‹ ShakspeareChapitre 48 sur 128 · King John, act. ni, sc · texte numérisé non relu

King John, act. ni, sc

SffARM^ABE.

par sa faiblesse , il commet autant de mal qu’un méchant. Shaüspeare montre, dans ce rôle comme dans celui de Henri VT, que les qualités qui seraient permises à un particulier deviennent des défauts cliez un roi. Déjà là même idée avait été indiquée par Marlowe dans Édouard II. Shakspeare la reprend et la développe pour la seconde fois. Afin de nous intéresser au sort de Richard II, il a besoin de tout son art, car il n’y a rien de moins tragique qu’un caractère irrésolu. Comme il n’a point à nous parler de grandes actions, il faut qull nous peigne des sentiments, et c’est en effet l’âme du prince plus que sa conduite qu’il étudie. 11 ne peut, sur ce point, demander des renseigiiements à l’histoire, qui ne s’occupe que de la vie publi(fue des souverains. C’est par intuition qu’il devine les agitations secrètes d’un cœur royal. Et cependant comme il parait bien informé et avec quelle exactitude il décrit les phénomènes du monde moral ! Il se représente, par la force de son imagination, ce que doit être un prince qui n’a pas su garder sa couronne, il le juge d’après les actes que lui attribue l’histoire et il recompose ainsi une physionomie qui n’est peut-être pas véritable, mais qui, à coup sûr, mériterait de l’être. Telle qu’elle est du moins, elle nous procure l’illusion que nous cause un portrait, dont nous disons qu’il doit être ressemblant, sans avoir vu l’original.

La faiblesse, qui fait le fond du caractère de Richard, perce dès qu’il est entré en scène et mis en demeure d’agir. 11 refuse d’abord et accorde ensuite au due de Norfolk et à Bolingbroke Tautorisation de se battre en champ clos ; puis, au moment du combat, il la leur retire et les condamne à l’exil, Tun pour dix ans, l’autre

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pour toujours. 11 revient même un peu après sur un de ses arrêts et il adoucit la peine de Bolingbroke. Pour éviter une effusion de sang que commandent les lois de la chevalerie, il commet mie injustice, en frappant deux seigneurs , dont l’un est certainement innocent. Cette double punition est une aorte de compromis qu’accepte sa conscience, afin de n’avoir pas à répondre de la moi t, même juste, d’un homme. La faiblesse du roi se révèle, non-seulement par l’irrésolution dont il fait preuve , quand il devrait prendre un parti énergique, mais encore par les entraînements auxquels il cède, sans savoir résister à ses passions. Il est entouré d’une troupe de fiivoris avides qui gaspillent les finances de l’Etat, et U n’ose les en empêcher. Aussi , quand il a une guerre à soutenir, trouve-t-il ses coffres vides et en est-il réduit à aftèrmer tes revenus, du royaume : mesure impolitique qui soulève contre lui l’indignation générale. Il va même jusqu’à confisquer les biens de son cousin, du fils de Jean de Gand, pour se procurer l’argent dont il a besoin.

Cette série de fautes, toutes causées par l’indolence de Richard, le conduisent sur le bord d’un abîme qu’il ne découvre qu’au moment où il va y tomber. Bolingbroke s’est soulevé; il arrive de France, réclamant l’héritage paternel et entraînant à sa suite les nombreux méconteuts d’Angleterre. Néanmoins il serait encore temps d’agir. Un roi énergique essayerait d’étouffer la l’ébellion à sa naissance. Richard, qui guerroie en Irlande, qui a sous ses ordres une armée toute prête, pourrait marchei' surle-champ contre les révoltés et les atta([uei’ avant qu’ils aient grossi leurs forces; mais il hésite, il attend et il laisse échapper l’occasion qui ne reviendra plus. Les Gallois, qui s’étaient rassemblés pour le défendre, se dis-

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persent sur le feux bruit de ta mort, ^le, confirme son inaction. Un retard d’un jour lui fait ainsi perdre douze Wille hommes. Pendant eè temps, Bolingbroloe avance et jo’ est lui qui prend l’oflfensive. Au lieu de chercher les moyens de résister, le roi se berce d’illusions puériles. Comme les esprits faibles, il ne Veut pas croire au'^ai^er, tant qu’il ne l’a point vu, et il se renferme dans une sécurité trompeuse dont sa paresse s’accommode. Son imagination plus puissante que sa raison lui fournît un prétexte pour ne point agir et il en profite. « Ne suis-je pas roi? se dit- il à lui-même. Un roi a-t-il quelque chose à ' craindre ? Le nôm de roi ne vaut-il pas quarantè mille * hommes? Tous les flots de l’Océan ne sauraient effacer du front d’un roi l’onction sainte. La parole des mortels ^ ne saurait déposer le représentant que le Séigneur s’est dioisi. A chacun des soldats que Bolingbroke a réunis poiù’-lever fer contre notre couronne d’or. Dieu, pour défendre Richard, oppose et entretient à sa solde céleste un ange immortel'. » C’est ainsi qu’un homme sans volonté cherche à se rassurer lui-même et se dispense de prendre un parti. Il laisse fe#e le ciel ; mais le ciel n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes .‘Richard reconnaît bientôt qu’il s’est trompé, que les anges ne veillent pas sur lui et que^ malgré son caractère sacré, il est à la merci de Bolingbroke. Il passe alors de l’excès de là confiance à l’excès de l’abattement. La faiblesse qui n’a pas empêché un fait de s’accomplir, quand elle l’aurait pu, le subit en effet, quand il est accompli, avec une sorte de fatalisme, comme une nécessité inévitable.

Richard, qui n’a pas eu la force d’éviter sa destinée,

J. King Richard ihe second, ec. i.

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n’a même pas celle de lutter contre elle. Il s’y résigne tout de suite, sans combat, non pas avec la virilité de la résignation chrétienne qui exige un elfort de la volonté, mais avec l’affaissement d’une nature inerte qui s’abandonne elle-même, pour devenir le jouet des événements. Il a encore des éclairs de colère, il se fâche et il s’irrite contre ceux qui l’insultent, mais la pensée ne lui vient pas de se soustraire à son sort par un acte énergique. Arraché brusquement à la sécurité qu’entraîne la possession paisible d’un trône, il se replie sur lui-même et l’activité de son esprit, qui se laissait distraire par le spectacle du monde, se ramène à l’analyse des sentiments qu’il éprouve. Sa pensée indécise flottait au hasard ; elle se recueille maintenant sous le coup du malheur et se revêt d’une teinte mélancolique qui la rapproche d’une philosophie détachée des biens terrestres. Elle s’exprime alors, par un procédé familier à Shakspeare, sur le ton de l’ironie et avec une amertune qui n’épargne aucun des préjugés humains. Le roi trompé et trahi méprisé tout ce que fait, tout.ee que pense l’homme, cherche-la vérité derrière les voiles dont' l’hypocrisie sociale la couvre et arrache de son cœur, avec un douloureux plaisir, toutes les attaches par lesquelles il tient encore à l’existence. « Qu’on ne me parle plus de consolation ! s’écrie-t-il, quand il a appris que ses favoris ont été mis à mort. Nos biens, nos vies, tout ce que nous possédons appartient à Bolingbroke; il n’est rien que nous puissions dire nôtré, rien si ce n’est la mort, et ce chétif morceau d’argile (lUi sert à recouvrir nos os. » Pendant qu’il parle, ses serviteurs l’écoutent avec le respect ' qu’on témoigne d’ordinaire aux souverains. « Couvrez-

vous, leur dit-il brusquement, et n’insultez pas à un êfa*e

SHAKSPCARE.

de chair et de sang par les démonstrations d’un respect ridicule. Mettez de côté les honneurs traditionnels, l’éti- ’qnette et les cérémonies. Jusqu’à présent, vous vous 'êtes mépris sur mon compte. Comme vous, je vis de pain, je ressens les besoins et la douleur ; je ne puis me ipasser d’amis. Soumis à toutes ces nécessités, comment ;pouvez-vous me dire que je suis roi ? ' »

Quoique abattu parle malheur et incapable de résister à la main qui le frappe, il n’est point calme cep^dant. n rougit quelquefois de son humiliation et U se juge Iniméme aussi sévèi*ement que peuvent le faire les témoins •de sa faiblesse. Quand on vient lui demander de rendre à Bolingbroke tous ses biens et de révoquer l’arrêt prononcé contre lui, il le fait sans difficulté, mais il ajoute aussitôt : « O Dieu 1 ô Dieu ! faut-il que ma bouche, après avoir prononcé contre cet homme un rigoureux arrêt de bannissement, le révoque aujourd’hui, avec des paroles bienveillantes? Oh ! que ne suis-je aussi grand que ma •douleur ou moins grand que mon nom? Oh! que ne puis-je oublier ce que j’ai été? ou ne plus me rappeler ce quMl ffiut maintenant que je sois? » Puis il ajoute, un instant après, avec un complu abandon de sa volonté : € A présent, que doit faire le roi ? Se soumettre. Le roi se soumettra. Veut-on le déposer ? Le roi s’y résigne. Veuton qu’il renonce au nom de roi? Pour Dieu, qu’on le lui ■ôte I Je suis prêt à échanger mes joyaux contre un rosaire. . . et mon vaste royaume contre un étroit tombeau ’ I »

Ces alternatives de résignation absolue et de résignation mêlée de r^ets concourent, avec l’ironie qui s’y ajoute , à donner à Richard une physionomie atta-

f. King Rkbardike Kcmd,aeU ni, se, 3.

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