I. The Tempesc, ad. 11, sc
SHAKSPF.ARE.
porto et il les jette sur le rivage désert. Il n’y a pas de meilleure école que le malheur. Si ces âmes criminelles peuvent être ramenées au bien, elles le seront par une série d’épreuves douloureuses. Déjà le roi de Naples a vu tomber à la mer, sous ses yeux , son fils unique, il le croit mort et le châtiment suivi du regret des fautes passées, ce châtiment qui amène les remords et les résolutions salutaires, commence pour lui. Antonio et Sébastien, plus endurcis, ne se convertissent pas si vite. Môme après le naufrage, et sur cette terre inconnue, ils méditent un nouveau crime dans une scène pleine de vigueur qu’on n’a point assez remarquée et qui rappelle les plus beaux passages des tragédies de Shakspeare. Ce sont deux hommes intelligents et hardis, de l’école d’Iago et d'Edmond de’flloster , capables de tous les crimes et qu'aucun scrupule n’arrête quand il s’agit de commettre une mauvaise action qui doit leur être utile. Pour les amener à résipiscence, les moyens ordinaires ne suffiraient pas. Prospéra en emploie de surnaturels. Il fait apparaître devant eux des monstres qui leur rappellent leurs crimes et les menacent d’une prochaine vengeance.
Il les prépare à se repentir et à mériter le pardon qu’il se propose de leur accorder. Dans ses tragédies, Shakspeare ne pardonnait pas aux scélérats; il les livrait sans pitié à la destinée qu’ils s’étaient faite eux-mêmes. Ici, il nous présente un spectacle moins tragique, mais plus noble, celui d’un homme offensé qui tient entre ses mains la vie de ses ennemis, qui peut les tuer justement, mais qui aime mieux leur faire grâce, pour leur laisser le temps de réparer leurs fautes, que se venger d’eux. Les belles paroles de Prospéra, au commencement du cinquième acte, expriment les sentiments généreux que le
poëte attribue à son héros et le jugement qu’il porte sans doute lui-même sur les actions humaines. Une indulgence raisonnable et ferme paraît être le dernier mot de sa philosophie. Il n'est ni faible ni aveugle, mais il est miséricordieux, et, sachant combien l’homme est fragile, il accorde quelque chose à l’infirmité de notre hature. Ne pas laisser le crime impuni, mais atteindre l’âme du coupable plutôt que son corps, le guérir plutôt que le frapper, et, quand il a subi une épreuve suffisante, oublier le passé et tendre les bras au pécheur pénitent, telle est la conclusion de la Tempête. Lorsque Ariel annonce à son maître que les trois criminels sont livrés au plus violent désespoir et arrosent de leurs larmes le sol de la grotte où ils les a renfermés, Prospéro lui répond : « Toi, qui n’es qu’un être aérien, tu sens leur douleur, tu en es ému, et moi qui suis de leur race, moi qui en toutes choses ressens les mêmes émotions et les mêmes passions qu’eux, je ne serais pas attendri plus que toi encore ! Quoique leurs grands torts envers moi m’aient blessé jusqu’au fond du cœur, néanmoins je prends le parti dema"raison, qui est la plus noble, contre ma colère ; la vertu a plus de prix que la vengeance ; puisqu’ils se repentent, mon but est atteint' ! » Voilà l’idée fondamentale de la pièce.
Mais l’homme juste n’a pas seulement affaire à des ennemis et à des coupables. Il lui reste des devoirs à remplir envers ceux qu’il aime et envers les bons. Nous l’avons vu s’acquitter de la première partie de sa tâche. Il s’acquitte de la seconde quand il soumet sa fille bienaimée et le jeune Ferdinand, prince royal de Naples, à
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SHAKSI’EARE.
une épreuve préparatoire avant de les unir. C’est là un poétique épisode d’où se détache la gracieuse figure de Miranda, une des plus aimables créations du poète. Miranda est le type de la candeur virginale, de l’amour pur et de la jeunesse de l’âme et des sens. Enfermée depuis son enfance dans une lie déserte, elle ne connaît que deux créatures humaines, son père et Caliban. Le premier homme, jeune et beau, qu’elle rencontre la séduit comme une apparition céleste, et avec la naïveté d’une parfaite innocence elle exprime tout haut les sentiments qu’elle éprouve. Rien de plus légitime ni de plus naturel que cet amour. Prospéro lui-méme a voulu le faire naître. Seulement il donne une leçon à sa fille et au prince en leur apprenant à tous deux que le bonheur ne s’obtient qu’au prix du sacrifice. Les plaisirs faciles amollissent l'aine. Sans vouloir arrêter l’élan de deux cœurs entraînés l’un vers l’autre, le père prévoyant leur oppose des obstacles qui sont la pierre de touche des sentiments vrais. 11 les enchaîne ainsi par un lien plus fort et il sanctifie leur amour par la souffrance. Il traite avec une dureté apparente le jeune Ferdinand, il lui impose même un rude travail afin de mieux connaître la trempe de son caractère. Quand il le voit supporter courageusement cette épreuve, et qu’il juge que sa fille est assez attendrie par le spectacle de l’humiliation de son amant, il les unit. Encore, quoiqu’il les abandonne à eux-mêmes, leur prescrit^il une chaste retenue jusqu’à ce que les dernières cérémonies du mariage soient accomplies. Partout il exige que l’homme fasse son éducation morale par un retour sur lui-même et par un effort constant de sa volonté. En même temps, il donne l’exemple d’une activité virile. Autrefois, pendant qu’il régnait
sur Milan, il négligeait les devoirs pratiques delà royauté pour se livrer aux spéculations scientifiques qui séduisaient son intelligence ; mais le malheur lui a ouvert les yeux. Il a vu qu’il fallait intervenir de sa personne dans la mêlée des passions humaines , si on ne voulait être écrasé par elles, et garder son poste de combat sous peine de périr. Depuis lors, il agit au lieu de rêver ; quand il se trouve en face de ses ennemis, il les dominé, et, pendant toute la durée de la pièce, il prépare et il dirige les événements avec le coup d’œil d’un homme d’action, jusqu’à ce que vienne l’heure qu’il a fixée d’avance pour le repos.
Ce caractère si complet, à la fois bienveillant et ferme, plein d’indulgence pour les faiblesses humaines, qüoiqu’il les découvre avec une impitoyable pénétration et qu’il les corrige, quand il le peut, ce mélange de raison, d’ironie et de bonté nous représentent ce que devait être Shakspeare lui-même pendant les dernières années de sa maturité. Après avoir traversé de mauvais jours, après avoir souffert et lutté contre les orages de la vie, au commencement du dix-septième siècle , lorsqu’il composait ses drames les plus sombres, Hamlet et Timon <T Athènes, il atteint, à partir de 1609 au plus tard, la sérénité qui est le fruit de l’expérience et le privilège des âmes supérieures. Il se dépouille alors, comme Prospéro, de toute amertume contre les personnes, il voit de haut les choses et les hommes, et, au lieu du tumulte des passions humaines qu’il a si bien comprises et si fortement décrites, son imagination ne lui offre plus que des tableaux tranquilles.
La Tempête est la seule de ses pièces qui exprime nettement cet état de son âme, et c’est pour cela surtout
qu’il faut l’étudier la dernière. Elle couronne la carrière du poète. Arrivé là, Shakspeare dit adieu au inonde ; comme son héros il brise sa baguette magique, et jeune encore, mais plein de modération, il se réfugie dans la solitude de Stratford-sur-Avon, afin de s’y recueillir quelques années et de se préparer à la lutte suprême. L’enchanteur qui a tant de fois émerveillé les hommes par les conceptions de son génie abandonne le théâtre brillant de sa gloire. De toutes les ambitions humaines il ne lui reste plus que celle de bien mourir. « Je me retirerai à Milan, dit Prospéro, où une de mes pensées sur trois sera consacrée à la mort. » Ce sont là les adieux du poète au public. H abdique en conquérant après une victoire.