Measure for mcasure,&cl. il, 8C
figure plus noble et plus belle qu’on ne peut comparer qu’à sa propre image.
C’est l’élévation morale des sentiments et l’abondance des idées philosophiques qui font la véritable beauté de Mesure pour mesure. L’intrigue en est embarrassée, compliquée et invraisemblable. Elle renferme en outre un élément comique qui trouble la marche de l’action , qui excite le dégoût sans faire rire, et qui semble, comme certaines bouffonneries de Molière, un sacrifice que fait le poète à la sottise du parterre. Rien de plus insipide que les plaisanteries du bouffon Lucio, ni déplus étrange que la patience avec laquelle le duc les écoute. Aussi ne réussit-elle pas à la représentation, même en Allemagne, où le public est patient, peu difficile et plein d’admiration pour Shakspeare. Il faut la lire plutôt que la voir jouer. Elle ressemble plus, en éffet, à un roman qu’à un drame. Walter Scott, qui connaissait si bien le théâtre du seizième siècle, se rappelait sans doute la situation la plus pathétique de cette pièce, lorsqu’il écrivit la prison d’Édimbourg. Il place sa Jeanie ûeans, comme Shakspeare avait déjà placé Isabelle, dans l’alternative de commettre un péché mortel, ou de laisser mourir une sœur tendrement aimée. L’idée première de son œuvre et la leçon morale qui en sort , avec d’admirables développements , c’est aussi le triomphe de la vertu sur les mouvements même les plus naturels et les meilleurs de la sensibilité, c’est-à-dire la victoire la plus difficile que la volonté puisse remporter, car elle est entraînée au mal par un bon sentiment. Je retrouve aussi dans une nouvelle du même romancier qui fait partie des Chroniques de la Canongate, dans la Fille du chirurgien ^ une réminiscence du dénoûment extraordinaire de Mesure
pour mesure. Hycîer-Ali'y joue le même rôle que le duc , surveille les affaires de son empire sous le déguisement d’un fakir, et apparaît à la dernière heure, comme le deus ex machina, pour rendre justice à chacun-.
CYMBEtINE.
Cymbeline est une des pièces les plus extraordinaires de Shakspeare, et par conséquent une de celles qui ont le plus divisé les critiques. On l’admire aujourd’hui d’au- - tant plus qu’on l’admirait moins au dix-huitième siècle. Pour répondre à Johnson, qui n’y voyait qu’un tissu d’absurdités, M. Gervinus la place au môme rang que les meilleures œuvres du poète. Cette différence d’opinion ne peut venir que d’un mélange de bi'autés et de défauts qu’on aperçoit plus ou moins, suivant le temps où l’on vit et le point de-rue où l’on se place. Une œuvre parfaite ne provoque pas des jugements si contradictoires. Cymbeline, en effet, se compose d’une, action trèsdéfectueuse et de scènes admirables.
Si l’on ne tient compte que de l’action, on comprend la sévérité de Johnson*; car on y trouve accumulés les éléments les plus disparates : des Bretons contemporains des premiers Césars, des Italiens du moyen âge, des gens de cour et des hommes élevés aa milieu des bois, des bouffons et des dieux. Trois intrigues, l’une tirée de la Chronique d’Holinshed, l’autre d’un conte de Boccace et la dernière, inventée par Shakspeare , s’y croisait et s’y
enchevêtrent de telle façon qu’elles ne peuvent se débrouiller au dénoûment que par une série de déguisements et de reconnaissances invraisemblables.
Si , au contraire, on n’étudie que les caractères et les sentiments, on se laisse charmer par la vertu et le courage d’Iraogène , par la sensibilité lyrique de Guidérius et d’Arviragus, on oublie à quel prix ces beautés sont achetées et l’on donne raison à M. Gervinus. La vérité est entre les deux extrêmes, comme l’a compris le dernier des critiques allemands qui se soient occupés de Shakspeare, M. KreyssigL Sans doute il vaut bien mieux insister sur les bonnes que sur les mauvaises conceptions du poète, et l’admiration doit entrer à plus forte dose que le blâme dans le jugement définitif qu’on porte" de son œuvre. Il sufiit d’un beau caractère pour faire vi^Te un drame, même imparfait, tandis que l’absence de défauts ne le tirera jamais de l’oubli. Mais c’est fermer les yeux à l’évidence que de ne pas reconnaître combien une intrigue mal conduite et surchargée d’incidents inexplicables nuit à reflet général d’une pièce. Pourquoi Ctjmùeline, (jui plaît tant aux connaisseurs, n’est-il pas un drame populaire? Pourquoi ne s’adresse-t-il pas à ce public de toutes les classes qui comprend Macbeth et Othello ? C’est que la bizarrerie de l’action en rend la représentation pénible. En Allemagne même, où les œuvres de Shakspeare figurent sur tant de scènes et où on les accueille avec plus d’enthousiasme que des productions nationales, on n’a joué Cÿmôehne que dans trois grandes villes, à Berlin, à Vienne et à Munich, et toujours sans succès. A la dernière reprise qu’on en fit à
1. KrejSÉig,Kor/ejuH9«n ueber Shaksptare, tonie lll, page 415.
SffAKSPEARE.
Berlin en i 851 , la salle resta généralement froide, malgré l’intérêt qu’excitaient les beaux passages. L’esprit ne sait où se prendre au milieu de cette succession rapide de tableaux divers qui fait changer , cinq ou six fois dans le même acte, le lieu de la scène et les personnages. En supposant même (joe les rôles principaux de Posthuraus et d’Iraogène soient remplis par d’excellents acteurs, ils ne paraissent pas assez souvent et ils sont entourés d’un trop grand nombre de figures secondaires pour que leur talent seul soutienne l’intérêt dans toutes les parties de la pièce. Ils n’empêcheront pas que l’action ne s’engage maladroitement par la conversation de deux personnages qui y sont étrangers ; que l’histoire de Jlellarius ne paraisse incroyable et qu’il n’en fasse confidence au public sans nécessité; que Cloten ne parle tantôt comme un sot et tantôt comme un homme de cœur, et enfin que Jachimo ne témoigne un repentir plus utile au dénoûment que conforme à son caractère. Il n’en reste pas moins deux sujets distincts , pour ne pas dire trois, qui ne se rattachent l’un à l’autre que par des liens factices , l’histoire des amours^ traversées d’Imogèiie et de Posthumus et la lutte des Romains contre les Bretons. Ici l’action tourne simplement à la tragédie, là elle prend le ton lyrique de l’élégie, ou bien encore le soufïle puissant de l’épopée l’enlève au-dessus de la sphère habituelle du drame. Variété admirable, j’en conviens, source abondante d’effets poétic[ues, mais aux dépens et en dehors des lois les plus élémentaires de ^ l’art dramatique 1
Pour mieux admirer Cymbelinc, disons que c’est un poème « à cent actes divers, » comme parle la Fontaine, et faisons bon marché du drame. Le génie de Shakspeare,
qui y éclate dans de nombreux passages , se révèle surtout par la conception du caractère d’Imogène. Elle seule donne de l’unité à l’œuvre par l’unité de ses sentiments. Au milieu d’une intrigue embarrassée qui l’enlace de ses replis, dès qu’elle parait la lumière se fait. Elle porte partout l’éclat pur et le rayonnement d’une belle âme. Complots , trahisons , malheurs , elle traverse toutes les épreuves de la vie, sans y laisser un lambeau de sa vertu. Cette vertu ne se compose pas seulement de l’attachement au devoir qui est le premier mérite d’une femme ; elle comprend le courage, l’esprit, la sensibilité qui l’achèvent et qui y impriment le sceau de la perfection idéale.
Il existait déjà une Imogène avant Shakspeare; elle s’appelait madame Genèvre et elle remplissait, de ses aventures la neuvième nouvelle de la seconde journée du Décaméron de Boccace. Mais rien ne montre mieux la profondeur avec laquelle le poète anglais étudie la nature humaine que la transformation que subit ce caractère en passant du conte dans le drame. Le conteur italien ne nous décrit que le rôle extérieur de son héroïne, les événements qui lui arrivent, l’ordre que donne son mari de la tuer, sa fuite, sonlieureuse fortune à Alexandrie et le stratagème par lequel elle retrouve son époux et punit un calomniateur ; il la fait agir plutôt que parler et sentir ; lorsque par hasard il lui attribue des sentiments , ce sont ceux de tout son sexe. Elle a peur de mourir et elle désire se venger : deux faiblesses aux-* quelles échappe l’héroïne de Shakspeare. Aucune des actions de madame Genèvre ne révèle un grand caractère. Elle n’a point eu d’obstacles à vaincre pour épouser Bernard (Po.‘ithumus), elle ne l’a pas choisi volontairement
entre tous , à cause de son mérite et malgré la volomo paternelle, elle n’est point tentée par Ambroise, le Jachirao de Boccace qui n’ose même pas l’aborder, elle ne souffre ni la fatigue, ni la faim pour celui qu’elle aime, et elle n’a de combat à livrer, pour défendre son amour, ni contre une belle-mère artificieuse, ni contre un prince puissant et méchant.
Shakspeare, au contraire, multiplie les difficultés sous les pas d’Imogène, afin de rehausser sa vertu. Son premier acte de courage a été son mariage. La reine, sa marâtre , voulait lui faire épouser Cloten , son fils du premier lit, personnage ridicule et brutal, et le roi Cymbeline appuyait le désir de sa femme par laquelle il était dominé. Au lieu de consentir à une union qui l’aurait rendue certainement malheureuse, Imogène fait son choix, elle se marie secrètement avec un simple chevalier, élevé dans le palais de son père , dépourvu de fortune , mais issu d’une famille glorieuse et doué lui-même des plus brillantes qualités. Elle a reconnu en lui une âme noble et un grand courage, des sentiments dignes de ceux qu’elle éprouve, et c’est pour cela qu’elle l’a élevé jusqu’à elle. L*^opinîon publique approuve sa conduite. Posthumus inspire une admiration générale et le portrait que trace de lui un Breton , 'dans la première scène de la pièce, le représente comme le type accompli du chevalier. « Je ne crois pas, dit-il, qu’on trouve nulle part une aussi belle âme réunie à tant dé beauté extérieure. » Il y a bien là un léger anachronisme; car ce gentilhomme qu’on prendrait pour un Lancelot vivait au premier siècle de l’ère chrétienne , parmi les populations sauvages de la Grande-Bretagne. Mais, en lisant Shakspeare, il ne faut point y regarder de si près. Il mêle constara-
meut dans ses drames l’antiquité et la chevalerie. Nous ne lui reprocherons pas non plus de mettre au service d'un des premiers Césars un Italien du seizième siècle, Jachimo, diminutif d’iago, qni a dû étudier la politique à Florence ou auprès de César Borgia, avant de com* mander une aile de l’armée romaine dans la guerre dès Romains contre les Bretons. Nous avons renoncé à chercher ici la vraisernhlance historique. Ce qni nous intéresse , ce sont les caractères. •
Or Posthumus, à quelque temps qu’il appartienne,^ est un homme vraiment noble, digne d’être aimé par une femme accomplie. Seulement l’amour amène de cruelles épreuves, surtout quand il entre en lutte avec les droits de la famille. Cette vérité, que Shakspeare a mise en lu-, mière plus d’une fois, reparaît ici avec une nouvelle évidence. En effet, Imogène se condamne â soufirir le jour où elle épouse Posâinmus. Son malheur ne sera que temporaire et n’ira pas jusqu’à k mort, comme celui de Juliette ou de Desdémone, parce qu’elle n’a pas cédé uniquement à la passion, parce que son choix a été raisonnable et qu’après tout elle n’a faut qu’user du droit de défense personnelle, lorsqu’elle s’est mariée pour se‘ soustraire aux obsessions de la reine et de Cloten. Néanmoins, en vertu de la morale poétique de Shak^>eare, elle doit expier par quelques souffrances sa résistance,, même juste, à la vxdonté paternelle, et porter la responsabilité de l’acte qu’elle a librement accompli.
Posthnmus, son complice, tombe nécessairement sous le coup de la même loi. Leurs épreuves oommuues com- * mencent par la séparation. C’est ici que la tragédie s’engage et que leurs caractères se dessinent. L’opinion que nous nous ferons de leur mérite va dépendre de la cons-
SHARSPEARET.
tance avec laquelle ils supporteront leurs maux. La femme nous touche ici plus que l’homme. Elle reste seule aux prises avec' ses ennemis; d’ailleurs, elle aura bientôt des motifs de chagrins particuliers. Ne nous occupons donc que d’Imogène.
La première qualité qui se révèle en elle, c’est une sensibilité profonde. Ses adieux à son mari partentdu cœur; on y reconnaît l’accent vrai de l’amour et de la douleur. Elle ne peut l’accompagner au port où il s’embarque, mais elle charge Pisanio, son serviteur, de^ rester auprès de lui jusqu’à son départ. Elle l’interroge avidement quand il revient, et, grâce à la familiarité que les dramaturges anglais mettent dans le dialogue, elle laisse voir par ses questions et par ses épanchements le fond de son âme. Elle ne fait pas le triage de ses pensées, comme une héroïne française qui songe toujours aux susceptibilités du public. Elle dit tout, comme si elle se parlait à elle-même ; elle entre dans le détail de ses sentiments, et c’est précisément par les détails qu’une telle situation nous intéresse. « Lorsque j’ai pris congé de lui, j’avais encore beaucoup de jolies choses à lui conter. Avant que j’aie pu lui dire comment je penserais à lui, à certaines heures, comment j’aurais telles et telles pen- • sées ; avant que je lui aie fait jurer que les dames d’Italie ne lui feraient pas trahir mes intérêts et son honneur, ou que je lui aie recommandé à six heures du matin, à midi, à minuit d’unir ses prières aux miennes, car alors je suis dans le ciel pour lui; avant que j’aie pu lui donner le ' baiser du départ entre deux paroles tendres, arrive mon père, qui, comme le souffle tyrannique du nord, arrache tous nos boutons en germe'. « Puis, après cette pre-