I. Kimj Henri VIII. act. m, se. I
qu’elles. ttesdémone et Ophélie ont la beauté de l’idéal, Catherine est belle comme un portrait d’après nature.
A côté des femmes dont le caractère est moins altéré par la politique que celui des hommes, qui conservent mieux qu’eux , môme dans le rang le plus élevé , les traits habituels de la nature humaine, et qui, par conséquent , sont les personnages qu’il est le plus difficile d’associer au mouvement des drames historiques , le poète place , comme pour aborder toutes les difficultés du genre, les moins politiques de tous les êtres, les enfants. Ceux-ci, qui jouent un grand rôle dans la vie, n’en jouent presqu’aucun dans l’histoire, et il faut un art infini pour les y introduire à propos. Shakspeare a résolu ce problème habilement . Il a mis en scène trois enfants, et sans leur donner plus d’importance que n’en mérite leur ûge, surtout sans leur prêter des idées supérieures à celles qu’ils doivent naturellement avoir, il les a rendus intéressants et touchants, tout en restant fidèle à la vraisemblance. Le pathétique domine leurs situations diverses. Ils se ressemblent par la tristesse de leurs destinées ; et cependant, malgré ce trait commun, le poète a su varier l’expression de leurs physionomies.
Deux d’entre eux sont frères et paraissent ensemble dans Richard III : ce sont les enfants d’Édouard II, que le tableau de Delaroclie et la tragédie de Casimir Delavigne ont popularisés en France. Le poète et l’artiste français les ont représentés tels que Shakspeare les
avait déjà peints. C’est Shakspeare qui a eu le premier l’idée d’opposer la gaieté spirituelle du duc d’York à la mélancolie et à la gravité précoce du prince de Galles. Il a donné à tous deux les grâces de l’enfance ; mais chez l’un elles sont vives et joyeuses , tandis que , chez l’autre, elles paraissent voilées de tristesse. En sa qualité d’aîné et d’héritier de la couronne, Édouard a plus de soucis que son frère ; destiné à régner, il cherche à s’en rendre digne par le travail et par le développement de sa raison. Richard jouit, sans inquiétude, du plaisir de vivre. Le jeune roi songe aux devoirs que la vie lui impose, aux exemples que lui lègue l’histoire et aux inimitiés qui divisent la famille royale.
Shakspeare, dont le sujet est Richard III, fait moins parler les enfants d’Édouard que Casimir Delavigne qui les a choisis pour les héros de sa pièce. Mais le petit nombre de scènes où il nous les montre suffisent pour les caractériser, et contiennent en germe toute la tragédie moderne. Il a mis, lui aussi, dans la bouche du duc d’York, des plaisanteries piquantes qui blessent lord Glocester.
Mauvaise herbe est précoce et croît avant le temps :
Le proverbe dit vrai...
dit le protecteur, dans la pièce française, et Richard répond :
Voilà pourquoi, je gage,
A quelqu’un quc*je sais l’esprit vint avant l’àge.
L’idée est tirée de Shakspèare ; seulement elle est accommodée au goût de notre société. Ce changement était inévitable. Le duc d’York de Casimir Delavigne est un enfant de Paris, plus fin qu’un jeune Anglais du seizième
SH AKSPEAItK.
siècle, et habitue de bonne heure à donner à sa pensée un tour vif et ingénieux. Il aiguise le trait et il souligne le mot; il met de l’esprit dans ses moindres intentions, et il appartient à notre temps par tous les détails de son rôle ; il se garde bien de demander à son oncle une dague, comme le Richard de Shakspeare. Que ferait le Parisien d’une dague? C’était bon au moyen âge, quand les gentilshommes portaient des armes. Celui-ci, qui a vu ses camarades aller au bois, demande un cheval pour les y suivre.
La belle scène des Enfants d’Édouard, où Glocester sonde les sentiments du jeune roi, afin de savoir s’il peut les laisser vivre sans danger, n’est, ainsi que la peinture du caractère du duc d’York, que le développement d’une situation indiquée dans Richard III. Seulement là où le poète anglais laisse agir le hasard, Casimir Delavigne, pour produire un effet plus grand, fait intervenir la volonté humaine. Édouard découvre ingénument ses pensées dans la pièce anglaise ; il s’entretient avec le protecteur, et la nature même des réflexions qui lui échappent révèle la vigueur et la maturité de son intelligence. Après avoir interrogé son oncle sur l’histoire de Jules César, qui a bâti la tour de Londres, il s'écrie ; « Ce Jules César était un bien grand homme. L’éclat de sa valeur rehaussait son génie, et son génie à son tour a perpétué le souvenir de sa valeur. » Puis, sans transition et comme faisant un retour sur lui-même, il ajoute avec énergie : « Si j’atteins l’âge d’homme, je veux reconquérir en France mes anciens droits ou mourir en soldat, après avoir vécu en roi. » Ces paroles sont pour lui un arrêt de mort. Glocester, qui les a entendues, ne lui permettra pas d’arriver à l’âge d’homme.
« Tant de sagesse à sou âge, se dit tout bas le protecteur ! Les enfants précoces ne vivent pas longtemps. »
Quand ils ont tant d'espril, les enfants vivent peu,
lui fait dire Casimir Delavigne, dans une autre circonstance.
L’Édouard français ne confesse pas ainsi de lui-même ses sentiments. Ce n’est pas un mouvement spontané qui le fait parler. Il tombe dans le piège que lui tend Glocester qui l’interroge, et ses confidences sont provoquées par des questions perfides.
Sera-t-il, cet enfant, mon esclave ou mon maître?
Pour le laisser régner, c’est ce qu'il faut connaître,
s’est dit le protecteur, et il étudie le caractère de son neveu. Le résultat de ses observations est la condamnation du prince. Le Richard III de Shakspeare n’a pas besoin d’avoir un tel motif pour commettre le meurtre. Il tue Édouard, non parce qu’Édouard est intelligent, mais parce qu’il est roi.
Shakspeare, qui ne recule pas en général devant les scènes sanglantes, a eu cette fois l’heureuse idée d’épargner aux spectateurs la vue de l’assassinat des enfants d’Édouard. Il cache le crime aux yeux et il se contente de le faire raconter par le chef des assassins, Tyrrel, dont Casimir Delavigne a poétisé la physionomie. C’est une des rares occasions où le poète anglais a préféré le récit à l’action. Il n’en a pas moins atteint le pathétique, sans aucun des moyens violents qu’il emploie souvent. Rien de plus touchant que les détails qu’il place dans la bouche de Tyrrel : « Dighton et Forrest, que j’avais payés pour commettre cette horrible boucherie , quoique ce
soient des scélérats endurcis, des dogues sanguinaires, attendris et touchés d’une douce compassion, pleuraient, comme des enfants, en faisant la triste histoire de leur mort. — C’est ainsi, disait Dighton, qu’étaient couchés ces aimables enfants. — Voilà, voilà, ajoutait Fowest, comme ils se tenaient mutuellement embrassés dans leurs bras innocents et blancs comme l’albâtre. Leurs lèvres étaient quatre roses rouges sur une seule tige, se baisant l’une l’autre, dans toute la fleur de la beauté. Un livre de prières était placé sur leur chevet. 1 » Nous avons là l’idée première du tableau de Delaroclie.
Shakspeare a mis en scène, dans ses drames historiques, un autre enfant dont la destinée n’est pas moins lamentable que celle des fils d’Édouard IV, et dont il a peint les douleurs avec une sensibilité profonde : c'est le jeune Arthur de Bretagne, héritier légitime de la couronne d’Angleterre, dépossédé par son oncle Jean et obligé de chercher un refuge en France, à la cour de Philippe-Auguste. Dans une bataille où les Français sont vaincus, Arthur est pris et confié par l’usurpateur à un geôlier qui a reçu l’ordre de lui crever les yeux. Cette donnée tragique a inspiré au poète une scène célèbre, où l’enfant, par ses supplications, attendrit son gardien. Tout n’y est pas naturel ; elle renferme même des traits de mauvais goût; mais le ton général en est admirable et les belles parties en ont fait oublier, comme cela devait être, les parties défectueuses. Ce qui y est surtout bien peint, c’est la grâce ingénue d’Arthur et la sensibilité involontaire du geôlier.
Il est rare que le cœur de l'homme, même de celui