‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 117 sur 139 · TROÏLE ET CRESSIDA · texte numérisé non relu

TROÏLE ET CRESSIDA

En passant de Cymbeline à Troïle et Cressida, Shakspeare reste dans le domaine de l’épopée ; mais, au lieu de prendre le ton épique, il en fait la parodie. La tendance ironique de son esprit , tempérée d’ordinaire par sa sympathie pour la nature humaine et par sa profonde sensibilité , éclate ici , avec une vivacité singulière , à propos d’un sujet plus sérieux que comique. Il choisit pour thème la guerre de Troie, et, sans se laisser émouvoir par tout ce qu’une telle donnée renferme de poétique, il tourne en ridicule une partie des héros que la poésie grecque a chantés. Ni la gloire d’Achille , ni les malheurs de Priam, ni ceux d’Hécube et d’Andromaque ne le touchent. Cette lamentable et merveilleuse histoire,

qui nous apparaît dans le lointain de la mythologie comme le résumé de ce que les hommes de l'âge héroïque ont souffert et senti , le poète anglais la travestit volontairement, en y introduisant un élément bouffon qu’il y fait dominer.

Sa pièce ressemble si bien à une comédie que la plupart des critiques la rangent sous ce titre, quoique, dans les premières éditions, elle soit désignée, tantôt comme une tragédie, et tantôt comme un drame historique. La seule raison qui nous ait empêché de l’assimiler aux autres comédies de Shakspeare, c’est qu’elle comprend la mort d’Hector, et que , suivant l’usage du vieux théâtre anglais, dès qu’il y a mort d’homme dans une pièce, il n’y a plus de comédie. N’en pouvant faire une œuvre comique et la trouvant aussi éloignée de la tragédie que de l’histoire, nous l'appelons drame romanesque, parce qu’elle se rapproche sensiblement du roman.

Quelles causes ont pu engager Shakspeare à traiter un si grand sujet sous forme de plaisanterie? D’où vient qu’il en méconnaît la beauté pour en saisir surtout le côté ridicule? Esbce une idée qui lui soit personnelle ou qui lui ait été inspirée par ses devanciers? C’est ce que nous apprendra peut-être l’étude des sources où il a puisé. Sa pièce date probablement de 1609. Dix ans auparavant, Chettle et Dekker avaient écrit, pour les acteurs du comte de Nottingham, un Troïle et Cressida, aujourd’hui perdu. Mais la popularité de ce sujet remontait en Angleterre jusqu’au quatorzième siècle. Chaucer a composé un poème en cinq chants de Troïle et Cressida, dont les héros firent fortune et se transmirent , comme des types, de génération en génération, jusqu’au règne d’Élisabeth. Un amant fidèle s’appelait un Troïle, une coquette

une Cressida ,et un entremetteur un Pandarus, bien avant Shakspeare. De ces trois personnages, il n’y en a qu’un qui soit héroïque, le premier; les deux autres appartiennent à la comédie pure. Shakspeare trouvait donc déjà des noms anciens livrés au ridicule quand il aborda la mythologie grecque. L’ironie poignante et crue du vieux conteur, quoique souvent accompagnée de pathétique, avait laissé une empreinte ineffaçable sur les héros de la guerre de Troie. D’ailleurs, les romans troyens, si nombreux au moyen âge, travestissaient tantôt en traits chevaleresques, tantôt en traits satiriques, des mœurs qu’on ne connaissait pas et que chaque romancier jugeait au point de vue de son temps ou de son humeur. Shakspeare dut avoir entre les mains quelquesunes de ces légendes romanesques où l’on ne s’occupait guère ni de vérité historique, ni de couleur locale, où l'on cherchait surtout, en reprenant la tradition romaine; à faire sortir de la race troyenne tous les peuples de l’Occident , et où , par conséquent , on sacrifiait invariablement les Grecs au grand Hector. Lysgate, traducteur anglais de Guido Colonna et Caxton, imitateur de Raoul Le Fèvre, ne tenaient point un autre langage. Le poème de Chaucer et les romans italiens et français, traduits en anglais, voilà les sources principales du drame de Shakspeare.

C’est de là que le poète a tiré de nombreux détails, des épisodes et toute la partie romanesque de son œuvre ; par exemple , les aventures de Cressida ; son séjour à Troie après la fuite de son père Calchas ; sa liaison avec Troïle encouragée par Pandarus; l’échange que les Troyens font d’elle avec Anténor, prisonnier des Grecs; son départ sous la conduite de Diomède ; sa coquette-

rie et sa trahison. C’est aux romans aussi qu'il emprunte ses peintures de mœurs, lorsqu’il étend l'intrigue de sa pièce, et que, sous prétexte de raconter l’histoire des deux amants, il prend véritablement pour sujet un des épisodes de la guerre de Troie. Comme les romanciers du moyen âge, il revêt les Grecs et les Troyens d’un costume chevaleresque, il les fait monter sur des chevaux de bataille, les arme de pied en cap, couvre leur tête d’un casque fermé et leur attribue, sous cet appareil moderne, le langage courtois et galant de la noblesse féodale. Lorsque Énée vient apporter un défi aux Grecs de la part d’Hector , il s’exprime comme un héraut d’armes dans un tournoi. « Si, parmi les plus braves, leur dit-il , il en est un qui fasse plus de cas de son honneur que de son repos, qui cherche la gloire plus qu’il ne craint le péril, qui aime sa maîtresse et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu, c’est à lui que ce défi s’adresse. » Agamemnon répond sur le même ton, en jurant que, si personne ne se présente, lui-même rompra une lance en l’honneur de sa dame. Il n’est pas jusqu’au vieux Nestor qui ne veuille, lui aussi, combattre en chevalier pour la même cause. Dans l’assemblée des Troyens dominent également les sentiments chevaleresques du moyen âge. Quand Hector propose à ses concitoyens de rendre Hélène, pour abréger les souffrances de Troie, et qu’Hélénus l’appuie par raison et par prudence, Troile leur répond : « Sans doute, votre proposition est raisonnable ; mais il faudrait que le courage et l’honneur eussent des cœurs de lièvre pour se mettre au régime de la raison ; la raison et la prudence énervent le courage.» Il suffit que le jeune prince invoque l’honneur pour que l’assemblée se range à son avis et qu’Hector ne puisse le contredire.

Le combat d’Ajax et d’Hector ressemble à un duel entre deux gentilshommes. Un trompette annonce la venue de l’assaillant, la lice s’ouvre pour le recevoir et se referme derrière lui. Les juges du camp, nommés par les deux armées, règlent les conditions de la lutte, et, au signal des fanfares guerrières, les deux champions s’élancent l’un contre l’autre. Avec une noble courtoisie, Hector s’arrête, après quelques passes, et déclare qu’il ne continuera pas le combat, pour ne pas verser le sang d’un parent, car Ajax est fils d’une Troyenne. Les Grecs offrent aussitôt au héros troyen un banquet qu’il accepte et où il rencontre Achille qui doit le tuer le lendemain.

Sur ce fond solennel des mœurs chevaleresques se détachent, dans la pièce de Shakspeare comme dans le poème de Chaucer et dans quelques romans, des scènes comiques qui ramènent les héros sur la terre et font rire à leurs dépens. Chaque fois que Pandarus paraît, il bouffonne; comme Poins Falstaff, il n’a d’autre morale que celle du plaisir, et pour que le rôle qu’il joue paraisse supportable, il jette sur ses vices le voile de la gaieté et de l’esprit. S’il entreprenait sérieusement de séduire sa nièce au profit de Troïle, il serait odieux. Mais il attaque le cœur de Cressida par des insinuations plaisantes, il se moque de son aveuglement et de son mauvais goût, il lui présente le prince troyen sous des couleurs aimables , en faisant ressortir les ridicules de tous ses rivaux, et quand il a fini par rapprocher les deux amants, il les raille en homme qui ne prend rien au sérieux, pas même l’amour qu’il a servi, qui ne voit dans le monde qu’un spectacle amusant et dans les fautes des autres qu’un moyen de se divertir. Cressida se ressent

de sa parenté avec un personnage aussi dissolu ; elle possède une expérience du monde qui ne se concilie guère avec la vertu ; dès le début, elle nous apprend qu’elle a réfléchi sur la conduite qu’une jeune fdle doit tenir et qu’elle s’est fait d’avance un code de coquetterie raffinée. Elle s’attend à être attaquée , elle sait qu’elle le sera et elle se prépare à résister, non pour défendre son honneur, mais pour conserver ses amants. « Le bonheur est dans la recherche, se dit-elle à elle-même. Le triomphe obtenu, tout est fini. La femme aimée qui ne sait pas cela ne sait rien. Les hommes, avant la possession, sont nos suppliants; après, ils sont nos maîtres. » Tant de prudence ne suppose guère de passion. Aussi ne répondelle à l’amour vrai de Troile que par le manège habile d’une femme d’esprit dont le cœur reste libre. Elle affecte, pendant longtemps, de ne point le remarquer; quoiqu’elle sache qu’elle est aimée de lui, elle le désespère par une froideur calculée, elle veut l’amener à ses pieds, et quand il y vient, conduit par Pandarus, elle laisse échapper, comme malgré elle, avec le désir de paraître pudique et réservée, l’aveu d’un amour qu’elle a soigneusement caché jusqu’ici. « Je vous aime, dit-elle au prince, et cependant je ne devrais pas vous le dire. Mon sentiment est si fort que je ne puis en contenir l’expression. Mais n’aurai-je point à m’en repentir? » Comme la vertu n’entre point en ligne de compte dans ses calculs, malgré sa profession de foi sur les avantages de la résistance, elle cède enfin à l’amour de Troile, parce qu’il arrive toujours un moment où une femme qui n’est pas vertueuse cède, qu’elle n’entend pas se priver du plaisir et que d’ailleurs elle ne veut prolonger sa défense qu’ autant que cela est nécessaire pour assurer son empire. A

peine a-t-elle succombé, qu’on lui annonce qu’il faut quitter Troie et Troïle, pour retourner au camp des Grecs. Sa douleur, quoiqu’un peu emphatique, peut être sincère dans cette circonstance; car il y a des moments où une coquette même est émue. Mais ce qui prouve la légèreté de son caractère, c’est que ce grand chagrin ne dure pas. Elle promet peut-être de bonne foi qu’elle sera fidèle à son amant; mais, dès qu’elle ne le voit plus, elle accepte les soins d’un autre. Ulysse, qui assiste à sa première entrevue avec les chefs grecs et qui l’entend provoquer chacun d’eux, fait d’elle un portrait sévère qui peut passer pour le jugement définitif de Shakspeare. « Infamie sur elle ! Ses yeux, ses joues, ses lèvres, ses pieds même ont un langage. Le libertinage se trahit dans tous ses gestes, dans tous ses mouvements. Les femmes qui ont la langue si bien pendue, qui vous font des avances, sans attendre que vous ayez parlé, et ouvrent le livre de leurs pensées au premier regard frivole qui veut y lire, croyez-moi, ces créatures-là mettent leur chasteté au service de l’occasion. Ce sont des courtisanes1. »

Ce caractère de Cressida forme une exception parmi les nombreux portraits de femmes qu’a tracés Shakspeare. Il les traite en général avec plus de respect, il leur attribue plus de vertu qu’aux hommes et c’est à elles qu’il réserve le beau rôle dans ses œuvres comiques. Ici, comme pour se conformer à cette loi de la variété qui, en même temps que la loi morale, domine son théâtre, comme pour montrer qu’il saisit la nature humaine sous tous ses aspects, il présente une face nou-

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