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DKAMES ROMANESQUES. 389
à force de bouté. Il gouverne un pays où les mœurs, se 'relâchent, peut-être parce qu’il ne veut pas se servir des moyens de punir que lui donne la loi, qu’il trouve trop sévère, et quand il juge qu’il serait temps d’arrêter le cours du mal-, il ne se sent pas le courage de le faire luimême et il en charge Angélo, auquel il confie son pouvoir. Le poète n'explique pas clairement sa conduite dans cette circonstance. Il faut que nous devinions quels sont les motifs qui le font agir. La crainte de punir n’est pas le seul. II s’y joint le désir de faire secrètement une expérience, de savoir si décidément un pouvoir inflexible vaut mieux qu’un pouvoir modéré, et si l’on obtient plus de résultats par l’extrême rigueur que par l’indulgence.
En choisissant Angélo pour son remplaçant, il sait qu’il arme un bras de fer, il se cache pour ne pas le gêner par sa présence, pour lui laisser toute sa liberté d’action; mais il ne disparait pas de la scène, comme le ferait un indifférent, il attend et il observe, prêt au besoin à intervenir si les actes de son lieutenant l’exigent. 11 abdique donc en apparence, mais en réalité il garde entr»; ses mains l’autorité et c’est lui qui , sous un déguisement, l’exerce encore.
Angélo condamne à mort Claudio, le duc laisse faire, mais il se réserve déjuger en dernier ressort, après avoir visité le condamné et sa complice. Il les interroge, il leur fait subir un examen de conscience, il ne leur donne aucun espoir, il leur parle avec un accent religieux .et sévère, afin de faire entrer le repentir dans leurs âmes, et cependant l’on soupçonne déjà qu'il est touché et qu’il ^
se contentera, pour un crime qui peut s’expier, d’une punition morale. « Vous repentez-vous? dit-il à Juliette.
— Oui, répond-elle. — Vous avez raison, ma fille. Mais
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craignez de ne vons repentir que d’une chose, c’est que le péché vous ait conduite à cette ignominie. Or c’est là une douleur qui a pour objet nous-mêmes et non le ciel, et qui montre que nous ménageons le ciel, non parce que nous l’aimons, mais parce Jque nous le craignons. » En même temps, il familiarise Claudio avec l’idée de la mort. Il apprend ensuite, par l’entrevue du frère et de la sœur, à latpielle il assiste sans être vu, l’abus que le rigide Angélo fait du pouvoir. Il pourrait se montrer alors et écraser les coupables. Mais il désire prolonger l’expérience, savoir jusqu’où ira la perversité du faux homme de bien et tirer de l’observation des caractères des conclusions morales et pratiques. Il envoie au rendez-vous que le gouveraeur a demandé à Isabelle, non pas celle-ci, mais une jeune fille qu’ Angélo a autrefois aimée et abandonnée. II prépare ainsi à l’indigne ministre un châtiment doux, mais qui atteint son orgueil.
La situation se complique quand le prince, qui attend la grâce de Claudio, sait qu’elle n’est point accordée et qu’au contraire le séducteur presse l’exécution du frère d’Isabelle, afin de faire disparaître un témoin et peutêtre un futur vengeur de sou crime. Heureusement quelques-uns de ces incidents romanesques, qui sont toujours à la disposition du poète, tranchent la difficulté. Angélo demande la tête de Claudio. Il faut lui envoyer celle d’un autre. Mais comment et où la trouvera-t-on? Le prince est si bon qu’il ne veut pas faire tomber celle d’un criminel endurci et depuis longtemps condamné à mort, parce qu’après l’avoir visité, il ne le ti’ouve pas en état de grâce. Il ne sortirait pas d’embarras, si l’imagination de Shakspeare ne faisait mourir dans la prison un pirate du même âge et de la même taille que Claudio.
DRAMES ROMAHESQUES.
On ne peut reprocher à ce duc qne de trop aimer à jouer la comédie. C’est la marque d’un caractère gar et aimable, et elle complète la ressemblance de sa physionomie avec celle de Shakspeare ; mais il en résulte un cinquième acte conftis et tout à fait romanesque. On croit qu’instruit de la situation le prince va paraître tout à coup comme le deus ex machina, et faire justice à chacun. Mais il se donne le plaisir de rester déguisé jusqu’au bout et de ne rien révéler, afin de jouir de la confusion d’Angélo et de l’accabler sous le poids des surprises successives qu’il lui ménage. C’est d'abord Marianne qu’il lui présente comme sa femme, au lieu d’Isabelle, puis c'est lui-même qui se découvre; et enfin c’est Claudio qu’on croyait mort et qui reparaît devant son meurtrier.
La pièce se termine par un acte de clémence conforme à la conduite du duc et d’accord avec l’idée que le poète se fait de la justice. Aux yeux d’un juge sévère, Angélo mérite la mort, pour avoir voulu séduire la sœur et tuer le frère ; car, s’il n’a commis aucun de ces deux crimes, il avait l’intention de les commettre, il n’en a été empêché que par des circonstances indépendantes de sa volonté, et la loi punit l’intention comme le fait. Mais si l’on pesait tous les hommes dans les balances d’une justice impitoyable, qui serait trouvé innocent ? Là où le puritain ne pardonne pas, le chrétien humble et convaincu de son néant pardonne. Comme l’a dit Isabelle : « Que deviendriez-vous , si le juge suprême vous jugeait selon vos mérites? Oh! pensez à cela, vous vous sentirez un homme nouveau, et la miséricorde parlera par votre bouche ' . » La conclusion de Mesure