‹ Shakespeare et son tempsChapitre 12 sur 36 · PREMIÈRE ET SECONDE PARTIES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ET SECONDE PARTIES

Les commentateurs donnent à ces deux pièces le titre de comédies; et en effet , bien que le sujet appartienne à la tragédie, l’intention en est comique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois spontanément de la situation des personnages introduits pour le service de l’action tragique; ici non-seulement une partie de l’action roule absolument sur des personnages de comédie, mais encore la plupart de ceux que leur rang, les intérêts dont ils s’occupent, et les dangers auxquels ils s’exposent pourraient élever à la dignité de personnages tragiques, sont présentés sous l’aspect qui appartient à la comédie, par le côté faible ou bizarre de leur nature. L’impétuosité presque puérile du bouillant Hotspur, la brutale origi-

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nalité de son bon sens, cette humeur d’un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux , fanfaron, charlatan en même temps que brave, qui tient tête à Hotspur tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cède et se retire aussitôt qu’une plaisanterie vient alarmer son amour-propre de la crainte du ridicule, est une conception vraiment ctfmique. Il n’y a pas jusqu’aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n’aient aussi leur nqance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s’exprime de même; mais tout cède à celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu’a reçue son caractère n’ôte rien de l’intérêt qu’il inspire. On s’attache à lui comme à l’Alceste du Misanthrope, à un grand caractère victime d’une qualité que l’impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses propres idées ont tournée en défaut. On voit le brave Hotspur acceptant l’entreprise qu’on lui. propose avant de la connaître, certain du succès dès qu’il est frappé de l’idée de l’action ; on le voit perdant successivement tous les appuis sur lesquels il avait compté, abandonné ou trahi par ceux qui l’ont entraîné dans le danger, et comme poussé par une sorte de fatalité vers l’abîme qu’il n’aperçoit qu’au moment où il n’est plus temps de reculer, et où il tombe en ne regrettant que sa gloire. C’est là

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sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la première pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la gloire, en exigeait une de ce genre ; mais la peinture des égarements de la jeunesse du prince n’en forme pas moins la partie la plus importante de l’ouvrage, dont le caractère principal est Falstaff.

Falstaff est l’un des personnages les plus célèbres de la comédie anglaise, et peut-être aucun théâtre n’en offre-t-il un plus gai. Ce serait un spectacle assez triste que celui des emportements d’une jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V, dans des mœurs aussi rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossière débauche, des habitudes et des prétentions d’un genre plus relevé ne venaient former un contraste et jouer un rôle d’autant plus amusant qu'il est plus déplacé. 11 eût été fort moral, sans-doute, de faire porter, sur le prince qui s’avilit, le ridicule de cette inconvenance ; mais quand Shakspeare n’eût pas été le poète de la cour d’Angleterre, ni la vraisemblance, ni l’art ne lui permettaient de dégrader un personnage tel que Henri V ; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la hauteur de son caractère et la supériorité de sa position ; et Falstaff, destiné à nous amuser, n’est admis dans la pièce que pour le divertissement du prince.

Fait pour être un homme de bonne compagnie, Fal-

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staff n’a pas encore renoncé à toutes ses prétentions en ce genre ; il n’a point adopté la grossièreté des situations où le rabaissent ses vices; il leur a tout livré, excepté son amour-propre ; il ne s’est point fait un mérite de sa crapule, il n’a point mis sa vanité dans les exploits d’un bandit : les manières et les qualités d’un gentilhomme, c’est encore à cela qu’il tiendrait s’il pouvait tenir à quelque chose; c’est à cela qu’il prétendrait s’il lui était permis d’avoir , ou possible de soutenir une prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter toutes, dût ce plaisir lui valoir un affront ; sans y croire, sans espérer qu’on le croie, il faut à tout prix qu’il réjouisse ses oreilles de l’éloge de sa bravoure, presque de ses vertus. C’est là une de ses faiblesses, comme le goût du vin d’Espagne est une tentation à laquelle il ne lui est pas plus possible de * résister, et la naïveté avec laquelle il y cède, les embarras où elle le met, l’espèce d’impudence hypocrite qui l’aide à s’en tirer, en font un personnage extraordinairement plaisant. Les jeux de mots, bien que fréquents dans celte pièce, y sont beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d’un genre plus sérieux, et ils y sont infiniment mieux placés. Le mélange de subtilité, que Shakspeare devait à l’esprit de son temps, n’empêche pas que dans cette pièce , ainsi que dans celles où reparaît Falstaff , la gaîté ne soit peut-être plus franche et plus

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naturelle que dans aucun autre ouvrage du théâtre anglais.

La première partie de Henri IV parut, à ce que l’on croit, en 1597.

Henri V est le véritable héros de la seconde partie ; son avènement au trône et le grand changement qui en résulte sont l’événement du drame. La défaite de l’archevêque d’York et celle de Northumberland ne sont que le complément des faits contenus dans la première partie. Hotspur n’est plus là pour donner à ces faits une Yie qui leur appartienne, et l’horrible trahison de Westmoreland n’est pas de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri 1Y mourant ne se montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l’attention se porte déjà sur un successeur également important par les craintes et parles espérances qu’il fait naître.

Ce n’est pas tout-à-fait à l’histoire que Shakspeare a emprunté le tableau de ces divers sentiments. L’avénement de Henri V fut généralement un sujet de joie. Hollinshed rapporte que, dans les trois jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs « nobles hommes et honorables personnages » , des hommages » et serments de fidélité tels que n’en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs 1 , « tant grande espérance et a bonne attente avait-on des heureuses suites qui par

1 Chroniques de Hollinshed, t. II, p. 543.

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« cet homme devaient advenir. » L’inconstante ardeur des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement d’un nouveau règne un sujet d’espérances ; et les troubles qui avaient agité le règne de Henri IV, les cruautés qui en avaient été la suite, les continuelles méfiances qui devaient en résulter , tournaient naturellement les yeux et les affections de la nation vers un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les déréglements choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n’inspiraient de confiance. On attribuait d’ailleurs une partie de ces déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant écarté des affaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur, en lui ôtant même l’occasion de faire éclater ses talents militaires, avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les mœurs du temps ne permettaient guère qu’on s’arrêtât sans avoir atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons qu’il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux répandus sur la conduite de ce prince.

Il rapporte une occasion où le prince, ayant à se dé- * fendre contre certaines insinuations qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à la cour avec une suite dont l’éclat et le nombre n’étaient pas faits pour diminuer les soupçons du roi, et dans un

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costume assez singulier pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C’était « une robe (a « gowne f probablement un long manteau) de satin bleu « remplie de petits trous en façon d’œillets, et à chaque a trou pendait à un fil de soie l’aiguille avec laquelle « il avait été cousu. » Quoi qu’on puisse penser de la gêne des mouvements d’un homme vêtu d’une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poignard, afin qu’il se délivrât de ses soupçons en le tuant, « et en présence de ces lords, ajouta-t-il , et a devant Dieu au jour du jugement, je jure ma foi « de vous le pardonner hautement. » Le roi attendri jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux ^eux, lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu’ils étaient effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs ; le roi répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point. Mais il paraît que l’opinion générale vengeait suffisamment le jeune prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d’ailleurs se contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin « de contenir ses affections dans le a sentier de la vertu » , on est porté à supposer quelque exagération dans le récit des déportemenls de sa jeunesse rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés, et par l’éclat de gloire qui les a suivis.

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Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable à l’effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d’un roi et d’un père mourant, inquiet sur l’avenir de son fils et de ses sujets, était plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et pathétique ; et de même qu’il a inventé pour la beauté de son dénoûment l’épisode de Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus intéressante. Hollinshed rapporte simplement que le roi s’apercevant qu’on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que c'était le prince qui l’avait emportée, le fit venir et lui demanda raison de cette conduite: a Sur quoi le prince, « avec un bon courage, lui répondit : — Sire, à mon a jugement et à celui de tout le monde, vous paraissiez a mort. Donc, comme votre plus proche héritier connu, « j’ai pris cette couronne comme mienne et non comme « vôtre. — Bien, mon fils, dit le roi avec un grand sou- « pir, quel droit j’y avais, Dieu le sait 1— Bien, dit le « prince, si vous mourez roi, j’aurai la couronne, et je « me fie de la garder avec mon épée contre tous mes « ennemis, comme vous avez fait. — Étant ainsi, dit le « roi, je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien « faire. Ce que disant, il se tourna dans son lit, et bienci tôt après s’en alla à Dieu. » Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poète l’eût su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui

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prête Shakspeare; cependant il en a conservé une partie dans la dernière réplique du prince de Galles, et le reste de la scène offre de grandes beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En tout Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail la froideur nécessaire de la partie tragique ; elle en offre beaucoup, et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses autres pièces historiques.

La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette seconde partie de Henri /F, n’est cependantpas égale en mériteà ce qu’offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est parvenu, il a une pension, des grades ; ses rapports avec le prince sont moins fréquents ; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique ; et la comédie est obligée de descendre d’un étage pour le représenter dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu’il a encore besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d’une vérité frappante et abondent en traits comiques, mais la vérité n’est pas toujours assez loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à toute la joie qu’il inspire; et les personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la

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peine qu’on en rie. Cependant le caractère de Falstaff est parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs.

La seconde partie de Henri IV a paru, à ce qu’on croit, en 1598.

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C’est à tort que la plupart des critiques ont regardé Henri V comme l'un des plus faibles ouvrages de Shakspearc. Le cinquième acte, il est vrai, est vide et froid» et les conversations qui le remplissent ont aussi peu de mérite poétique que d’intérêt dramatique. Mais la marche dps quatre premiers actes est simple, rapide» animée; les événements de l’histoire, plans de gouvernement ou de conquête, complots, négociations, guerres, s’y transforment sans effort en scènes de théâtre pleines de vie et d’effet; si les caractères sont peu

développés, ils sont bien dessinés et bien soutenus ; et

le double génie de Shakspeare, moraliste profond et poète brillant, même dans les formes pénibles et

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.bizarres qu’il donne souvent à sa pensée et à son imagination, y conserve son abondance et son éclat.

On rencontre aussi, dans les paroles du chœur qui remplit les entr’actes, des preuves remarquables du bon sens de Shakspeare et de l’instinct qui lui faisait • sentir les inconvénients de son système dramatique : « Permettez, dit-il aux spectateurs dès le début de la pièce, que nous fassions travailler la force de votre imagination... C’est à votre pensée à créer en ce moment nos rois pour les transporter d’un lieu à l’autre, franchissant les temps et resserrant les événements de plusieurs années dans l’espace d’une heure.» Et ailleurs : « Accordez-nous votre patience et pardonnez l’abus du changement de lieu auquel nous sommes réduits pour resserrer la pièce dans son cadre- »

La partie populaire et comique du drame, bien que la verve originale de Falstaff n’y soit plus, offre des scènes d’une gaîté parfaitement naturelle, et le Gallois Fluellen est un modèle de ce bavardage militaire sérieux, naïf, intarissable, inattendu et moqueur, qui excite en même temps le rire et la sympathie.

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ROI D’ANGLETERRE

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