HAMLET
Pour suivre exactement l’ordre chronologique, j’aurais dû placer Hamlet immédiatement après Othello^ avant le Roi Lear et avant Macbeth, qui sont postérieurs ; mais il ne me paraît pas très-important de tenir toujours compte des dates lorsqu’elles sont très-rapprochées , et je n’ai pas la prétention de suivre d’année en année , comme quelques critiques , le développement de la pensée de Shakspeare. Le Roi Lear a pu être écrit en 1604, Macbeth en \ 603. Le premier manuscrit à' Hamlet doit être de 1601, et le troisième, celui que nous considérons comme définitif, de 1603. Il n’y a pas entre toutes ces œuvres assez d’intervalle, et surtout on n’est pas assez certain de l’époque précise où elles ont été composées pour qu’il soit nécessaire de s’attacher à une chronologie qui n’est que probable, au risque de ne pas tenir compte de l’analogie des sujets et des rapports de genres qu’offrent les pièces entre elles.
J’ai mieux aimé partager les tragédies de Shakspeare en trois groupes, d’après la nature des sentiments qui y sont peints. Cela ne m’a, du reste, écarté de l’ordre des années que pour .J/acêcfA et /fam/e/; je l’ai retrouvé pour les autres pièces , tout en le subordonnant ù un intérêt qui me paraissait supérieur et plus conforme aux véritables exigences de la critique. Le premier groupe tra-
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gique comprend Roméo et Juliette et Othello, drames d’amour; le second, le Roi Leav et Macbeth, drames épiques et drames d’action ; le troisiènje, Hamlet et Timon Athènes, drames philosophiques , où l’idée tient plus de place que l’action, où le poète a semé le plus grand nombre de réflexions générales, et où, par conséquent, il a mis le plus de lui-même. Beaucoup de ceux qui ont voulu recomposer la physionomie morale de Shakspeare en ont cherché les traits principaux dans ces deux dernières œuvres.
La tragédie à' Hamlet, celle de toutes les pièces anciennes et modernes qui a été à coup sûr la plus étudiée et la plus commentée, est sortie presque tout entière du cerveau du poète. Ailleurs, il suit le texte d’une nouvelle italienne ou d’une légende avec autant de fidélité que s’il s’agissait d’un document historique. Ici, il ne trouve qu’un canevas informe, où il n’est question ni de Laerte, ni d’Ophélie. Il y avait déjà eu, on le sait, deux Hamlet dixoni celui de Shakspeare, l’un en 1587, entremêlé de sentences dans le goût de Sénèque, l’autre en \ 594 ; mais il ne paraît pas que le poète en ait tiré parti pour son propre ouvrage.
Évidemment, ce qui séduisit Shakspeare dans ce sujet, c’est le caractère déjà indiqué à' Hamlet. Il saisit cette occasion de verser dans un seul rôle les idées philosophiques et ironiques dont son âme était remplie; il traça avec complaisance le portrait de ce jeune homme si irrésolu, si sombre, si malheureux , mais en même temps si généreux et si tendre ; il retoucha son œuvre à trois reprises différentes et chaque fois il ajouta quelque chose aux monologues d’Hamlet et aux conversations du prince avec lloratio.
Nous avons d^à dit que les caractères de Shakspeare ne aont pas tracés uniquement en vue de l’action dramatique, car les héros qu’il met en scène n’y appliquent pas tontes leurs forces et n’y apportent pas toute leur attention. Tandis que, sur notre théUlre, les personnages ne nous apparaissent que dans leurs rapports avec le drame, sur la scène anglaise ils se révèlerrt avec toute l’étendue et la complexité de leurs sentiments. Ils ont une existence indépendante ; ils vivent en dehors de la tragédie. Aucun caractère ne sert mieux à faire ressortir cette tendance du théâtre de Shakspeare que celui d’Hamlet. Le . prince de Danemark n’a pas besoin d’être pressé par les événements pour méditer et pour souffrir. Le mal qui le consume ne vient pas des circonstances au milieu desquelles il se trouve placé; quelle qu’eût été sa fortune, il aurait éprouvé le dégoût de la vie et le mépris des jouissances terrestres. Avant qu’il ait appris le meurtre de' son père, entendez son premier monologue ; quelle amertume ét quelle tristesse! « Oh! pourquoi, s’écriet-il, pourquoi cette chair trop solide ne peut-elle se fondre et se résoudre en rosée? Oh ! si l’Eternel n’avait pas fulminé ses défenses contre le suicide! O Dieu! combien insipides, fastidieux et vains ine paraissent tous les plaisirs de ce monde !»
Hamlet appartient à cette famille d’esprits malheureux qui ne saisissent que le mauvais côté des choses humaines, qu’un tempérament mélancolique et une pénétration trop clairvoyante rendent plus sensibles aux maux dont notre nature est affligée qu’aux biens qui nous ont été départis. Ces héros romanesques contemplent de bonne heure l’existence avec un mépris ironique ou avec un découragement profond; désabusés detout,
avant mÉme d’avoir fait l'expérience du malheur, ils apportent dans le combat de la vie la puissance de souffrir, sans la force de dompter la douleur.
Les Allemands comparent volontiers Ilamlet et Werther; bien des traits leur sont' communs, en effet, et je ne serais pas étonné que l’amant de Charlotte eût pris pour modèle le prince de Danemark '. Chez tous deux, même sensibilité délicate et maladive, même tristesse, même fierté, même penchant pour les méditations philosophiques. Ils jugent avec une égale amertume le monde au milieu duquel ils sont condamnés û vivre. Les misérables passions des hommes les révoltent. Leurs yeux se mouillent de larmes au récit ou au spectacle d’une action vertueuse ; leurs âmes se gonflent d’un enthousiasme généreux pour le bien et pour la vérité. Mais ils vivent trop repliés sur eux-mêmes; ils creusent trop profondément leurs pensées ; ils poussent trop loin la puissance de l’analyse et de l’observation pour jouer sur la terre le rôle qui comient à l’activité humaine. Nous sommes nés pour agir; ces êtres prédestinés que conçoit l’imagination du poète ne semblent nés que pour penser. Mettez ces esprits délicats, plus sensibles qu’énerçiques,'aux prises avec une situation terrible , ils ne peuvent y résister courageusement ; ils plieront sous le poids des événements; ils ne sont pas faits pour la lutte, mais pour la méditation solitaire. Werther ne saura pas étouffer son amour pour Charlotte ; il n’aura ni assez de force pour renoncer à elle, ni assez de légèreté pour manquer à son devoir en l’enlevant à Albert, de même qu’Hamlet n’est ni assez indifférent pour oublier
l. V. à ce «njet V Autobiographie de Goethe.
qu’il doit une vengeance aux mânes de son père, ni assez audacieux pour le venger. L’un renonce volontairement â la vie par faiblesse et par impuissance ; l’autre y renoncerait, sans aucun doute, comme l’annonce son premier monologue, si elle ne lui était ôtée.
Mais lorsqu’on étudie attentivement leurs caractères, on s’aperçoit que les circonstances n’exercent sur eux qu’une influence secondaire ; on pourrait retrancher de leur histoire les malheurs dont ils sont victimes , sans que leurs sentiments fussent changés et sans qu’ils pussent se réconcilier avec la vie. Ce n’est pas un événement précis, particulier; c’est leur tempérament qui conduit l’un au suicide , l’autre à une mort désirée. Il serait puéril de dire que Werther se tue parce qu’il aime Charlotte; son amour n’est que l’occasion elle prétexte de son désespoir ; lors môme qu’il n’eût pas connu Charlotte, il se serait infailliblement tué. Le -coup de pistolet du dénoûment est prévu. Le suicide du jeune homme tient â la disposition habituelle de son âme. Tout deviendrait pour lui un motif de renoncer à l’existence. Qu’Hamlet ne voie pas l’apparition terrible qui lui révèle un crime et qui lui commande la vengeance, il n’en sera ni plus heureux ni plus calme; il n’en éprouvera pas moins le désir ardent d’échapper à la terre et de s’élancer vers les régions plus hautes où brille une plus pure lumière; il n’en portera pas moins dans tous ses sentiments ces doutes orageux qui troublent sa conscience et qui empoisonnent jusqu’à son amour. Le travail incessant de la pensée , la réflexion passionnée fatiguent cet esprit malade. Les plaisirs de la jeunesse ne lui apportent plus aucunejouissance; le monde extérieur ne lui inspire que mépris et révolte. Qu’il ait ou non à remplir un devoir
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douloureux, sa carrière n’en sera pas moins malheureuse et courte. L’ombre de son père ne décide pas de son sort qni était depuis longtemps décidé ; elle donne seulement une direction nouvelle à ses méditations.
Repassons dans notre mémoire le premier acte de la pièce ; rappelons-nous l’effet que produit sur le jeune Hamlet cette vision surnaturelle, et combien son imagination en est frappée. L’apparition est d’autant plus vraisemblable que celui à qui elle s’adresse est déjà ]jréparé, par l’art du poète, à croire aux merveilles du monde invisible dans lequel plongent incessamment ses regards '. Hamlet qui fuit la société, qui cherche la solitude, qui s’entretient avec lui-méme dans un langage mystérieux, semble tout prêt d’avance à converser avec les esprits, et, lorsque son père se montre, ses visions n’ont fait que prendre un corps. Dès lors ce vague malaise qui le tourmentait, cette inquiétude sans but qui le poursuivait toujours, trouvent un aliment réel. Il souffrait sans connaître les motifs secrets de sa douleur ; maintenant il sait pourquoi il souffre. Il va être obsédé par une pensée unique. A peine son père s’est-il éloigné, en lui recommandant de ne pas l’oublier, qu’il s’écrie :
« Me souvenir de toil oui, ombre malheureuse, tant que la mémoire aura un siège dans ce cerveau en désordre. Me souvenir de toi 1 oui, je veux, du registre de ma mémoire, effacer tous les souvenirs frivoles, toutes les maximes puisées dans les livres , toutes les impressions du passé, tout ce que la jeunesse et l’observation y ont déposé; et, à leur place, sur les tablettes de mon
1. V., sur l’apparition de l’ombre dans Hamlet, la leçon où M. Villemain compare ic merveilleux de Shakspeare à celui de Voltaire. — Tableau de la Littérature française au XVIII‘ siècle, 9® leçon.
SHAKS!»EARE.
cerveau, ton commandement figurera seul et dégagé de ‘ tout alliage impur. »
■ En effet, il a reçu une impression profonde. Depuis lors, l’image de son père assassiné s’offre sans cesse à son esprit. Dans une situation semblable, un héros tragique de l’antiquité, Oreste, par exemple, passerait facilement de la pensée à l’action ; le crime une fois connu et révélé, il en punirait les auteurs sur-le-champ; il frapperait sans délibérer Claudius, et peut-être sa mère. Mais Hamlet est trop habitué à réfléchir pour agir si vite. Il ne cède point à un emportement violent, il médite sur la conduite qu’il doit tenir, et, pour mieux surveillér les coupables que lui désigne l’ombre du roi de Danemark, pour ne point courir le risque de laisser pénétrer son secret, dans le cas où des paroles trop claires lui échapperaient, il contrefait l’insensé. En cet état, lorsque sa raison paraît affaiblie, il peut tout entendre et tout dire. L’incohérence de son langage et le désordre apparent de ses idées écartent tout soupçon. Pendant que ceux qui l’entourent cherchent à deviner la cause de sa folie et s’appliquent à la guérir, lui-même, toujours maître de son esprit, observe ce qui se passe et recueille les indices qui peuvent confirmer les révélations du spectre.
On s’est étonné quelquefois que Shakspeare ait attribué à son héros tant d’indécision'Ct de faiblesse. J’admire, au contraire, la variété des caractères qu’il trace. Lui qui a représenté tant de personnages emportés par la passion, il étudie une face nouvelle de la nature humaine. Au lieu de nous montrer, comme l’ont fait si souvent les poètes tragiques, un homme qui cède sans réflexion aux premiers mouvements de son âme, il décrit les agitations et les incertitudes d’un esprit
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inquiet, peu disposé à l’actioB, plus capable de raisonner sur les événements que de les conduire, pressé d’ailleurs par un devoir qu’il ne peut remplir sans commettre un crime.
On a trop jugé Hamlet au point de vue de la fatalité antique. Sans doute, si le prince de Danemark obéissait à Une puissance irrésistible, s’il appartenait à une race maudite, qui a commencé par le meurtre et qui doit finir par le meurtre , il ressemblerait davantage aux. héros d’Eschyle ; mais iV n’est ni du même temps, ni de la même religion. Oreste frappe sans scrupules ; il punit de la peine do talion ceux qui ont tué son père. Aux yeux d’un chrétien, la vengeance ne parait ni si juste ni si nécessaire. Dans la tragédie d’Alfieri , où le rôle d’Oreste est acconunod^’au^ idées modernes, le fils d’Agamemnon s’arme malgré lui contre sa mère et ne la tue que dans un montent de folie où il ne reconnaît aucun de ceux qui l’approchent. Ainsi le voulaient les mœurs d’une société chrétienne qui,. autrement, n’eût pas toléré l’atrocité du parricide.
Hamlet, en sa qualité de chrétien , doit hésiter à poignarder son oncle, le mari de sa mère, sur la foi d’une apparition évanouie, qui n’est peut- être. que le rêve d’une imagination en délire. Ne comprenons-nous pas qu’il hésite ? U voudrait agir et il craint de le faire. S’il avait été dupe d’une illusion de ses sens ! Si les coupables que l’ombre lui a désignés étaient innocents ! Ces perplexités nous émeuvent ; car, dès qu’une lutte violente s’engage dans le cœur d’un personnage dramatique, dès que ces combats sont portés sur la scène, ils nous inspirent un intérêt puissant. C’est celte incertitude et cette loyauté (Tllamlet qui constituent la tragédie. 11
SUAKSPEARE.
prolonge la situation , il retarde le dénoûment par sa vertu. Voyez-le, pendant sa folie , attentif à ne pas se trahir lui-même et à démêler la vérité qui se cache dans le cœur des coupables. Il consacre à cette investigation : difficile toutes les forces de son esprit, et comme son esprit est très-ingénieux et très-pénétrant, il trouve un moyen presque infaillible de confondre Claudius et la reine. Pendant la représentation qu’il fait donner par des comédiens de passage et qui retrace la scène du crime , il observe le visage des deux époux. Le roi se trahit par son émotion ; c’est lui qui est l’assassin, car il a pâli et interrompu la pièce avec terreur.
On se demande alors pourquoi Hamlet n’agit pas ; pourquoi , lorsque le crime est manifeste, il ne le punit pas sur-le-champ ; pourquoi il n’a pas saisi son épée, au moment même où il épiait l’effet que devait produire la représentation sur le visage du monarque. Mais que l’on songe un instant à la responsabilité qui pèse sur sa tête et aux remords qui suivraient son action, s’il se trompait !
Le sentiment qu’il éprouve, c’est l’émotion du jury qui va condamner un accusé à mort, sur de simples indices. Si tous les hommes hésitent alors si les plus sévères et les plus fermes .tremblent de frapper un innocent, que ne doit pas éprouver un jeune prince qui se charge d’exécuter lui-même l’arrêt qu’il aura porté, et qui doit juger, non pas un étranger ni un indifférent , mais le frère de son père et le mari de sa mère ?
A ce moment, sans doute, on peut faire un reproche au héros. Ilamlet manque de bonne foi avec lui-même ; il ne s’avoue pas ses angoisses secrètes. Dans le monologue du troisième acte, lorsque, tout plein encore de la colère que lui a causée l’étrange égarement de son
oncle devant les comédiens, il le rencontre seul et en prière, lorsqu’il pourrait le tuer justement et qu’il en a le désir, il ne nous dit pas la véritable raison qui arrête son bras. S’il recule encore, ce n’est point qu’il craigne d’envoyer au ciel l’âme de Claudius ; non, les motifs de son hésitation ne sont ni si spécieux, ni si cruellement raffinés; il ne frappe pas, parce qu’il craint de commettre un meurtre et que son cœur généreux s’indigne d’un assassinat. S’il s’agissait d’humilier le criminel par des paroles sévères, par l’éloquence et l’amertume du langage, ce rôle lui conviendrait mieux. Lui qui n’a point su punir son oncle , il punira sa mère dans une scène pathétique où il retrace les vertus de son père et le crime de Claudius ; il ne. mettra pas le poignard à la main, mais, comme il le dit lui-même, il y aura un poignard dans chacune de ses paroles, et il aura déchiré le cœur de la reine. Il se venge autant qu’il peut le faire, sans eu venir à un acte décisif.
Shakspeare nous a habitués aux personnages qui, par la force de leur volonté ou parle développement de leurs passions, créent eux-mêmes les situations dans lesquelles ils se trouvent. Nous avons vu, par exemple, que le roi Lear, aussi bien qu’Othello, tenait entre ses mains son propre sort, et décidait de sa destinée par une action dont l’influence s’étend sur toute la pièce. Uamlet ne leur ressemble pas ; au lieu de provoquer les événements par son énergie , par un vice ou par une vertu dominante, il les subit sans résistance, il en est la victime et non l’auteur. 11 se laisse envoyer en Angleterre par le roi dont il se défie et dont il doit redouter les projets comme autant de pièges ; il obéit , les yeux fermés, et si un hasard providentiel ne plaçait sur son
SHAKSI>EAItE.
<îhcmin'de8 pirates qui le font prisonnier et qui l’épargnent, dans Tespoir d’tme rançon, il ne pourrait ni Tenger son père ni s'e défendre lui-même.
La faiblesse de sa conduite tient aux causes que nous «
avons déjà signalées; plus le moment approche, et plus
sa résolution vacille. Il voudrait que les événements se
dénouassent d’eux-mômes, sans sa participation, et c’est
précisément ce qui va arriver. Pendant qu’il hésite , on
•conspire contre lui ; il a donné à ses ennemis le temps
de se reconnaître et, au lieu de menacer, c’est lui qui est
en danger. D s’en remet au hasard , il laisse à la fortune
le soin de trancher la question ; elle la tranche , en effet,
car tout excite notre surprise, tout est imprévu, dans la %
dernière scène. La reine boit le poison qui ne lui était pas préparé ; Laërte reçoit un coup de l’arme qu’il avait empoisonnée et avec laquelle il comptait tuer son adversaire ; enfin le roi , qui avait tendu le piège , tombe victime de son propre artifice. Hamlet périt aussi. N’estce pas le seul dénoûment qui convienne à son caractère? La mort le délivre de toute incertitude. S^il survivait à sa mère et à son oncle , il se tuerait lui-même bientôt après. Il vaut mieux qu’il meure et qu’il ajoute par sa mort à l’horreur tragique, en souillant d’un crime de plus la mémoire de Claudins.
Aucun rôle n’est plus difficile à jouer sur la scène que celui d’ Hamlet; c’est l’écueil des meilleurs acteurs. Le talent le plus souple et le plus délicat peut seul saisir et rendre les nuances différentes dont il se compose. Quelle habileté exigent ces scènes de folie où le prince de Danemark s’abandonne en apparence à tous les caprices de sa fantaisie, où cependant chaque parole cache une intention et doit produire un effet, sans que celui qui la
TIAGÉDIES. 327
prononce semble s’en apercevoir l J’assistais un jour à Londres à une représentation à'IIamlet; ce r,ôle était rempli par un des meilleurs comédiens de l'Angleterre, par M. Phelps, l’élève de Kean et l’héritier de Macready. Pour trancher les difficultés , l’acteur avait pris le parti de ne pas les rendre. Il avait adopté un ton général' de fermeté et d’énergie qui contrastait singulièrement avec la pensée de Shakspeare ; il accusait les traits qui ont besoin au contraire d’étre adoucis; il soulignait les mots, > comme l’on dit dans le jargma du théâtre, et il appuyait sur les intentions. De propos délibéré , c’était un rôle pris à rebours, un mauvais Hamlet qui eût été, sans aucun doute, un excellent Othello. Peut-être n’y a-t-il pas moyen de faire autrement ; peut-être est-il nécessaire de supprimer les nuances pour être compris et applaudi par le public. Ce caractère si finement étudié par le poète perd donc en général à la représentation ; il gagne, au contraire, à la lecture, qui appelle et suppose la réflexion. Il faut voir jouer Roméo et Juliette, il faut lire et relire Hamlet.
Le caractère d’Hamlet est-il le caractère préféré de Shakspeare ? Ëst-ce là son propre portrait ou du moins son idéal ? Grande question sur laquelle on a beaucoup discuté, depuis un siècle et surtout depuis la publication du Wilhelm Meister de Goethe l Sans doute Shakspeare a mis beaucoup de lui-méme dans ce rôle. Il a attribué au jeune princedes qualités qui sont les siennes, et placé dans sa bouche les réflexions que lui suggère sa propre expérience. Hamlet pense en philosophe et en artiste, comme le poète. Les jugements, ironiques qu’il porte sur les hommes et sur les choses rappellent ce que Shakspeare a déjà fait dire aux personnages humo-
328 SHAKSPEAnE.
ristiques qui expriment mieux que d’autres sa véritable pensée, à Bénédict, à Biron, à Jacques, à Richard Fauconbridge et à Henri V. Seulement Hamlet a plus réfléchi qu’aucun d’eux sur la nature humaine, il connaît mieux notre sottise, notre perversité et notre néant, et il mêle à ses observations une plus grande amertume. On peut croire qu’il y a, dans ce changement de ton, un indice des souffrances personnelles de l’écrivain, qui n’aurait pas développé, avec tant de complaisance, un caractère aussi peu dramatique que celui du prince de Danemark , s il ne
s’était par instants identifié avec lui.
n est certain, d’ailleurs, que toute la partie littéraire du rôle d’Hamlet n’est que l’expression des opinions que Shakspeare s’était faites sur les conditions de l’art dramatique, et quand on voit qu’il a chargé positivement son héros de parler une fois en son nom , on doit supposer qu’il lui a accordé, dans d’autres occasions , le môme privilège. Les leçons que le jeune prince donne aux comédiens sont à coup sûr celles que le poète veut donner aux acteurs anglais. Pourquoi ses idées philospphiques ne seraient-elles pas aussi celles du poète? Faut-il conclure de là qu’Hamlet et Shakspeare ne sont qu’une seule et môme personne, et que tout ce que pense 1 un appartient nécessairement à l’autre ? Non , sans doute. L’auteur dramatique exprime des sentiments trop variés, et son génie flexible se prête trop bien à toutes les modifications de l’esprit, pour qu’il se laisse enfermer dans l’étroite prison d’un rôle unique. Il donne quelques-uns de ses traits à plusieurs de ses personnages , mais il ne s’absorbe dans aucun d’eux.
Il n’y en a aucun non plus qui ne soit qu un simple reflet de sa propre image. Car il faut qu’il tienne compte
de l’action dramatique, et s’il peut attribuer ses sentiments à ses héros , il ne doit pas oublier qu’il les place sur un théâtre beaucoup plus vaste que celui de la vie bourgeoise, et au milieu d’événements qui n’ont aucun rapport avec les petits incidents de sa propre existence , H peut mettre dans la bouche d’Hamlet des idées philosophiques et des réflexions générales qui sont les siennes ; mais dès qu’il le fait agir ou qu’il exprime simplement l’impression que produisant sur lui les faits particuliers, il renonce évidemment à toute allusion personnelle.
11 y a donc deux parties dans le rôle d’Hamlet : l’une qui est en complète harmonie avec les idées du poète, et l’autre qui répond à la situation que fait au personnage la lutte de son caractère et de sa destinée. Les Allemands ont confondu pendant longtemps ces deux éléments distincts; ils ont cru qu’Hamlet ressemblait exactement à Shakspeare, ou que du moins c’était là le modèle idéal que l’écrivain proposait à ses lecteurs. Aussi nu voyaient-ils en lui que de bons côtés et l’admiraient -ils avec un enthousiasme sans réserve. Cette admiration reposait au fond sur la conformité réelle qui existe entre les sentiments du héros et l’esprit germanique. L’Allemagne reconnaît en|ui la personnification de ses idées et le symbole vivah^ dï^ rrôle^u’elle a joué dans le monde. Comme lui , elle W^^nie de la spéculation , sans avoir la force d’agir^^i^kwse et elle médite , pendant que les plus grands événeiïïènts s’accomplissent en Europe, en dehors d’elle et souvent contre elle ; elle s’occupe des travaux pacifiques de l’intelligence , elle suit d’un œil attentif le mouvement philosophique de ses universités , elle possède plus qu’aucune nation le
SHAKSPEARC.
goût de la métaphysique et le sens de l’idéal ; mais elle perd de vue la réalité, elle oppose des raisonnements aux faits, et plus elle réfléchit, plus elle trouve de motifs pour ne prendre aucun parti dans les affiaiires humaines. C’est ce qui faisait dire à Freiligrath : « Hamlet, c’est l’Allemagne. »
S’il y a quelque chose d’exagéré dans cette comparaison, il n’en est pas moins vrai que le caractère complexe d’Hamlet semble appartenir déjà à la vie moderne. C’est un rêveur de notre temps que le poète a jeté dans un siècle héroïque, où l’action seule a du prix et où il reste au-dessous de, son rôle , parce qu’il ne sait point agir. Il a toute la sensibilité des romantiques. Qu’y a4ril de plus mélancolique, dans les conceptions des écrivains du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, que la scène des fossoyeurs et l’exclamation fameuse: « Hélas! pauvre Yorick ! » C’est là qu’est la véritable source de la rêverie allemande et anglaise. Hamlet, ainsi que l’a dit M. Gervinus, a ouvert l’écluse des eaux sentimentales qui nous ont inondés à la fin du dernier siècle *.
Nulle part le romantisme, et par cmaséquent la tragédie de Shakspeare, n’a exercé plus dte ravages qu’en Allemagne. Les Anglais étaient préservés des inconvénients de la mélancolie^ar leur esprit pratique ; mais les Allemands s’en sont/mivrés , ils ont répété, comme le poète : «La terre est uimWison, » et ils se sont abandonnés aux vagues tanins de la méditation solitaire, au mépris de l’acüTOe sans laquelle ni les homme.s, ni les peuples ne peuvent vi\Te. Il n’y a rien de plus dangereux pour une nation que cet affaissement des âmes. Aussi l’école romantique a-t-elle mal servi les intérêts de la patrie germanique, en lui faisant préférer aux
ïnttes viriles de la vie active les chimères de la poésie. Aujourd’hui les politicpies d’outre-Rhin réagissent contre cette tendance, comme l’avait déjà fait Goethe avant euï, quand il se moquait des imitateurs de Werther ; ils accusent de puérilité la littérature sentimentale , et iis cherchent à guérir leurs compatriotes de la maladie de l’inaction.
C'est pour cela que M. Gervinus, qui ne perd jamais de vue, au milieu de ses travaux littéraires, l’idée patriotique, insiste sur les défauts d’Hamlet comme sur des défauts nationaux. Ce n’est point là, dit-il, un homme à imiter et ce n’est pas un modèle que nous propose Shakspeare. N’oublions pas que ses irrésolutions causent un mal qu’un peu d’énergie éviterait. Il ne sait ni venger son père , ni aimer son amante. Pour n’avoir pas voulu frapper le vrai coupable, quand H en trouvait l’occasion, il tue Pplonius qui est innocent ; et ce meurtre qu’il n’eût pas dû commettre entraîne la folie et la mort d’Ophélie. Il quitte celle-ci, d’ailleurs, avec un froid égoïsme, il ne la console pas quand il l’a affligée, et il l’abandonne au désespoir. C’est encoie lui qui fait mourir Rosencranx et Guildenstem, en substituant leurs noms au sien dans la dépêche que le roi de Danemark envoie au roi d’Angleterre. 11 ne fait que se venger d’eux sans doute ; mais il n'eût pas été obligé de le faire s’il n’avait pas tant tardé à agir. Eln versant à propos le sang d’un scélérat, il aurait prévenu un carnage dont la responsabilité pèse sur lui. C’est ainsi que les hommes faibles et incertains font plus de mal, avec beaucoup de vertus, que les. hommes résolus qui en ont moins.
A ce portrait sévère d’Hamlet, c’est-à-dire derAllemagne, M. Gervinus oppose la figure vive et éne^ique de Henri V qui lui paraît le personnage' préféréde S^kspeare et le véritable représentant des q^ualités de la race anglosaxonne. « Ne soyez pas tristes et rêveurs comme Hamlet, semble-t-il dire à ses compatriotes , soyez gais comme le prince Henri, sachez rire avec lui des plaisanteries de Falstaif, et, quand il faut agir,' soyez aussi actifs que le vainqueur d’ Azincourt . »
' Rien n’est plus louable que le patriotisme du critique. Mais la politique l’entraîne un peu loin quand il prétend que Shâkspeare n’a point de sympathie pour Hamlet, et qu’en traçant ce caractère, le poète fait valoir la supériorité de celui de Henri V. H serait plus juste de dire que Skakspeare ne compare point ses personnages l’un à l’autre, et que, s’il les a fait parler plus d’une fois en son propre nom, comme nous l’avons remarqué, il ne leur fait pas ekprimer des sentiments qui se combattent, mars des états différents de son âme. Henri V, dans ce qu’il a de commun avec l’écrivain, représente la période de sa vie la plus voisine de la première jeunesse, temps heureux où la gaieté et le sérieux se mêlent à doses égales, tandis Hamlet exprime l’inévitable mélancolie de Fâge mûr, aggravée encore pâr'quelque malheur secret. Cette seconde manifestation de la pensée de Shakspeare est plus claire même que la première, car il a remanié Hamlet trois fois, et ce qu’il y a ajouté semble l’expression de ses sentiments les plus intimes. Il blâme, d’ailleurs, si peu la mélancolie à cette époque de sa vie, il y est au contraire si enclin, qu’il reprend la même thèse dans Ti^ mon ét Athènes, et qu’il la pousse jusqu’à la misanthropie.
. TIMON d’ ATHÈNES.
Cette pièce est une des plus étranges de Shakspèaro ; on y reconnaît à certaines touches la main d’un maître , mais elle porte en général des traces de précipitation ou de lassitude. Les inégalités qu’on y remarque ont beaucoup embarrassé les critiques fanatiques qui ne tolèrent pas la moindre réserve, en jugeant les œuvres de leur poète favori. Ils aiment mieux, pour le justifier, accepter les conjectures les plus invraisemblables, que reconnaître qu’il a pu se tromper. Coleridge suppose que le texte original de Timon, qui devait être, suivant lui, une production achevée, a été détruit par les comédiens ' . Knight croit que c’est simplement une ^^ellle pièce que Shakspeare a remaniée en quelquesjours pour le théâtre, comme Périclès^.
Ce qui est certain, c’est qu’il y a là une tragédie sans action tragique et sans unité. On ne peut pas donner le nom d’action à l’événement qui change les sentiments de Timon, en lui révélant la perversité des hommes. L’unité n’existe pas non plus, car l’histoire d’Alcibiade, qui n’a aucun lien direct avec le sujet de la pièce, y tient cependant une place importante. Il a manqué à Shakspeare, dans cette occasion, un canevas tout fait, comme celui dont il s’est servi pour la plupart de ses œuvres: En même temps, il lui était fort difficile de suppléer, par la