OTHELLO
Roméo et Juliette est la tragédie de l’amour. Composée à la même époque que les comédies amoureuses de Shakspeare, elle représente le côté tragique de la passion, tandis que Beaucoup de peine pour rien, Comme il vous plaira et Peines d’amour perdues en représentent le côté comique. C’est un thème que Shakspeare reprendra moins souvent dans la troisième période de sa vie et qu’il reléguera, en général, sur le second plan de ses pièces. Othello, écrit en 1 602, six ans après Roméo et Juliette, est la dernière tragédie dont une intrigue d’amour soit le fond. Encore ne peint-elle point les souffrances de l’amour heureux que les événements accablent, mais des scènes plus douloureuses, l’amour se déchirant de ses propres mains et détruisant son bonheur par sa folie.
Si nous comparons l’impression que produit sur nous Othello à celle que nous a laissée Roméo et Juliette, nous nous apercevrons qu’elle est plus terrible et plus douloureuse. Le sort des deux jeunes gens de Vérone nous arrache des larmes ; nous les plaignons de mourir si jeunes et par un concours de circonstances si malheureuses. Mais notre pitié seule est excitée ; il ne s’y mêle aucun sentiment d’horreur, aucune indignation contre les personnes. Si nous accusons la nature humaine de ce qui est arrivé, nous accusons aussi la fortune qui eût pu être plus favorable ou plus clémente. Dans Othello ncrus ne trouvons ni l’ardeur confiante, ni l’enthousiasme crédule
de la jeunesse qui caractérisent Roméo et Juliette. Les passions violentes et mauvaises y jouent le principal rôle ; les malheurs y sont causés par la faute et par la scélératesse des hommes. Aucune des catastrophes n’était prévue; il a suffi d’un caractère passionné et d’une âme criminelle pour tout perdre. Trois caractères nous intéressent surtout dans cette tragédie : Othello, Iago et Desdémone.
Othello, avant que la jalousie ait troublé sa raison, Othello à Venise, venant d’épouser Desdémone, parait le type de l’officier de fortune brave, dévoué à son devoir, habitué aux fatigues et aimant la guerre qui a été le charme et l’occupation de sa jeunesse. Ne lui demandez pas les qualités de l’homme civilisé, élevé au milieu d’une société élégante et polie; mais aucun des dons naturels ne lui a été refusé. Quoi de plus noble et de plus simple que sa conduite au commencement de la pièce 1 quelle franchise mâle, et quelle droiture de sentiments ! S’il a été aimé de Desdémone, c’est en quelque sorte malgré lui, sans qu’il ait cherché à la séduire; il a plu à la jeune fille, parce qu’il était brave, glorieux et sincère. Aimé par elle, uni à elle, il n’emploie aucun subterfuge , indigne de sa gloire , pour déguiser cet amour. Iago lui propose de fuir devant le père de Desdémone ; mais le Maure, fort de sa conscience, attend avec calme l’arrêt du vieux patricien. Accusé devant le Sénat de Venise d’avoir employé quelque philtre ou quelque charme tout-puissant pour corrompre sa femme, avec quelle éloquence il se défend ! avec quelle émotion naturelle il sait peindre cet amour involontaire, éclos sous les yeux de Brabantio lui-même, dans la familiarité de la vie intime, sans artifice et sans arrière-pensée ! « Elle m’a aimé, s’écrie-t-il, pour les périls que j’ai traversés;
tragédiks.
je l’ai aimée pour la sympathie qu’elle accordait à mes malheurs. Ce sont là les seuls sortilèges que j’ai employés.» Ces mots sortent du cœur. « Il me semble, répond le doge, qu’une pareille histoire subjuguerait, le cœur de ma tille. » Ainsi ce rude soldat, placé dans une circonstance difficile, forcé d’exprimer des sentiments qui ne lui sont pas familiers, d’employer un langage nouveau pour lui, n’éprouve ni embarras ni faiblesse. Sa franchise le justifie. Dans cette cause délicate, l’habileté du langage échouerait peut-être; la vérité sans ornements triomphe.
Comment la jalousie peut-elle s’emparer d’une âme si noble ? C’est là le problème que Shakspeare s’est proposé de résoudre et le nœud de la pièce. N’oublions pas qu’ O thello est noir, qu’ il a dans les veines du sang africain, et que les passions violentes contenues par sa volonté, par l’habitude qu’il a prise de se dominer lui-même pour conserver la dignité du commandement, peuvent se rallumer dans son sein à la première étincelle. Qu’Othello accomplisse sa destinée sans obstacles, qu’il ne rencontre pas sur sa route l’infernal Iago, il sera jusqu’au bout de sa carrière un général intrépide et un homme heureux, il fera quelques expéditions héroïques contre les Turcs, il se couvrira d’une nouvelle gloire et, au retour de ses campagnes, il retrouvera avec joie au foyer conjugal la belle Desdémone. Mais le poète ne le veut pas ainsi. Si tel devait être le dénoûment, où serait en effet la tragédie?
Au troisième acte, Iago commence son œuvre. Il jette dans l’ame confiante d’Othello le germe des premiers soupçons. Son plan est conçu avec tant d’artifice, il s’exprime avec tant de mesure et une si grande apparence de sincérité, que le Maure écoute avidement les paroles qui vont troubler sa vie. Ne nous étonnons pas de l’effet
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que produisent les insinuations de l’enseigne. Le Maure n’a pas étudié les mœurs des villes; son existence tout entière s’est passée dans les camps; il n’a jamais réfléchi sur la possibilité du malheur qui paraît le menacer, il ne connaît sa femme que depuis peu de temps et, à coup sûr, il n’a ni assez de pénétration ni assez de sang-froid pour la bien observer. Un tel homme n’est-il pas inévitablement livré aux suggestions d’un scélérat, qui ne perd aucune occasion de l’abuser, et qui fait valoir â ses yeux la profonde expérience qu’il a acquise des sentiments humains ? Aussi, à la fin du troisième acte, ne reconnaissons-nous plus Othello. Le poison agit. Le Maure a changé de ton ; au lieu de parler comme autrefois à Desdémone avec douceur et affection, il devient violent et amer. Une fois entrée dans son cœur, lapen.sée fatale ne le quitte plus. L’amour confiant et heureux des premiers actes lui laissait toute la liberté de son esprit et ne faisait qu’ajouter un aiguillon nouveau à son activité naturelle. Mais, dès qu’il se croit trompé, il ne lui est plus possible de s’occuper de ses anciens travaux ; le monde entier disparaît à ses yeux, il ne voit plus qu’une femme coupable, sou honneur outragé et son bonheur à jamais détruit. « Maintenant , s’écrie-t-il, adieu pour jamais la tranquillité de l’âme ! Adieu le contentement ! Adieu les escadrons aux brillants panaches et la guerre orgueilleuse qui fait de l’ambition une vertu ! Adieu le coursier hennissant, le cri de la trompette, le tambour qui excite le courage, la royale bannière et tout l’orgueil, la pompe et l’appareil des glorieux combats! La tâche d’Othello est finie
1 . Je me sers de la Iraduelion que M. Villemaln a donnée de plusieurs passades ti'Olhello.
TRASEDIKS.
Ne sommes-nous point touchés de ce sincère et profond désespoir? Ne comprenons-nous point que cet homme a tout perdu et qu’il ne lui reste plus qu’un sentiment, le désir de la vengeance ? Il ne tue pas Desdémone tout de suite ; mais la pensée du meurtre obscurcit déjà sa raison. Pour expliquer la fureur du Maure, pour en préparer la gradation et en amener l’explosion définitive, Shakspeare épuise dans le rôle d’Iago toutes les combinaisons du crime. Des témoignages accablants se réunissent contre Desdémone. Les sens mêmes d’Othello sont dupes du stratagème de son officier. Et cependant quels combats se livrent encore dans l’âme du Maure l’amour et la jalousie ! 11 ne cède pas sans résistance à la violence de sa colère; le ressentiment ne parle point seul dans son cœur ; à ses transports jaloux se mêlent une tristesse et une amertume profondes qui révèlent toute l’étendue de ses souffrances. « S’il avait plu au ciel, s’écrie-t-il, de m’éprouver par le malheur, s'il avait fait pleuvoir sur ma tête toutes les humiliations, s’il m’avait plongé dans la pauvreté jusqu’aux lèvres, s’il m’avait livré aux fers de la captivité, moi et mes plus chères espérances, j’aurais pu trouver dans quelque repli de mon âme une goutte de résignation ; mais, hélas! faire de moi un éternel objet de risée , montré au doigt du mépris ! — Oh ! oh ! — Et cependant je l’aurais supporté. — Mais le trésor où mon cœur avait rassemblé toutes ses affections, l’asile où je dois vivre, sous peine de ne vivre plus, m’en voir dépossédé! » Des cris et des exclamations entrecoupés trahissent à chaque instant son émotion.
Il n’y a qu’une seule pensée qui puisse arrêter les soupçons du Maure et qui les suspende en effet, c’est la
mémoire des sacrifices que Desdémone a faits pour lui, de tout ce qu’elle a perdu, en le suivant, et des marques de tendresse qu’elle lui a données en abandonnant son père et sa patrie. Mais, par les artifices d’Iago, ces souvenirs mêmes tournent contre elle; l’enseigne les rappelle comme une preuve de sa légèreté naturelle et de la dépravation de son cœur. Othello, malgré sa colère et les progrès terribles qu’a faits chez lui la jalousie, n’arrive pas sans hésitation, au dénoûment tragitjue vers lequel l’entraîne la passion. Lorsqu’il contemple le beau et tranquille visage de sa femme , lorsqu’il entend cette voix douce et aimée , l’amour retient encore son bras ; mais, par un concours fatal de circonstances qu’a enchaînées l’art du poète, les paroles mêmes de la jeune femme, le nom de Cassio prononcé par elle, et les regrets qu’elle éprouve de sa mort, tout contribue à précipiter l’acte cruel du Maure.
Si cette jalousie frénétique a dégradé le caractère d'Othello, en nous le montrant livré à la passion, dominé par elle et incapable de conserver la direction de sa pensée, les sentiments qu’il éprouve, après la mort de sa femme, le relèvent à nos yeux et lui inspirent des paroles dignes de ses premières actions. La fin du dernier acte nous le montre tel que nous l’avons connu dans les deux premier, fier et maître de lui-même. La nature parle, il éclate d’abord en sanglots ; puis, reprenant ses sens, il comprend toute l’étendue de sa faute et il voit d’un œil ferme ce qui lui reste à faire. Il n’y a ni emphase, ni atfectation dans sa douleur; il ne peut plus vivre, en se sentant si coupable et si malheureux. Mais, s’il se condamne lui-même sévèrement, il ne permet pas aux hommes de s’instituer ses juges et d’attenter à sa
liberté. La politique de Venise n’a rien à démêler avec les actes d’Othello. Il repousse les Vénitiens qui voudraient le saisir ; il conserve encore la dignité du général et il a soin de son honneur.
« Je vous prie , dit-il avec calme à ceux qui l’entourent , quand vous allez raconter dans vos lettres ces funestes actions , montrez-moi tel que je suis ; ne déguisez, n’altérez rien ; parlez de moi comme d’un homme qui n’a pas aimé sagement, mais qui a trop aimé; qui ne fut pas aisément jaloux, mais qui, poussé et entraîné perfidement, tomba dans une extrême violence. Dites encore qu’une fois , dans Alep , un méchant Turc frappant un Vénitien et insultant la République, je pris à la gorge ce chien de circoncis et le frappai comme cela. » Othello se fait justice. La loi morale est satisfaite; celui qui a commis le crime meurt, puni par lui-même.
Dans Zaïre, le caractère d’Othello est imité; mais Voltaire n’a pas osé en retracer l’effrayante vérité, il l’a adoucie et il a rendu ainsi le dénoûment peu vraisemblable. Orosmane, plein de délicatesse et d’élégance, représenté comme un chevalier français qui parle la langue de la galanterie, nous étonne et nous indigne bien plus, quand il tue une femme sur un simple soupçon, que le Maure Othello, le rude et violent homme de guerre. D’ailleurs, Orosmane n’est point poussé au meurtre par un confident perfide, il n’a point d’Iago, et c’est lago qui cause le crime d’Othello'.
Qu'est-ce donc que cet lago? La scène n’offre pas de
I . M. Yilteinain a admirablement montré combien la conception de Shakspcare est supérieure à celle de Voltaire. Tableau de ta littérature française au dix-huitième siècle, t. 1,9” leçon.
plus odieux caractère. 11 ne se contente pas de pousser au mal les hommes sur lesquels il exerce de l’influence; mais il semble né uniquement pour le commettre et le provoquer, il en possède la science, il en a fait une étude approfondie; il prémédite tous ses attentats, il en calcule l'elfet probable et il dispose les fils de l’intrigue, comme un diplomate qui tend scs pièges. Les victimes de sa perfidie ne lui inspirent aucune compassion. Cassio le traite avec amitié et lui ouvre son cœur; il fait chasser par Othello ce crédule officier, lui fait donner un coup de poignard par Roderigo et lui coupe lui-même traîtreusement la jambe. Roderigo a quitté Venise pour suivre les conseils d’Iago et devient l’instrument de ses projets; lagole vole d’abord, sous de faux prétextes, lui arrache des diamants, qu’il fait semblant d’offrir à Desdémone, puis l’abandonne lâchement dans sa lutte avec Cassio, et finit par le poignarder pour lui fermer la bouche. Desdémone elle-même n’attendrit pas ce monstre; il a voyagé avec elle de Venise en Chypre; il connaît la bonté, la générosité de la jeune femme ; il sait qu’elle est pure et vertueuse; rien ne l’arrête; il la livrera à la colère de son mari. Avant la scène du meurtre, elle s’adresse à lui dans les termes les plus touchants, elle le supplie de calmer le ressentiment d'Othello; il sait qu’elle va mourir, il a armé le bras du Maure et il ne prononce pas une parole pour la sauver.
Pourquoi lago accumule-t-il tant de crimes? Faut-il croire, comme il le dit, qu’il est poussé uniquement par le ressentiment, par le regret derne pas avoir obtenu la place de lieutenant et par le soupçon que sa femme Emilie a aimé autrefois Othello? Ce sont là de bien petites causes pour de si terribles effets. Si lago avait été
nommé lieutenant à la place de Cassio, il n’aurait pas été moins criminel , car il aime le mal pour le mal. Il n’a pitié de personne, il tue sa femme comme il a tué son ami Roderigo. C’est le plus malfaisant et le plus dangereux des hommes. Il y a même dans son rôle un luxe de scélératesse et un raffinement de méchanceté qui ne peuvent s’expliquer que par la passion du crime ; il ne se contente pas des attentats ordinaires ; on dirait qu’il vise à la gloire dans ce genre d’exploits. Il ressemble au -î. génie du mal ; il invoque quelquefois lui-même, dans les longs monologues que lui prête Shakspeare, l’exemple des inventions diaboliques. Othello, en le revoyant, après avoir acquis la certitude de sa trahison, croit se trouver en face de Lucifer, et regarde si son enseigne n’g pas le pied fourchu. Shakspeare accorde réellement au traître un pouvoir surnaturel ; et c’est là peut-être un défaut, car cela nuit à la vraisemblance. Si Iago n’est qu’un homme, il fait trop de dupes en même temps ; on se demande comment il peut tromper à la fois tant de personnes différentes, Roderigo, Cassio , Othello, Desdémone et surtout sa femme Émilie, si clairvoyante et si fine. Pas un de ses projets n’est éventé. Quoiqu’il emploie quelquefois des ruses grossières, parmi tant de personnages intéressés à savoir la vérité, qui jouent sur ses conseils leur destinée et leur vie, il n’en est pas un seul qui sache le démasquer. Ses inspirations criminelles sont trop facilement suivies; il trouve une complicité trop crédule dans ceux qui l’entourent. Il dit à Roderigo de se déguiser pour aller en Chypre : Roderigo se déguise et part. Il lui met l’épée à la main pour frapper Cassio : Roderigo frappe comme un séide. Il conseille à Cassio d’implorer la pitié de Desdémone : Cassio obéit
Il engage Othello à étrangler sa femme dans son lit : ainsi fait Othello.
lago tient dans ses mains tous les ressorts de l’action. C’est à ses manœuvres que Shakspeare attribue tous les événements que, dans leurs récits, les nouvellistes italiens présentaient comme les effets du hasard. Cela vient du désir constant qu’a le poète d’expliquer les faits par le développement des caractères, et de laisser aussi peu de place que possible aux jeux aveugles de la fortune. D’ailleurs la perversité d’Iago, quoique exceptionnelle, n’est ni impossible, ni môme sans exemple. Shakspeare ne l’a introduite dans la fiction qu’après l’avoir trouvée dans l’histoire. Il ne prête i\ l’enseigne aucun crime dont n’ait été capable Richard III, l’assassin de son frère et de ses neveux. C’est même sans doute parce qu’il a^ait peint le premier caractère qu’il a créé le second. Il faut dire aussi qu’il a eu soin de faire naître lago en Italie, à Florence, dans la patrie de Machiavel. Un homme qui a lu le Prince , et qui en met les maximes en pratique, professe nécessairement une indifférence complète sur le choix des moyens. Il ne se pique pas d’être vertueux, mais d’être habile. Il ne connaît pas les scrupules de conscience; il n’a d’autre loi que l’intérêt. Les Italiens du quinzième siècle auraient certainement donné raison à l’enseigne contre Othello. Celui-ci, qui nous inspire jusqu’au bout de la sympathie et presque de l'estime, malgré ses fureurs, parce que nous le savons sincère et malheureux, leur aurait paru méprisable à cause de la crédulité avec laquelle il tombe dans tous les pièges qu’on lui tend. Les contemporains de César Borgia auraient préféré à ce barbare, qui n’a que des passions violentes, qui ne sait point distinguer un ennemi d’un ami,
et qui tue l’épouse dont il est aimé pour servir la vengeance d’un subalterne qui le hait, le politique habile qui dissimule tous ses projets, qui, seul contre plusieurs, gagne la confiance de chacun de ceux qu’il veut perdre, et, sans autres ressources que son esprit, triomphe de la beauté d’une femme et du courage d’un soldat. Dans cette société corrompue, on estimait plus la finesse que l’héroïsme. On aurait donné le prix du combat à lago, comme au plus fin
Le caractère de Desdémone est un des plus touchants du théâtre de Shakspeare. Moins développé que ceux d’Hélène et d’Imogène, il gagne en sensibilité ce qu’il perd en étendue. La femme d’Othello ne déploie, dans la conduite de sa destinée, ni l’adresse ni l’énergie d’une Italienne; elle ne semble point appartenir à la même race qu’Iago; une fois qu’elle est dominée par un sentiment , elle y cède et s’y absorbe comme le ferait une femme du Nord. L’amour, qui rend souvent les personnes de son sexe si ingénieuses et si adroites, n’intéresse que son cœur et ne stimule point son esprit. Les limites du devoir conjugal ferment pour elle l’horizon de toutes parts; au delà, elle n’aperçoit que ténèbres. Aussi ne soupçonne-t-elle aucun des dangers qui la menaçait et ne fait-elle rien pour les conjurer. Avec un peu de pénétration, elle verrait clair dans le jeu d’tago. Si celui-ci avait affaire à une Imogène, il serait démasqué. Mais Desdémone est frappée avant de s’être défendue. Dans sa parfaite innocence, elle fait précisément tout ce qu’il faut pour irriter son mari et tout ce qu’éviterait
I . I.’ateur anonyme d'une nouvelle exégèse anglaise de Shakspeare considère lago comme le type de la race italienne. Ce n’est ni tout à lait juste ni surtout aussi neuf qu'il le croit. M. Macaulay l’avait dit le premier et avec plus de mesure, dans son Essai sur Machiavel.
une femme habile; elle plaideavec insistance la cause de Cassio, elle ramène ce nom dans tous ses entretiens , et jusque sur son lit de mort elle l’invoque encore.
C’est sa candeur qui la tue. C’est aussi, il faut le dire, la passion à laquelle elle a cédé aveuglément. En vertu de la loi morale qui préside, dans le théâtre de Shakspeare, au développement de tous les caractères, la femme d’Othello, malgré son innocence, porte la peine de la première faute qu’elle a commise. Comme Roméo et Juliette, elle a cédé à la passion ; au mépris du devoir, elle a abandonné son père. La jeune fille qui sort furtivement de la maison paternelle pour suivre l’époux qu’elle seule a choisi, ne sera point heureuse. La malédiction du vieux patricien pèse sur elle : « Prends garde à elle, a dit Brabantio au Maure ; celle qui a trompé son père peut tromper son mari. » Les sacrifices mômes qu’elle a faits, sa tendresse et son courage seront invoqués contre elle ; on la croira perfide, parce qu’elle a aimé une première fois avec trop d’abandon. Il lui faudra faire l’apprentissage de l’exil ; puis, quand elle sera sur la terre étrangère, loin de tous ceux qui pouvaient la protéger, elle entendra des paroles sévères, elle éprouvera une tristesse môlée de frayeur, en voyant le front d’Othello se rembrunir ; aucune amertume ne lui sera épargnée; elle souffrira dans son amour et dans son honneur. Cette femme si délicate et si sensible, qui ne se permet ni une plainte ni un murmure, qui cherche sans cesse à excuser les torts de son mari, sera accusée d’avoir trahi sa foi et traitée en public avec le dernier mépris, jusqu’à ce qu’elle meure à la fleur de l'âge, tuée par l’homme à qui elle a tout sacrifié.
Cette conclusion ne veut pas dire que Shakspeare con-
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damne la passion. Il éprouve, au contraire, et il nous inspire une sympathie profonde pour les victimes qu’elle fait. Mais il nous montre où elle conduit presque toujours ceux qui, pour la suivre, brisent les liens sociaux et manquent aux devoirs de la famille '.
Roméo et Juliette et Othello sont les deux seules tragédies du poète qui roulent sur une intrigue d’amour. L’amour n’est pas nécessairement mêlé à toutes nos actions, comme l’a cru trop volontiers la société française qui a formé notre théâtre à son image. Indépendamment de ce sentiment si puissant, il y en a d’autres qui tyrannisent la volonté, qui grandissent ou abaissent les caractères et qui produisent les catastrophes tragiques. Shakspeare, qu’aucune tradition ni aucune influence extérieure n’obligent à revenir constamment sur les mêmes peintures, étudie la nature humaine dans sa plus grande diversité et la passion sous toutes ses formes. Ses pièces historiques l’ont déjà affranchi des sujets amoureux. Là il a déjà montré le spectacle de l’ambition, de l’activité virile, des joies profondes et des douleurs violentes auxquelles l’amour est étranger ; il a vu les hommes lutter pour des principes ou pour des intérêts, remplir des devoirs politiques, se dévouer aux affections saintes de la famille ou en rompre les liens ; en dehors de la région limitée du sentiment, il a trouvé des héros et des monstres. Après les avoir peints dans l’histoire, il les transporte dans la fiction et il compose Macbeth, le roi Lear , Hamlet et Timon cF Athènes.
I. Voir, mr Othello, un remarquable article de M. le duc de Broglie que M. Guizot a inséré dans Shakspeare et son temps.
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