‹ ShakspeareChapitre 31 sur 128 · ShaJtgpearB'» irwmatUche kumt. j · texte numérisé non relu

ShaJtgpearB'» irwmatUche kumt. j

SES COMEmES.

If9

Ces réflexions sont ingénieuses, mais elles sont de celles qui se' font après coup, quand une œuvre est terminée. Elles ne peuvent venir (pi’â l’esprit d’un critique. Un poète n’y songerait pas. Si Shakspeare avait considéré son sujet à ce point de \Tie, il aurait fait l’œmTC d’un jurisconsulte et non celle d’un écrivain dramatique. Il aurait trouvé là le texte d’une dissertation où l’on compare des idées abstraites, mais non celui d’une comédie où se meuvent des personnages vivants et où se développe une intrigue pleine d’intérêt. M.Oervinus tombe dans les mêmes excès de raisonnement qu’Clrici. Il le combat; mais, au lieu démontrer que le principal tort de son prédécesseur est de chercher dans une comédie la démonstration régulière d'une vérité philosophique, il fait comme lui, et il se borne à tirer du Marchand de Venise mie nouvelle idée générale qui n’y a encore été vue par personne et dont il fait honneur à Shakspeare. 11 croit que le poète s’est proposé d’étudier les rapports des hommes avec la richesse, de montrer à quel point de vue chacun la considère, suivant son tempérament et sa situation dans le monde, et qu’il a poursuivi cette étude à travers toutes les piiripéties de son œmTe et toutes les nuances des caractères. Ainsi l’argent est le dieu de Shylock ; Bassanio en a besoin et s’en sert pour satisfaire ses prodigalités; Portian’y tient que pour enrichir celui qu’elle aime; Antonio le méprise et le sacritie à l’amitié. 11 n’y a pas jusqu’aux personnages secondaires qui ne se groupent autour de cette idée. Les amis d’Antonio, si empressés auprès de lui quand il était riche, s’éloignent de lui quand il est pauvre. Salanio et Salarino, le voyant triste, s’imaginent qu’il craint pour ses navires et ne conçoi\'Bnt pas qu’il puisse avoir d’autre motif

fie

d’inquiétude que le souci de sa fortune. C’est ainsi que pense le vulgaire, tandis que l’homme sérieux voit les choses de plus haut. Jessica, fdle du juif, dépense follement l’or que son père a amassé par l’usure. Les valets eux-mômes prennent parti contre le riche avare, en faveur du pauvre prodigue. Lancelot quitte le service de Shylock, qui a des millions, pour passer à celui de Bassanio qui n’a que des dettes.

En somme, Shakspeare a voulu faire, dit M. Gervinus, un réquisitoire contre l’argent, l’idole de ce monde et l’amorce des sots. Il a montré qu’il ne faut point être dupe de l’apparence et que, derrière le prétendu bonheur qu’on attribue aux riches, se cachent souvent les plus tristes misères de la nature humaine. Shylock ne lire aucun profit de sa grande fortune. Au milieu de ses trésors, il songe qu’il est méprisé par les chrétiens, et cette idée empoisonne son existence. Son cœur, desséché par l’usure, ne trouve môme aucune consolation dans les affections de la famille. Il n’a qu’une fille, dont il ne s’est point fait aimer, il est abandonné par elle et il fait si peu de cas des jouissances de l’amour paternel, qu’il regrette moins son enfant que les bijoux qu’elle a emportés. Il voudrait la voir morte et rentrer en possession de ce qu’elle lui a volé. Portia, à laquelle son père a laissé des monceaux d’or, n’en est pas plus heureuse. Sa richesse ne facilite pas son union avec son amant ; elle l’expose, au contraire, aux recherches de nombreux prétendants. Si elle était moins riche, elle serait plus libre. Elle court le danger de payer sa fortune du bonheur de sa vie. Antonio est un autre exemple du mal que fait l’argent. Riche, il a la maladie des riches, le spleen, cette mélancolie vague qui vient de la satisfaction de

tous les désirs et de la satiété qu’elle amène. Sa ruine lui donne une leçon utile, en lui rappelant l’inconstance de la fortune et tout ce qu’il y a d’éphémère dans la prospérité con^nerciale. Bassanio, au contraire, a l’humeur gaie, quoique pauvre, et sa pauvreté ne l’empéche pas de réussir. M. Gervinus pense qu’il exprime l’idée fondamentale de la pièce, lorsqu’il préfère le coffre de plomb aux coffres d’or et d’argent et qu’il fait un discours contre les apparences trompeuses. Les autres prétendants sont dupes d’une enveloppe brillante; mais lui, il ne s’arrête pas à l’extérieur, il estime les choses pour ce qu’elles valent réellement, et non pour ce qu’elles paraissent valoir. Dans cette scène, dit le critique Allemand, il parle au nom de Shakspeare et il nous livre la clef de la pièce

J’avoue que je ne saisis pas aussi clairement que M. Gervinus les intentions philosophiques du poète. Je ne le crois pas constamment occupé de rattacher à un principe abstrait les actions de ses personnages. L argent joue sans doute un rôle dans le Marchand de \cnise ; on peut dire que c’est sur une question d’argent que 1 intrigue roule. Mais il n’est pas l’àme de la pièce et il ne doit pas être sans cesse présent à la pensée de 1 écrivain, puisqu’il n’est le mobile principal d’aucun des acteurs. Chez Shylock le désir de la vengeance est plus fort que la cupidité ; chez Antonio, l’amitié, chez Bassanio et chez Portia, l’amour l’emportent de beaucoup sur le souci de la richesse.

M. Gervinus reconnaît avec raison que les faits n’ont

aucune importance dans cette comédie; car le poète en a

Page 1