure, les lîêres d'une nuil(l'<f(\ lu rr^v/^r/f surtout. Parcourons rapidement /// Tempête, et voyons quelle fécondité d'imagination!
Voici ce qu'en dit un des écrivains les plus sagaces et les plus réfléchis de r,\cadémie française, .M. de Pongerville.
<( l'rospero, chic de Milan, préférant le saxoir cabalistique à l'art de régner, se laisse détrôner par son frère Antonio. Banni, errant sur la mer avec son
SI'. SlIAKSl'i; AUE.
enfant, la jeune Miranda, Prospère aborde une île déserte, qui appartenait à une espèce de sauvage amphibie nommé Galiban, fils monstrueux d'un génie anéanti par les esprits des airs. Prospero asservit ce Galiban, qui devient son esclave. Dans l'île, un esprit aérien était enfermé dans Pécorce d'un arbre; la science magique de Prospero le délivre. Celui-ci se nomme Ariel, et se consacre par reconnaissance au service de Prospero. Galiban est le serviteur grossier attaché à la terre ; Ariel, pure intelligence, exécute les volontés de son maître dans les airs. Ces deux personnages, par un admirable contraste, représentent l'abrutissement de l'ignorance et du vice et la légèreté vive et brillante de l'intelligence. Miranda, dans son désert, choyée par l'amour de son puissant père, devient à quinze ans une merveille de beauté, d'innocence et de grcàces. Alonzo, parvenu au trône de Naples, son fils Ferdinand, Antonio, l'usurpateur de Milan, et Sébastien, frère du roi, traversent la mer. Prospero l'apprend par son art ; il commande à son serviteur Ariel de soulever une tempête qui jettera dans l'île sa famille coupable. L'ordre s'exécute ; les voyageurs, séparés par le naufrage, sont à leur insu portés sur la rive. Ferdinand devient le compagnon d'esclavage de Galiban ; il est soumis à de rudes travaux. Miranda l'aperçoit; elle le plaint, le contemple et le protège. Inspiré par Prospero lui-même, un violent amour les embrase tous deux. Le roi de Naples, Sébastien, Antonio et
LA TKMPKTE. M:>
lour snit*»prrpnt dans; une autro partie de l'île, suiveillés par des esprits invisibles. Le perfide Antonio conseille à Sébastien de tuer le roi pondant son soninieil. Ariel, envoyé par Prospero, éveille le roi ; les traîtres remettent l'exécution de leur forfait à la nuit suivante. Les voyageurs, pressée par la faim, se pl.icent à une table que plusieurs fantômes avaient couverte de mets: mais Ariel, sous la forme d'une harpie, leur reproche leurs forfait^, leur annonce que les dieux vengent ici le crime qu'ils ont commis envers Prospero; puis il disparaît au bruit du tonniMie. Rien de plus comique que la tentative des matelots ivrognes qui, aidés de Caliban, veulent se rendre maîtres de l'île et dépouiller une seconde fois Prospero qu'ils ne reconnaissent pas. Mais l'omniscicnce de l'ancien duc de Milan déjoue leur complot; il ordonne k Ariel de lui amener tous les autres voyageurs. Alors il se fait reconnaître de ses ennemis, leur pardonne, unit Ferdinand à Miranda, retourm* en Italie avec sa famille heureuse et repentante. Cette pièce est .surtout remarquable par le personnage de la jeune Miranda: les scènes charmantes entre celle-ci et Ferdinand, les paroles solennelles de Prospère, les imprécations de Caliban, création si originale et cependant si poétique, les chants ravis- .«;ant,s d'Ariel, qui ont in.spiré Tn'lhj/ k M. Charles Nodier, offrent le tableau le |)lus varié et le plus animé. « Il existe entre les grands génies de tous les temps et de tous les lieux une certaine ressemblance
de famille qui se transmet à leurs productions. Aiiisi, Miranda rappelle Nausicaa de Y Odyssée, cette royale fille qui descend avec tant de noblesse et de grâce aux plus humbles soins domestiques, et qui, loin de fuir quand l'elTroi disperse ses compagnes, attend l'approche de l'étranger suppliant, parce qu'elle croit voir en lui un malheureux à secourir, et sert ainsi de guide au héros d'Ithaque. La fille d'Alcinoiis prouve qu'il est possible d'associer la grandeur au devoir, et que la simple vertu, la touchante bonté, forment le plus précieux ornement de la femme et le plus digne cortège de la beauté. La Miranda de Shakspeare, aussi noble, aussi pure, aussi ravissante que la Nausicaa d'Homère, n'a toutefois connu d'autre palais que la grotte paternelle, d'autre sceptre que la baguette de l'enchanteur à qui elle doit le bonheur et la vie; mais son cœur a deviné tout ce qui est juste et louable; il est devenu le sanctuaire de tous les sentiments généreux. Avant d'avoir connu des infortunés, l'instinct de la vertu lui enseigne à les secourir. Nausicaa passe avec dignité des marches du trône aux plus pénibles devoirs de famille ; Miranda , de l'obscurité qui enveloppe sa naïve jeunesse, remonte aux grandeurs sans altérer sa candeur ravissante.
« Créée par le caprice d'une imagination sublime, Miranda n'est cependant point placée hors des limites de la nature humaine; bien qu'elle soit placée dans une sphère idéale, ses perfections appartiennent
LA TEMPl'TE. 3l7
à son sexe. Fille du génie, elle en exerce tous les prestiges; objet d'enthousiasme et d'amour, cette indéfinissable merveille apparaît comme un de ces songes ravissants qui, dans l'absence de nos imjiressions habituelles, nous abreuvent de délices que les voluptés de la terre ne reproduisent ]ias. Les perles de la rosée suspendues au feuillage tremblant, la neige éblouissante qui voltige dans l'air, n'échappent pas plus à l'analyse de l'art, que le caractère de Miranda n'échappe à l'analyse de la pensée.
« Dans la sauvage solitude qui la sépare de l'univers, excepté les regards de son père, elle n'eut pour témoins des jeux de son enfance que les hôtes des forêts, les oiseaux, les zéphyrs mystérieux, l'esclave amphibie subjugué par l'art paternel, et les flots du rivage, qui tant de fois ont caressé ses membres délicats.
(( Pure comme le frais bouton que nul souffle n'a effleuré, aussi naïve que Galatée cessant d'être marbre et n'étant pas encore amante, Miranda ne connaît que son père; il est pour elle le monde entier; le reste de l'espèce humaine ne lui est révélé que par son propre cœur. Elle ne se doute ])as que l'homme puisse être méchant: aussi, quand pour la première fois un homme paraîtra à ses yeux, elle ne le redoutera point, elle ne le fuira point: sil est en péril, elle tentera de le secourir; son front ne rougira que d'une chaste et touchante émotion, dont elle ne se rendra pas compte à elle-même: elle ne craindra pas plus de s'offrir ù ses regards que la
fleur ne craint de s'épanouir, que l'arbre u'bésite à se couronner de fruits.
(( Des trésors de bonté, de raison, de grâce, de noblesse, brillent dans cet être enchanteur; tout germe du mal en a été banni. Cependant, ce n'est pas un ange que le génie a voulu créer; ce n'est pas une de ces fictions où la poésie associe des charmes fabuleux aux dons de la nature ; Miranda n'est qu'une femme, et c'est précisément ce qui la rend si admirable, car l'idéal étonne et flatte l'esprit, le vrai seul touche et charme le cœur.
« Miranda, devant le premier homme qui lui apparaît, est une autre Eve, pudique à force d'innocence, imposante à force de candeur. Livrée à un doux étonnement, entraînée par un instinct curieux, elle interroge à la fois sa propre pensée et l'étranger qui lui-même la contemple. Est-ce un compagnon, un ami donné par le destin ? Elle le souhaite. C'est encore Eve, s'éveillant à la vie, couchée parmi des fleurs, demandant à tout ce qui l'environne : Qui suis-je? où suis-je? et cherchant l'appui, le guide que lui indique la nature. Miranda, pure comme Eve, éprouve un sentiment ennobli par la bienfaisance; elle se plaît à échanger des regards de sympathie avec son hôte mystérieux ; mais, surtout, elle veut écarter les périls et les maux dont il est menacé. Elle n'a aucune idée de la beauté, et pourtant elle le trouve beau : est-ce un esprit descendu des cieux, un être insaisissable? Son cœur lui fait espérer da-
I A TFMPf:rE. 310
vantage. Comme l'aveugle, (|ae l'art rend soudain clairvoyant, sent que la lumière lui est désormais indispensable, Miranda ne croit pas qu'il lui soit possible maintenant de vivre sans celui qui la charme ; elle reçoit une nouvelle existence, ou plutôt elle acquiert à la fois la vie et l'amour. Docile à ce dieu (ju'elle ignore, comme Eve ignorait le divin artisan, elle se soumettra à son empire. La mère des hommes, la main dans la main de son ami, le suivit au berceau nuptial sans autre voile que le nuage embaumé exhalé de l'haleine des fleurs; et Miranda est j)réte à confier sa pudeur à l'hymen, à prendre pour témoins de cet auguste mystère le silence du désert, la pompe des astres, l'Océan, les esprits, botes légers des airs, et l'oiseau solennel, chantre de la nuit.
« Le guide tutélaire dont le magique pouvoir veille sur Miranda, du fond de sa ténébreuse solitude, la transporte sur le trône où l'accompagnent la vertu, le bonheur et l'amour. »
La scène s'ouvre sur un vaisseau ballotté par la mer. La tem[)étp rugit, le capitaine renvoie à leurs cabines les passagers épouvantés; il encourage à la manœuvTe ses matelots. On sent partout le poëte d'un
320 SHAKSPL^AIU;.
peuple de marins, qui connaît tous les termes techniques de la navigation.
Le vaisseau naufragé touche à une île déserte. Le roi de Naples, Alonzo, son fils Ferdinand, Antonio, duc illégitime de Milan , en sortent avec leur suite et les matelots. Miranda, fille de Prospero, Prospero, son père, un groupe d'esprits aériens, Caliban. un sauvage difforme, sont les seuls habitants de l'île. Voilà les acteurs de ce drame fantasmagorique.
Miranda et son père Prospero causent ensemble des événements nocturnes, sans avoir encore vu les naufragés.