‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 108 sur 139 · CYMBELINE · texte numérisé non relu

CYMBELINE

Cymbeline est une des pièces les plus extraordinaires de Shakspeare, et par conséquent une de celles qui ont le plus divisé les critiques. On l’admire aujourd’hui d’autant plus qu’on l’admirait moins au dix-huitième siècle. Pour répondre à Johnson, qui n’y voyait qu’un tissu d’absurdités, M. Gervinus la place au même rang que les meilleures œuvres du poète. Cette différence d’opinion ne peut venir que d’un mélange de beautés et de défauts qu’on aperçoit plus ou moins, suivant le temps où l’on vit et le point de vue où l’on se place. Une œuvre parfaite ne provoque pas des jugements si contradictoires. Cymbeline, en effet, se compose d’une action trèsdéfectueuse et de scènes admirables.

Si l’on ne tient compte que de l’action, on comprend la sévérité de Johnson; car on y trouve accumulés les éléments les plus disparates : des Bretons contemporains des premiers Césars, des Italiens du moyen âge, des gens de cour et des hommes élevés au milieu des bois, des bouffons et des dieux. Trois intrigues, l’une tirée de la Chronique d’Holinshed, l’autre d’un conte de Boccace et la dernière, inventée par Shakspeare , s’y croisent et s’y

enchevêtrent de telle façon qu’elles ne peuvent se débrouiller au dénoûment que par une série de déguisements et de reconnaissances invraisemblables.

Si , au contraire, on n’étudie que les caractères et les sentiments, on se laisse charmer par la vertu et le courage d’Imogène , par la sensibilité lyrique de Guidérius et d’Arviragus, on oublie à quel prix ces beautés sont achetées et l’on donne raison à M. Gervinus. La vérité est entre les deux extrêmes, comme l’a compris le dernier des critiques allemands qui se soient occupés de Shakspeare, M. Kreyssig1. Sans doute il vaut bien mieux insister sur les bonnes que sur les mauvaises conceptions du poète, et l’admiration doit entrer à plus forte dose que le blâme dans le jugement définitif qu’on porte de son œuvre. Il suffit d’un beau caractère pour faire vivre un drame, même imparfait, tandis que l’absence de défauts ne le tirera jamais de l’oubli. Mais c’est fermer les yeux à l’évidence que de ne pas reconnaître combien une intrigue mal conduite et surchargée d’incidents inexplicables nuit à l'effet général d’une pièce. Pourquoi Cymbeline, qui plaît tant aux connaisseurs, n’est-il pas un drame populaire ? Pourquoi ne s’adresse-t-il pas à ce public de toutes les classes qui comprend Macbeth et Othello? G’est que la bizarrerie de l’action en rend la représentation pénible. En Allemagne même, où les œuvres de Shakspeare figurent sur tant de scènes et où on les accueille avec plus d’enthousiasme que des productions nationales, on n’a joué Cymbeline que dans trois grandes villes, à Berlin, à Vienne et à Munich, et toujours sans succès. A la dernière reprise qu’on en fit à

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