CHAPITRE SIXIÈME
Tragédies romaines de. Shakspeare. — Shakspeare et Plutarque. — L« personnage du peuple dans ces pièces. — Coriolan, — Jules César. — Le personnage de Brutus et celui de César. — Antoine et Cléopâtre. — Traces de lassitude dans cette dernière œuvre. — lieaulé littéraire et morale des tragédies romaines. — En quoi elles sont supérieures aux pièces classiques de Ben Jonson.
Shakspeare a composé trois tragédies romaines «jui offrent entre elles beaucoup d’analogies et qui forment, dans l’ensemble de ses œuvres, un groupe à part. Dans Coriolan, il a peint Rome jeune, troublée ou pour mieux dire animée par les luttes des patriciens et des plébéiens qui ont fait sa force. Dans Jules César, Rome est à l’apogée de sa gloire et de sa puissance; mais, si elle a conquis le monde, elle a perdu la liberté. Dans Antoine et Cléopâtre, la vieillesse de Rome commence déjà et se trahit par l’influence dominante que le génie individuel des citoyens exerce sur ses destinées. Il n’v a plus de luttes de principes comme celles que soulevaient encore Brutus et Cassius , il n’y a que des luttes de personnes.
Shakspeare applique à l’histoire ancienne l’intelligence politique dont il a déjà fait preuve quand il a étudié les annales de l’Angleterre. Sans être exactement informé de
tous les faits, il devine les traits pi’incipaux d’une époque et il cherche plutôt à expliquer les événements par l’étude des causes qui les produisent, qu’à en connaître les détails. Ce ne sont pas du reste des historiens de profession qu’il prend pour guides, mais des écrivains moralistes. Ce n’est ni Tite-Live ni Tacite qui lui ouvrent les portes delà cité romaine; il y entre avec Montaignp et avec Plutarque qui semblent avoir été, pendant quelques années, ses auteurs favoris et qui lui donnent plus de renseignements sur les hommes que sur les choses Il n’a pas besoin de faire effort, il n’a qu’à obéir au penchant naturel de son esprit pour les suivre dans la voie qu'ils lui montrent et pour s’attacher, comme eux, à l’observation des caractères. Les caractères sont, en effet, la clef des événements, pourvm qu’on n’attache pas à ce mot un sens exclusif et qu’on entende par là l’esprit d’une nation aussi bien que celui d’un homme. Car il y a, dans toute histoire, un personnage important qui porte un nom collectif et qui, quoique multiple, a aussi un caractère marqué : c’est le peuple.
Sliakspeare, qui ne l’a pas oublié dans ses pièces historiques anglaises, ne l’oublie pas davantage quand il compose les pièces romaines. Il lui donne une physionomie particulière qui change avec les temps et un rôle aussi bien défini que celui d’une personne. Dans Corio/an, par exemple, il en fait, après Caius Marcius, le principal acteur du drame. S’il ne lui èonserve pas la même, importance dans Jule$ César, c’est que, sous la main des chefs militaires, le peuple a beaucoup perdu de son
1 . Voy. à ce sujet le curieux chapitre de M. Phiiarète Chasles : Sliakspeare traducteur de Montaigne. — Études sur Shaksiicare, Paris, Auiyol.
SHAKSPEAHE.
énergie et de sa liberté. Il ne l’écarte cependant pas de la scène ; il l’y fait intervenir quand sa présence est utile à l’action, et c’est lui qu’il charge, ainsi que le veut l’histoire, de punir les meurtriers.
L’art particulier de Shakspeare, c’est de tracer un portrait vivant de ce personnage complexe, de le présenter sous toutes ses faces et de dégager, du chaos de ses sentiments si mobiles et si div^s, une sorte d’unité que traduise l’action dramatique. Ainsi les plébéiens luttent contre l’insolence patricienne de Coriolan; ils ne sont pas tous ses ennemis au même degré ; les uns se rappellent ses services militaires et le défendent, d’autres, par modération d’esprit, le ménagent; néanmoins, la majorité lui est hostile et cause sa p^te, comme un combattant qui en champ clos renverserait son adversaire. Le peuple peut donc avoir autant de pensées qu’il a de tètes et cependant agir comme un seul homme. Quelque diverses que soient les opinions qui s’agitent au sein des masses, il arrive toujours un moment où l’une d’elles prend le dessus et efface tout le reste. Il faut saisir cette . diversité habituelle et cependant la faire converger vers un but unique qu’indique la donnée générale du drame.
Quand on met le peuple en scène, il se présente encore une autre difficulté, c’est de lui attribuer le langage qui lui convient. S’il parle cmnme un personnage héroïque, il ne parait pas ressemblant. Si, au contraire, il parle naturellement, il risque de paraître plat. Shakspeare, qui ne fait point de théories sur l’art, ne s’embarrasse pas pour si peu. Comme il a l’habitude de peindre la nature humaine, telle qu’elle est, bonne ou mauvaise, sans la flatter, il n’embellit pas plus le peuple que les autres acteurs de ses drames, et il lui laisse la vulgarité qu’il a
TRAGÉDIES HOMAINES.
observée chez lui quand il a étudié ses mœurs. 11 en résulte une grande vérité, mais aussi de la crudité dans ses peintures. Non-seulement il accepte, ce qui à coup sûr n’est pas un défaut, cette familiarité que les Grecs ont introduite dans leurs tragédies, mais il ne s’arrête pas aux mêmes limites qu’eux, et du familier il tombe dans le trivial. 11 fait comme les réalistes de nos jours qui croient que l’art consiste à copier la nature, toute la nature, quelle qu’elle soit, et qui, par ce motif, reproduisent avec autant de soin l’entretien de deux ouvriers ignorants que celui de deux hommes de génie. Shakspeare consene toute la grossièreté des conversations populaires, telles qu’il les a entendues dans les rues de Londres. Seulement il a un grand avantage sur les partisans moilernes du réalisme, c’est qu’il ne met dans la bouche de ses personnages aucune parole insigniliante, et que s’il les fait parler avec trop de vulgarité, il leur fait exprimer des idées qui expliquent la marche du drame et qui éclairent les événements ou les caractères.
Quand il met sur la scène plusieurs citoyens qui s’entretiennent des actions de Coriolan, il nous apprend, par leurs réflexions, ce qu’il y a de bien et de mal en lui, il nous montre par quels côtés son héros inspire l’admiration et par quels autres, au contraire, il excite la haine. Le discours un peu vulgaire qu’d prête à Ménénius Agrippa, contraste avec le langage hautain de Coriolan ; l’un dit ce qu’il faut pour plaire à la foule et l’autic ce qu’il faut pour la blesser. Quand Coriolan injurie les sol-* dats qui fuient, en termes grossiers, c’est Un trait de caractère, c’est une marque de violence qui montre pourquoi il n’est pas aimé, même de l’armée, malgré sa bravoure. Si les sei*viteurs d’Aufidius s’entretiennent des
• SHAK6PEARE.
échecs qu’a subis leur maître et lui comparent celui qui a été tant de fois son vainqueur, ils expriment l’opinion de la nation volsque , qui a pour conséquence le ressentiment d’Aufidius et sa haine contre Coriolan. Il n’y a pas jusqu’aux injures que Volumnie adiesse aux tribuns, dans la rue , qui ne puissent être citées comme un exemple du mal que font aux simples particuliers les discordes civiles.
On a beaucoup discuté, à propos de Coriolan, pour savoir si Shakspeare prend le parti du peuple ou celui du héros. Hazlitt lui reproche d’avoir flatté l’aristocratie, aux dépens de la démocratie '. Il se plaint que les tribuns aiept été maltraités dans la pièce et sacrifiés à Caius Marcius. La vérité est que le poète ne flatte personne. Il expose avec impartialité ce qu’il y a de bon et de mauvais dans chaque partie. S’il représente Licinius et son collègue comme des poltrons et des envieux, c’est un reproche qu’il adresse aux individus et non à une classe de citoyens tout entière. Fallait-il qu’il parlât avec admiration d’un pouvoir qui avait été une conquête violente des plébéiens et qui gardait encore, si près de son origine, quelque chose des passions jalouses et haineuses qui l’avaient imposé à la noblesse. Shakspeare ne fait que suivre à cet égard les indications de Plutarque. Cela ne l’empêche pas, du reste, de rendre justice au peuple lui-même, auquel il attribue beaucoup de bonnes qualités que n’ont pas ses chefs et qu’il distingue soigneusement de la populace corrompue qu’il met en scène dans Jules César.
S’il a choisi pour héros un patricien, cela ne veut pas
i. yf.Uaziin’s Charactersof Shakspeare'sPlayt.
3io •
dire qu’il donne la préférence à l’aristocratie, mais qu’il a trouvé, parmi les hommes de ce temps, un caractère vraiment tragique, qui est celui de Coriolan. Les caractères tragiques ne sont pas nécessairement admirables et Shakspeare n’a pas plus exagéré le mérite de C. Marcius qu’il n’a diminué les vertus du peuple. Il lui donne de la grandeur, ce qui ne signifie pas qu’il le propose pour modèle. Il représente en lui un noble romain du premier temps de la République, tel que Plutarque les peint, brave, formé uniquement pour la guerre et conservant dans les discussions du forum la rudesse hautaine du soldat que le souvenir de ses ancêtres et sa gloire personnelle remplissent d’orgueil.
Ce caractère donné, Shakspeare ne le justifie pas ; il l’explique, ce qui est très-différent. Les sentiments de Coriolan sont le produit d’une éducation virile qui ne prépare pas les hommes aux vertus douces et aimables, mais qui trempe les courages. Sa mère, Véturie, véritable matrone romaine, a voulu faire de lui un grand citoyen et un héros. Elle ne l’a pas habitué à la tendresse, mais à l’énergie. « Si mon fils était mon époux, dit-elle, je serais plus heureuse d’une absence, pendant laquelle il acquerrait de la gloire, que des embrassements de sa couche et des plus doux transports de son amour. Si j’avais douze fils, ajoute-t-elle ailleurs, tous égaux dans mon amour, et que chacun d’eux me fût aussi cher que l’est pour nous notre cher Marcius, j’aimerais mieux en voir onze mourir glorieusement pour leur pays que d’en voir un seul languir dans la volupté et dans l’inaction. » De telles maximes doivent inspirer à ceux qui les entendent de bonne heure l’amour passionné de la gloire. Aussi Coriolan tourne-t-il toutes ses pensées vers la
guerre; il ne songe qu’à combattre et il obtient ce qu’il ambitionne le plus, une glorieuse réputation.
Mais quand on expose sa vie tous les jours, quand on est admiré par les siens et par ses concitoyens, on est bien tenté de trop s’estimer soi-même. L’écueil de ces grands courages, c’est l’orgueil. Celui de Coriolan dépasse toutes les bornes ; il se traduit par son mépris pour les plébéiens qu’il a vus souvent fuir ou combattre mollement sur les champs de bataille, et il se révéle môme par ses vertus ; car il y a certaines vertus dont un vice peut être la source. Coriolan ne veut être ni loué ni récompensé de ses belles actions. Il prie les généraux de ne pas vanter son courage, il déclare qu’il n’a rien fait d’extraordinaire quand, il s’est com'ert de gloire aux yeux de toute l’armée, et il refuse le dixième du butin qu’on lui offre. Cette modestie et ce désintéressement ne sont au fond qu’une des formes de l’orgueil. Caius Marcius méprise la louange, parce que tout éloge suppose un jugement de la part de celui qui l’adresse et qu’il ne reconnaît à personne le droit de le jnger. Il se croit au-dessus de l’opinion. Lui seul sait s’estimer à sa juste valeur. Les hommes ne diront jamais de lui autant de bien qu’il en pense lui-même, et s’il leur permettait de le louer, ce serait leur accorder en même temps le pouvoir de la blâmer au besoin. Pour la même raison, il n’accepte pas ' de récompense pécuniaire. La nation croirait être quitte envers lui après l’avoir payé. Ce n’est pas ainsi qu’il l’entend. Il ne connaît pas en ce monde de prix équivalent aux services qu’il a rendus, et il laisse peser à dessein sur ses concitoyens le fardeau d’une reconnaissance illimitée. Aussi ne peut-il supporter l’obligation de solliciter les suffrages populaires pour devenir consul. Il semble
TRAGÉDIES ROlUINES. 347
que le consulat lui soit d0. On ne le console pas en lui disant que c’est l’usage. U n’y a pas d’usage pour un soldat tel que lui. La coutume est faite pour le vulgaire et non pour l’homme qui n’a pas encore trouvé de rival.
D’ailleurs il méprise les plébéiens. Ce mépris qu’il leur témoigne en toute occasion vient du peu de cas qu’il fait en général de l’espèce humaine qui lui parait si au-dessous de lui. Mais, outre son esprit, il a contre eux le préjugé aristocratique du patriciat; il ne se croit pas du même sang qu’eux, il les considère comme une race inférieure destinée à être asservie, il s’indigne qu’on leur ait laissé prendre quelque influence dans le gouvernement, et si le sénat suivait ses conseils il les réduirait à l’impuissance par la famine et par la misère. De là sa haine pour les tribuns, chefs du peuple, et investis d’une puissance qu’il ne leur pardonne pas d’avoir conquise. Ceux-ci devinent toute son inimitié et ils ont bien raison, au point de vue des intérêts du peuple et de leur charge, de s’opposer à son élévation. Ils comprennent que c’est entre eux et lui une guerre à mort Si Goriolan devient consul, il les écrasera sans pitié. Il faut donc l’écraser lui-même pour n’avoir rien à craindre de lui. Les fautes de leur ennemi les servent mieux que leur propre habi-^ leté. 11 suffit de le laisser parler aux plébéiens pour qu’il les irrite par sa hauteur.
Le résultat de cette lutte engagée nous fait connaître entièrement le caractère de Goriolan , en nous montrant par un exemple décisif qu’il n’a d’autre mobile que l’amour de lui-même. Le secret de toutes ses actions, comme nous l’avons dit, c’est orgueil. C’est de l’orgueil que viennent ses vertus et ses vices. Un citoyen modeste
aimerait mieux sé résigner à subir une peine, ménle injuste, que de porter les armes contre sa patrie. Gains Marcius , qui a fait beaucoup de sacrifices à Rome et cent fois exposé sa vie pour elle, ne peut lui faire celui de sa gloire. Son dévouement ne va pas jusqu’à supporter une humiliation ; il prouve par là qu’il a plus d’orgueil que de vertu et il mérite son sort.
Il y a donc dans son rôle de la grandeur, et il nous inspire 1 admiration qui s’attache toujours au courage , même quand il est mal employé. Il nous paraît grand, quand il tient tête, seul, à l’émeute populaire, et plus grand encore quand il va se remettre entre les mains de TullusAufidius, son plus mortel ennemi, en lui adressant ce beau discours que Shakspeare a traduit de Plutarque. Mais il ne se fait ni aimer ni plaindre. L’insensibilité avec laquelle il ravage la campagne romaine pour venger une injure personnelle, et la dureté avec laquelle il reçoit son ancien général et son ami, Ménénius Agrippa, nous ré- \oltent. Son caractère alors n’est pas celui d’unliéros, mais celui d’un furieux.
Il nous attendrit, il est vrai, quand il cède aux prières de sa mère. La piété filiale est le seul sentiment qui puisse lutter dans son âme contre l’orgueil, et elle finit par l’emporter. C’est là sans doute une circonstance atténuante qui diminue la faute de Coriolan. Mais il n’en a pas moins porté les armes contre son pays, il a commis un crime et ce crime ne peut s’expier que par sa mort. Aussi Shakspeare représente-t-il sa fin tragique sans exciter notre pitié en sa faveur. Lui-même ne le regrette pas, quoi qu’on en ait dit, il l’abandonne à sa destinée en spectateur impartial, et il n’entoure pas sa mort de ce pathétique sublime qu’il a su trouver pour pleurer
TBACRDIES ROMAINES.
d’autres héros qu’on pourrait appeler à plus juste titre ses faYoris.