‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 74 sur 139 · POINS · texte numérisé non relu

POINS

Les morceaux en tombèrent à terre.

FALSTAFF

Ils commencèrent à me céder le terrain ; mais je les suivis de près, je les serrai du pied et de la main, et, aussi rapidement que la pensée, j’en expédiai sept sur onze.

LE PRINCE HENRI

O prodige! de deux hommes en bougran il en est sorti onze 1 !

Le prince Henri coupe court à ce récit fantastique qui pourrait se prolonger longtemps encore, en disant : « Nous deux (Poins et moi), nous vous avons vus tous quatre tomber sur quatre hommes, les garrotter, et vous emparer de leur argent. — Remarque bien maintenant comme un simple récit va vous confondre. — Alors nous deux, nous sommes tombés sur vous quatre, en un clin d'œil nous vous avons dépouillés de votre butin èt nous le tenons; oui, nous l’avons et nous pouvons vous le montrer ici dans la maison; — et toi, Falstaff, tu as sauvé t^edaine aussi légèrement, avec autant d’agilité, et tu as mugi pour obtenir ta grâce, oui, tu as couru et mugi aussi bien que l’a jamais fait jeune taureau. Quel misérable es-tu d’avoir ébréché ton épée, comme tu l’as fait, et de nous dire ensuite que cela est arrivé en combattant! Quelle ruse! Quel stratagème ! Quelle échappatoire pourras-tu trouver maintenant pour te préserver de cette honte éclatante et manifeste? »

t . First part of kiitg llcitry IV, act. H, sc. 4.

Falstall' est pris au piège. Comment se tirera-t-il de ce mauvais pas? Le voilà atteint et convaincu de mensonge et de poltronnerie. Mais un homme d’esprit ne s’embarrasse pas pour si peu et n’abandonne pas une mauvaise cause, faute d’arguments. Il répond au défi qu’on lui jette et il le fait avec une habileté plaisante, qui, sans le justifier, met du moins les rieurs de son côté. « Voyons, lui dit Poins, parle, Jack! quelle ruse vas-tu employer maintenant? — Mon Dieu ! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. Eh bien ! écoutez-moi , mes maîtres. Était-ce à moi à tuer l’héritier présomptif? Devais-je tourner mon épée contre mon prince légitime? Tu sais que je suis aussi vaillant qu’llercule. Mais remarque l’instinct; le lion ne touchera pas le prince légitime. L’instinct est une grande chose; j'ai été poltron par instinct. Je n’en aurai que meilleure opinion de moi et de toi pendant ma vie; de moi, comme lion courageux, et de toi, comme prince légitime. »

Tel est Falstaff, poltron et vantard, battu et bafoué, mais toujours prêt à tourner ses vices ou ses malheurs en plaisanteries , prompt à la riposte et capable de désarmer, par un trait d’esprit, ceux qui sont le plus irrités contre lui ou le plus convaincus de sa scélératesse. Il se tire de toutes les situations par un quolibet. C’est pour cela que le prince a du plaisir à le voir. Henri aime cette fécondité joviale, cette verve intarissable qui réussissent toujours à l’égayer et qui le distrayent de ses soucis, comme le spectacle d’une comédie amusante. Falstaff a le privilège de le faire rire. Il joue auprès de lui le rôle que les bouffons jouaient au moyen âge auprès des rois et des grands seigneurs. On ne renonce pas facilement à une distraction habituelle. C’est ce que le prince dit lui-

même, quand il trouve le chevalier étendu sur un champ de bataille et qu’il le croit mort. « Pauvre John, s’écriet-il , adieu ! La perte d’un homme meilleur me ferait moins faute. » •

L’oraison funèbre est courte, mais sincère] Ce que Henri regrette en Falstatf, ce n’est aucune qualité sérieuse ; c’est la gaieté de la jeunesse , c’est l’assaut d’esprit à la taverne, ce sont les soirées où le vin pétillé dans les verres et où mille pensées originales traversent le cerveau des convives, c’est enfin le rire inextinguible qu’amène sur les lèvres la vue de ce personnage grotesque dont la bonne op la mauvaise humeur tournent inévitablement au comique. Il pensera à lui plus d’une fois quand il sera triste et qu’il n’aura plus personne qui l’amuse. Bien des gens honnêtes, mais ennuyeux, tenaient dans sa vie une place moins grande que le libertin Falstaff.

Ne croyons pas pour cela que le prince excuse les fautes de son compagnon, ou qu’il se fasse illusion sut son compte. Il connaît le chevalier aussi bien que celui-ci peut se connaître lui-même; il sait qu’il n’y a en lui ni délicatesse, ni probité, ni courage, ni honneur, il le méprise, sans cacher son mépris, et s’il a la faiblesse de vivre avec lui, il n’a pas celle d’encourager ses vices. Il lui dit au contraire la vérité en termes énergiques et il ne manque pas une occasion de l’humilier , pour l’amener à se repeutir. Dans une scène comique où le prince et lui s’amusent à jouer tour à tour le rôle de Henri IV et à 'faire un sermon à l’héritier présomptif de la couronne, après que Falstaff a pris la parole et fait de lui-même un pompeux éloge qu’il place dans la bouche du roi , Henri entre en scène à son tour sous le nom de

son père, et s’adresse ironiquement, comme s’il était sur la sellette de l’accusé, les reproches suivants : « Il y a un démon qui s’attache à tes pas, sous la figure d’un corpulent vieillard. Tu as pour compagnon non un homme, mais une vraie tonne. A quoi est-il bon ? à goûter le vin et. à le boire. A quoi excelle-t-il? à découper un chapon et à le manger. En quoi est-il habile? dans la ruse. En quoi rusé? dans la perversité. En quoi pervers? en toute chose. En quoi estimable ? en rien. » C’est là le fond de sa pensée sur le chevalier et il le montre bien quand il est roi.

L’école romantique, qui n’attache aqp une importance . à la morale en littérature, admire beaucoup le caractère de Falstaff , le trouve aussi beau dans son genre qu’aucune des conceptions du poète, et, le considérant uniquement au point de vue de l’art pour l’art, ne le trouve en aucune façon répréhensible. Hazlitt va jusqu’à dire que, pour sa part , il ne porte aucun jugement défavorable sur sir John, et qu’il ne le condamne pas plus que l’acteur qui joue son rôle 1. Suivant cette théorie , il n’y a ni bien ni mal dans le domaine de la fiction. Le vice et l’innocence , les passions mauvaises et les bons sentiments sont égaux aux yeux du poète. Il aime indifféremment toutes ses créations, comme la nature qui produit des monstres et des saints, sans témoigner de préférence pour les uns ou pour les autres. Il y a pour lui une loi qui domine toutes les lois, c’est celle de la beauté artistique, et, pourvu qu’il s’y conforme, il n’est nullement obligé de punir le crime et de récompenser la vertu.

Shakspeare ne pense point ainsi. Il n’a pas pour les criminels la même indulgence que les romantiques, et,

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