LA TEMPÊTE
La plupart des critiques terminent aujourd’hui la liste des pièces de Shakspeare par le Conte d'hiver. J’avoue que cette place me paraît réservée à la Tempête, quoique nous sachions que celle-ci a été représentée devant le roi, à Whitehall, quatre jours avant le Conte d'hiver. Une si légère différence ne mérite aucune attention. D’ailleurs, la date de la représentation d’une pièce à la cour n’entraîne pas nécessairement celle de la composition.. L’une peut avoir été représentée avant l’autre à la cour, \ quoique écrite et jouée la dernière au théâtre.
Aucune œuvre ne couronne plus dignement la carrière dramatique du poète que la Tempête. Nous savons qu’il est impossible de la reporter avant 1609, qu’elle date sans doute de 1611 , et, tant qu’il ne sera pas démontré d’une manière certaine qu’elle a été suivie d’autres productions , je persisterai à y voir, comme l’ont fait les successeurs immédiats de Shakspeare et les critiques du dix-huitième siècle, la dernière née de ses œuvres, celle où il adresse ses adieux au public. La sérénité admirable qui y règne répond, en effet, à l’état d’un esprit qui se détache des préoccupations mondaines et qui va se recueillir volontairement dans la retraite. Le merveilleux en fait le fond comme dans le Songe <fune nuit d" été, et l’aimable Ariel appartient à la même famille que Puck, le messager d’Obéron. Mais ce merveilleux, bien loin d’exprimer un pur caprice de la fantaisie , obéit ici aux
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lois d’une logique rigoureuse et contribue à la moralité de la fable. Les aventures ne se succèdent pas au hasard comme dans un Masque, et les personnages n’y sont pas le jouet d’un sort aveugle.
Dans la Tempête, tout est prévu et dirigé par une volonté supérieure. Dès le premier acte on aperçoit la main de Prospéro, qui, jusqu’à la fin, fait sentir sa puissance invincible. Ce magicien , sous le costume duquel Shakspeare se cache , veut éprouver ses ennemis et ses amis , amener les uns au repentir par l’expiation , les autres au bonheur par le sacrifice et aboutir à un dénoûment moral et pliilanthropique. Pour y arriver, il ti ace son plan dont les ditférentes scènes de la pièce ne sont que les parties et il l’exécute avec une précision mathématique. Il ordonne même les choses si exactement qu’il s’impose des limites de temps dont il ne doit pas sortir, et qu’en effet il n’en sort pas. Il faut qu’au bout de trois heures les événements qu’il prépare s’accomplissent, et il a soin de rappeler, à deux reprises ditférentes, qu’il ne veut pas dépasser ce terme.
Shakspeare, dans ses deux dernières pièces, traite évidemment la question de» unités que lui opposaient les poètes de l’école classique et particulièrement Ben Jonson. Dans le Conte d'hivei', il déclare qu’il a le droit de s’en passer, et pour le prouver il met dix-sept ans d’intervalle entre la première et la deuxième partie de son drame. Ici, au contraire, il les observe scrupuleusement, comme pour montrei' qu’il lui est indiû'éreut de les respecter, qu’elles n’ enchaînent pas son imagination, et que, même dans un sujet fantastique, il peut, sans rien sacrifier de l’abondance de ses conceptions, s’en accommoder aussi bien que le plus timide imitateur de l’auti-
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quité. S’il fallait juger de l’efficacité de la règle par la comparaison du Conte d’hiver où elle est violée, avec la Tempête où elle est suivie, la question serait tranchée en faveur des classiques; car le Conte d’hiver, malgré de grandes beautés de détail , est une des conceptions les moins heureuses de Shakspeare, tandis que la Tempête en est une des plus belles. Voici donc que le dieu des romantiques donne lui-même un démenti aux théories qu’on tirera plus tard de ses œuvres et nous apprend, par son exemple , que les principes d’Aristote peuvent se concilier avec les plus libres inspirations du génie. Il n’en reste pas moins vrai , comme nous l’avons dit ailleurs, qu’il ne se sent nullement obligé de s’y conformer, qu’il s’en afirancliit avec intention et qu’il réclame pour l’auteur dramatique une entière indépendance, en ne lui imposant d’autre règle que le succès. On a,' par conséquent, raison de le considérer comme un adversaire déclaré des unités. Mais il est curieux de voir avec quelle facilité il les accepte , et comme il porte légèrement, le jour où il le veut, le poids de ces chaînes qui paraissent si lourdes aux critiques de l’école de Schlegel. Ceux qui plaignent Corneille et Racine d’avoir subi ce joug, qui en concluent que leurs œuvres valent moins que si elles avaient été conçues dans un système plus large et qui félicitent Shakspeare de la liberté dont il a joui, peuvent juger, par l’exemple de la Tempête, de ce qu’aurait été son théâtre s’il avait eu le malheur d’y appliquer la poétique d’Aristote. A coup sûr, ni la poésie, ni l'imagination, ni le mouvement dramatique n’y auraient manqué. Le vrai génie n’estpas plus arrêté parles règles lorsqu’il les observe, que diminué lorsqu’il s’en passe. Sa puissance, qui ne lui vient d’aucune théorie, éclate, en dépit
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de tous les obstacles-, dans un temps où la critique a des principes fixes dont il est obligé de tenir coinpte, aussi bien qu’à une époque où les esprits ne reconnaissent aucune discipline.
La. Tempête, quoique ordonnée très-sévèrement, n’en contient pas moins les éléments les plus riches du drame, des scènes merveilleuses, des aventures surprenantes, des passions vraies et des caractères vivants. .Elle se compose d’un mélange habile d’événements surnaturels et de réalités qui excitent au plus haut point la curiosité, et qui, en étonnant la raison, finissent néanmoins par la satisfaire. Le sujet porte l’esprit vers un ordre d’idées qui intéressait alors singulièrement les ^ , compatriotes de Shakspeare. 11 nous jette sur une terre ^‘■loiptaine, inconnue, habitée par une race différente de la nôtre, au milieu des enchantements d’une nature admirable, et elle nous y retient par toutes les séductions de la nouveauté. Quelle source d’intérét pour un peuple de voyayeurs et de marins qui, dès le seizième siècle, envoyait déjà en Amérique de hardis explorateurs et préparait cette puissance maritime et coloniale qui a fait sa grandeur I
C’est le récit d’un voyage célèbre qui a fourni à Shakspeare l’idée première de la Tempête. En 1609, George Sommers partit avec trente bâtiments pour la Virginie, fut séparé de sa flotte par un coup de vent, aborda seul sur le vaisseau amiral aux îl^s Bermudes, et, au retour, publia un compte rendu de’ son expédition, sous le titre de : Découverte des JSermudes, autrement appelées îles des Diables. Cet ouvrage eut ùn grand succès. Shakspeare, qui aimait les sujets populaires, s’en empara et en fit le point de départ de sa pièce. Lui aussi représenta une
tempête, des matelots qui luttent contre la mer, une es- . cadre dispersée, le vaisseau amiral éloigné des autres et jeté par le vent sur une côte déserte. Lui aussi il peignit, comme Sommers, le climat doux et la riante nature de nie et il la peupla également d’esprits aériens, dont le marin superstitieux avait cru entendre les concerts sous les grands arbres qu’agitait la brise. Il savait quelle curiosité provoquaient dans le peuple ces récits de voyages extraordinaires et en général tout ce qui venait de loin. Il en profite pour le succès de son œuvre; mais il s’en moque, comme il le fait de tant d’autres travers des hommes et surtout de ses concitoyens, lorsqu’il fait dire à Trinculo, qui prend Caliban pour un monstre marin ; « Si j’étais en Angleterre et que j’eusse seulement ce poisson en peinture, il n’y a pas de badaud dans ce pays-là qui, un jour de foire, ne donnât pour le voir sa pièce d’argent. Là, ce monstre enrichirait son homme. Il n’y a 'pas d’animal étrange qui n’y enrichisse son homme. Ils ne donnent pas une obole pour soulager un mendiant estropié ; ils en dépenseront dix pour voir un Indien mort '. »
Aucun poète ^dramatique n’a jamais mieux su que Shaksj^eare ce qui convenait au public, et, tout en le raillant de ses goôts, n’en a mieux tiré parti. L’appareil magique dont il entoure Prospéro ne dut pas moins séduire les imaginations anglaises que le terrain éloigné et inconnu sur lequel il le place. De son temps on crovait encore aux magiciens, on écrivait des ouvrages sur la recherche des trésors, sur les sciences occultes et sur la manière d’évoquer les esprits; on distinguait les enchan-