XIV PRÉFACE
France qui connaît le mieux ce que publie la critique étrangère, nous a mis au courant de tout oe qu’elle avait I
produit, jusqu’à l’époque où il a écrit ses savantes et ■
spirituelles Etudes sur Shakspeare. Mais, depuis lors , I des ouvrages importants ont paru ; ils éclaircissent plus d’une question relative à Shakspeare, ils mettent en ! lumière des parties trop négligées de son œuvre et ils '
rattachent plus étroitement son théâtre à celui de ses ’
contemporains. Profitons donc de oe qu’ils nous ont i appris. Les critiques, qui viennent après les autres, ! n’ayant point l’avantage de la nouveauté ont du moins j celui d’être plus avancés au point de départ. La science i
de leurs prédécesseurs doit être pour eux comme une ;
marée montante dont chaque flot les porte plus avant •
sur le rivage. Mais elle ne les conduit jamais que jusqu’à un point déterminé, après lequel il faut qu’ils marchent eux-mêmes. i
Il serait inutile de parler encore une fois de Shaks.- 1
peare pour s’en tenir aux opinions toutes faites. Ceux I
qui osent le juger doivent surtout exprimer les impres- * sions sincères qu’ils ont ressenties en le lisant, et former leur jugement, non point d’après des théories acceptées, mais d’après la comparaison de ses œuvres avec I le sentiment du beau idéal que chacun porte en soi. I D’ailleurs, un livre ressemble à un tableau. On y cherche, sous l’intérêt du sujet, quelque grand qu’il soit, la main de l’auteur, même obscur.
PRÉFACE. XV
Je n’ai point reculé devant cette partie toute personnelle de ma tâche. Si, depuis six ans que j’ai commencé à étudier le théâtre anglais, j’ai pris pour compagnons de route les critiques de Shakspeare, c’est avec celui-ci pourtant que j’ai le plus vécu, et c’est lui qui m’a le plus appris sur lui-même. Lire ses pièces dans le cabinet, en expliquer de nombreux fragments dans un cours public, le voir jouer par les acteurs les plus intelligents de l’Angleterre et de l’Allemagne, à Londres, à Édimbourg, à Dresde et à Berlin, ainsi que je l’ai fait, puis savourer lentement le plaisir intellectuel et les émotions qu’ elles procurent, et réunir ensuite comme en un faisceau tous ces souvenirs dispersés, c’est encore là peutêtre la meilleure manière de le comprendre; c’est à coup sûr la plus agréable. Quand je n’aurais obtenu, en composant ce volume, . d’autre résultat que de passer , , ’ quelques années de ma vie dans l’intimité d’un si aimable et si grand esprit, je ne regretterais pas le temps qu’il m’a coûté.
Décembre 1800.